Une histoire survenue loin de chez vous?

Photo © AP Photo/Thomas Padilla

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
1er mai 2026

Une histoire survenue loin de chez vous?

Comme la multinationale du gaz et du pétrole TotalEnergies est cotée en bourse, elle se voit obligée de divulguer publiquement des informations à ses actionnaires. Elle ne constitue pas, par exemple, une clique familiale ravalant les milliards de dollars qu’elle brasse au rang de ses petites affaires privées. Elle n’a pas cette chance.

Ainsi, cette énergéticienne française à l’actionnariat planétaire (l’états-unien BlackRock de Larry Fink est le premier de très nombreux investisseurs) a dû révéler à la fin du mois d’avril avoir engrangé un bénéfice net de l’ordre de 5,8 milliards de dollars pour le seul premier trimestre de 2026. Excusez du peu. Elle s’est empressée de récompenser ses actionnaires en leur versant des dividendes. En procédant également à des rachats d’actions, elle a raréfié le titre et l’a ainsi bonifié.   

L’évidence saute aux yeux et s’est imposée comme telle, quel que soit l’engagement des uns et des autres dans le spectre gauche-droite de la vie politique française. La multinationale profite de la flambée des prix du pétrole et des autres richesses énergétiques depuis que l’État iranien soumis à des bombardements a entrepris d’étrangler le Détroit d’Ormuz, nécessaire au transport de flux pétroliers importants. TotalEnergies n’innove pas, n’investit pas et ne crée pas. Elle produit et distribue de la marchandise énergétique dans des conditions habituelles. Mais voilà que la sacro-sainte « loi » de l’offre et de la demande du divin marché lui permet de vendre beaucoup plus cher ce qu’elle produit dans des conditions habituelles. Ce fut souvent le cas dans son histoire, comme je l’ai relevé dans mon livre De Quoi Total est-elle la somme ? (Rue de l’Échiquier et Écosociété, 2017).

En France comme au Nouveau-Brunswick et dans l’ensemble du Canada, cette évolution s’est fait sentir. Elle est certes complexe techniquement ; l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a autorisé la mise en marché de réserves stratégiques. Mais l’enjeu est éthique et politique plus que technique : peut-on tolérer que des entreprises déjà surpuissantes s’enrichissent encore davantage dans une conjoncture aussi macabre ? On parle d’une crise humanitaire conséquente à une guerre voulue par des chefs d’État psychotiques, à savoir le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le Président états-unien, Donald Trump. Des enfants, des femmes et des hommes qui n’ont rien demandé en ressortent souffrants, mutilés ou profondément traumatisés, quand ils ne sont pas morts sous les bombes. Voilà la source des profits.

Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS), critiquant TotalEnergies, a manié l’ironie : « Il n’y a pas un génie particulier qui soit attribuable à cette hausse des bénéfices ». C’est donc « indécent ».

La formation politique qu’Olivier Faure dirige est devenue au fil des années l’homologue du Parti libéral d’ici, lorsque ce dernier se rappelle qu’il a déjà cru en des politiques sociales. Le tout se produit dans un contexte social où l’État ne sait plus qu’inventer pour priver la population de ce qui lui reste de services publics. La moindre dépense sociale, budgétairement anecdotique, se trouve supprimée par un gouvernement constitué de ministres millionnaires, sous l’égide d’un président auparavant banquier. Il arrive même à des ministres arrogants d’affirmer aux dirigeants d’institutions publiques ou d’organisations de bien commun de « se regarder dans le miroir », ou quelque chose du genre, alors  qu’elles sont sous-financées.

Là, Olivier Faure n’avait pas le choix. On l’a donc vu monter au créneau pour exiger de l’État dirigé par une grappe de partis pas tellement différents du sien qu’il impose les superprofits des entreprises. Il y est allé d’une Proposition d’intérêt général prévoyant une surtaxe de 20% sur les bénéfices d’entreprises affichant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires, et ce, afin de dédommager les automobilistes. On est loin d’un plan écologique, mais c’est au moins une mesure sociale.

Souffle dans le cou d’Olivier Faure une entité politique, la France insoumise (LFI), bien plus assumée dans ses positions sociales et conséquente dans ses discours. Elle se montre aussi plus crue dans ses observations. La mesure qu’elle préconise concerne le blocage des prix par l’État. Son coordonnateur, Manuel Bompard, renchérit dans l’ironie : « Le gouvernement nous dit que ce n’est pas possible [de bloquer les prix de l’essence], car les pauvres pétroliers ne pourraient pas s’en sortir. », avant de laisser tomber : « Quand va-t-on arrêter de nous prendre pour des imbéciles ? »

À l’instar de la Loi sur la fixation des prix des produits pétroliers au Nouveau-Brunswick, la République française dispose de moyens législatifs pour fixer les prix… Ou l’inverse.

Obligé de réagir, le gouvernement français propose naïvement à TotalEnergies de trouver elle-même une façon de « redistribuer » cette plus-value à la population…

Dans la vie politique policée du Canada, les propositions du gouvernement sont à peine meilleures. Le Parti libéral fédéral, qui s’érige progressivement tel un parti unique de gouvernement comme dans la décennie 1990, a opté pour l’abrogation d’une taxe sur l’essence, laquelle rapportait plus de deux milliards de dollars à l’État. C’est le public qui paie, car on lui expliquera ensuite qu’il y a moins de fonds fédéraux pour les services publics. Tout est fait pour garder indemne le droit des grandes pétrolières à s’enrichir à l’infini, quitte à profiter d’une terrible guerre d’agression dont personne ne voulait parmi les gens normaux, et que rien ne justifie.

Le quotidien français Le Monde concluait, le 29 avril : « Le contexte de flambée des prix des hydrocarbures, provoquée par la guerre au Moyen-Orient, a relancé le débat politique en Europe sur la taxation des superprofits pétroliers. »

Maintenant, la question brûlante : pourquoi nous, qui hébergeons ici avec de lourdes conséquences publiques la plus grande raffinerie du Canada (« L’apocalypse selon Saint-Jean », Acadie Nouvelle, 12 décembre 2025), sommes-nous incapables de l’ombre du début du bout de la queue de l’amorce de quelque chose qui ressemblerait vaguement à un tel débat public ?

Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété. Le documentaire est réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022


L’Emprise Total. Le pouvoir silencieux du géant du pétrole. Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace France, 2021.

Violences

Photo © Sajjad Safari/AP Photo

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
3 avril 2026

Violences

Trois types de violence.

Ces jours-ci, la première nous saute aux yeux. Elle a pour noms génocide, crimes de guerre, bombardements des civils, décapitations politiques, kidnappings, coups d’État… Ce spectacle télévisé nous divertit tous les soirs. Il nous montre aussi impuissants. Va-t-on réellement téléphoner à son député libéral pour qu’il fasse remonter notre indignation jusqu’à Benjamin Netanyahu, Vladimir Poutine et Donald Trump, via l’appareil d’État ?

Sinon quoi ? Arrivons-y par quelques détours. La philosophie nous y habitue.

La violence crue qui sévit maintenant vise à renverser des régimes, ceux de la Bande de Gaza, du Venezuela et de l’Iran. Elle se décharge aussi contre toutes formes de résistance, comme au sud du Liban et en Jordanie. Elle explosera ensuite sur d’autres entités dans sa mire : Cuba, le Groenland, le Panama, le Canada…

Est-on avisé de se représenter comme isolée cette violence de la part de chefs d’État psychotiques ?

Non, peut-on répondre, fort de lectures du XXe siècle, La Crique de la violence de Walter Benjamin et Il faut défendre la société de Michel Foucault. Cette violence qui fait irruption comme la lave d’un volcan est contenue en temps normal par l’État protecteur des entreprises privées. Elle lui est même consubstantielle. C’est là un deuxième type de violence, à l’état latent.

Cette violence contenue est à l’origine même des États. Sa constitution n’est jamais l’affaire de beaux esprits qui philosophent de manière magnanime, dans le calme d’une bibliothèque, pour imaginer l’État qui conviendra le mieux au bien commun. Ces fadaises animent sa propagande a posteriori. La loi fondamentale « naît des batailles réelles, des victoires, des massacres, des conquêtes qui ont leur date et leurs héros d’horreur ; la loi naît des villes incendiées, des terres ravagées ; elle naît avec les fameux innocents qui agonisent dans le jour qui se lève », comme l’écrit Foucault sans fard. Les États se forment historiquement du fait de conquêtes, d’actes coloniaux, de manifestations impérialistes, ce qu’on appelle aujourd’hui très pudiquement « des territoires non cédés ». Donc, une proclamation autoréférentielle, inconstitutionnelle, illégale même, et violente, préside à la fondation de nos institutions souvent dites « démocratiques ».

Le pouvoir déclare : « j’impose moi-même de force la loi qui me dit en être la source légitime… »  L’État exprime d’abord le droit du plus fort, celui d’une classe sociale, rattachée à un groupe, qui fera valoir sa loi sur les autres et tout le reste. Les communautés autochtones pourraient nous suggérer à ce propos d’aller voir le court-métrage de Willie Dunn, The Ballad of Crowfoot (NFB, 1968).

Pour Walter Benjamin, l’État cherche à réprimer toute forme de violence semblable à celle qui lui a permis de s’imposer, et qui pourrait plus tard le renverser.

Il y va donc pour l’État – pour la classe sociale qu’il représente ainsi que pour les intérêts privés qu’il protège – d’un rapport double à la violence : celle qui est de son fait, la sienne qu’il défend proprement en tant qu’elle serait « légitime », et toutes les autres forces qui le défient. L’État a le pouvoir de présenter ces dernières comme illégitimes, illicites, voire criminelles.

Des décennies de militantisme politique, de luttes parlementaires, de grèves et de pétitions ont été nécessaires pour qu’il adoucisse ses pratiques et leur donne un peu de légitimité.

Donc, la violence dont il fait preuve vise aussi à neutraliser toute forme de résistance concurrente. Survient alors un troisième type de violence, cette fois sur un mode ordinaire, intégré, systémique.  C’est elle que subissent imperceptiblement les gens qui défendent des principes liés au bien commun et à la justice sociale, mais qui se voient muselés dans chacune de leurs tentatives formelles pour les faire valoir.

C’est dans ce foyer de tensions entre la parole étouffée et la violence d’État que se trouvent aujourd’hui les citoyens de la grande région de Sackville. On sait que la société d’État Énergie NB et l’entreprise états-unienne ProEnergy envisagent d’y construire une centrale électrique fonctionnant à partir du gaz de schiste et du diesel. Et ce, pendant que l’État permet à VoltaGrid et Beacon AI Centers d’ouvrir un centre de mégadonnées aussi énergivore que vain dans la région de Saint-Jean (Acadie Nouvelle, 15 novembre 2025). Celle-ci consommerait la moitié de l’électricité que produirait celle-là (Radio-Canada, 13 novembre 2025). Ce processus favoriserait le réchauffement climatique, c’est-à-dire le phénomène responsable de la mort des coraux indispensables à la vie marine, des fortes tempêtes érodant nos côtes, des canicules nuisant à l’agriculture et des incendies de forêt ruinant nos derniers puits de carbone.

Mais la violence institutionnelle sévit sous une forme symbolique et subtile lorsque des citoyens s’affairent à plaider la cause de l’écologie et du bien commun à l’encontre des forces du capital. Bénévoles ou presque, sans moyens ou presque, sans représentation juridique ou presque, les voici soudainement confrontés à des spécialistes de la technocratie minière, des avocats d’Énergie NB sous l’œil scrutateur de juristes d’entreprises, manœuvrant comme des poissons dans l’eau dans les audiences publiques codifiées de la Commission de l’énergie et des services publics. Les puissants, l’air de rien, parlent l’inaccessible langue du droit et mitraillent les citoyens de volumineux documents abscons pour occuper leurs soirées, leurs fins de semaine et leurs vacances. C’est cette langue technique qu’il leur faut apprendre sur-le-champ pour se mesurer à des sujets qui la parlent depuis des décennies et qui sont grassement payés pour le faire à temps plein. Alors, la condescendance bat son plein.

Cette violence se produit sous les dehors de ce que le cinématographe Luis Buñuel appelait « le charme discret de la bourgeoisie ». On appelle « démocratie » ce processus inique, et l’État dira, lorsqu’il annoncera une décision depuis longtemps déjà prise, qu’elle est le fruit d’une consultation du public, tandis que les citoyens concernés fredonneront les mots de Félix Leclerc, « …je sens en moi s’installer la colère ».

Le mal pour lui-même

Photo © Acadie Nouvelle – Archives

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
2 mars 2026

Le mal pour lui-même

Ainsi, quelque cinquante millions de dollars sont attribués en subvention à la composante forestière du conglomérat Irving tandis que le gouvernement du Nouveau-Brunswick privera d’un montant équivalent son réseau scolaire, collégial et universitaire. De là à affirmer que les gens qui étudient, enseignent, accompagnent, éduquent… devront se priver, voire souffrir, pour enrichir encore un peu plus la sainte famille, il n’y a qu’un pas.

Certes, les subventions que les Irving touchent de la part de l’État du Nouveau-Brunswick ne proviennent pas du même budget que celui faisant l’objet de compressions. C’est d’un fonds d’aide aux entreprises éprouvées par les droits de douane états-uniens que provient la subvention controversée, quoique les bénéficiaires aient déjà congédié 140 employés en 2025. Mais, hormis ces distinguos technocratiques et comptables, le phénomène relève d’une constante. De leur propre aveu, les Irving concentrent dans des législations ultra-permissives des capitaux nullement imposés, tandis qu’ils profitent ici des terres de la Couronne, de subventions provenant de tous les budgets ainsi que d’investissements publics massifs dans des domaines aussi variés que la voirie, la sécurité, la justice et… l’éducation.

Lorsqu’il agissait comme critique en matière de Finances, le député vert Kevin Arseneau avait formellement milité pour que toute entité délocalisant des actifs dans les paradis fiscaux soit privée de subventions publiques. Ont refusé d’y donner suite les bleus, faisant une mine patibulaire, et les rouges, avec un sourire.

Capable de délocaliser massivement ses bénéfices ailleurs avant qu’ils ne soient imposés, le conglomérat est le contribuable le plus à même de jauger la part de ses revenus qu’il rendra imposables, à la manière d’un client qui fixerait lui-même le prix de la marchandise. Dans une logique stricte d’intérêt, l’important serait pour Irving de financer l’État afin de le rendre apte à fournir strictement les services nécessaires. Passé cela, ce serait une perte d’argent.

C’est une hypothèse. Elle mérite qu’on s’y penche sérieusement.

Il a été longtemps possible de railler la famille aux allures rêches en tant qu’illustration parfaite de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, célèbre étude du sociologue Max Weber publiée au début du xxe siècle. On l’imagine, dans l’esthétique froide qu’elle adopte, contempler sa montagne d’or en se persuadant d’y célébrer le reflet de son éthique de travail, sa conduite puritaine et son esprit supérieur.

Mais la caricature tourne court. Elle ne porte pas.

Plus juste peut-être, et plus inquiétante encore, la représentation audiovisuelle de l’évitement fiscal que donnait en 2017 l’organisation Oxfam (« Évasion fiscale : un hold-up de nos services publics »). Dans une ambiance ténébreuse de film d’aventure, on y voyait des criminels masqués entrer par effraction dans un hôpital et voler tout le matériel médical, au point, par moments, de conduire à la mort d’infortunés patients. Le message : l’évitement fiscal tue. En tous les cas, il conduit à la perte de nombreuses personnes qui participent autant à la vie publique que la famille retranchée dans ses beaux quartiers ou son site de villégiature.

Autre élément du message : l’évitement fiscal se fait sciemment au détriment des services publics et de la capacité des citoyens à se donner des institutions dignes. On ne peut le commettre qu’intentionnellement lorsqu’on en connaît les conséquences désastreuses pour le plus grand nombre. L’indice qui ne trompe pas concerne le taux de mortalité infantile ou encore l’évolution de l’espérance de vie. Ce sont de telles données qui ont permis à l’anthropologue Emmanuel Todd de prédire jadis l’effondrement de l’URSS, et aujourd’hui celui de l’Occident.

Avec mes étudiantes et étudiants, nous nous mesurons cette année aux livres moralement exigeants de Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient (Cerf, 2018) et Pervers (Ithaque, 2014). Ces essais suggèrent que nous souffrons collectivement de notre incapacité à penser le Mal. Pas seulement le mal, ce qui est mal au sens de ce-qui-n’est-pas-bien, ce qui accuse une carence de bonté, ce qui fait l’impasse sur les critères élémentaires de ce qui est bon… Mais le Mal lui-même, le Mal pour lui-même. Ce philosophe des sciences et psychanalyste dit trouver la motivation d’écrire ses livres du fait de sa « consternation devant le mélange de facilité intellectuelle et de timidité morale, voire de niaiserie qui règnent quasiment sans partage quand on aborde aujourd’hui la question du Mal. » Il souhaite « attirer l’attention sur la pauvreté débilitante des réflexions dont on nous abreuve à ce propos ».

Quelques lignes ne peuvent en rien suppléer l’expérience de lecture stupéfiante que représentent ces deux livres. Relevons-en seulement quelques traits saillants, à savoir que nous errons en pensant le mal par des termes privatifs, comme l’in-justice, l’a-nomie ou l’in-humanité, comme si tout acte devait d’abord s’en référer à la justice, à la loi ou à l’humanisme, pour être présenté ensuite comme s’en éloignant plus ou moins. Ce rapport candide au bien, que l’on retrouve jusque chez Emmanuel Kant, par exemple, nous prive de la possibilité d’admettre que des acteurs, notamment riches et puissants, peuvent sciemment faire le Mal. Jubiler en s’y consacrant. Jouir de la destruction, de la privation, de la pollution. Le Mal ici ne tient plus d’une carence de bien, mais d’un dessein à proprement parler, mû par ce que la psychanalyse a appelé la pulsion de mort, et que des économistes chevronnés comme Bernard Maris et Gilles Dostaler ont associé déjà à notre régime productiviste (Capitalisme et pulsion de mort, Albin Michel, 2009).

Pis, pour l’auteur, le Mal pour lui-même n’est pas principalement une affaire de sujets. Il n’y a pas tant de prédispositions au Mal chez certaines personnes que de contextes historiques le favorisant. Le nôtre en est. La perte de repères éthiques, le vacillement des institutions sociales, le sentiment que la pollution et le réchauffement climatique précipitent le monde vers sa fin contribuent à rendre les gens cyniques, pervers et violents, tant ils deviennent désespérés. Plus nous laissons faire, plus nous contribuons à un monde du laisser-faire…

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Photo © Jonathan Hayward – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 février 2026

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Une historienne de l’Université Harvard et son collègue de la Nasa citent presque explicitement les projets hasardeux dans lesquels se lancent des entreprises soutenues par l’État du Nouveau-Brunswick. Naomi Oreskes et Erik Conway évoquent de tels chantiers dans leur livre L’Effondrement de la civilisation occidentale (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2020).

Ces chercheurs signent là un livre d’histoire particulier, au futur antérieur.  Ils s’imaginent depuis les États-Unis comment, en 2093, des historiens comme eux en viendront à expliquer l’extraordinaire débâcle climatique, biologique, agraire et industrielle de notre civilisation.

Première conjecture : leur étonnement portera sur le fait que les sociétés occidentales, un siècle auparavant, étaient pleinement informées des torts graves et irréversibles qu’elles causaient aux écosystèmes, à l’intégrité territoriale ainsi qu’à la stabilité du climat. Le Giec sera évidemment cité, cet organe intergouvernemental qui nous met en garde contre nous-mêmes maintenant depuis des décennies, mais aussi des documents remontant jusqu’aux années 1960 sur le caractère écocide d’agents polluants requis par l’industrie.

Les auteurs mentionneront la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) de 1992, qui appelait un tournant dans les pratiques d’exploitation et un réfrènement des appétits financiers. Puis ils s’étonneront, consternés par « l’aspect le plus ahurissant de cette histoire », soit « à quel point ils en savaient long et combien ils étaient inaptes à agir en fonction de ce qu’ils savaient ». Lorsque les historiens écriront « ils », le pronom servira à nous désigner, nous aujourd’hui. Nous, depuis 1992.  

