La politique photoshopée

Photo © Hina Alam – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
28 octobre 2024

La politique photoshopée

Photoshopé. C’est l’épithète qu’il convient de retenir pour penser l’enjolivement filtré par le marketing des figures politiques moyennes, impérativement moyennes, de l’époque. Pour gagner, les photos des candidats et candidates sont retouchées informatiquement pour obtenir des clins d’œil aguichants et ces « dents affreusement blanches » dont parlait Pierre Falardeau dans son essai cinématographique mémorable, Le temps des bouffons. Les amateurs de son œuvre auront saisi la référence. Là, ce qui est affreux, c’est le faux, et non lesdites dents.  La mécanique électorale, son marketing institué, le formatage sociologique du processus, le système uninominal à un tour, l’absence de proportionnelle, la pression médiatique… entraînent ainsi la standardisation de la parole politique en une entreprise de séduction à laquelle s’accompagne la langue de bois.  

Une candidate, un candidat, aura beau avoir des forces réelles, des connaissances attestées, des compétences spécifiques, il n’en paraîtra rien ou presque, il faudra se montrer moyen. Ne point trop ambitionner. Marcher dans les clous. Ni trop faible ni trop forte, la personne qui se présente. On enjoint d’accompagner un mouvement social qui peut aussi porter le nom de stagnation. 

Dans un tel contexte, les partis se distinguent sur quelques points seulement.  

Rappelons les effets d’optique dont traite Normand Baillargeon dans son Petit Cours d’autodéfense intellectuelle. Si on restreint l’échelle  d’un diagramme et l’agrandit à la loupe, on a l’impression de courbes et d’écarts spectaculaires entre deux points. Par de telles œillères, aujourd’hui, au Nouveau-Brunswick, il semble en effet y avoir un monde entre libéraux et conservateurs. Les médias cadrent ainsi l’analyse, de manière très serrée. Alors, bien sûr, il est préférable que les libéraux soient au pouvoir, plutôt que les sinistres conservateurs. Évidemment, sur quelques questions sociétales et sur des points précis de gestion, les différences sont incontestablement significatives. Mais ayons plus d’envergure, soyons plus exigeants intellectuellement, et situons ces deux points qui représentent les partis libéral et conservateur sur le grand axe des possibles politiques, et les voici qui apparaissent soudainement voisins, presque siamois. Ils sont agglutinés bien à droite dans un conformisme occidental où le capitalisme est sauvagement déréglementé, tout en maquillant cette position en un « centre » politique évident, naturel, modéré, normal… 

Pourquoi s’en prendre particulièrement au Parti libéral, dans un tel contexte ? Parce qu’il s’agit d’un organe azimuté qui manque dramatiquement de consistance dans le temps. C’est vrai des autres partis libéraux du Canada tout comme de structures analogues en Occident. Suivons le nôtre du regard. Aux élections de 2020, alors dépourvus de tout scrupule, les Libéraux préconisaient de transformer le Nouveau-Brunswick en un paradis fiscal inspiré de l’Irlande ! Lorsqu’il était au pouvoir auparavant, il privatisait des pans entiers d’un système de santé qu’il prétend vouloir sauver aujourd’hui. Antérieurement encore, il comprimait grossièrement le budget du système d’éducation, lequel porte encore aujourd’hui les séquelles de ces remèdes de cheval budgétaires, mais entre-temps, le parti proposait une mesure d’accès aux études postsecondaires pour les étudiants les moins nantis… Selon les occasions, et souvent simultanément, cette instance peut être à la fois ultralibéral et social-démocrate. Il est un caméléon entraîné. L’historien français Pierre Serna, premier penseur du concept d’« extrême centre », qualifie de « girouettes » ce genre d’organisations politiques (La République des girouettes, Champ Vallon, 2005). Ces zigzags de tacticiens électoraux et ces effets d’annonces visant des groupes sociologiquement épluchés nuisent gravement à la politique. Car elles l’abaissent à une série de mesures incohérentes et à un catalogue de propositions qui ne se réfèrent à aucune axiologie politiquement réfléchie, à rien d’une approche structurée, à nulle conception globale. Cela sent l’opportunisme à plein nez. Une telle conception de la politique ne répond que d’une question circonstancielle : que dit-on à qui pour obtenir un suffrage de circonstance à telle élection ? Et on évolue à la va-comme-je-te-pousse, en plongeant la pensée politique dans la confusion. Pour cette raison, on peut éprouver plus de respect pour les conservateurs qui campent des positions marquées et constantes, même si on ne votera jamais pour eux. 