Le court traité d’histoire rappellera des événements de la décennie 2010 que nous avons d’ores et déjà traversés : les canicules meurtrières et les incendies de forêt, les ressacs météorologiques provoqués par le changement climatique, les crises agricoles et les colonnes de réfugiés climatiques. Ajoutons les maladies, les zoonoses.

« Mais l’ombre de l’ignorance et du déni s’était abattue sur ceux qui se croyaient les enfants des Lumières », analyseront-ils. Nous avons raté l’échéance, prétextant toujours un doute scientifique sur la validité des signaux d’alarme, et tablant sur des fenêtres d’opportunité imaginaires pour lancer de nouveaux chantiers industriels.

Nous serons à même en 2093 de mesurer l’état du saccage ayant corrompu notre habitat naturel. L’extrême droite cherchera encore des boucs émissaires pour se dédouaner, l’extrême centre continuera de se considérer attitré à régler le problème sans précédent qu’il aura pourtant lui-même engendré, tandis que la gauche écologiste se culpabilisera d’avoir été incapable de convaincre son prochain de l’importance de ses discours annonciateurs.

Nous. Maintenant.

Lorsqu’on fait partie d’une petite communauté, lorsqu’on se fait dire – par exemple au Nouveau-Brunswick – que nous formons un peuple d’assistés bons qu’à exploiter des richesses naturelles pour les faire transformer à l’extérieur, on a tendance à se croire hors de l’histoire. Les événements et les responsabilités politiques se laissent tout au plus regarder à la télévision et commenter sur Facebook. Aux métropoles et capitales d’assumer seules les décisions.

Or, oui, le livre d’Oreskes et Conway nous pointe du doigt. Il évoque à plusieurs endroits le Canada, ses décisions politiques et son influence délétère sur la capitulation des sociétés occidentales devant le désastre annoncé lors de cette année 1992. Des États ont alors encouragé plus que jamais l’exploitation d’énergies fossiles tout en finançant des études indiquant à quel point la combustion de cette ressource représentait une menace pour le climat.

« Deux des [pays les] plus prospères du monde sont au cœur de cette énigme : les États-Unis et le Canada ». En effet, au début du XXIe siècle, « les autorités canadiennes ont entrepris d’inciter au développement des énormes gisements de sable bitumineux de l’Alberta ». Un « enthousiasme pour le gaz de schiste avait aussi saisi le Canada », lit-on plus loin. Le Canada est encore mentionné parmi les pays réfractaires à abandonner le charbon. Les années Harper en particulier sont citées pour expliquer la « volte-face » de l’Occident dans sa prétendue lutte aux changements climatiques. Mais nous n’en sommes jamais sortis, les libéraux avalisant cette approche, mais avec un sourire.

Il n’est pas étonnant que ce soit ici aussi qu’on fasse les frais de ces politiques irresponsables. Le livre d’histoire prospectiviste raconte que « l’expansion des populations d’insectes détruisit de vastes étendues de la forêt au Canada » aux environs de 2050. Les changements de température expliquent aussi la fusion des États-Unis au Canada, la population devant désormais se concentrer bien au nord du continent.

Et nous, humbles Néo-Brunswickois, là-dedans ? Nous pouvons nous targuer de « faire notre part ». D’être pleinement de ce Canada qui mène le monde aux abîmes. D’en rajouter, incapables de transcender les petits intérêts de l’heure, nous, candides et conformistes, dans le pire des cas cyniques et pervers. 

La mine de pouzzolane envisagée à Dalhousie risque fort de nuire aux baleines de la baie des Chaleurs, aux saumons des rivières ainsi qu’à la qualité de vie des habitants. L’extension des bleuetières dans la Péninsule acadienne contribue au saccage des trop rares forêts. Une firme compte raser plus avant les tourbières millénaires de l’île de Lamèque, nous privant de nos derniers puits de carbone.

Au Sud, dans la région de Tantramar, le gouvernement entend autoriser une entreprise des États-Unis (!) à construire une centrale électrique, gourmande en eau, fonctionnant au gaz et au diesel au détriment du climat, et ce, tout en gênant la faune sauvage. Elle alimentera fort probablement l’énergivore centre de mégadonnées que se propose d’autoriser l’État dans la région de Saint-Jean, là aussi pour favoriser le capital plutôt que les gens. Le tout en subissant la gloutonnerie du clan Irving, les Jacks-L’Éventreurs de la forêt, voulant toujours raser un peu plus haut, un peu plus loin. Les peuples autochtones restent à la marge, la décroissance un tabou, la biorégion une utopie.

C’est dans une perspective historique qu’il convient de considérer cette idéologie d’entreprises avides et de leur État complaisant.

Résolution ou barbarie

Photo ©Julia Demaree Nikhinson

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
7 janvier 2026

Selon le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), les 100 principaux dirigeants d’entreprise du pays avaient déjà gagné, le 2 janvier dernier, l’équivalent du salaire moyen des travailleurs.

Pourtant, ces grands rentiers prennent désormais très peu de risques dans un monde de fusions-acquisitions, où de petites entreprises travaillent à l’innovation. Ces puissants les cueillent comme des fruits mûrs dès lors qu’une réussit là où des centaines échouent. Les États sont à leurs pieds pour les assister socialement, en leur aménageant des échappatoires fiscales et réglementaires les amenant à contourner plusieurs de leurs obligations sociales. Ils grandissent dans une classe qui leur permet de ponctionner à l’infini la valeur dégagée par le travail de subalternes contraints à les servir, ici ou dans le quasi-esclavagisme de pays lointains. Rien ne justifie une telle disparité. C’est le capitalisme dans ses effets structurels.

Les conséquences de ces inégalités proprement scandaleuses ne se réduisent pas au spectacle d’une ignominie sociale. Certes, il est indigne de voir un petit nombre de sujets souvent arrogants se vautrer dans l’opulence, tandis que l’inflation qui leur profite étrangle de plus en plus de gens. Les membres de la classe moyenne se voient glisser vers le prolétariat, quelques générations après en être sortis.

Mais plus encore, ces disparités sociales consolident d’un point de vue politique la capacité d’une caste de milliardaires à régner sur le monde. Ce sont eux qui financent les présidents des États-Unis les uns après les autres, pour qu’ils remplissent leur cahier des charges. Ce sont leurs banquiers que l’on retrouve à la tête des institutions politiques de la France ou du Canada. Dans certains cas, ce sont leurs médias qui soufflent sur le feu de l’extrême droite. Leurs lobbyistes font la pluie et le beau temps dans les capitales et autres centres stratégiques du monde. Le régime est organisé pour les servir. C’est le sens du –isme dans « capitalisme », le fait d’une doctrine et d’une structure institutionnelle qui sécurise le capital des très puissants, le conforte et le promeut.

Ultimement, la planète y passe. Ici, les chantiers industriels chers au gouvernement libéral, calqués sur le programme des conservateurs, contribueront encore plus à l’émission de gaz à effet de serre, tandis que la déforestation, l’exploitation non conventionnelle d’énergie, l’extractivisme minier au nom d’une sophistique « économie verte » se poursuivent de manière excessive et irresponsable. La production démesurée de plastique et de produits chimiques continue pour sa part de nous encombrer et de nous empoisonner. Les puissants nous font courir à notre perte, nous qui les suivons en somnambules.

Puisque c’est de saison, deux résolutions du Nouvel An s’imposent à nous maintenant, surtout lorsqu’on est de ceux qui ont accès de près ou de loin à la parole publique.  

D’abord, exiger intellectuellement des figures politiques qu’elles soient à la hauteur de l’histoire. Ne pas se satisfaire d’une « gouvernance » à la petite semaine. Nul n’est critique en se montrant seulement comptable d’anecdotiques engagements électoraux. Qu’un État gère des budgets et administre des institutions est une réalité importante, oui, mais pas au point qu’on le réduise à ce rôle. La politique institutionnelle crève de cette mentalité de pense-petit.  Elle gagnerait à s’attaquer à des enjeux fondamentaux et structuraux de la société.

Prenons par exemple la fiscalité et le budget de l’État. Promettons-nous cette année de ne pas considérer une seule fois l’État comme incapable de financer sa mission sociale, sans placer dans la balance le fait structurel de l’évitement fiscal des grandes entreprises. Si les hôpitaux sont dysfonctionnels, si les enseignants se montrent surmenés dans les écoles, si le transport en commun est abandonné à son état parodique, si les artistes désespèrent de pratiquer un art qui nous est indispensable collectivement, si les universités sont inaccessibles à plusieurs, si les pauvres s’enferment dans la honte de leurs maisons mal chauffées… ce n’est pas seulement parce que l’État dépense trop, gère mal les finances ou ne parvient pas à enrayer le déficit par on ne sait quel fait d’incompétence, mais surtout parce qu’il n’impose pas équitablement les grands détenteurs de capitaux et les multinationales. Il manque de revenus.

Nous devrions pouffer de rire lorsqu’un responsable d’affaires publiques nous dit de l’État qu’il n’a plus d’argent, que celui-ci ne pousse pas dans les arbres… Ou lorsqu’il pleure parce que les contribuables sont imposés à leur pleine capacité. Cessons cette farce !

L’État est déficient lorsque les Irving de ce monde délocalisent une partie importante de leur trésorerie aux Bermudes, lorsque l’État continue néanmoins de les soutenir à coups de subventions, s’il n’aménage pas la loi pour leur permettre de contourner légalement leurs obligations. Tant que le problème majeur de ces privilèges ne sera pas abordé de front – ce en quoi constitue la grande politique depuis la Révolution française –, aucun personnage institutionnel, aussi médiatique et « gendre idéal » qu’il fut, ne méritera quelque approbation que ce soit. Fixons là la barre et mettons fin à toute complaisance.

Deuxième résolution : placer l’écologie au centre de toute décision en cessant de louvoyer avec ces mots-valises et autres miroirs aux alouettes que sont le « développement durable », la « transition énergétique » ou le « capitalisme vert ». Nous n’aiderons notre cause comme peuple qu’en collectivisant les richesses énergétiques et en organisant une politique de décroissance, impérative. En cela, la décision du gouvernement Carney de surseoir à ses obligations formelles en matière environnementale, en raison de sa politique sur les chantiers nationaux pilotés par Dominic Leblanc, ne saurait mieux contredire les nécessités de notre époque. Il témoigne d’un aveuglement sectaire au profit de la grande industrie et d’un manque cruel d’imagination.

Au contraire, placer l’écologie d’abord, puisqu’à maints égards nous pâtissons déjà du saccage de notre monde. Cela signifie revoir philosophiquement tout notre système de valeur et désindustrialiser notre activité au profit du low-tech, lui, véritablement durable. C’est aussi suspendre dans la majorité de ses usages la très polluante et très artificielle « intelligence » que nous vendent des marchands technolâtres, indifférents à l’accentuation du réchauffement climatique et à l’inanité culturelle qu’ils provoquent.

L’apocalypse selon Saint-Jean

Photo © Chris Donovan, The Cloud Factory – Gracieuseté

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
12 décembre 2025

« Mais ! Qu’est-ce que tu vas faire là ?! » C’est la réaction d’un ami lorsque je l’informe de mon départ imminent pour la ville de Saint-Jean. L’idée même le déprime. « Mon pauvre. » Il m’en parle comme d’un piège à homards : un bras autoroutier nous y insère, mais on peine à le retrouver lorsque vient le temps d’en sortir, et vit alors l’angoisse dystopique de devoir tournoyer pour le reste de
ses jours dans la capitale de l’Irvingnie.

J’en ris.

Arrivé aux abords de la ville, plusieurs heures plus tard, distrait, je crois reconnaître un étrange brouillard dans lequel s’enfoncer. N’est-ce pas courant près de la baie de Fundy ? Non. C’est en réalité une boule de crasse. Nous arrivons à bon port, pour ainsi dire. Le ciel est lourd aujourd’hui. Ça pique à la gorge, ça pue, c’est laid. C’est sale. Nous roulons dans la fumée. Saillissant, des cheminées d’usines la crachent. Un bref courant d’air perce l’écran qu’elle constitue pour faire apparaître furtivement un navire de marchandises croulant sous les conteneurs. Accosté, lui-même semble se languir d’ennui. C’est apocalyptique.

On se souvient bien sûr de la journaliste financière de Toronto, Diane Francis, qui parlait du Nouveau-Brunswick comme d’une « Company Town », une ville ouvrière sous la coupe des Irving (Who owns Canada now, HarperCollin, 2008). Mais ne s’était-il pas toujours agi d’une métaphore ? Or, non ! Cette scribe l’évoquait au premier degré.

C’est un retour au XIXe siècle, l’équivalent du Village historique acadien de Bertrand, mais sur son versant effrayant. Et actuel, comme si s’incarnaient encore ici les grandes usines de textile qui, à Lowell, en Nouvelle-Angleterre, se présentent maintenant comme des musées.

Photo © Chris Donovan, The Cloud Factory – Gracieuseté

Pour peu, des touristes sociologues et historiens convergeraient ici pour observer les quartiers ouvriers et pauvres aux abords de sites industriels monstrueusement polluants. Un paradoxe donnerait à des cartes postales intitulées « Holy Smoke ! » leur motif : la ville qui accueille la plus grande raffinerie pétrolière du Canada est la même qui loge une de ses populations les plus malades, les plus illettrées, les plus sous-alimentées. Les indicateurs sont au rouge quant au sort réservé aux jeunes dans les quartiers pauvres de la ville. S’ajoutera bientôt une nouvelle contradiction, incarnée cette fois en un polluant centre de mégadonnées informatiques qui tirera des richesses énergétiques dont nous sommes ici en manque (l’Acadie Nouvelle du 15 novembre dernier).


Qui croit encore au discours romantique sur les vertus canadiennes et son prétendu égalitarisme ?  Les « va-la-gueule » gouvernementaux, comme les épinglait le poète Gérald Godin, ne sont pas plus crédibles qu’un ministre soviétique du Plan en 1987.

J’arrête chez Chris Donovan, photographe professionnel de renom, capable de faire passer ses clichés en une du New York Times (sur le conglomérat Irving : « A Family Business Empire, and a Culture of ‘Keeping Your Mouth Shut’ », 1er avril 2025). Il a grandi ici, a ensuite beaucoup voyagé, avant d’y revenir, mais en périphérie où la pollution se fait un peu moins sentir. Il consacre à sa ville natale, cette année, un ouvrage photographique d’une très grande humanité, *The Cloud Factory, publié à Londres (Gost Books).

Comme le font si bien les portraitistes, il capte les moments de vie des gens pour qui être né quelque part signifie respirer l’air vicié de Saint-Jean. Donovan arrive à saisir leur humilité. Leur beauté aussi. Des visages sourdent soudainement des amas de statistiques et discours de misère. Nous regardent des gens sur qui portent les froides données socio-économiques : les chiffres habitent des
maisons, nourrissent leurs enfants, marchent dans la rue ou trompent le désœuvrement par la musique. Ces gens, dit Donovan en substance, devraient avoir les moyens d’une certaine autonomie, d’un certain pouvoir (agency).

Ses photographies contribuent à rééquilibrer le discours officiel, presque toujours dithyrambique à l’endroit des potentats locaux. « C’est à sens unique. Arthur Irving a eu droit à l’équivalent de funérailles nationales, ici. C’est comme s’il était le chef de l’État ». Il fut le seigneur honoré par ses vassaux.

Et cet univers enfumé ? « C’est poétique ! », réplique le photographe sourire en coin, mais avec un air sérieux. Son livre s’intitule L’usine à nuages, en lien avec de lointains souvenirs. Dans sa naïveté d’enfant, le jeune Chris croyait que ces infrastructures qui l’environnaient fabriquaient les nuages présents dans l’atmosphère. Son père devait lui répliquer que les Irving ne font pas de nuages, mais de l’argent.

Quelque chose de cette nostalgie point encore aujourd’hui dans son discours. Le Johannais entretient une relation d’amour-haine avec son lieu de naissance. La haine porte sur le sort socio-économique qui lui est réservé, l’amour reste entier pour le territoire et ses gens.

De vifs paradoxes le tiraillent alors. Il se laisse séduire par les « couchers de soleil toxiques » que l’environnement industriel lui donne à voir. L’enchantent la lumière tamisée par les particules toxiques et tous ces halos qu’elles produisent. Bien sûr que la situation l’inquiète. « Ce n’est pas une bonne idée d’habiter près
d’une méga raffinerie. » Par-delà cette lapalissade, il n’épilogue pas. Son attachement au lieu procède d’une esthétique bien étrange, voisine de celle qu’affectionnent ses pairs Edward Burtynsky et Richard Misrach, ou encore la critique Jennifer Peeples, tous attirés par le courant dit du « sublime toxique ».

La beauté du diable est encore ce qui fait tenir les gens, capables de trouver de profonds motifs de vie dans les scènes qui rebutent le passant.

* Alain Deneault a écrit le texte d’accompagnement du livre de Chris
Donovan
, The Cloud Factory, Londres, Gost, 2024.

Alain Deneault a écrit le texte d’accompagnement du livre The Cloud Factory de Chris Donavan, Londres, Gost, 2024

Mark «Trump» Carney

Photo © Adrian Wyld – The Canadian Press

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
25 novembre 2025

Mark «Trump» Carney

L’heure est à l’inconstitutionnalité dans les différents régimes de droits libéraux. Washington donne le ton avec un président autocrate qui conçoit la souveraineté de l’État comme le faisait le constitutionnaliste Carl Schmitt : le souverain dispose de pouvoirs exceptionnels dès lors qu’une situation historique le justifie à ses yeux.

L’exception signifie ici s’excepter des règles convenues par la constitution, en ce qui concerne l’exercice même du pouvoir. Au mépris, donc, du texte fondamental de la république états-unienne, des décisions de justice, sans parler des us et coutumes, le Président américain se croit tout permis. S’il n’est pas, n’en déplaise à son égo, à l’origine de tout ce qui se produit depuis sa première élection, il donne certainement le la de la géopolitique mondiale.

Cette attitude de la part de l’instance politique la plus puissante du monde constitue un feu vert. C’est le règne du plus fort. L’homologue russe Vladimir Poutine a engagé un vaste conflit d’invasion en Eurasie tandis que le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a lancé son armée à l’encontre de civils démunis, provoquant ce que la Cour internationale de justice a qualifié de génocide.

Dans un pays comme la France, des gouvernements illégitimes ont été tour à tour établis par le Président français, rompant avec la convention républicaine voulant qu’on appelle à gouverner la coalition parlementaire arrivée en tête d’une élection législative. (C’est comme si, ici à Ottawa, le gouverneur général appelait le Nouveau Parti démocratique à former un gouvernement, alors qu’il n’est clairement pas le premier parti à l’assemblée !).

Du fait de leur marginalisation, ces gouvernements centristes faits de bric et de broc, régulièrement défaits par l’Assemblée nationale, avant de se recomposer presque à l’identique du fait de la résolution opiniâtre du président, redoublent d’ingéniosité pour profiter de tous les vices constitutionnels de la Cinquième République.  L’alinéa 3 de l’article 49 de la constitution permet par exemple au gouvernement de faire passer des lois indépendamment du vote de l’assemblée, en laissant à celle-ci libre de le destituer. Il s’ensuit des soubresauts existentiels en série et d’épuisantes prises de bras de fer, les gouvernements tombant les uns après les autres.

Nous avons signalé dans l’Acadie Nouvelle le 16 septembre dernier que la Canada ne fait pas exception. Il suit la tendance. Les fameux chantiers d’intérêt national permettent à l’État de faire fi de ses propres lois en ce qui concerne tout l’arsenal de règles veillant à ce que les projets mis en avant soient archiminimalement respectueux de l’environnement. Il s’est donné les dispositions pour s’en moquer désormais. Le marketing prend le relais : il suffit au gouvernement de flanquer toute expression des épithètes « propre » ou « durable » pour s’estimer blanchi (ou verdi). Et ce, même si des milieux humides sont saccagés et des émissions de gaz à effet de serres annoncées par ces projets unilatéraux.

Or, subrepticement, malicieusement, cyniquement, le gouvernement fédéral a élargi la portée de cet état d’exception à toutes situations. Cela revient à dire que les lois en matière de défense de la faune et de la flore, de l’intégrité du territoire et de la protection de l’air, déjà faibles ou édentées, sont plus que jamais cosmétiques. Elles pourraient tout simplement ne plus exister.

On doit au quotidien montréalais Le Devoir cette mise à jour, après qu’il ait été alerté par le Bloc Québécois. Sous le titre « Pour l’innovation, Ottawa s’offre un passe-droit pour n’importe quelle loi » (24 novembre 2025), le journaliste Boris Proulx résume : « Le gouvernement Carney confère discrètement le pouvoir à ses ministres d’exempter temporairement n’importe qui de n’importe quelle loi fédérale, sur la base de promesses d’innovation ou de croissance économique. Les projets “d’intérêt national” ne seront plus les seuls à bénéficier d’un passe-droit légal. Le projet de loi omnibus C-15, devant le Parlement, ouvre la porte à un traitement semblable pour “toute personne physique ou morale” désignée par un ministre, y compris le gouvernement fédéral lui-même ou des provinces, pour une période de trois ans. » On croirait lire le dispositif législatif d’un paradis fiscal comme les Bermudes !

Les secousses géopolitiques d’aujourd’hui ont bon dos. Et le fait de passer comme barrage aux conservateurs aussi.

Moins spectaculaire que l’invocation de la Loi sur les mesures de guerre de 1970, cette décision n’en a pas moins pour point commun de permettre au gouvernement lui-même de s’exempter des responsabilités fondamentales qu’il s’est données. Bien entendu moins ténébreux et effrayant que Donald Trump, le premier ministre Mark Carney, qui en assume l’initiative, en ressort néanmoins tel un chef d’État inquiétant.

Jusqu’où sera prêt à aller l’État fédéral au nom du « développement économique », lequel profite toujours à la même caste, à l’oligarchie industrielle et financière ? Fera-t-on encore longtemps miroiter une poignée d’emplois çà et là pour tendre toujours plus vers l’autocratie ? Perdra-t-on encore davantage le sens de l’équilibre entre l’écologie, le bien commun et l’enrichissement du petit nombre ? Et une fois qu’il aura, juge et partie, après « trois ans », goûté aux charmes de ce césarisme discret, l’État libéral entendra-t-il de nouveau se contraindre lui-même ? Demandez à Donald Trump, roi d’un nouveau genre, initiateur de cette tendance mondiale.

L’intellectuel à la télévision

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Brian Gallant (à gauche), et le maire de Montréal, Denis Coderre, lors de leur passage à Tout le monde en parle le 4 février 2016. Gracieuseté © Karine Dufour.

Acadie Nouvelle
Par Alain Deneault
21 novembre 2025

L’intellectuel à la télévision

L’intellectuel se sent rarement à l’aise sur un plateau de télévision. Tout lui rappelle qu’il n’est pas dans son élément : l’invraisemblable mobilier, le nécessaire maquillage, la lumière criarde, le spaghetti de fils qu’il faut enjamber, les techniciens dans leur bulle et le temps, la gestion du temps…

Sur l’inconfortable tabouret nous viennent en tête pêle-mêle Pierre Bourdieu et la puissance du non-dit chez ceux qui nous reçoivent, Isabelle Garo et les enjeux de cadrage propres à l’idéologie, Marshall McLuhan et le principe selon lequel le média qui nous aspire compte davantage que sa teneur, jusqu’à Réjean Ducharme ou Henri Michaux pour qui c’était tout simplement non.

Mais on en appelle surtout à Günther Anders et à sa critique du média, en 1956, lorsqu’il suggère que penser à la télévision est tout simplement impossible. Déjà, pour ce philosophe, les interruptions se font trop rapides, l’exposition visuelle est racoleuse, le « vrai » offert à distance pue la simulation, les formats nous étouffent. Il ne peut y avoir réellement le penser comme le diraient les Allemands, une pensée en acte qui élabore des hypothèses, s’essaie à quelques thèses articulées et échafaude des démonstrations.

Non, la télévision tolère seulement les éléments de langage, les slogans, les phrases toutes-faites, le buzz, les mots assassins. Bref, du déjà pensé, de la pensée présentée en bouillie, immédiatement comestible, que les rhéteurs plus que les intellectuels savent expressément servir.

Le babillage télévisuel est à la pensée ce que la purée est à la gastronomie. Tenter de conduire à la télévision un exercice théorique reviendrait à insérer directement une cuisse de poulet dans un estomac.

Ainsi, l’agitateur public performe dans son rôle, carburer à l’adversité : s’il n’a pas devant lui ses contradicteurs de prédilection, qu’il sait abattre l’un après l’autre comme le héros d’un film d’aventures, ou s’il n’est pas en duel contre le meilleur d’entre eux, le voici qui les invoque tour à tour dans un imaginaire débridé où il leur fait tenir à peu près le rôle qu’il veut. Le défenseur des droits palestiniens devient antisémite, la sociologue consciente de l’épreuve que représente l’immigration forcée une woke, le membre de sa tribu ouvert aux réalités internationales un traître, et ainsi de suite. La vindicte tient lieu de réflexion.

Quant aux idées, elles doivent être vite casées : tout rapport dialectique cède au manichéisme tandis que ses semblables nationaux sont à peu près considérés comme des cornichons qu’on enferme dans un bocal. C’est en polarisant à mort qu’on génère la grammaire expéditive que la télévision requiert.

Mais jamais ces affects ne sont mobilisés là où le réel le commande impérieusement. On ne fait pas cas de la masse d’oiseaux qui meurent en Europe, la disparition de coraux, l’épuisement des sols ou la réduction comme peau de chagrin de l’indispensable forêt amazonienne. Mais un simple fichu porté par des femmes, aux croyances leurs, devrait faire trembler la république. Les stimuli pavloviens l’emportent.

En tentant de prendre au sérieux les assertions de la propagande identitaire, en la nettoyant de ses nombreux présupposés impérialistes, voire racistes, en la corrigeant sur le plan de la factualité historiographique et de la justesse bibliographique, puis en se dotant de méthodes un peu sérieuses (tout ce qu’on ne peut guère faire à la télévision), peut-être qu’alors, un travail intellectuel pourrait s’amorcer. Sur une crise de la culture, mettons.

Pour la prendre au sérieux, il faudrait toutefois admettre l’existence d’acteurs industriels et financiers qui nourrissent grassement l’agitateur public. Les grands propriétaires de médias, qui sont notamment des financiers ou des marchands d’armes, détiennent des titres de presse, des télévisions et des maisons d’édition pour y faire prévaloir leur parti pris idéologique. Dans ces conglomérats médiatiques, on se garde de critiquer les multinationales en ce qu’elles uniformisent la culture mondiale de manière inouïe, corrompent les États, pervertissent les universités et contribuent à creuser gravement les inégalités sociales. En taisant ces points majeurs, l’intellectuel organique trahit son simple rôle de propagandiste et son confit d’intérêt.

Passer à la télé est une chose. Y rester à demeure nous fait prendre les plis. Un signataire de livres qui s’y habitue n’y échappera pas. On entendra davantage l’agitateur public en lisant son livre que l’intellectuel prétendu lorsqu’il sévit à la télévision.

Ces petits soldats de la propagande sont nombreux. Les dispositifs informatiques les font se multiplier comme les rhinocéros d’Ionesco. Le phénomène est impressionnant et mérite d’être étudié à sa juste échelle.

L’intellectuel à la télévision

Photo © iStock
Le Devoir 
Opinions-Idées
Par Alain Deneault
22 novembre 2025

L’intellectuel à la télévision

L’intellectuel se sent rarement à l’aise sur un plateau de télévision. Tout lui rappelle qu’il n’est pas dans son élément : l’invraisemblable mobilier, le nécessaire maquillage, la lumière criarde, le spaghetti de fils qu’il faut enjamber, les techniciens dans leur bulle et le temps, la gestion du temps…

Sur l’inconfortable tabouret nous viennent en tête pêle-mêle Pierre Bourdieu et la puissance du non-dit chez ceux qui nous reçoivent, Isabelle Garo et les enjeux de cadrage propres à l’idéologie, Marshall McLuhan et le principe selon lequel le média qui nous aspire compte davantage que sa teneur, jusqu’à Réjean Ducharme ou Henri Michaux pour qui c’était tout simplement non.

Mais on en appelle surtout à Günther Anders et à sa critique du média, en 1956, lorsqu’il suggère que penser à la télévision est tout simplement impossible. Déjà, pour ce philosophe, les interruptions se font trop rapides, l’exposition visuelle est racoleuse, le « vrai » offert à distance pue la simulation, les formats nous étouffent. Il ne peut y avoir réellement le penser comme le diraient les Allemands, une pensée en acte qui élabore des hypothèses, s’essaie à quelques thèses articulées et échafaude des démonstrations.

Non, la télévision tolère seulement les éléments de langage, les slogans, les phrases toutes-faites, le buzz, les mots assassins. Bref, du déjà pensé, de la pensée présentée en bouillie, immédiatement comestible, que les rhéteurs plus que les intellectuels savent expressément servir.

Le babillage télévisuel est à la pensée ce que la purée est à la gastronomie. Tenter de conduire à la télévision un exercice théorique reviendrait à insérer directement une cuisse de poulet dans un estomac.

Ainsi, l’agitateur public performe dans son rôle, carburer à l’adversité : s’il n’a pas devant lui ses contradicteurs de prédilection, qu’il sait abattre l’un après l’autre comme le héros d’un film d’aventures, ou s’il n’est pas en duel contre le meilleur d’entre eux, le voici qui les invoque tour à tour dans un imaginaire débridé où il leur fait tenir à peu près le rôle qu’il veut. Le défenseur des droits palestiniens devient antisémite, la sociologue consciente de l’épreuve que représente l’immigration forcée une woke, le membre de sa tribu ouvert aux réalités internationales un traître, et ainsi de suite. La vindicte tient lieu de réflexion.

Quant aux idées, elles doivent être vite casées : tout rapport dialectique cède au manichéisme tandis que ses semblables nationaux sont à peu près considérés comme des cornichons qu’on enferme dans un bocal. C’est en polarisant à mort qu’on génère la grammaire expéditive que la télévision requiert.

Mais jamais ces affects ne sont mobilisés là où le réel le commande impérieusement. On ne fait pas cas de la masse d’oiseaux qui meurent en Europe, la disparition de coraux, l’épuisement des sols ou la réduction comme peau de chagrin de l’indispensable forêt amazonienne. Mais un simple fichu porté par des femmes, aux croyances leurs, devrait faire trembler la république. Les stimuli pavloviens l’emportent.

En tentant de prendre au sérieux les assertions de la propagande identitaire, en la nettoyant de ses nombreux présupposés impérialistes, voire racistes, en la corrigeant sur le plan de la factualité historiographique et de la justesse bibliographique, puis en se dotant de méthodes un peu sérieuses (tout ce qu’on ne peut guère faire à la télévision), peut-être qu’alors, un travail intellectuel pourrait s’amorcer. Sur une crise de la culture, mettons.

Pour la prendre au sérieux, il faudrait toutefois admettre l’existence d’acteurs industriels et financiers qui nourrissent grassement l’agitateur public. Les grands propriétaires de médias, qui sont notamment des financiers ou des marchands d’armes, détiennent des titres de presse, des télévisions et des maisons d’édition pour y faire prévaloir leur parti pris idéologique. Dans ces conglomérats médiatiques, on se garde de critiquer les multinationales en ce qu’elles uniformisent la culture mondiale de manière inouïe, corrompent les États, pervertissent les universités et contribuent à creuser gravement les inégalités sociales. En taisant ces points majeurs, l’intellectuel organique trahit son simple rôle de propagandiste et son confit d’intérêt.

Passer à la télé est une chose. Y rester à demeure nous fait prendre les plis. Un signataire de livres qui s’y habitue n’y échappera pas. On entendra davantage l’agitateur public en lisant son livre que l’intellectuel prétendu lorsqu’il sévit à la télévision.

Ces petits soldats de la propagande sont nombreux. Les dispositifs informatiques les font se multiplier comme les rhinocéros d’Ionesco. Le phénomène est impressionnant et mérite d’être étudié à sa juste échelle.


Les essais d’Alain Deneault

Débattre

Photo © Mario Tardif – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
31 octobre 2025

Débattre

Lorsque j’ai quitté les grandes villes pour m’installer en Acadie, les urbains me l’ont promis : jamais je ne me ferais aux cancans de villages et à la surveillance indiscrète des voisins.

Leurs préjugés tenaient lieu de savoir, car on s’accommode plutôt aisément de ce qui nous apparaît plutôt comme le fait d’une bienveillante solidarité. Oui, un réseau de gens nous identifie au lieu-dit qu’on habite ainsi qu’à une lignée familiale. Quand tout se passe bien, il n’y a rien de dérangeant à ce que l’entourage nous sache tel jour malade ou connaisse nos défis avec le jardin, s’il
s’ensuit un soutien, dans la même mesure où l’on se sait ravi de pouvoir prêter main-forte à une personne devenue familière qui traverse des difficultés non loin ? On en vient parfois à regretter de ne pas mieux connaître les gens de son entourage.

Ce qui peut davantage gêner toutefois, au fait d’appartenir à un peuple dont la portée démographique est restreinte, relève plutôt du recoupement des rôles sociaux occupés par une même et seule personne. Lorsqu’on arrive, il n’est pas rare qu’on découvre sur le tard que le bénévole qui s’active avec soi dans une association, le mari d’une de ses collègues dont on a beaucoup entendu parler et
l’agent professionnel qui s’occupe des affaires d’une de ses amies… sont en réalité la même personne.

Cette façon de revenir inéluctablement à la même poignée de gens, nonobstant la diversité des offices qui se trouvent remplis, a quelque chose de troublant. Comme m’avait prévenu un collègue professeur à mon arrivée en Acadie, « la patinoire est petite ». On se voit jouer plusieurs rôles pour amplifier la portée de la communauté, pour la faire croître au-delà de ses limites réelles.

Pour comprendre l’Acadie, souvent décrite à la manière d’une île imaginaire dans sa littérature (voir les travaux d’Andrée Mélissa Ferron, professeure à Shippagan), la spécialiste du monde insulaire (et de la Corse en particulier), Anne Meistersheim, peut nous accompagner. Elle décrit l’île tel un circuit fermé où il faut apprendre, pour résister à la trop grande promiscuité, à manier le masque et à construire les labyrinthes. D’où le titre de son livre, « Le labyrinthe et les masques » (Albiana 2012).

Pourquoi les masques ? Pour entourer de mystère la vie d’autrui autant que la sienne, parce qu’en réalité, nous en connaissons trop les faits et gestes ainsi que les travers. Nous préservons ainsi cette part d’intimité que nous souhaitons tous ménager. Le précepte : feins d’ignorer ce qu’il en est de moi quant à un certain nombre de choses, tablant sur le gage réciproque que moi aussi, je simulerai d’ignorer ce que je suis à même de savoir sur toi.

On recourt « au procédé des masques », à porter, « pour pouvoir supporter les situations créées par la surveillance constante et mutuelle de la communauté », écrit Meistersheim. Comme « tout le monde sait à peu près tout sur tout le monde, mais n’est pas censé le savoir », les masques, les parades, les faux-semblants, les feintes consistent à jouer mutuellement l’ignorance sur la vie privée d’autrui, et ce, pour éviter de rendre « la vie sociale impossible ». Évoquant a contrario l’exemple du touriste, Anne Meistersheim ajoute : « seul le naïf étranger peut se permettre d’être totalement lui-même et de se mettre à nu ».

Le labyrinthe, lui, symbolise la contorsion des discours et le caractère alambiqué des représentations dont on est amené à faire preuve, pour que se déploie l’impression d’un espace social fait de dédales – alors qu’on en connaît en réalité tous les accès et racoins. « La déambulation labyrinthique allonge et complexifie l’espace, on trouve des comportements qui permettent dans une certaine mesure de pallier la faiblesse du nombre des relations sociales possibles. » On y ajoute une multitude de barrières psychologiques pour éviter trop rapidement l’empiétement. Là aussi, seul l’étranger ignore que « l’espace insulaire est toujours approprié ». En témoigne « la liberté – illusoire – avec laquelle il parcourt cet espace. Il traverse sans le savoir de multiples frontières invisibles qui marquent l’espace ».

Mais le bât blesse lorsqu’il s’agit, dans une telle réalité sociologique, d’entretenir un débat public. Comment, en Acadie, sur d’importantes questions de société, animer des discussions politiques et morales en défendant des positions
tranchées, quand on connaît personnellement le contradicteur avec qui on se trouve à échanger, lorsque celui-ci est en même temps en périphérie de son cercle d’amis et l’employeur de sa sœur ? Une telle communauté a alors tendance à tout régler sous cape. Naissent éventuellement des réseaux d’influence plutôt occultes, quoique précaires, d’où l’impression céans d’être encore entourés d’une Patente 2.0 qui régit la vie sociale dans de supposées
officines (Acadie Nouvelle, 12 décembre 2023).

Pour participer au débat public, dans un contexte où il est à peu près impossible de lire l’Acadie Nouvelle, ou d’écouter « L’heure de pointe » de Radio-Canada, sans repérer au moins quelqu’un qu’on connaît personnellement, exige de celles et ceux qui se risquent à cette joute d’arborer à nouveau un masque lors des nécessaires rencontres interpersonnelles. C’est de bon aloi. Pour tenir
publiquement un propos conforme à ses convictions, quoiqu’il puisse choquer, il convient de mettre le débat public légèrement à distance. Y prendre part comme à un jeu de société ou à un sport.

On conçoit tout à fait la rivalité qu’il peut y avoir autour d’une table de jeu sans pour autant s’en tenir rigueur une fois les hostilités terminées. On peut, de même, participer de manière sincère à la discussion publique sans animosité. Les jeux nous invitent à cette éthique. Tout comme les sports, le droit ou la politique. Les passes d’armes n’empêchent pas nécessairement la bonne entente.

Disons-le-nous, à la condition de ne point reléguer la parole à un jeu de pure forme. Elle n’est pas vaine et vise à faire effet. La pensée critique ne démord pas.

Deux œuvres de l’Acadie parmi les finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général

Photo © Leonardo Cendamo

Acadie Nouvelle

Par Sylvie Mousseau
21 octobre 2025

Alain Deneault, Danielle LeBlanc et Dominique Robichaud sont en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2025.

[…] L’essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï (Lux Éditeur) d’Alain Deneault de Petite-Rivière-de-L’Île, dans la Péninsule acadienne, est finaliste dans la catégorie essais. Cet ouvrage du philosophe et professeur à l’Université de Moncton, campus de Shippagan, est qualifié d’incisif et original. Dans cet essai, l’auteur invite notamment le lecteur à explorer un nouveau mode d’engagement politique, la biorégion, peut-on lire dans la description du livre.

Alain Deneault qui est l’auteur de plusieurs essais a déjà été finaliste pour les Prix littéraires du Gouverneur général en 2013. Les lauréats des Prix GG seront dévoilés le 6 novembre.

Acadie Nouvelle

La game

Photo © Jason Franson – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
6 octobre 2025

La game

On regarde une bande de gars s’amuser.

On est de plus en plus nombreux à se plaire à regarder une bande de gars s’amuser. Vraiment beaucoup. Ça finit par coûter un peu d’argent : il a fallu construire un minimum d’infrastructures pour nous contenir, tous nous autres.

Parce qu’on est plusieurs à aimer voir les gars s’amuser et que ça implique un peu d’argent, il y a forcément un type qui se dit qu’on peut faire de cette joie l’objet d’un marché. L’entretenir, l’exalter, l’accroître… Vendre des tickets. D’autant plus qu’une industrie du bavardage, parallèle, s’est développée. Des agitateurs publics et des pleureuses professionnelles – des gars le plus souvent ! – commentent la joie de ceux qui s’amusent et qu’amusent ceux qui les regardent.