C’est cela, l’ère de la médiocratie et de l’extrême centre. Un monde intellectuellement inconsistant où on se contente de présenter comme modéré, inévitable et naturel un conformisme à un modèle de société, le capitalisme ultralibéral, qu’on n’a même plus à nommer tellement on le normalise, sinon qu’au prix de passer pour un nostalgique des luttes sociales. À titre immunitaire, les médiocres et l’extrême centre prisent les étiquettes. Ils s’y ruent lorsqu’ils se voient confrontés à la moindre critique qui les dépasse. On n’a pas à aller bien loin. Tente-t-on de déplacer le curseur qu’on s’entend qualifié d’irresponsable, de rêveur, de paranoïaque, de marxiste et nommez-en. Le pouvoir d’étiqueter supplée à celui de penser.  

Pour ces gens, tout semble très vite « trop ». Lutter contre les paradis fiscaux, exiger ne serait-ce qu’un moratoire sur une folle exploitation du bleuet au prix de forêts entières ou encore empêcher l’épandage de glyphosate devient « extrême » et « communiste ». C’est une façon de dissimuler au rabais sa propre veulerie. On soigne sa carrière avec un tel point de vue. On devient vite député, puis ministre, pour finir maire en fin de parcours, quand  on décélère. Mais cela avilit la politique. 

On comprend alors à sa face même, quand on place l’affiche rutilante du candidat photoshopé dans le contexte de l’érosion sociale et de la tragédie écologique nous concernant vraiment, puis dans la perspective de la géopolitique mondiale et de ces urgents enjeux, qu’elle est un triste effet publicitaire se perdant dans le tout comme un pixel isolé.   

Réédition en format poche des trois essais «classiques» d’Alain Deneault 
dans la collection Pollux chez Lux Éditeur

«Extrême gauche»?

Photo © The Canadian Press /Hina Alam – Archives Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
26 mars 2024

«Extrême gauche»?

Un jour, je mourrai d’étonnement. Une déclaration entendue récemment, stupéfiante, me revient sans cesse, lancinante. Elle est de Pascal Allain, ministre conservateur démissionnaire au début de ce mois. Elle dit : le Parti libéral tend « vers l’extrême gauche » (Acadie Nouvelle, 2 mars 2024).

Vraiment ? L’« extrême gauche » ? C’est là ne pas avoir peur des mots.

Quelque chose nous a-t-il  échappé ? Ainsi, cette formation politique clientéliste d’extrême centre se serait convertie ! Elle prendrait radicalement le parti des travailleurs, par exemple, exigeant que la valorisation des marchandises générée par leur labeur direct ou indirect se répercute enfin dans d’importantes hausses de salaire, le tout accompagné de mesures anti-inflations pour que les retors du commerce n’en n’abusent point ?

L’équité salariale entre femmes et hommes s’imposerait aussi comme une évidence. Le parti songerait à nationaliser au moins une institution financière pour garantir le crédit en fonction de l’intérêt tangible des communautés plus que par le seul appât du gain. Son programme prévoirait aussi le passage au domaine public de grandes industries comme la raffinerie qui fonctionne à plein régime à Saint-Jean ainsi que le réseau de distribution d’essence du conglomérat Irving.