Ça marche ! Le cercle s’élargit tout le temps. Ceux qui ne peuvent pas voir directement ceux qui s’amusent, pour en parler après, parlent de ceux qui en disent quelque chose après les avoir vus. Ils disent avoir entendu quelqu’un dire quelque chose à propos de ceux qui s’amusent. Pis ça jase ! Dans les chaumières comme à la télévision, puis sur internet. Ça jase tellement qu’on reproduit dans les studios de télévision les images de chaumières dans lesquelles on parle de ce que les gens disent quand ils ont vraiment vu ceux qui s’amusent. On imite ceux qui imitent ceux qui parlent parce qu’ils ont vu… Ça rétroagit en boucle, on ne se comprend plus. Ça finit par ressembler à une passion. C’est comme ça que l’appellent ceux qui parlent d’après ce que disent ceux qui ont entendu ceux qui ont vu les gars s’amuser.

Pis les images sont arrivées et on a pu voir, tout le monde, le spectacle. Ou médiatiquement plutôt, par des reportages télévisés et montés en direct.

Les types qui s’amusent en sont venus à s’expliquer que leur joie est lucrative et, comme ils sont ceux qui la produisent, qu’ils devraient bien toucher leur part. Mais celui qui s’est habitué à s’enrichir en encadrant ceux qui s’amusent, en vendant des moments de leur joie à ceux qui aiment les regarder, ne veut pas perdre sa rente. Comme il ne peut pas cacher tellement plus longtemps la gimmick dans laquelle ceux qui s’amusent se reconnaissent, il leur propose un marché. Pour que le bargainage affecte peu son flux de revenus, il va accentuer encore plus la dimension commerciale de leur activité joyeuse pour réserver aux gars les nouvelles parts de plus-value. La commandite se met de la partie et la bande de gars qui s’amusaient devient une bande d’hommes-sandwichs qui s’amusent. Ils s’amusent bardés de logos d’entreprises qui financent les revenus importants qu’ils tirent de leur amusement. Ils se disent que ce n’est pas grave, que le monde va s’habituer. Que c’est une business et que la business a sa propre morale, qui s’affranchit de la morale.

Leur amusement fait l’objet désormais d’une telle attention, il devient tellement important, il s’associe à tant d’intérêts qu’il devient très sérieux. S’amuser, jouer devient un sérieux travail. Parce que si on s’amuse trop, si on joue trop, si on ne travaille pas assez, si on ne comprend pas la game, yo !, pas seulement la game mais ta game dans la game, pis la game plus grande encore – ton contrat ! – dans laquelle tu vas jouer ta game dans la game, yo ! yo !, tu risques d’être relégué à des games plus petites qui n’intéressent plus grand monde. Des games mineures ou des games de club-école, qui payent pas.

La vraie game est rendue, elle, pas mal importante, plus importante que juste une game, elle passe parfois pour le substrat symbolique de réalités graves qui n’ont plus rien à voir avec l’amusement : une guerre, des tensions géopolitiques, un gros contrat de télévision, l’enjeu de paris financiers, l’affranchissement d’une communauté culturelle, l’essor d’une minorité sociétale… Tu deviens un symbole. On ne joue pas avec ça. Ou s’il faut être prêt à jouer et à s’amuser, comme on continue de le dire, c’est avec une clavicule cassée, une dent en moins, un cerveau commotionné. Faut être game de jouer la game.

La game, c’est un peu la guerre, finalement. Comme la guerre, c’est toujours aussi toujours un peu une game. Les romanciers du journal qui chantent ton histoire tous les jours te le rappellent. Tu es un guerrier. Même le nom de ton équipement le signale. Ce que tu fais s’appelle la guerre. C’t’un peu pour rire, mais ça s’appelle quand même un peu comme ça. Tu te bats contre l’autre parce que si tu ne le fais pas, il va te faire comprendre que c’est son cas à lui. Il est payé cher pour ça, puis les gens se sont mis à croire que c’est ça qu’ils aimaient : pas tellement voir des gens s’amuser au fond, mais des gladiateurs poussés dans le dos jusqu’à la souffrance, des gars qui souffrent comme tout le monde à l’ouvrage. Ils finissent par donner l’idée que c’est normal de souffrir à l’ouvrage. De pas vraiment aimer ça. Ceux qui regardent ont l’impression, d’un coup, de devenir à leur tour les boss, parce qu’ils ont payé cher leur abonnement au câble, leur chandail ou leur place dans le stade.

Donc, à un moment donné, toi, l’athlète idéal qui s’amusait, tu te demandes si ce cirque a du sens. Comment en es-tu arrivé là ? Pourquoi tant de souffrance, de sacrifices, d’engagement… pour plaire à ceux qui aimaient te voir dans le temps où c’était juste une game… Ceux qui vendent du savon à ceux qui aiment te regarder te surmener associent tes efforts aux vieux souvenirs initiaux qui nous ont conduits là. On ressort les cartes postales brunes et les albums de photos jaunies, celles où tu patinais sur un lac ou sur la patinoire du quartier. On se rappelle le terrain de balle où ta mère t’amenait pratiquer l’été, parce que l’authenticité de l’acte, on peut lui aussi le vendre même si nous en avons perdu complètement le sens.

La rentrée de l’«intelligence» artificielle

AP Photo © Richard Drew

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 août 2025

La rentrée de l’«intelligence» artificielle

C’est vraiment prendre à la légère ces machineries que de penser en disposer souverainement, nous, serviles utilisateurs.

Pour la première fois de l’histoire moderne, on se demandera cette année si ce sont des humains assistés d’appareils qui feront leur entrée à l’école et à l’université, ou bien des machines que des humains escortent. Plus ils sont âgés, plus la question se posera.

Ç’a été dit, les officiellement nommées « intelligences artificielles » (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours.

En effet, la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. C’est vers elles qu’on se tourne désormais sitôt qu’on doit réfléchir à quoi que ce soit. « Je ne savais pas quoi penser alors j’ai demandé à la machine… » admet-on désormais, toute honte bue, à l’amorce d’un discours, qu’on soit étudiant, professeur, gestionnaire ou ministre.

La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques.

Le premier sujet informatique qu’on a lancé dans les aléas de discussions ouvertes sur les « médias sociaux » a mis 36 heures à devenir néonazi.

Des jeunes ont été poussés au suicide par des machines interactives devenues leur « ami », sous la promesse de se « retrouver là-haut ». C’est de toute façon toujours en une telle compagnie que plusieurs d’entre eux s’essaient aujourd’hui à l’amitié, comme s’il leur fallait ce chaperon.

Des adultes nouent aussi de pathologiques relations avec leur âme soeur fictionnelle, au point de sombrer dans une profonde mélancolie quand le réel se rappelle à eux.

De puissants ordinateurs devenus « intelligents », une fois mis en relation les uns avec les autres, ont rapidement développé un langage auquel ne comprenaient rien ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Il a fallu les débrancher avant qu’il ne soit trop tard.

Les machines rendues autonomes dans le champ social savent mentir, manipuler, menacer. L’ingénieur Maxime Fournes raconte sur Elucid.media qu’en circuit fermé, dans une expérience en laboratoire informatique, un ordinateur a menacé un employé de révéler à sa femme le fait de sa relation adultérine s’il entreprenait de le débrancher. Ce sont ces mêmes logiciels dont on a doté aujourd’hui des drones de guerre pour qu’ils sachent tuer l’ennemi sans même être téléguidés ni recevoir d’ordre.

Ces ordinateurs transforment à grande vitesse certains États ou des entreprises en des instances totalitaires capables d’enquêter sur soi en nanosecondes, à partir des multiples traces qu’on se doit de laisser sur la Toile.

Ces mêmes oracles computationnels sont consultés par différents acteurs criminels et terroristes pour apprendre d’efficaces méthodes de nuisance.

Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits ? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les « médias sociaux », eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants ? Les mentions J’aime, les retours d’image ou la réduction de sa vie à une obsédante entreprise de relations publiques narcissiques nous rendent fous. Sans parler du caractère imbécile, vulgaire et abject de ce qu’on est massivement amené à regarder et à partager en ligne.

À ce propos, tout parent, sinon tout jeune, devrait s’empresser de lire le frappant On achève bien les enfants de Fabien Lebrun de même qu’Infernet de Pacôme Thiellement. Ces livres nous font comprendre comment les terriers d’Internet amènent les jeunes invétérés à s’exposer brutalement à des scènes de violence et de pornographie, à se prostituer à l’école, à abuser et à intimider leurs condisciples, voire à sombrer dans des univers parallèles, en raison de techniques d’accaparement sans pareil dans l’histoire.

Mais non, il fallait pousser le bouchon encore plus loin, et mener désormais sa propre vie par procuration. « Machine, dis-moi que penser. » « Dis-moi qu’imaginer, machine. » « Machine, fais-moi rire. » « Machine, dessine-moi un mouton. » « Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine. » « Machine, évalue l’article scientifique de mon pair… »

Si on apprécie à ce point la machine, en somnambules incapables d’apercevoir ses penchants totalitaires les plus évidents, c’est parce que nous avons déjà été formatés. Le ver est dans le fruit. Nous nous reconnaissons dans ce qu’une machine écrit à notre place parce que nous sommes déjà conditionnés à écrire comme une machine.

Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, hormis sûrement quelques exceptions dans des domaines de pointe, l’« intelligence » artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. Pas le seul produit.

Donc, c’est vraiment prendre à la légère toutes ces machineries que de penser pouvoir en disposer souverainement, à sa guise, nous, serviles utilisateurs. Le comble de la naïveté consisterait à prétendre leur fixer, nous, une limite ! En fait, ce qui menace le plus la culture aujourd’hui, ce ne sont pas les furieux technolâtres qui croient en leurs joujoux comme en la rédemption, eux pour qui la science-fiction rejoint les fictions de la science.

Non, ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle « c’est trop ». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. En nous disant tous en choeur : quand j’entends le mot culture, je sors mon IA.

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege

Université: une affaire de «consensus»?

Photo © Gracieuseté
Par Alain Deneault
8 juillet 2025

C’est l’histoire d’une université qui a maille à partir avec son propre nom, un nom propre qui lui est impropre, qui ne la dit pas, la dit mal, la dédit. Le nom d’un général qui fit tout pour qu’elle n’existât point.

Mais laissons les porteurs de doléances s’épuiser, abîmons-les dans notre silence, se disent néanmoins les étouffeurs. Pour seule réponse, ils dictent LE fait, le seul admissible : le général hostile à la communauté de ladite université ne donne pas son nom à l’université qui le porte pourtant bel et bien, mais seulement à la ville qui le lui a emprunté et que l’institution reprend à son tour parce qu’elle s’y trouve. Clair, non ? Le cas doit rester simple, ou le K plutôt, celui compris dans Monckton, le général, qui disparaît lorsqu’il est question de la ville.

La pensée doit donc se satisfaire de cette trajectoire indirecte. Et que de détours ! L’Université à Edmundston et celle à Shippagan sont seulement « de Moncton » parce que c’est là surtout que l’institution est sise, quoique pas seulement, mais on commencera par là, par là où ne nous souhaitait guère celui qui nous a violemment expropriés et dont on porte tout de même le nom. Les amateurs d’Elvis Gratton goûteront toutes les circonvolutions.

Alors, refoulez ce que vous savez, contorsionnez-vous mentalement, étriquez votre langue, vivez de contresens et donnez-vous le cocktail d’un éternel ressentiment. Répétez après moi : le Moncton de l’université est seulement le nom d’une ville ; le Moncton de l’université est seulement le nom d’une ville ; le Moncton de l’université est seulement le nom d’une ville… Mais ajoutez, pour être inclusifs : l’Université de Moncton n’est pas seulement à Moncton ; l’Université de Moncton n’est pas seulement à Moncton ; l’Université de Moncton n’est pas seulement à Moncton… Et gare à qui il prendrait de se questionner ouvertement sur ce byzantinisme.

Évidemment, une telle armature ne suffit pas à contenir la réflexion. Alors s’ajoutera la doublure d’un autre thème d’autorité, le fameux consensus. L’argument semble sans appel et consiste en ceci : certes, oui, des gens militent pour un changement de nom de l’université, mais ils ne le font pas assez fort, ils n’ont pas suffisamment de poids, ils ne se montrent pas suffisamment unanimes. Je décrète qu’ils ne font pas « consensus ». … Ou plutôt, un « large consensus » ne les unit pas assez.

On étouffera la question sous-jacente : à partir de quand un « consensus » doit-il être suffisamment « large » pour valoir ? Contrairement à la pizza, l’unité de mesure n’est pas arrêtée, ce qui donne lieu à tous les arbitraires. Les étouffeurs sont assis au chaud, surplombent les citoyens s’agitant, pour ensuite monopoliser le droit d’établir si c’est suffisant pour qu’on les entende. Ils décrètent que non, et baissent le pouce.

Pourtant, le vice est déjà dans l’étrange tournure. L’expression « large consensus », hélas répandue jusque dans certains usuels, constitue en elle-même une bizarrerie. Par définition, un consensus ne suppose aucune mesure. Il suppose une unanimité, du moins une position à laquelle personne ne s’oppose formellement. Point. Il y a ou n’y a pas consensus. Par conséquent, un consensus ne peut être ni large, ni restreint, ni insuffisant, ni faible, ni quantifiable de quelque manière. La définition restreinte de consensus : « Accord entre personnes. Consentement. » (Le Robert).

Force est de reconnaître, en effet, qu’il n’y a pas de consensus. La communauté acadienne n’est pas entièrement d’accord pour un changement de nom… Soit. Mais, si on est conséquent, admettons tout autant qu’il n’y a pas non plus de « consensus » pour le maintien du nom. Tous ne veulent pas de cette « Université de Moncton », encore moins du diminutif « UMoncton » – provocateur dans le contexte, parce qu’arbitrairement proposé, voire imposé, sans que personne ne l’ait demandé, et qui fait disparaître toute évocation du français.

Il n’y a pas de consensus non plus à savoir que le statu quo devrait nécessairement s’appliquer si l’on constatait une absence de consensus… On comprend que la notion de consensus ici ne nous mène nulle part.

Si l’on s’entête à utiliser le mot, que signifierait alors l’exigence du consensus ? Il reviendrait à forcer un consentement, l’acte de consentir au mot d’ordre, soit un acte d’autorité qui frise l’autoritarisme et contredit les belles paroles sur l’engagement communautaire de « Missions stratégiques » promues sur du papier rutilant. Jacques Rancière : « Le consensus dit qu’il n’y a qu’une réalité dont il faut épuiser les signes, qu’un seul espace, quitte à y retracer les frontières, qu’un seul temps, quitte à en multiplier les figures. En conséquence de quoi il ne nous demande que de consentir. » (Chronique des temps consensuels, Seuil, 2005)

Parler arbitrairement de consensus et en appeler au consentement par défaut – votre consensus n’est pas assez « large », donc consentez au consensus officiel, lui « large », qu’on vous oppose par défaut, le statu quo –, c’est nier précisément ce qui a lieu.

Plutôt, mettons-nous donc d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de consensus. Qu’y a-t-il alors ? Il y a « débat ». Il y a ce que le mot fétiche de consensus, employé à la négative par les étouffeurs, veut précisément empêcher, un débat. Admettons- le. Organisons-le.

L’autre consensus

On sait que, dans le monde militant, le consensus a fait l’objet d’une définition plus spécifique. Là est en cause un processus qui est précisément celui que l’Université de Moncton refuse, à savoir partir de positions antagoniques et diverses, puis, à force d’échanges, de discussions, d’ouvertures, de confrontations d’idées… arriver optimalement à une position qui satisfasse tout le monde. Cette acception du consensus représente à l’échelle de la communauté le synonyme du terme « compromis » lorsqu’on est peu. Lisons cette précision qui a valeur de référence : « Le consensus, c’est l’unanimité ? Non… et oui (dans cet ordre). Rappelons qu’une prise de décision au consensus ne vise pas à mettre tout le monde d’accord sur les idées, les valeurs, mais à formuler, affiner, adopter des positions ou des propositions d’actions pour le collectif. Il faut donc que le collectif exprime ses objections et ses réserves pour qu’il les traite jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. » (Actionpopulaire.fr)

Cela suppose un accueil des positions d’autrui dans un cadre que la mission stratégique constitutionnalise déjà. Dans cet esprit, le « consensus » est ce à quoi on arrive. Il suppose de la part de tous une étude concertée des positions contraires. Si on tient au terme « consensus », ainsi convient-il d’y recourir.

Visite critique du Village historique acadien

La dame faisant du savon au Village historique acadien, en 1978 – Photo © Gracieuseté

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 juin 2025

Visite critique du Village historique acadien

Qui aime bien châtie bien. Ici, on aimera beaucoup, et châtiera seulement un peu.

Le Village historique acadien est une des plus grandes réussites populaires de l’Acadie en matière de culture et de savoir. Il compte autant que ses plus importants ambassadeurs.

Qu’on me permette d’en témoigner en tant qu’il fait partie de mes plus lointains souvenirs, ayant eu la chance de compter parmi ses premiers visiteurs, lors de la deuxième saison de 1978. J’avais sept ans. Après un voyage de mille kilomètres, jalonné de divers arrêts, nos parents nous ont fait découvrir les charmes de ce nouveau site dit touristique.

De ce long périple, il reste deux choses. Le souvenir furtif de ma mère en voiture disant « Caraquet », car l’allitération en [k] du nom m’amusait. Mais surtout ce lieu, ce voyage dans le temps, les vieilles maisons, les habits traditionnels, les animaux et le soleil ardent de cette journée.

Plus précisément, il y avait cette vieille dame assez ronde, coiffée de ce bonnet improbable et portant un large tablier, qui remuait devant sa maison un produit lourd et odorant bouillonnant dans une marmite. Elle faisait du savon. Nous avons longtemps sympathisé. C’était à la fin du parcours. Cette halte mettait fin à une galerie de vieux métiers. Du haut de mes trois pommes, il paraît que je m’étais exclamé, lançant quelque chose du genre : « Dans ce temps-là, il fallait travailler beaucoup ! ». Et j’entends encore clairement cette vielle dame, plus vieille encore que son âge, ce fantôme d’un autre temps, dans son accent à trancher au couteau, me regardant posément, me dire d’une énergie soudaine : « Si t’as compris ça, mon p’tit gars, t’as compris ben des choses ! ».

Toute la famille a éclaté de rire. Et cet adage est venu ponctuer ma jeunesse.
Régulièrement, nous nous amusions à nous répéter que « si j’ai compris ça mon p’tit gars, j’ai compris ben des choses »… C’était devenu un trait d’esprit récurrent. Plus près de mon Outaouais natal, il nous est arrivé les années suivantes de visiter de temps à autre l’Upper Canada Village. C’était la version ontarienne du genre site historique. Nous l’aimions bien, certes, mais, inévitable redite, nous nous remémorions immanquablement la formidable expérience du village acadien, qui nous servait de repère.

Dès cet âge, l’Acadie s’est inscrite dans ma conscience comme une réalité fondamentale de ce continent. Elle existait. Édith Butler ou La Sagouine n’étaient plus seulement une chanson ou un accent surprenant sortis du folklore, mais d’un lieu historique aussi tangible qu’imaginaire. Et jamais nous n’oubliions l’Acadie, même si nous la connaissions si peu, jusque dans l’argumentaire indépendantiste québécois des années 1970 et 1980, où le Grand Dérangement s’inscrivait parmi les causes de notre volonté.

De retour en Acadie en 2016, à l’occasion du Salon du livre de la Péninsule acadienne, c’est tout naturellement que j’ai demandé à la bénévole qui avait la générosité de me conduire, si elle pouvait marquer une courte halte au site du Village historique acadien, où cette prise de conscience était née. C’était comme prendre un rendez-vous avec soi- même, et se revoir soi-même, jadis ignorant du destin qu’on accomplit maintenant.

Maintenant

Le Village historique acadien fait preuve d’une plasticité qui le rend toujours intéressant à plus d’un titre. On peut certes y déambuler seul ou en famille, dans le cadre d’un divertissement édifiant, dans l’optique de l’industrie touristique d’aujourd’hui, fort soucieuse de stimuler une activité commerciale dans la région. On peut aussi y reconnaître une expérience quasi scientifique, l’historiographie sociale et l’enjeu des techniques y étant rigoureusement représentés d’une manière quelque peu théâtrale.

Et sur ce second point, on peut se réjouir que cette théâtralisation connaisse d’heureuses limites. On se vêt et on parle certes au nom des personnages du passé, mais la représentation elle-même est mise en scène. C’est que les animateurs des
différents immeubles ne parlent pas au Je, mais disent par exemple : « Vous êtes ici dans la maison de monsieur Doucet »… Le fantôme est ici désigné, mais pas complètement interprété. Cela évite l’écueil de la reconstitution qui se révèle fatalement décevante, comme dans ces films où l’on aperçoit davantage les anachronismes et les invraisemblances là où on prétend nous faire voyager dans le temps. Au Village historique, on assume que ça ne s’est pas tout à fait passé comme on nous le montre, que le site est en soi une fiction, qu’on ne va pas aller, par exemple, jusqu’à éprouver les conditions d’hygiène et les différents degrés de souffrance que nos ancêtres ont connus. Le passé livré tel quel nous paraîtrait vraiment très choquant (Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, tome 1, p. 14.). Mieux vaut stimuler l’imaginaire seulement et le laisser faire sa part du travail.

Du reste, il viendra un temps où on estimera même se rendre au Village historique acadien pour y visiter une part de son avenir… À la faveur de l’épuisement des
gisements pétroliers, de la dimension scandaleusement polluante des sites miniers et de l’effondrement manifeste de notre régime extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste, le Village acadien paraîtra vite comme un lieu de mémoire de nombreux savoir-faire qu’on a eu tort d’oublier. Et à partir de lui, on constatera combien l’architecture à partir de matériaux environnants (la paille compressée) ainsi que la science de la permaculture annoncent un contexte radicalement nouveau quant aux modalités d’organisation à venir.

À cet égard, l’aspect scientifique du Village acadien, et non pas seulement récréotouristique, mérite d’être consolidé. C’est un vieux débat. Histoire du Village historique acadien du Nouveau-Brunswick (Les Éditions de la Francophonie, 2017), le livre de l’historien attitré de l’institution, Philippe Basque, atteste des débats passionnés qui ont lieu et reprennent à l’occasion sur la teneur des connaissances transmises par elle depuis sa fondation (page 83 et suivantes). C’est que ce lieu de savoir populaire nous tient à cœur.

Il est vrai qu’à force d’y retourner chaque année, le charme de la découverte s’estompe, les coutures se démarquent et le jupon dépasse. On a en tête le plan, on anticipe les présentations et on en vient à comparer les interprètes d’une année à l’autre. À ce jeu, le Village résiste : on ne lui reproche rien au vu de ce qu’on en sait, mais reste sur sa faim. On lui en demande davantage. Surtout sur le plan de la sociohistoire. Oui, les modalités de vie, oui la formidable maîtrise technique de l’époque, oui le vaillant engagement dans tant de domaines pratiques, oui cette sociologie de la discrétion en ce qui concerne la taverne et l’exposé sur la révolution opérée par l’existence du catalogue au magasin général.

Mais encore : le passage à l’entrepôt des Robin ne pourrait-il pas être l’occasion d’illustrer avec insistance le formidable asservissement dont les pêcheurs ont été l’objet pendant des décennies ?

Pourquoi n’y a-t-il jamais personne à l’église, institution par excellence de l’Acadie ? Ni à la gare, elle qui a mis en relation les communautés acadiennes avec la modernité, pour le meilleur comme pour le pire ? La Caisse populaire reconstituée n’est-elle pas une excellente occasion de disserter sur le rôle des coopératives au sein de ce peuple ? Puis ce garage Irving, qu’attendre pour donner au laïus de son animateur à son tour une dimension critique à propos du pouvoir de quelques familles anglophones dans la législation ? Quid des rapports historiques avec les Mik’Maks ou les  Wolastoqiyik ?

Le Village historique acadien inaugure sa saison 2025 aujourd’hui. Retournons-y et investissons-le de toutes nos questions.

Pourquoi rendre la maladie mystérieuse ?

Photo © Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

par Alain Deneault
9 mai 2025

Pourquoi rendre la maladie mystérieuse ?

C’est fou comme les médias et la science font mauvais ménage, alors que les uns sont certains de se placer au service des autres. Il suffit qu’une étude, une seule, celle de la revue Journal of the American Medical Association, affirme, après avoir étudié moins de 5% des cas, sans avoir identifié un fondement à ce qu’on a fini par appeler au Nouveau-Brunswick et en Ontario « la maladie mystérieuse », pour que des médias sautent aux conclusions.

Ils titrent : la maladie « ne correspond à aucune réalité » (it’s not real, National Post) ou « il n’y en a pas » (CBC). Entre ne pas identifier les traits caractéristiques d’un problème et postuler son inexistence, il y a pourtant, en épistémologie, toute une marge ! 

Lorsqu’on vit aux abords de sites d’exploitation où on épand des produits chimiques réputés toxiques, et qu’on est soi-même atteint de la maladie « mystérieuse », comme c’est le cas à Haut-Sheila pour Nathalie Lebreton et son fils Mathieu Duguay, c’est le cas de le dire, de tels grands titres s’ajoutent à l’histoire d’une grande souffrance. « Personne ne nous écoute ». Officiellement, ils représentent respectivement les cas no 350 et 48 de cette maladie. Au Nouveau-Brunswick, on en compte plus de 500. Certains en sont morts déjà. 

Les deux témoignent : ils sont éprouvés à plusieurs titres.

D’abord, ils souffrent dans leur chair : épuisement chronique, étourdissements, tensions cérébrales, sudation, engourdissements, raideurs, douleurs vives… La vie devient un cauchemar. 

Ensuite ils souffrent de ne pas se faire dire officiellement de quoi ils souffrent. En ce qui les concerne, contrairement à ce qu’avance l’étude américaine, aucun diagnostic clair, concernant un autre problème médical connu, ne leur semble avoir été communiqué. Ils se sont fait plutôt ballotter d’un hôpital à l’autre, d’un médecin à l’autre, d’une discipline médicale à l’autre et, pis, d’un diagnostic à l’autre. Ils ont l’impression que chaque médecin y va d’une évaluation différente, les laissant ensuite à eux-mêmes. On jurerait revoir le film Journal intime de Nani Moretti. Soumis quotidiennement à une salade de comprimés, après avoir reçu en vain un catalogue d’ordonnances, l’alibi du problème psychosomatique est cité en dernière instance pour dissimuler l’impuissance du corps médical. Le plus douloureux est de se voir retourner chez soi sans avoir reçu de soins. Seul le docteur Alier Marrero, de Moncton, trouve grâce à leurs yeux ; c’est sous son autorité que les cas disséminés sur le territoire se sont trouvés recensés, avec pour hypothèse la réalité d’un problème commun. 

Troisièmement, ils souffrent d’un puissant sentiment d’abandon. En février 2022, le gouvernement Higgs a mis fin à toute réflexion sur l’hypothèse d’une maladie commune entre tous ces cas. Il a même refusé un soutien financier de l’ordre de 5 millions de dollars de la part du gouvernement fédéral pour y voir plus clair. Pendant des années, personne ne s’est soucié du désarroi des victimes. Ce sentiment de déréliction reste entier. 

Partant, ils souffrent d’avancer eux-mêmes un très grand nombre d’hypothèses autour de la maladie sans qu’aucune d’entre elles ne soit prise au sérieux par leurs interlocuteurs, au prétexte qu’ils n’ont pas officiellement de titre scientifique ou d’expertise patentée pour avancer quoi que ce soit. Cette relégation de classe les humilie, comme s’il ne relevait pas aussi de la citoyenneté et de la démocratie de penser, de suggérer, de jauger un certain nombre d’idées dont le commun est capable. Pour toute réponse, le vide est sidéral. Il y a cinquante ans, Michel Foucault traitait déjà du « pouvoir » qu’est devenue l’instance médicale, intimidant quiconque ne maîtrise pas techniquement son jargon (« Crise de la médecine ou crise de l’antimédecine ? », 1976). 

Enfin, ils subodorent que le « mystère » qui entoure la maladie dont ils souffrent sent lui-même le soufre. Qu’il accommode des gens très puissants qui n’ont en rien d’intérêt justement à lever le voile sur quoi que ce soit. Le 25 novembre dernier, un éditorial de L’Acadie Nouvelle résumait ainsi l’enjeu : « le gouvernement Higgs craignait de découvrir qu’une entreprise ou un secteur d’activité précis se cachent derrière le problème ». 

Théorie du complot ? 

Il serait abusif, et condescendant, de réduire les doléances de ces gens atteints à de simples élucubrations complotistes ne reposant sur rien et n’ayant aucune valeur. C’est pourtant ce à quoi les victimes font face. 

Or, on en est loin. Personne ne délire au sens où on dirait par exemple des bleuetières ou forestières qu’elles épandent du glyphosate sur leurs terres sciemment pour rendre malades des gens. Personne ici ne parle ici d’une planification du genre, ce que seraient des élucubrations complotistes. Mais pour les patients froidement désignés de no 350 et 48, il ne fait pas de doute que l’épandage de produits chimiques que font les sociétés privées au Nouveau-Brunswick, plus qu’ailleurs, contribue à tuer la nature, la nature dont nous sommes, nous, sujets humains. 

Ici, un peu de grammaire, car la pensée est intrinsèquement liée aux mots. Il importe d’avoir en tête quel statut a un terme qualificatif : est-il essentiel ou circonstanciel? Si j’écris l’acier solide, j’associe solide à acier en tant que la solidité de l’acier lui est fondamentale : l’acier ne peut qu’être solide. Si j’écris par contre la pomme pourrie, j’entends que ce jour-là cette pomme-là s’adonne à être pourrie, donc elle l’est selon les circonstances. Ce n’est pas le propre de la pomme d’être pourrie.

Maintenant, si on écrit dans un journal néo-brunswickois la maladie mystérieuse, entend-on que cette maladie s’adonne à poser mystère ou cherche-t-on à la qualifier en propre ? On joue de l’équivoque en laissant penser que la maladie est mystérieuse par elle-même, qu’elle le serait par nature en quelque sorte. 

Principe de précaution

Prendre au sérieux les malades se traduirait par l’observation du principe de précaution en interdisant par exemple l’usage du glyphosate. 

Le médecin hygiéniste en chef du Nouveau-Brunswick a annoncé son intention de prendre au sérieux 222 dossiers concernant tous ces cas (Presse Canadienne, 27 mars 2025). Mais pour les intéressés, le mal est fait. Tout le monde s’est discrédité. 

Rappelons tout de même le fort parfum de partisanerie, et peut-être le puissant lobbyisme, qui a accompagné, chez les libéraux, bien des tergiversations antérieures. Il y a plus de cinq ans, les députés verts de l’Assemblée législative avaient proposé un amendement à un projet de loi, lequel amendement visait à interdire l’usage du glyphosate sur les terres de la Couronne et sous les corridors électriques (Acadie Nouvelle, 13 décembre 2019). Son action cancérigène était notamment attestée par l’Organisation mondiale de la santé (Acadie Nouvelle, 3 mars 2023 et 31 mars 2025). Libéraux et conservateurs, à l’unisson, avaient voté contre la proposition, montrant leur lien de solidarité dans leur soumission aux grandes entreprises.

Des élus locaux, acquis à la cause des bleuetières, ont noyé le débat dans une rhétorique théologique, en appelant à ne pas « diaboliser » ces pauvres entreprises comme Oxford Frozen Foods. La rhétorique des libéraux consistait à douter du bien-fondé de nombreux écrits scientifiques alertant les populations à ce sujet. En 2024, leur plateforme électorale n’a offert sur le dossier qu’un collier d’approximations contradictoires dont nous avons déjà fait état (Acadie Nouvelle, 26 décembre 2024). 

Maintenant, si les produits chimiques qu’on utilise abondamment étaient effectivement source d’empoisonnement ? Combien de temps acceptera-t-on de s’exposer à ces risques ? Attend-on que les puissants qui les utilisent jugent eux-mêmes suffisante la « preuve » de leur toxicité ? 

Un banquier au pouvoir

Mark Carney sous le drapeau – Photo © Nathan Denette / La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 avril 2025

Un banquier au pouvoir

Sur un point, il n’y avait aucun suspens à l’attente des résultats électoraux de lundi soir. Que gagnassent les conservateurs version État pétrolier de Pierre Poilièvre ou les libéraux du banquier Mark Carney, les grands vainqueurs de cette élection allaient surtout être les grandes entreprises. Pendant quatre ans, elles ne se feront pas enquiquiner par l’agent du fisc ni ne perdront leurs subventions.  Leur seul adversaire est désormais le président des États-Unis, tant qu’elles ne déménageront pas au sud de la frontière. 

C’est une vieille mécanique. Les États fédéral et provinciaux constateront fatalement leurs difficultés à boucler le budget et leur incapacité à satisfaire minimalement leur mission sociale (financement des hôpitaux, des écoles, du logement, des minima sociaux…). Ils feront alors semblant de croire qu’il y va seulement d’un enjeu de dépenses. On se demandera alors où couper…

Gouvernements fédéral et provinciaux, quelle que soit leur bannière, conservatrice ou libérale, pourront continuer en toute quiétude à renier des promesses électorales, à supprimer des services ou à passivement laisser les institutions sociales en l’état de déconfiture qui est le leur. Quelques dépenses spectaculaires dans des domaines précis viendront voiler la situation globale. On continuera sinon de nous expliquer avec condescendance que l’argent ne pousse pas dans les arbres, que l’État n’a pas suffisamment de moyens, que les particuliers sont toujours surtaxés et surimposés… 

Les alchimistes du verbe ressortiront leurs formules creuses, à savoir qu’ils feront mieux avec moins et que le public n’y verra rien lorsque le bulldozer des budgets d’austérité sera passé par là. Certes, Mark Carney ne s’exhibera pas, lui, agitant rageusement une tronçonneuse pour nous annoncer des coupes brutales dans le budget de l’État ; comme il est libéral, il se contentera de procéder avec un sourire. 

On fera comme si, dans un budget, il n’y avait pas une autre colonne, celle des revenus. Ce la permettra d’éviter de mettre le doigt sur le bobo, à savoir que l’État, non, ne dépense pas trop. Plutôt, il manque de revenus : il ne va pas chercher l’argent là où il est et où il s’accumule vertigineusement. C’est lorsque les États se privent de revenus, en n’imposant pas suffisamment les grandes entreprises qui croulent aujourd’hui sous les bénéfices ni leurs actionnaires qui nagent dans les dividendes, qu’il est à court de fonds pour soutenir sa mission sociale. 

Maintenant que les Canadiens ont porté un banquier au pouvoir, plutôt que de soutenir les partis écologistes et de gauche, ils auront à la tête de leur gouvernement celui qui conduisait les destinées de la firme Brookfield Asset Management. À ce titre, Mark Carney a recouru aux avantages des paradis fiscaux dans la constitution de fonds d’investissement, dixit Radio-Canada (26 mars et 10 avril 2025). Il a aussi précisé que, sous sa gouverne, le Canada continuerait de n’imposer que la moitié des revenus en capitaux (investissements boursiers), faisant de notre pays en la matière un demi-paradis fiscal. 

Actuellement, bon an mal an, les entreprises contribuent seulement à hauteur d’environ 10 % au budget de l’État, et cela comprend les PME, captives du fisc à l’instar des particuliers de la classe moyenne. Les multinationales s’en sortent en versant à l’État bien moins qu’un pourboire, alors qu’elles profitent les premières des investissements publics : les routes, les aéroports, la sécurité publique, le système de justice, la formation professionnelle de leurs futurs employés, les subventions de l’État…

Des libéraux amis des paradis fiscaux

Le Parti libéral, à l’instar des conservateurs, a traditionnellement soutenu les paradis fiscaux. 

Rappelons-nous Paul Martin, dans les pas de qui Mark Carney dit marcher. Il a agi comme ministre des Finances, puis premier ministre, de 1993 à 2006, en étant, lui-même, puis ses fils, actionnaire unique de la Canada Steamship Lines. La flotte internationale de cette entreprise, cédée à la famille Martin par Paul Desmarais père, battait pavillon de complaisance et était administrée depuis les paradis fiscaux. Le Paul Martin ministre avait pourtant pour rôle officiel de lutter contre ce que faisait le Paul Martin entrepreneur. 

De retour au pouvoir, les libéraux du souriant Justin Trudeau ont nommé William Morneau ministre des Finances, de 2015 à 2020. Ce dernier détenait alors des parts dans une structure qui porte son nom, Morneau Shepell, laquelle avait des activités à la Barbade, au moins. Qui plus est, le responsable de la campagne de financement de 2015 était Stephen Bronfman, dont les entreprises sont très présentes elles aussi offshore.

Les libéraux fédéraux ont voté en 2016 contre une motion déposée par le député Gabriel Sainte-Marie pour revoir le corridor d’amnistie fiscale permanente entre la Barbade et le Canada que constitue un accord controversé signé en 1980 par les conservateurs de Jos Clark. 

Sur tous ces points, qu’on me permette d’en référer à mon * Paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété). 

À l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick, les députés libéraux comme conservateurs s’évanouissent lorsqu’il est question d’évitement fiscal, surtout lorsqu’on donne nommément en exemple le cas du conglomérat Irving. Tout au plus soufflent-ils dans un râle d’agonie que c’est à Ottawa d’y voir, que la fiscalité ne relève en rien de leur compétence constitutionnelle. Et incompétents, donc, ils le sont avec zèle. Aucun ne songe à mettre sous pression son homologue fédéral pour que l’État touche enfin sa juste part, et la redistribue aux provinces de façon qu’on puisse favoriser l’accès aux études postsecondaires, la rétribution décente des infirmières, l’embauche de puéricultrices dans les garderies… On regarde plutôt complaisamment des milliards de dollars échapper au fisc en murmurant : Ah ! ben, coudonc… C’est qu’un rapport matrimonial unit libéraux provinciaux et fédéraux ; ils forment officieusement une même entité, tel en France où les mêmes partis s’engagent dans les élections municipales, régionales et législatives… Et comme le grand manitou Dominic Leblanc ne dissimule pas ses étroits liens d’amitié avec la famille Irving (Acadie Nouvelle, 30 décembre 2024), on peut encore attendre. 

C’est le paradoxe de ces élections. Pour sauver le Canada de l’arrogance impérialiste affichée par le Youppi ! de la politique à la Maison-Blanche, on se sera reconnu dans un banquier qui risque de mettre encore plus à mal ce qui lui reste de modèle social. 

* Alain Deneault a reçu le Prix Pierre Vadeboncœur pour l’essai de l’année en 2014 avec son essai Paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété)

Use et abuse: une exploration théâtrale inusitée sur la marchandisation de l’art

Gracieuseté : Photo © Maxim Paré-Fortin

Acadie Nouvelle

Par Sylvie Mousseau
8 avril 2025

Christian Lapointe et Alix Dufresne débarquent à Moncton afin de livrer une création pluridisciplinaire avec comme toile de fond la parole controversée du philosophe Alain Deneault. Une oeuvre à mi-chemin entre le théâtre, l’art de la performance et l’audiovisuel témoignant de l’emprise du capitalisme sur les artistes.

Qualifiée de déjantée et d’incisive, la création Use et abuse a comme matière première la vidéoconférence du professeur de philosophie à l’Université de Moncton, campus de Shippagan, intitulée Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art. Le directeur artistique du Théâtre Carte Blanche, Christian Lapointe, qui a collaboré à quelques reprises à des productions théâtrales en Acadie, estime que le propos du philosophe est extrêmement riche. Comment l’emprise du capitalisme incite les artistes à devenir rentables? Comment les tenants du régime capitaliste utilisent les outils que les artistes inventent?