L’État, maître du robinet, pourrait ainsi enfin rationner la distribution des biens pétroliers, devenus rares et dont la combustion représente un problème écologique, en fonction des besoins tangibles des communautés et non pas au profit de pratiques consuméristes frivoles. Les intellectuels écosocialistes du parti réfléchissant aux mesures à venir planifieraient donc l’instauration des prix progressifs, un premier quantum de base étant fort abordable et la tarification augmentant au fur et à mesure qu’on abuse du bien.

On peut concevoir que ces entreprises, agglomérées sous le nom d’une même famille, seraient à cueillir comme un fruit mûr. Leur valeur marchande correspondrait potentiellement aux arriérés fiscaux qu’elles accusent envers l’État depuis que leurs actifs ont été massivement administrés depuis les Bermudes il y a cinquante ans. En tous les cas, l’État libéral d’extrême gauche s’empresserait, une fois au pouvoir, de diligenter une équipe d’experts pour enquêter sur la question.

Il s’agirait d’une première dans l’histoire du Nouveau-Brunswick. Afin d’en avoir le cœur net, il userait de son autorité pour obtenir une véritable reddition des comptes des différentes entités offshore de la structure familiale, ainsi que des autres multinationales ponctionnant les richesses du territoire et transférant artificiellement des revenus dans les paradis fiscaux.

Il ne s’agirait évidemment pas d’être stalinien – une part de libéralisme perdurerait, mais elle serait contenue par l’intérêt général. Dans le domaine de la forêt, les grands conglomérats d’exploitation seraient dissous et les terres publiques réservées à de petites entreprises familiales et autres entités régionales. Les fonds resteraient sur place et circuleraient au bénéfice des communautés. Surtout, cette richesse que constituent les forêts serait préservée des infâmes coupes à blanc. Les gens qui les habitent en même temps qu’ils les exploitent seraient sélectifs : ils sauraient quel arbre abattre au bénéfice de la forêt tout entière, pour l’amener à se régénérer plutôt que de la détruire.

Enfin, ce nouveau parti d’extrême gauche mettrait en chantier une grande réforme éducative fondée sur la citoyenneté, la lecture, la délibération, le bien commun et la chose publique. Et les études universitaires seraient offertes sans frais, puisque c’est toute une population qui bénéficie des compétences qu’une personne se donne lorsqu’elle devient une ingénieure, un botaniste, une médiéviste ou un puériculteur.

Mais rendons justice à l’intelligence de Daniel Allain. Par sa déclaration, l’ex-ministre ne souhaitait sûrement pas évoquer tout cela. En est-il seulement capable ? Il lorgnait plutôt des questions strictement sociétales, par exemple les enjeux d’orientation sexuelle et d’autodétermination existentielle des jeunes dans les écoles. Et, ce faisant, il se trouvait à en dire beaucoup, à savoir que la politique partisane ne se détermine plus désormais que sur des enjeux de mœurs et qu’elle a, outre pour des mesures marginales, tout à fait délaissé les autres questions : celles du travail, de la capitalisation, de la justice sociale, de l’équité fiscale, des antagonismes de classes, parce que les grandes entreprises règnent désormais en souveraines sur tous ces points.

L’autre Mulroney

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 mars 2024

L’autre Mulroney

Ne nous préoccupe-t-il pas, quant à la liberté de la presse, d’entendre célébrer un ex-chef d’État décédé, exactement comme on l’eût fait dans le honni régime soviétique ?

On apprend ces jours-ci que l’ex-premier ministre Brian Mulroney, qui a quitté la politique dans la disgrâce, aurait en réalité été « un géant », « un homme de cœur », « courageux », « visionnaire » …. Se souvient-on seulement qu’à l’occasion des élections qui ont suivi son départ de la politique, sa formation répondant de l’oxymore « progressiste-conservateur » a essuyé une incroyable dégelée : deux sièges seulement – oui, deux – ont été remportés, alors qu’elle en comptait 282 quelques années auparavant ?