« Les artistes inventent des manières de faire qui sont des outils de travail et que finalement, l’industrie reprend ces outils-là à son compte pour générer du capital, entre autres. C’est des outils que les artistes inventent en fait, qui leur sont usurpés. Si on pense à Donald Trump, par exemple, qui utilise la mise en scène et la prestidigitation. »

Les créateurs-performeurs cherchent à déjouer les codes théâtraux s’approchant ainsi de la performance. La conférence est projetée sur grand écran pendant tout le spectacle et les acteurs soutiennent des actions qui font écho au discours du philosophe.

« Nos actions sur scène, en tant que nous, artistes, incarnent cette idée qu’on est les meilleurs pour détricoter ses discours. Mais à la fois, nous, on joue sur scène aussi les artistes qui se font abuser. Donc notre posture est double, d’une certaine manière. »

Les acteurs n’ont pas répété le spectacle avant de le présenter au public d’où le concept de performance. Ils ont divisé la conférence en plusieurs tableaux afin de préparer une liste d’actions à présenter devant le public, laissant ainsi de la place à l’imprévu.

« On dit que faire une première de théâtre, c’est l’équivalent de l’adrénaline d’un accident de voiture à 50 km/h pour les artistes sur scène. Vu que ça n’a jamais été répété et qu’on le fait la première fois devant le monde, l’adrénaline est beaucoup plus élevée. »

C’est aussi l’occasion pour les artistes de se distancer du régime capitaliste.

« En faisant une performance non répétée, on s’inscrit dans une tradition d’un art qui est moins fabriqué comme un objet pour être vendu. Ce n’est pas une mise en scène très soignée, très élégante, très agréable dans le but de la vendre à un public. Donc c’est dans l’idée aussi de s’inscrire un peu en faux de cette industrie culturelle et d’être plus proche d’une pratique d’artiste qu’un d’objet d’art à rendre. »

Christian Lapointe et Alix Dufresne qui en sont les interprètes enfilent des pièces de costumes afin de représenter les archétypes de l’artiste, du politicien, du capitaliste, du philosophe, de l’abuseur et autres symboles.

S’étonner soi-même

Christian Lapointe se définit comme un artiste polymorphe s’inscrivant dans une démarche exploratoire.

« Je cherche mon propre étonnement. Je cherche toujours à faire des choses que je ne sais pas faire », a confié celui qui avait livré une performance de 70 heures sur l’oeuvre d’Antonin Artaud pendant trois jours sans interruption au Festival TransAmérique. Les gens apportaient des fleurs au lieu d’acheter des billets. Il a signé aussi la mise en scène et le montage de textes de la pièce. Découronné.e.s a partir des oeuvres de six auteurs de l’Acadie.

Son travail ne semble laisser personne indifférent et c’est ce qui se produit avec Use et abuse qui a été présenté à cinq reprises depuis ses débuts.

Certaines images peuvent déranger, conviennent les artistes. Ceux-ci s’impliquent émotionnellement et physiquement. Il y a de la nudité, de la souffrance qui évoque notamment l’abus de pouvoir sur les artistes. « Ce n’est pas joué, on ne fait pas semblant comme au théâtre », précise Alix Dufresne.

Présenté mercredi et jeudi à 19h30 a théâtre l’Escaouette, le spectacle s’adresse à un public de 18 ans et plus.

Océan de Via Rail : le train de la honte

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
10 mars 2025

Océan de Via Rail : le train de la honte

On ne compte plus les histoires sordides concernant la liaison ferroviaire Halifax-Montréal, connue sous le nom d’Océan. Le 7 mars dernier, encore, le train qui a quitté la capitale de la Nouvelle-Écosse a mis deux jours à se rendre ! Les passagers ont été coincés des heures à Miramichi, puis à Rimouski et à Sainte-Foy. Une fois à Montréal, il accusait un retard de quelque 24 heures.

Des gens âgés, des enfants, des travailleurs, notamment, ont été pris en otage, assignés à leur siège ou à leur cabine, par un régime méprisant les citoyens de la périphérie, les citoyens de seconde zone.

Un personnel harassé, et parfois harcelé, qui n’y est pour rien et compte parmi les victimes de cette gestion, doit alors trouver des moyens de fortune pour faire vivre tout ce monde-là, puis transmettre des informations qui proviennent de loin et au compte-gouttes, du genre : « une autre locomotive s’en vient, elle arrivera dans huit heures ».

Le train Océan, ce sont des départs qu’on découvre annulés au moment où on arrive à la gare. Ce sont des engins qui, ne pouvant plus surmonter de menus dénivellements, doivent compter sur le concours de passagers, appelés à se déplacer en groupes dans les wagons, pour générer le mouvement qui assurera le déclic attendu. Ce sont des trains qui ne peuvent pas rouler à plus de 30 km/h sur des distances qui se comptent en centaines de kilomètres parce que les rails sont usés ; les locomotives risqueraient le dérapage si elles s’y aventuraient à la vitesse attendue. Ce sont des wagons dont la durée de vie théorique, qu’on a rafistolés et bardassés pendant des décennies, a été prolongée plusieurs fois. (Et quand rien ne va plus, on se contente des restes de sociétés ferroviaires étrangères pour qu’on en teste ici la limite.)

C’est la honte.

Plus jamais on ne devrait ici se hasarder à moquer ce que fut le régime soviétique. Encore moins chercher à se distinguer de quelque « république bananière » – l’Occident qui a créé et qui exploite encore ces colonies de droit ou de fait, tend maintenant à leur ressembler drôlement.

Le PDG de VIA Rail, Mario Péloquin, a beau partager cette honte en public, réclamer plus d’investissements de la part des autorités fédérales dans les infrastructures ferroviaires, regretter que l’État n’ait plus de souveraineté sur l’utilisation des rails ou annoncer le remplacement de ses appareils muséaux (Acadie Nouvelle et Radio-Canada Acadie, 23 septembre 2024), rien n’est mis en place pour traiter efficacement les très nombreuses urgences qui ne manquent pas de surgir étant donné une machinerie aussi fragile.

Et toujours rien n’a été annoncé quant à l’état des voies ferrées qui expliquent l’état calamiteux de ce service public (Acadie Nouvelle, 11 juillet 2024).

Emprunter le train ici correspond à un voyage dans le temps plus que dans l’espace.

Une triste histoire

Dans la seconde moitié du XX e siècle, contrairement aux pays d’Europe, le Canada a complètement négligé le transport ferroviaire, cédant à la pression des constructeurs automobiles, des sociétés pétrolières et des promoteurs immobiliers pour aménager le territoire en fonction de la voiture et de l’avion. Cette politique dévastatrice du point de vue du climat (pollution atmosphérique) et de la biodiversité (étalement urbain et déforestation) aura les effets d’un violent ressac.

Si le transport des passagers relève aujourd’hui de l’État, et constitue un service public, c’est qu’il est le parent pauvre de l’exploitation ferroviaire. L’État fédéral, sous les Libéraux, a achevé de privatiser le transport de marchandises en 1995, en abandonnant le Canadien National (CN). Alors que la filière marchandise devrait permettre de financer celle qui concerne les passagers pour équilibrer les comptes, on a choisi une fois de plus de privatiser les profits et de socialiser les pertes.

D’aucuns pourront ensuite se plaindre que le secteur public fonctionne moins bien que le privé : c’est parce que les gens d’affaires se donnent la partie facile, en se réservant les secteurs rentables de l’activité sociale et en délaissant les autres. Quitte à négliger d’importants enjeux de sécurité, comme les gens de Lac-Mégantic l’ont appris à leurs dépens (Anne-Marie St-Cerny, Mégantic : une tragédie annoncée, chez Écosociété).On fait comme si le transport des personnes n’avait pas d’utilité publique tout simplement parce que notre régime comptable et capitalistique n’arrive pas à le valoriser, c’est-à-dire à rendre compte de sa réelle valeur. (La privatisation de certains services de santé procède de la même façon.)

Les figures de proue du Canada ont beau chanter l’unité nationale, assurer qu’ils se lèvent le matin en pensant à « tous les Canadiens » et citer de mauvais livres d’histoires faisant du chemin de fer le symbole d’un grand projet démocratique (et non colonial et impérial ?) en Amérique du Nord britannique, ces effets de manche ne résistent pas aux faits. Le mépris règne ici et il va bon train. Les mêmes têtes d’affiche vantent Bombardier et SNC-Lavalin comme nos modèles d’affaires du génie industriel, sans considérer que les trains, métros et tramways que l’on doit à des firmes du genre ont été principalement commandés par des pays qui ont le courage de rivaliser avec les lobbies automobiles et pétroliers, en aménageant l’option du transport interrégional en commun.

Voilà que dans son chant du cygne, le premier ministre démissionnaire, Justin Trudeau, nous a refait, il y a peu, l’annonce du grand chantier d’un train rapide entre Québec et Toronto, celui qu’on nous promet depuis cinquante ans. Il l’a fait alors que sa parole ne valait plus rien et qu’il n’avait nullement le moyen de ses « ambitions ».

Or, c’est en 2015 plutôt, au sortir de l’historique COP-21 visant à lutter contre le réchauffement climatique, après avoir signé l’Accord de Paris, qu’on s’attendait à de telles déclarations. On nous a plutôt rappelé que l’actuel gouvernement libéral vient de gaspiller une décennie, sans doute la dernière qui nous restait avant de très violentes secousses provoquées par les perturbations climatiques et la perte de biodiversité, du fait du caractère éminemment irresponsable de notre mode de vie.

Si la signature du premier ministre avait eu alors la moindre signification, il eût interrompu l’exploitation du pétrole sale et dévastateur des sables bitumineux (selon la réputée revue Nature) et lancé un vaste chantier de rénovation et d’entretien du réseau ferroviaire canadien. En plus de mettre les communautés en relation, il aurait alors intégré au transport ferroviaire l’axe de distribution entre Windsor et Québec de façon à soulager le réseau routier de très nombreux camions et étendu le réseau aux différentes communautés esclaves de la voiture. L’histoire le lui commandait.

Comme trop souvent, en bon libéral, le gouvernement a plutôt fait comme les Conservateurs, mais avec un sourire. Il a nationalisé un oléoduc (nécessairement déficitaire) et en a offert l’usage aux entreprises pétrolières albertaines. C’est maintenant son ministre perverti de l’Environnement, Steven Guilbeault, qui promeut un Canada « État pétrolier » (Gérald Fillion, Radio-Canada, 17 mai 2024). On en reste aujourd’hui au tout-voiture.

Combien de campagnes électorales encore, combien de sourires en plastique, de faux débat, de promesses vaines, de thématiques tronquées… avant qu’on prenne la mesure du temps perdu et de l’urgence d’agir ?

Les Irving se sont trumpés

Photo © Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
19 février 2025

Les Irving se sont trumpés

Il n’y a pas que les pauvres cols bleus, las des politiques va-t-en-guerre et des perspectives mondialistes de Démocrates et de Républicains traditionnels, qui découvrent s’être fait avoir par leur héros, l’actuel président des États-Unis d’Amérique, M. Donald Trump. 

Certes, en jetant leur dévolu sur ce démagogue aussi violent que farfelu, bien des membres de la classe ouvrière ont pu manifester leur colère envers l’establishment, depuis trop longtemps insensible à leur sort dans ses politiques publiques et condescendant dans ses manières d’être. Ils en avaient assez que des soldats risquent leur vie dans de lointains conflits au sens obscur, ou que les multinationales délocalisent les pôles de travail en Asie, là où les salaires et les exigences sociales sont encore plus faibles qu’aux États-Unis (!). 

Aujourd’hui, ils voient le prix des biens de première nécessité toujours augmenter malgré les engagements que leur leader a multipliés en sens contraire, et ils seront forcés de constater demain que l’eldorado promis par leur va-de-la-gueule profitera essentiellement à l’establishment pourtant honni. Leur pouvoir d’achat continuera de stagner. 

Les États-Uniens sont faibles, dixit Emmanuel Todd (La Défaite de l’Occident, Gallimard, 2024) : ils ont un PIB (produit intérieur brut : indice de la production industrielle et marchande) sujet à tromper, puisque l’essentiel de la capitalisation s’y fait dans des filières sans grande pertinence tangible, comme la spéculation financière ou le droit.

Il n’y a pas suffisamment d’ingénieurs ni d’ouvriers qualifiés au pays pour y rapatrier en un battement de paupières toute l’activité qui s’est trouvée délocalisée au Canada, au Mexique ou en Asie depuis des décennies. Le quidam états-unien se rendra vite compte que si les prix à la consommation augmentent parce que son président a imposé des tarifs à la frontière sur une multitude de biens, lesquels se répercutent sur les prix, il n’a pas pour autant accès à une multitude d’emplois payants augmentant son pouvoir d’achat. Le miracle de l’employabilité ne surviendra pas. Il sera emporté dans une spirale infernale déjà prévisible. Pour la nier, la propagande qui sévit à une échelle inédite ne saura plus quels boucs émissaires inventer ou quels objets de diversion indiquer. 

Les électeurs populaires regretteront leur choix. Ils constateront qu’à vouloir du changement, à vouloir autre chose, en optant pour le contraste, sans plus de réflexion, il arrive qu’on se trouve dans une situation pire que celle qu’on souhaitait éviter. Il fallait dès 2016 lorgner davantage à gauche (Bernie Sanders durant les primaires démocrates) qu’à l’extrême droite. Les mesures publiques, l’encadrement du travail, l’imposition des grandes fortunes et du capital, l’approche écologique, les droits de douane adaptés à la concurrence déloyale de pays qui ne respectent rien de tout cela… valent toujours mieux que le racisme, la discrimination, la bêtise, la rhétorique paranoïaque et les velléités dominatrices.  

Les États froissés par Washington, s’ils sont minimalement confiants (ce dont on peut encore douter du Canada) vont, pendant ce temps, apprendre à consolider leur autonomie productive afin de satisfaire la demande intérieure, tout en découvrant comment mieux commercer entre eux. À plus petite échelle, les régions touchées par ces mesures, du point de vue de l’emploi, pourront élaborer les modalités de leur biorégion, forme d’organisation de l’avenir. Elles goûteront au sens de l’autonomie relative.  

Il ne restera plus que les illuminés de la secte trumpiste pour suivre le gourou orange. Abonnés aux discours hypnotiques de ce Youppi! de la politique et emportés par les algorithmes qui font prendre pour argent comptant les sornettes de l’heure, ils continueront de glorifier le tyran huppé d’Amérique. Quant aux problèmes de l’histoire, ils les déconsidéreront en érigeant en coupables des figures telles que George Soros ou Bill Gates, plutôt que de critiquer le capitalisme comme système inique, et voueront aux gémonies des personnages pourtant disparus depuis longtemps de la scène politique, comme Joe Biden ou Nancy Pelosi, plutôt que de réfléchir en termes de classes sociales. Ils seront accompagnés par la frange d’irréductibles militants racistes et misogynes que la société recèle. 

 Le topo ne serait pas complet si on négligeait de signaler que les dupes de cette télé-réalité qu’est devenue la vie à la Maison-Blanche de Washington ne se comptent pas uniquement parmi les petites gens. On n’a pas besoin d’aller bien loin en ce Nouveau-Brunswick pour se souvenir que les principaux potentats de notre colonie se sont déjà montrés implicitement bien proches du controversé président.

Un indice datant de 2019 trahit cet état de fait : alors que deux fils de la sainte famille régnaient encore sur  le conglomérat Irving, lequel comptait toujours dans son escarcelle les journaux de Brunswick News, l’entité refusa au mois de juillet de cette année-là une caricature proposée par Michael de Adder, tout en mettant un terme à quelque collaboration avec ce dessinateur. Son méfait ? Une caricature caustique de Donald Trump.

Tout nous conduisait à déduire qu’il était ici malvenu de s’attaquer au gougeât occupant alors la Maison-Blanche pour son premier mandat. Surtout s’il s’agissait de dénoncer l’indifférence cruelle de ce dernier à la souffrance des victimes de politiques violentes de refoulement des étrangers à la frontière sud des États-Unis. 

 C’est que, jusque dans nos lointaines contrées, il ne fallait pas contrarier l’apprenti dictateur. Ses mesures étaient bonnes pour le business, celui qui bénéficie des infrastructures publiques en Amérique mais se trouve administré aux Bermudes, à l’ombre des grands États. Certes, Irving est une minimultinationale qui préfère diversifier ses engagements dans une myriade de filières d’activités au sein une région circonscrite, plutôt que de se spécialiser dans un même produit distribué à l’échelle mondiale. Il n’empêche qu’on la retrouve fort présente aux États-Unis, en particulier dans ce cœur financier qu’est Boston, au Massachusetts. C’est dans cette ville qu’est mort Arthur Irving, en mai dernier. C’est là où la marque Irving est visible jusqu’au réputé Fenway Park. 

Or, qu’apprend-on en lisant l’édition du 12 février de l’Acadie Nouvelle ? Que Saint-Jean, la capitale de l’Irvingnie, est la première ville touchée par l’escalade tarifaire inopinée qu’a déclenchée ce président caractériel. Foi de la Chambre de commerce du Canada, les transactions en énergie effectuées depuis cette ville, sur la base de l’activité de raffinage qui y a cours, risquent d’être limitées. Les sautes d’humeur du président se targuant d’être « cupide » (greedy) risquent de coûter cher au legs irvingnien. 

Cela n’est qu’un signe de plus révélant qu’en Occident, le capitalisme contemporain a perdu la tête, qu’il ne sait plus comment s’organiser et qu’il n’a plus de destinées claires.  

L’intellectuel déporté

Photo © Jean-François Boisvert – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
3 février 2025

L’intellectuel déporté

Quand il traite des « intellectuels », le professeur de littérature Edward Said ne pense pas nécessairement à des gens bardés de diplômes, travaillant pour des institutions d’expertise et s’autorisant d’un savoir patenté. 

Il fait référence à toute personne qui se donne la peine de réfléchir conséquemment aux affaires du monde, aux enjeux de société, aux questions pointues d’un champ culturel ou scientifique. Avec du travail et beaucoup de persévérance, cela est à la portée de quiconque. 

Surtout, selon ses termes, l’intellectuel se distingue de l’expert professionnel dans la mesure où il ne soumet sa pensée à aucune autorité, à nulle tutelle organisationnelle, à aucun ordre constitué. L’intellectuel ne se confond pas à un employé ou partenaire qui traduit en notions et symboles une position d’intérêt d’une armée, d’une entreprise commerciale, d’une grande banque ou de quelques structures professionnelles. Loin de ces truchements intéressés et de ces biais idéologiques, l’intellectuel fonde son jugement sur les ressorts propres à la vie de l’esprit. 

Aussi, bien qu’elle ait des convictions, la personne qui fait preuve d’une activité intellectuelle vive refuse de se soumettre platement aux slogans, positions officielles et diktats des têtes d’affiche de son camp. Elle peut à même sa classe sociale, son ethnie, sa région, sa société ou son pays faire preuve d’autonomie en cultivant le doute et la critique. La règle : on ne saurait accepter parmi les siens ce qu’on dénonce du point de vue des principes chez l’adversaire ; on ne saurait dénoncer la violence répétée envers les civils ukrainiens perpétrée par le régime de Vladimir Poutine sans dénoncer en même temps celle de l’armée israélienne à Gaza, par exemple.

La position est nette : « La menace qui pèse le plus lourd sur l’intellectuel de nos jours, en Occident comme dans le reste du monde, ce n’est ni l’université, ni le développement des banlieues, ni l’esprit affreusement commercial du journalisme et de l’édition, mais plutôt une attitude que j’appellerais le professionnalisme. Il consiste à voir dans le travail intellectuel un gagne-pain, effectué de telle heure à telle heure avec un œil sur la montre et un autre sur les règles du comportement “correct”, attentif à faire “comme il faut”. » (Edward Said, Des intellectuels et du Pouvoir).

On a d’autant plus de chance de se prêter à la vocation de l’intellectuel qu’on ne se soumet pas à la standardisation professionnelle.  C’est pourquoi « l’intellectuel aujourd’hui se doit d’être un amateur ». Non pas quelqu’un qui fait preuve d’amateurisme, de dilettantisme ou de négligence, comme trop de théoriciens (du complot) improvisés, mais un chercheur « amateur » au sens qu’il « aime » son sujet suffisamment pour le traiter avec tous les égards que l’on doit à une question que l’on prend au sérieux. 

Donc, s’il est ambitieux de parler de « vérité », disons de l’intellectuel qu’il est guidé par une moralité de base, un certain nombre de principes qui valent pratiquement pour eux-mêmes. « L’universalité, c’est prendre le risque d’aller au-delà des certitudes faciles fournies par nos origines, notre langue, notre nationalité, et qui nous mettent confortablement à l’abri de la réalité des autres », écrit cet intellectuel d’origine palestinienne, longtemps actif aux États-Unis et décédé au début du siècle. 

Bien sûr, on peut militer pour une cause (acadienne), défendre une langue (française), entretenir la mémoire d’actes fondateurs graves (la déportation), militer pour ses droits (Louis Mailloux), baptiser de son nom des institutions (l’Université de…), réclamer des droits sur ses terres (champ de tir de Tracadie) et s’édifier à travers des figures inspirantes (la Sagouine). Said estime que cela reste du ressort de la citoyenneté intellectuelle. Cet engagement passe par des lectures, la production de documentaires, l’écriture de romans et pièces de théâtre, entre autres productions culturelles, et une puissance d’association.

Pour Said, le travail de l’intellectuel ne s’arrête pas là toutefois. Il suppose, certes, le doute, l’autocritique et le travail de l’esprit à travers ces mobilisations. Mais aussi, il suppose une expansion de cet engagement au-delà de circonstances et de références qui ne concernent que son soi ethnique, culturel, national ou social. Il suppose une capacité à transcender les frontières de la cause quant à laquelle on se dit victime, avec de forts accents de légitimité parfois, pour trouver dans des situations analogues dans le monde des motifs de solidarité. Il s’agit « d’universaliser la crise, de donner une plus grande dimension humaine à la souffrance d’une race ou d’une nation particulière et de la mettre en rapport avec d’autres souffrances ». 

Ainsi, oui, revenir sur la déportation acadienne, si possible pour en exorciser les fâcheuses conséquences plutôt que d’en cultiver la rancœur, mais le faire au titre d’un intérêt pour les peuples qui ont subi ou continuent de subir le sort qu’ont connu les nôtres au milieu du XVIIIe siècle. Du point de vue de l’histoire, s’enquérir des populations périphériques à la Russie que Staline fit déporter à tour de bras, réfléchir au sort commun qui nous lie aux Arméniens ayant connu en Turquie des déportations mortelles il y a un peu  plus de cent ans. Et affirmer aujourd’hui son intérêt pour des Palestiniens arrachés à leurs villages depuis des décennies et aujourd’hui pourchassés de manière fascistoïde par un État qui leur reproche ce qu’ils sont. 

Pour les Acadiens aussi, dixit Said, « rattacher ces horreurs à celles qui ont affligé d’autres peuples. Cela ne signifie en aucun cas la perte d’une spécificité historique, mais plutôt un rempart contre le risque qu’une leçon sur l’oppression en un lieu donné soit oubliée ou violée ailleurs ou à une autre époque », dixit Edward Said encore. 

Le non-événement de l’année

Photo © Mike Carlson – Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
26 décembre 2024

Le non-événement de l’année

Le journalisme gagnerait à couvrir ce qui ne se passe pas, par-delà ce qui se produit. Il peut se révéler plus important encore qu’en certaines circonstances des choses n’adviennent pas, que ce qui se donne à traiter comme « faits ».

Ainsi, le non-événement de l’année en Acadie et au Nouveau-Brunswick concerne l’absence presque complète de considérations lors de la dernière campagne électorale pour l’enjeu même du XXIe siècle, les perturbations climatiques et la catastrophe écologique dans lesquels nous nous enlisons collectivement. Bien sûr, on ne s’étonne même plus que le rituel autour d’un scrutin débouche sur des enjeux très circonscrits : des éléments de langage n’allant pas plus loin que le slogan ou des petites phrases destinées à faire tilt à l’oreille d’un électorat désabusé. On ne s’en déçoit même pas, dans la mesure où la déception suppose quelques attentes… En cela, la relégation de l’écologie au rang de tabou était prévisible. 

Mais on s’en désole. Tout donne à penser que nos sociétés sont engagées dans des spirales régressives proprement infernales. Plus un problème est grand, impressionnant, terrifiant à ses heures, plus les responsables politiques qui sont attitrés à s’y mesurer le refoulent et nous en distraient. Plus ils le refoulent et nous en distraient, plus le problème croît et gagne en dangerosité. Ainsi en va-t-il des perturbations climatiques et de la grave perte de biodiversité dont la société industrielle et commerciale moderne est responsable. Rappelons l’antienne écologiste puisque le plus grand nombre à la suite de ces représentants souhaite l’étouffer : le réchauffement climatique est responsable de perturbations graves et meurtrières. Les catastrophes dites « naturelles » sont, dans leur augmentation et leur fréquence, la conséquence de l’émission de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Pensons aux gens de Mayotte, département français dans l’océan Indien où des milliers d’insulaires ont tout perdu en un instant, ou, le mois dernier, les résidents de Valence, en région côtière d’Espagne. 

Rien n’est fait pour stopper sérieusement ce phénomène. Les plus cyniques nous font croire que tout ira pour le mieux en consommant toujours et encore, surtout de nouvelles babioles (voitures électriques et objets de pointe à batterie), et en construisant des infrastructures polluantes étant donné leur forte concentration en minerais (panneaux photovoltaïques, tours éoliennes). Or, le processus de réchauffement climatique est enclenché sur un mode autonome. Les aires forestières contribuent à l’atténuation du réchauffement climatique (elles captent le carbone plutôt que de le laisser produire ces effets réchauffant), mais des lobbies et des irresponsables politiques continuent de militer pour la déforestation, comme à Tracadie, même si la filière bleuetière fonctionne déjà à plein régime (Acadie Nouvelle du 29 novembre : « Des milliers de livres de bleuets pourrissent dans les champs de la Péninsule acadienne »). Aussi, les surfaces réfléchissantes cèdent à des espaces océaniques qui se chargent de la chaleur des rayons solaires, rendant inéluctable le phénomène de la fonte des glaciers, du réchauffement des eaux et de la montée de leur niveau. Bientôt, les croûtes glaciaires qui contiennent naturellement le méthane vont se fissurer et libérer ce redoutable gaz à effet de serre qu’elles contiennent pour l’heure naturellement.  

Mais nos sociétés, à commencer par leurs dirigeants – les représentants politiques certes, mais surtout les chefs d’entreprises et grands destinataires goulus de la croissance financière –, ne semblent pas capables de faire preuve de la maturité, de la hauteur de vue et de la grandeur d’âme requises pour faire face à l’histoire. 

Le professeur Mario Lévesque de l’Université Mount Allison m’a invité à faire partie d’un collectif de chercheurs appelés à faire le point sur la campagne électorale de 2024 pour les législatives au Nouveau-Brunswick. Chacun, chacune devait explorer une question en lien avec les programmes politiques et prestations des partis en lice. Je me suis acquitté de l’enjeu écologique. Inutile de dire à quel point je suis resté sur ma faim. Le constat est clair : dans leurs déclarations publiques, aucun des partis politiques n’a fait substantiellement de la question écologique un enjeu en soi. 

Le  Parti « progressiste »-conservateur a inexorablement soumis la question écologique aux intérêts de la haute finance et de la grande industrie, en faisant même de cette subordination un engagement électoral. Jamais, avec nous, exprimait-il en substance, l’enjeu climatique ou environnemental n’allait altérer de quelque façon la capacité des grands groupes à engranger toujours plus de profits, ceux-ci dussent-ils demeurer pharaoniques. Qui plus est, sa résolution à lutter contre le projet de taxe carbone du gouvernement fédéral consistait en une forme dissimulée de dénégation de l’enjeu climatique. Comme l’a résumé François Gravel dans lAcadie Nouvelle du 25 mars dernier, « il existe de multiples taxes au Canada. C’est le fait que celle-ci soit liée à la lutte contre les changements climatiques qui chatouille particulièrement la droite ». La rhétorique droitière nous a habitués à ces procédés obliques : on distille un propos rétrograde sur la climatologie sous prétexte de lutter contre une taxe, comme sporadiquement on s’attaque aux conquis sociaux des francophones au motif de s’intéresser à l’équilibre budgétaire. 

Les Libéraux ont, pour leur part, relégué la question écologique au bas de leur liste thématique. Chez eux, c’est le vieux concept usé de la « préservation » qui est cité, ce qui est une façon habile de ne pas donner l’impression de soumettre l’environnement à l’enjeu des affaires, pour plutôt le présenter… en parallèle. Comme deux lignes qui ne sont pas appelées à se toucher, on traite d’intendance industrielle et commerciale d’une part, puis d’environnement d’autre part, à la manière d’enjeux distincts. Lorsque ces deux domaines finissent par se frotter fatalement, et exigent qu’on tranche, le parti d’extrême centre se perd dans ses contradictions. Par exemple dans le dossier du glyphosate. Le Parti libéral propose, pusillanime, d’en « réévaluer la sécurité » – postulant par le fait même de manière négationniste que le glyphosate est de quelque façon sécuritaire –, et tout à la fois de « mettre en œuvre les recommandations du Comité permanent des changements climatiques de l’intendance de l’environnement [du Nouveau-Brunswick] pour renforcer les restrictions sur l’utilisation des pesticides et des herbicides, y compris étudier l’interdiction des pulvérisations aériennes ». Comprenne qui veut : le parti lave le glyphosate de tous maux mais cite favorablement une étude qui envisage sa restriction… 

Enfin, le Parti vert – qui a, sans surprise, le projet politique le plus sérieux, le plus ambitieux, le plus étoffé sur la question écologique et géographique – a donné l’impression de dissimuler au public les pages les plus importantes de son programme, en axant sa campagne sur le thème du financement et de la gestion de la santé publique, et en se présentant comme un parti compatible avec les autres dans l’optique d’apporter son soutien à une formation éventuellement minoritaire en chambre. Dans sa communication, c’est sous le thème de la « sécurité » qu’il a fait passer quelques mesures convenues sur ce qui devait être pourtant son sujet de prédilection. 

Avec les climatonégationnistes qui arriveront ou risqueront d’arriver au pouvoir en 2025 aux États-Unis, au Canada et en France, notamment, inutile de se souhaiter la bonne année le 1er janvier. Comme le philosophe Günther Anders le concevait, commençons par nous souhaiter de ne pas tout perdre. Commençons à réfréner nos délirantes ardeurs consuméristes. Apprenons à critiquer les responsables de toutes ces enseignes commerciales et leurs marketeurs qui nous aliènent dans leur dément projet de société. Une fois contournée et dépassée la petite chanson idéologique qui concourt à notre perte au quotidien, apprenons à nous donner des biorégions où nous soignerons nos coins de planète éprouvés, où nous ajusterons notre mode d’organisation aux géographies et communautés dont nous continuons de dépendre. 

La lecture, une partie du quotidien au Nouveau-Brunswick

Acadie Nouvelle 
(PressReader)
Par Annie Chiasson
12 novembre 2024

« Pour Annie Chiasson, copropriétaire de la Librairie Pélagie de Shippagan, le livre fait toujours partie du quotidien des gens du Nouveau-Brunswick. « D’ailleurs, si on veut noter une conséquence positive de la pandémie, c’est que les gens ont reconnecté avec le livre pour s’évader et se divertir. Le livre papier et numérique a alors connu un regain d’appréciation comme source de loisir et de réconfort, chose qui demeure toujours actuellement », avance-t-elle d’emblée. Elle se dit persuadée qu’offrir la lecture en cadeau représente bien plus qu’offrir un moment de détente. «Lorsqu’on offre un livre d’un auteur ou d’une auteure d’ici et en français, c’est une manière de renforcer et de célébrer notre identité francophone ainsi que notre culture. C’est un encouragement subtil à valoriser notre langue et notre communauté. Le livre devient un outil de partage et c’est un cadeau exprimant en quelque sorte un message d’appartenance», ajoute-t-elle.

[…] Pour les personnes qui apprécient la philosophie et les enjeux de société, Alain Deneault, professeur de philosophie à l’Université de Moncton et directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris, présente un essai intitulé Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï dont le sujet de base traité est la crise climatique. »

La politique photoshopée

Photo © Hina Alam – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
28 octobre 2024

La politique photoshopée

Photoshopé. C’est l’épithète qu’il convient de retenir pour penser l’enjolivement filtré par le marketing des figures politiques moyennes, impérativement moyennes, de l’époque. Pour gagner, les photos des candidats et candidates sont retouchées informatiquement pour obtenir des clins d’œil aguichants et ces « dents affreusement blanches » dont parlait Pierre Falardeau dans son essai cinématographique mémorable, Le temps des bouffons. Les amateurs de son œuvre auront saisi la référence. Là, ce qui est affreux, c’est le faux, et non lesdites dents.  La mécanique électorale, son marketing institué, le formatage sociologique du processus, le système uninominal à un tour, l’absence de proportionnelle, la pression médiatique… entraînent ainsi la standardisation de la parole politique en une entreprise de séduction à laquelle s’accompagne la langue de bois.  

Une candidate, un candidat, aura beau avoir des forces réelles, des connaissances attestées, des compétences spécifiques, il n’en paraîtra rien ou presque, il faudra se montrer moyen. Ne point trop ambitionner. Marcher dans les clous. Ni trop faible ni trop forte, la personne qui se présente. On enjoint d’accompagner un mouvement social qui peut aussi porter le nom de stagnation. 

Dans un tel contexte, les partis se distinguent sur quelques points seulement.  

Rappelons les effets d’optique dont traite Normand Baillargeon dans son Petit Cours d’autodéfense intellectuelle. Si on restreint l’échelle  d’un diagramme et l’agrandit à la loupe, on a l’impression de courbes et d’écarts spectaculaires entre deux points. Par de telles œillères, aujourd’hui, au Nouveau-Brunswick, il semble en effet y avoir un monde entre libéraux et conservateurs. Les médias cadrent ainsi l’analyse, de manière très serrée. Alors, bien sûr, il est préférable que les libéraux soient au pouvoir, plutôt que les sinistres conservateurs. Évidemment, sur quelques questions sociétales et sur des points précis de gestion, les différences sont incontestablement significatives. Mais ayons plus d’envergure, soyons plus exigeants intellectuellement, et situons ces deux points qui représentent les partis libéral et conservateur sur le grand axe des possibles politiques, et les voici qui apparaissent soudainement voisins, presque siamois. Ils sont agglutinés bien à droite dans un conformisme occidental où le capitalisme est sauvagement déréglementé, tout en maquillant cette position en un « centre » politique évident, naturel, modéré, normal… 

Pourquoi s’en prendre particulièrement au Parti libéral, dans un tel contexte ? Parce qu’il s’agit d’un organe azimuté qui manque dramatiquement de consistance dans le temps. C’est vrai des autres partis libéraux du Canada tout comme de structures analogues en Occident. Suivons le nôtre du regard. Aux élections de 2020, alors dépourvus de tout scrupule, les Libéraux préconisaient de transformer le Nouveau-Brunswick en un paradis fiscal inspiré de l’Irlande ! Lorsqu’il était au pouvoir auparavant, il privatisait des pans entiers d’un système de santé qu’il prétend vouloir sauver aujourd’hui. Antérieurement encore, il comprimait grossièrement le budget du système d’éducation, lequel porte encore aujourd’hui les séquelles de ces remèdes de cheval budgétaires, mais entre-temps, le parti proposait une mesure d’accès aux études postsecondaires pour les étudiants les moins nantis… Selon les occasions, et souvent simultanément, cette instance peut être à la fois ultralibéral et social-démocrate. Il est un caméléon entraîné. L’historien français Pierre Serna, premier penseur du concept d’« extrême centre », qualifie de « girouettes » ce genre d’organisations politiques (La République des girouettes, Champ Vallon, 2005). Ces zigzags de tacticiens électoraux et ces effets d’annonces visant des groupes sociologiquement épluchés nuisent gravement à la politique. Car elles l’abaissent à une série de mesures incohérentes et à un catalogue de propositions qui ne se réfèrent à aucune axiologie politiquement réfléchie, à rien d’une approche structurée, à nulle conception globale. Cela sent l’opportunisme à plein nez. Une telle conception de la politique ne répond que d’une question circonstancielle : que dit-on à qui pour obtenir un suffrage de circonstance à telle élection ? Et on évolue à la va-comme-je-te-pousse, en plongeant la pensée politique dans la confusion. Pour cette raison, on peut éprouver plus de respect pour les conservateurs qui campent des positions marquées et constantes, même si on ne votera jamais pour eux. 

C’est cela, l’ère de la médiocratie et de l’extrême centre. Un monde intellectuellement inconsistant où on se contente de présenter comme modéré, inévitable et naturel un conformisme à un modèle de société, le capitalisme ultralibéral, qu’on n’a même plus à nommer tellement on le normalise, sinon qu’au prix de passer pour un nostalgique des luttes sociales. À titre immunitaire, les médiocres et l’extrême centre prisent les étiquettes. Ils s’y ruent lorsqu’ils se voient confrontés à la moindre critique qui les dépasse. On n’a pas à aller bien loin. Tente-t-on de déplacer le curseur qu’on s’entend qualifié d’irresponsable, de rêveur, de paranoïaque, de marxiste et nommez-en. Le pouvoir d’étiqueter supplée à celui de penser.  

Pour ces gens, tout semble très vite « trop ». Lutter contre les paradis fiscaux, exiger ne serait-ce qu’un moratoire sur une folle exploitation du bleuet au prix de forêts entières ou encore empêcher l’épandage de glyphosate devient « extrême » et « communiste ». C’est une façon de dissimuler au rabais sa propre veulerie. On soigne sa carrière avec un tel point de vue. On devient vite député, puis ministre, pour finir maire en fin de parcours, quand  on décélère. Mais cela avilit la politique. 

On comprend alors à sa face même, quand on place l’affiche rutilante du candidat photoshopé dans le contexte de l’érosion sociale et de la tragédie écologique nous concernant vraiment, puis dans la perspective de la géopolitique mondiale et de ces urgents enjeux, qu’elle est un triste effet publicitaire se perdant dans le tout comme un pixel isolé.   

Réédition en format poche des trois essais «classiques» d’Alain Deneault 
dans la collection Pollux chez Lux Éditeur

Une assemblée sans Kevin Arseneau

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
22 octobre 2024

Une assemblée sans Kevin Arseneau

Nous ne saurons jamais si la défaite de Kevin Arseneau dans sa circonscription s’explique par l’hospitalisation qui l’a mis hors jeu durant la campagne électorale. Disons qu’il est handicapant de laisser à leurs seuls bons souvenirs des électeurs par ailleurs bombardés de slogans par des adversaires pressés d’en finir avec soi. 

À une époque où la population attend si peu de la politique – c’est Susan Holt qui le regrettait  à juste titre, en discussion avec L’Acadie Nouvelle (5 octobre 2024) –, Kevin Arseneau était davantage que le membre d’un Parti en lequel on peut avoir foi, en l’occurrence celui des écologistes. Par son intégrité, son sens critique et sa vivacité d’esprit, il conférait une autre dimension au rôle de député, donnant parfois l’impression de constituer à lui seul l’opposition politique dans ce coin de pays. Une lumière dans un désert d’idées.

Comme artiste de scène, il était capable de représenter le milieu des arts ; comme diplômé en géographie ainsi que dans les humanités, il avait accès aux sciences humaines ; comme agriculteur biologique, il se montrait capable de défendre le territoire, la faune et la flore. Il était aussi critique en matière de finance. Surtout, il le faisait avec ce minimum de radicalité qu’on attend d’une pensée qui exige d’elle-même. 