Tout est affaire de cadrage, c’est-à-dire ce qu’on laisse hors champ. Faisons alors pivoter les projeteurs. Que ne rappelle-t-on pas, de plus important, ces jours-ci ?

D’abord, que Monsieur Mulroney, loin d’être un « p’tit gars de Baie-Comeau », fut surtout dans sa vie un homme d’affaires puissant et influent, qu’il a évolué avant et après sa carrière politique dans le domaine minier, que ce domaine est l’un des plus controversés de l’histoire, qu’il compte en le gouvernement canadien un allié partial qui a souvent fait l’objet de critique.

Le pourfendeur du régime de l’Apartheid, que Mulroney fut, a aussi été membre du conseil d’administration et membre du conseil consultatif international de Barrick Gold, une des plus importantes sociétés aurifères, laquelle a obtenu de la part du dictateur éminemment corruptible, Joseph Mobutu, au Zaïre (maintenant la République démocratique du Congo), une concession d’exploration de 82 000 km2 dans les années 1990, ce qui aurait contribué au déclenchement de la très violente Guerre des Grands Lacs africains, selon Justin Kankwenda, longtemps consultant auprès du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Le rapport « Mapping » de l’Organisation des Nations Unies a plus tard cité la firme parmi les acteurs concernés par cette guerre terrible visant au contrôle des gisements miniers.

Il a aussi longtemps siégé au conseil d’administration de l’empire médiatique Québecor, au temps où le groupe alors d’envergure internationale s’effondrait en Europe et aux États-Unis, pour ne plus se concentrer principalement qu’au Québec, où il a soumis son personnel à de nombreux lock-out brutaux. Les médias du groupe ont ensuite adopté une ligne éditoriale souvent incendiaires, nuisant davantage au débat public que l’entretenant. 

Mulroney, dont les premières décisions politiques ont consisté à réduire les services publics et à diminuer les investissements fédéraux dans la Société Radio-Canada – qui fait pourtant son hagiographie ces jours-ci -, n’a jamais caché sa proximité avec le monde des affaires. Dans ses mémoires, il avoue candidement avoir régulièrement discuté des décisions politiques qu’il devait prendre avec l’investisseur Paul Desmarais, celui avec qui il siégera dans l’un des conseils de Barrick Gold. Dans une vidéo rendue publique par la mouvance Anonymous en 2012, on le voit d’ailleurs parmi les convives de Paul Desmarais, réunis au palais de Sagard pour fêter l’anniversaire de son épouse Jacqueline Desmarais en août 2008, comme membre d’une cour flattant le pseudo-couple royal, dans un luxueux décor de mauvais goût. Ces aperceptions du monde oligarchique laissent transparaître une réalité crue, à savoir que la politique est totalement intégrée au monde des affaires, et qu’elle n’en est plus qu’une composante, nonobstant les rituels électoraux qui consistent à donner l’impression trompeuse au bon peuple qu’il décide encore. Brian Mulroney s’est absolument complu dans cet état de fait.

Si cette oligarchie est opaque, il est arrivé que des fuites en disent long. Des enquêtes poussées ont contraint Brian Mulroney à admettre qu’il avait personnellement touché des centaines de milliers de dollars, non déclarés au fisc, de la part du lobbyiste Karlheinz Schreiber, dans le contexte d’une importante transaction entre Airbus et  Air Canada, alors société d’État. Il est tout à fait légitime de se demander si ce cas de figure ne constitue pas qu’un échantillon de ce qu’il reste à découvrir.

Quelques médias ont fait preuve de sens critique depuis l’annonce de la mort de l’ex-premier ministre. Mais la tonalité générale tend à reléguer à la marge ces rappels. Ces omissions rendent difficile d’oublier la phrase incisive de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, quant à des médias par moments « capables de mentir tout en respectant scrupuleusement les faits ».