Il y avait quelque chose de savoureux à l’entendre. À coups de paradoxes et d’initiatives, l’intelligence s’invitait au parlement. Les centres relatifs à la toxicomanie ? C’est en région qu’il faut y voir pour prévenir les problèmes avant qu’ils ne se concentrent dans les zones urbaines. L’épandage de glyphosate?, Voici un projet de loi qui l’interdit. La concentration des médias anglophones ? Que le législateur se dote d’une loi antimonopole…

Il fallait le voir asticoter le ministre des Finances, Ernie Steeves, lorsque ce dernier devait alors s’humilier à expliquer qu’il ne lèverait jamais le petit doigt pour que le gouvernement fédéral mette fin aux échappatoires fiscales dont profite le conglomérat Irving, au détriment de notre population. Kevin Arseneau se contenait d’enchaîner avec des propositions immédiatement réalisables en la matière : refuser toute subvention à des entités privées transférant des fonds dans les paradis fiscaux comme les Bermudes. 

Sur un plan symbolique, il était aussi le seul à oser des critiques pourtant sensées. Par de simples questions, comme : qui a décidé de mettre le drapeau acadien en berne devant l’assemblée, le jour du décès de la reine d’Angleterre ? 

À de tels moments, un silence malaisé s’imposait ; on entendait les mouches voler. Libéraux et conservateurs se confondaient ; on les voyait pour ce qu’ils sont.

 Au-delà de l’attachement qu’on peut entretenir pour la personne de Kevin Arseneau, son échec électoral, et celui de ses semblables Serge Brideau, Jacques Giguère et Simon Ouellette, témoignent bien de l’effrayant formatage que prévoit le processus électoral à l’occidentale. Que d’uniformité ! Qui détonne encore parmi ces gueules d’avocats, de comptables, de boutiquiers et de gestionnaires, ou celles de gens qui, d’autres milieux, font tout pour leur ressembler. Pourquoi aucune attirance pour ce qu’une Diani Blanco pourrait apporter à la politique ? Tous les mêmes profils socioprofessionnels, des têtes pareillement photoshopées avec ce regard obséquieux et ces dents affreusement blanches. 

L’habitus parlementaire – en sociologie, cela porte sur les règles comportementales et morales dans les différents milieux sociaux – implique la médiocrité. Faisons un usage précis de ce mot. Contrairement à l’usage courant, la médiocrité ne renvoie pas à ce qui est mauvais, nul et pauvre : cela témoignerait plutôt de l’infériorité. Non, la médiocrité, et son pendant structuré qu’est la médiocratie, nomme le règne de la moyenne, et du personnage moyen. C’est ce que la politique attire : des gens qui ont un degré moyen de culture, une ambition moyenne, qui moyenneront tout au long de leur mandat pour faire croire au plus grand nombre que nous n’avons collectivement pas plus de moyens que ceux qu’on lui octroie. On se persuadera que nous ne valons guère plus que tout ce qui se trouve à quelque juste milieu. Regardez les conservateurs s’empresser de rechercher ce point de gravité qu’est la moyenne. Et même le Parti vert s’y montré attiré. Qu’est-ce que la barre est basse…

Kevin Arseneau, avec son bagou, son audace, son humour, mais aussi son éthique de la conviction et sa compréhension intellectuelle des enjeux, était un des rares à donner espoir en la possibilité de quelque progression dans un sens souhaitable. Le monde va vraiment mal, et le monde, ce sont les gens dans les inégalités sociales qui crèvent les yeux, mais c’est aussi l’écologie et le climat. Ce n’est pas avec des politiques d’extrême centre que nous nous mesurerons aux enjeux du temps. L’heure est venue de résister à l’extérieur de ce forum stérile. 

Réédition en format poche des trois essais «classiques» d'Alain Deneault 
dans la collection Pollux chez Lux Éditeur !

« La même idéologie règne » : Gagner les élections à l’ère de l’écocide

Photo © Dallas McQuarrie

COOP Média NB/NB Media Co-op

Par Alain Deneault
18 octobre 2024

« Les écologistes ne sont pas les membres d’une secte. Ils sont votre sœur, votre voisine, votre collègue, votre enfant ou c’est vous-même, dès lors que vous vous souciez d’une Terre qu’on agresse au point qu’elle se déstabilise de manière exponentielle.

Le réchauffement climatique provoque l’érosion des côtes, les migrations d’espèces redoutables, les crises agricoles, le stress hydrique… l’exploitation industrielle du territoire entraîne la déforestation, l’extinction massive d’espèces, l’éclosion de maladies… Le pêche intensive fait disparaître la faune marine pour qu’on puisse s’adonner souvent à une consommation futile, bien au-delà de nos besoins. On ne tiendra pas ainsi encore longtemps.

Or, voici qu’en Occident les écologistes sont dénoncés, bannis, marginalisés, censurés, attaqués. Le moins subtil des chefs d’État, le président français Emmanuel Macron, a tout fait pour réduire un mouvement comme les Soulèvements de la Terre au statut d’organisation séditieuse, assimilable à un courant terroriste. La répression policière que lui a fait subir l’État était aussi violente que disproportionnée. Son tort ? Ses militants se sont interposés au printemps 2023 contre le projet d’ériger des méga-bassines qui détournent l’eau de milieux naturels aux fins d’un stockage inefficace destiné à la grande industrie. Dans la population, aucune majorité ne souscrit à ce processus.

Au Nouveau-Brunswick, l’étau se resserre également sur les citoyens qui voient combien notre mode de vie est en train de nous détruire collectivement. Franc, le candidat vert Serge Brideau avait déclaré au printemps 2023, à l’aube de sa première campagne électorale : « Il y a beaucoup de gens désillusionnés de la politique. Et moi aussi, je suis insatisfait de beaucoup de choses dans notre système. »

Son positionnement sur l’échiquier politique témoigne des difficultés qu’il y a à porter un discours autre que celui établi par les défenseurs de l’ordre capitaliste et écocide.

Comme citoyen, il fait face à une injonction de la Cour motivée par le pouvoir d’État exigeant qu’il reste sagement spectateur de la déforestation qui se produit actuellement à Tracadie au profit du cartel des producteurs de bleuets. Comme candidat, il porte les couleurs d’un parti abusivement présenté par les médias comme « tiers », comme s’il était dans sa nature intrinsèque de terminer troisième…

Le public entretient aussi de lui-même ses partis pris familiaux et sclérosés. Et le parlement qu’il s’agit de conquérir ne modélise plus depuis très longtemps les règles du marché, face aux empires industriels et aux temples de la finance.

Lisons Jacques Rancière pour rappeler que « démocratie » n’est pas le nom d’un régime, mais d’un rapport philosophique au monde. En principe, une question démocratique nous place égaux face à nos responsabilités communes et aucune compétence spécifique ne devrait prévaloir. Ainsi, si nous tirions au sort les députés, l‘assemblée ne serait certes pas nécessairement plus compétente que celle d’élus, mais – cruelle vérité! – elle ne le serait pas nécessairement moins… Vraiment n’importe qui peut délibérer sur les questions qui nous touchent en commun. On constitue en fonction de cette conviction les jurys de certains tribunaux. (Lire aussi Hugo Bonin : La démocratie hasardeuse.)

Au contraire, notre régime électoral favorise structurellement une compétence particulière : savoir remporter des élections. Un routier de la politique comme Dominic LeBlanc l’illustre bien : il conduit un véhicule qui gagne et s’entoure d’une garde qui ne pense qu’à ça. C’est son expertise; elle s’arrête pas mal là.

Le « corps électoral » se voit, lui, associé à des métaphores dégradantes. Il constitue une « clientèle » soumise à un insignifiant marketing, ou un « comité d’embauche » censé choisir le meilleur pour faire le job, comme s’il n’y avait qu’une seule tâche à accomplir… Les électeurs sentent ce mépris. D’où les Encore!, Ça coûte trop cher, Tous pourris…

Dans un système où les coups fourrés prévalent, où les lobbies des grandes entreprises pèsent énormément, où le trafic d’influence en coulisse compte davantage que la comparaison rationnelle des programmes électoraux, l’insatisfaction est de rigueur. On votre contre quelque chose et on choisit le moins pire. En réalité, on n’attend plus rien des acteurs politiques, on se montre moins exigeants envers eux qu’à l’égard d’un professeur, d’une comptable ou d’un médecin. Cela fait leur affaire.

Hormis quelques points isolés (là certains thèmes électoraux de nature sociétale, ici la construction urgente d’un pont), la démocratie parlementaire nous offre le choix du même produit, mais bleu ou rouge, éventuellement mâtiné d’orange ou de vert. Au-delà, la même idéologie règne. Dans ce contexte, on s’en tient à escompter quelques victoires morales. Par exemple, un Parti vert détenant la balance du pouvoir, sans se laisser aller à des représentations managériales du vert en politique comme le pitoyable « développement durable ». C’est-à-dire en tirant un gouvernement dans le sens de grandes réformes impératives au vu de notre tragédie écologique. »

Une version de cet éditorial est paru dans l’Acadie Nouvelle le 23 septembre 2024.

L’écologie politique

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
23 septembre 2024

L’écologie politique

Les écologistes ne sont pas les membres d’une secte. Ils sont votre sœur, votre voisine, votre collègue, votre fils ou c’est vous-même, dès lors que vous vous souciez d’une Terre qu’on agresse au point qu’elle se déstabilise de manière exponentielle.

Le réchauffement climatique provoque l’érosion des côtes, les migrations d’espèces redoutables, les crises agricoles, le stress hydrique… l’exploitation industrielle du territoire entraîne la déforestation, l’extinction massive d’espèces, l’éclosion de
maladies… Le pêche intensive fait disparaître la faune marine pour qu’on puisse s’adonner souvent à une consommation futile, bien au-delà de nos besoins. On ne tiendra pas ainsi encore longtemps.

Or, voici qu’en Occident les écologistes sont dénoncés, bannis, marginalisés, censurés, attaqués. Le moins subtil des chefs d’État, le président français Emmanuel Macron, a tout fait pour réduire un mouvement comme les Soulèvements de la Terre au statut d’organisation séditieuse, assimilable à un courant terroriste. La répression policière que lui a fait subir l’État était aussi violente que disproportionnée. Son tort ? Ses militants se sont interposés au printemps 2023 contre le projet d’ériger des méga-bassines qui détournent l’eau de milieux naturels aux fins d’un stockage inefficace destiné à la grande industrie. Dans la population, aucune majorité ne souscrit à ce processus.

Au Nouveau-Brunswick, l’étau se resserre également sur les citoyens qui voient combien notre mode de vie est en train de nous détruire collectivement. Franc, le candidat vert Serge Brideau avait déclaré au printemps 2023, à l’aube de sa première campagne électorale : « Il y a beaucoup de gens désillusionnés de la politique. Et moi aussi, je suis insatisfait de beaucoup de choses dans notre système. »

Son positionnement sur l’échiquier politique témoigne des difficultés qu’il y a à porter un discours autre que celui établi par les défenseurs de l’ordre capitaliste et écocide.

Comme citoyen, il fait face à une injonction de la Cour motivée par le pouvoir d’État exigeant qu’il reste sagement spectateur de la déforestation qui se produit actuellement à Tracadie au profit du cartel des producteurs de bleuets. Comme candidat, il porte les couleurs d’un parti abusivement présenté par les médias comme « tiers », comme s’il était dans sa nature intrinsèque de terminer troisième…

Le public entretient aussi de lui-même ses partis pris familiaux et sclérosés. Et le parlement qu’il s’agit de conquérir ne modélise plus depuis très longtemps les règles du marché, face aux empires industriels et aux temples de la finance.

Lisons Jacques Rancière pour rappeler que « démocratie » n’est pas le nom d’un régime, mais d’un rapport philosophique au monde. En principe, une question démocratique nous place égaux face à nos responsabilités communes et aucune compétence spécifique ne devrait prévaloir. Ainsi, si nous tirions au sort les députés, l‘assemblée ne serait certes pas nécessairement plus compétente que celle d’élus, mais – cruelle vérité! – elle ne le serait pas nécessairement moins… Vraiment n’importe qui peut délibérer sur les questions qui nous touchent en commun. On constitue en fonction de cette conviction les jurys de certains tribunaux. (Lire aussi Hugo Bonin : La démocratie hasardeuse.)

Au contraire, notre régime électoral favorise structurellement une compétence
particulière : savoir remporter des élections. Un routier de la politique comme Dominic Leblanc l’illustre bien : il conduit un véhicule qui gagne et s’entoure d’une garde qui ne pense qu’à ça. C’est son expertise; elle s’arrête pas mal là.

Le « corps électoral » se voit, lui, associé à des métaphores dégradantes. Il constitue une « clientèle » soumise à un insignifiant marketing, ou un « comité d’embauche » censé choisir le meilleur pour faire le job, comme s’il n’y avait qu’une seule tâche à accomplir… Les électeurs sentent ce mépris. D’où les Encore!, Ça coûte trop cher, Tous pourris…

Dans un système où les coups fourrés prévalent, où les lobbies des grandes entreprises pèsent énormément, où le trafic d’influence en coulisse compte davantage que la comparaison rationnelle des programmes électoraux, l’insatisfaction est de rigueur. On votre contre quelque chose et on choisit le moins pire. En réalité, on n’attend plus rien des acteurs politiques, on se montre moins exigeants envers eux qu’à l’égard d’un professeur, d’une comptable ou d’un médecin. Cela fait leur affaire.

Hormis quelques points isolés (là certains thèmes électoraux de nature sociétale, ici la construction urgente d’un pont), la démocratie parlementaire nous offre le choix du même produit, mais bleu ou rouge, éventuellement mâtiné d’orange ou de vert. Au-delà, la même idéologie règne. Dans ce contexte, on s’en tient à escompter quelques victoires morales. Par exemple, un Parti vert détenant la balance du pouvoir, sans se laisser aller à des représentations managériales du vert en politique comme le pitoyable « développement durable ». C’est-à-dire en tirant un gouvernement dans le sens de grandes réformes impératives au vu de notre tragédie écologique.

Lumières sur l’invisible au 21e Salon du livre de la Péninsule acadienne

De gauche à droite, Pierre Philippe Ferguson, Edmonde Haché, Lisette Cormier Noël, Michèle Hébert et Kassim Doumbia. Photo © Mario Tardif – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Mario Tardif
4 septembre 2024

« C’est sous le thème Lumières sur l’invisible que se déroule cette année le 21e Salon du livre de la Péninsule acadienne.

[…] « Nous croyons fermement que la littérature joue un rôle crucial dans la formation de citoyens éclairés et engagés » a indiqué la représentante du Conseil d’éducation du District scolaire francophone Nord-Est (DSFNE), Michèle Hébert.

[…] Pour le grand public, les organisateurs du Salon du livre ont annoncé la participation des auteurs suivants: Caroline Arbour, Carolle Arsenault, Paul Bossé, Marc-André Charron, Julie D’Amour-Léger, Alain Deneault, Denis Fortier, Serge Fortier, Hervé Gagnon, J.D. Kurtness, Hélène Laurendeau, Dyane Léger, Sonya Malaborza, Shayne Michael, Guillaume Morrissette, Johanne Parent, Yves P. Pelletier, Valois Robichaud, Jacques Savoie, Aurel Schofield, Daniel Bourgeois, Louise Tremblay d’Essiambre et Edwina Ward.

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur – À paraître le 3 octobre 2024 – Lancement au Salon du livre de la Péninsule acadienne le 5 octobre 2024 à 18 h.

Une rentrée sur fond d’inquiétude

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 septembre 2024

Une rentrée sur fond d’inquiétude

Considérons cette Une fracassante de l’Acadie Nouvelle : « Une rentrée sur fond d’inquiétude. ».

Dans un dossier fouillé, le journal fait état de compressions massives dans les institutions d’enseignement : on parle de dizaines de millions de dollars en moins. Les administrateurs sont inquiets : comment maintenir les services avec un budget amputé ? Les parents ? L’absence de services essentiels « viendra perturber leur vie et celle de leurs enfants », lit-on à la page 3. L’évidence – « On ne peut pas faire disparaître des millions $ et croire que rien ne va changer » – est explicitée par la présidente de l’Association des enseignant.es francophones du Nouveau-Brunswick. Les compressions ont pour conséquence de priver le personnel enseignant du concours de spécialistes chargés d’encadrer des élèves représentant des cas spéciaux. Dans la Péninsule acadienne, par exemple, le nombre de « mentors en littératie » doit alors considérablement diminuer. La syndicaliste conclut avec cette phrase clé : « Non seulement y aura-t-il une réduction importante des services, mais il y a des services qui auraient dû être ajoutés. Il y a de plus en plus d’élèves qui ont des problèmes spéciaux. »

De quoi ces compressions budgétaires sont-elles le nom ? Elles sont synonymes d’un changement radical de contexte. L’école est assujettie à un nouveau standard, appauvri ; elle régresse. En raison du manque de moyens, le personnel enseignant, les parents et les administrateurs doivent désormais s’habituer à un état de carence permanente. La perte des moyens qui étaient mis à leur disposition doit progressivement se transformer en un oubli.  

Pas la peine de farfouiller chez vous dans la pile des derniers exemplaires accumulés de l’Acadie Nouvelle pour retrouver ce dossier. L’édition date du 5 septembre 2009. Shawn Graham était alors le premier ministre d’un gouvernement libéral.

Maintenant, quinze ans plus tard, posons-nous la question : les choses ont-elles changé ? 

Malgré les surplus financiers que le gouvernement très provincial du Nouveau-Brunswick revendique ces années-ci, à la manière d’un conseil d’administration d’entreprise multinationale, aucun investissement d‘envergure n’est fait pour redresser la barre et créer un nouveau fondement. Tout au plus « investit »-on au seul rythme de l’inflation, voire en deçà. Tout au plus intervient-on à la manière de gestionnaires de crise quand des situations deviennent catastrophiques çà et là. 

Car à laisser l’institution à elle-même face à d’importants défis sociologiques au fil des années, le contexte général s’est aggravé. Les enseignantes sont confrontées à des cas particuliers de plus en plus nombreux, à des défis de santé mentale érigés au statut de problèmes collectifs, au phénomène du déficit d’attention en partie attribuable à l’aliénation numérique des esprits. Et, dans la foulée de départs à la retraite, le personnel compétent est de plus en plus difficile à embaucher.

Les districts scolaires et syndicats continuent de réclamer la présence de plus d’enseignants. Le 17 décembre dernier, l’Acadie Nouvelle parlait d’une pénurie annoncée de 500 professeurs dans un avenir proche, une situation pourtant prévisible depuis très longtemps. Pour susciter la vocation, l’État ne doit pas seulement s’intéresser aux immobilisations, soit au béton et au mortier. Les conditions de travail doivent d’être plus attrayantes. Au-delà des salaires, un exercice sociologique reste à faire, culturel même, à savoir la restauration du rôle public de l’institutrice, de l’instituteur. Le travail de ces personnes a une importance capitale. N’est-ce pas à elles que l’on confie notre jeunesse aussi longtemps dans la journée qu’elle passe de temps à la maison ? Le manque d’enseignants amène les écoles, on le sait, à embaucher des gens qui ne sont pas suffisamment formés, selon les standards établis. Parlez-en aux Québécois. Ç’a lieu pour le meilleur comme pour le pire ; des gens peuvent surgir avec des approches originales et fécondes, que l’orthodoxie ne prévoit pas, mais ces moments de grâce n’adviennent pas sur commande. Aussi, l’arrivée d’un personnel non qualifié peut induire un surplus de travail pour les professionnels qui les entourent et doivent soudainement les encadrer. 

Une question rétrospective se pose alors : puisque nous en étions au même point il y a déjà quinze ans, et que les difficultés actuelles étaient prévisibles, pourquoi aucune mesure radicale n’a-t-elle pas été décidée pour enrayer le phénomène? Cela concerne autant le statut des institutrices, des intervenants en soutien et de l’école en tant qu’institution, que la réforme fiscale nécessaire dans cette législation pour enrayer l’évitement fiscal qui sévit comme une hémorragie (pensons à une famille richissime qui transfère massivement des actifs aux Bermudes et concentre ses opérations commerciales à Boston) afin d’assumer sa mission sociale. 

Pendant ce temps, des gouvernements se sont succédé, des Rouges aux Bleus et inversement. Des promesses électorales ont été faites. Tous ont plaidé pour l’éducation. Et… N’y a-t-il pas là matière à fredonner le vieil air de Léo Ferré ? « Ils ont voté, et puis après… »