Résister à Trump ou l’imiter ?

Photo © Adrian Wyld – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
16 septembre 2025

Résister à Trump ou l’imiter ?

Comment ne fait-il pas scandale que tant de pouvoir, tant de capitaux, tant d’autorité soient concentrés entre si peu de mains ? Comment avons-nous pu autant nous y habituer, à la manière d’un atavisme ? N’y aurait-il pas lieu ici aussi, comme ç’a été le cas en France le 10 septembre dernier, de déclarer la grève générale et de bloquer les lieux névralgiques de la haute finance et de la grande industrie, ne serait-ce que pour l’honneur ? Pour montrer que nous ne sommes pas dupes de leurs outrances.  

La politique ne se réduit pas à l’activité parlementaire. *L’Irvingnie et tout État affairiste doivent rencontrer des formes de résistance dans le champ de la politique, des mœurs et de la culture. La politique suppose de se mobiliser de manière autonome dans un monde où les États tendent à manquer cruellement à leur mission sociale, où ils risquent d’exercer une domination toujours plus abusive. Nous y reviendrons cette année en traitant de l’importante notion de biorégion.

La politique ne se réduit pas à l’activité parlementaire, donc, mais elle ne saurait pour autant l’exclure, en laissant les puissants profiter, les coudées franches, des dispositions législatives, juridictionnelles et administratives de l’État. Militer dans la rue, ce qui devrait se faire tellement plus, de même que socialement dans tous les interstices de la vie publique, n’exclut pas qu’on s’intéresse en même temps
à l’activité parlementaire. Tous les jours, des politiques se décident, des lois se votent et des assemblées s’autorisent rarement du meilleur et trop souvent du pire.

En cela, un court séjour au Québec peut être revigorant. Pas besoin d’aller bien loin. À un jet de pierre de la frontière avec le Nouveau-Brunswick, à Miguasha, près de Campbellton, un principe se rappelle à nous (à l’occasion d’une mobilisation visant à défendre la Baie des Chaleurs, sur laquelle nous reviendrons ultérieurement) : une communauté peut gagner à voter sciemment pour un député destiné à l’opposition parlementaire.

Mettons en suspens tout ce qu’on peut penser de bien ou de mal du Bloc québécois en tant que tel. En l’occurrence, il s’agit pour lui de militer pour une transformation radicale de l’organisation du pouvoir politique dans l’Amérique du Nord britannique, à la faveur des francophones. Gardons en tête seulement un principe qu’il rappelle et auquel bien des Québécois ont adhéré, tout comme les électeurs verts d’ailleurs : il peut être pertinent de prendre sciemment le parti d’une opposition dans la joute parlementaire. On peut en sortir meilleur. Donc, un parti politique est en mesure, oui, d’exister en proposant l’étude critique d’une instance gouvernementale qu’il ne prétend pas diriger.

En témoigne l’édifiant discours sur la loi C-5 d’Alexis Deschênes, député gaspésien résolument d’opposition, à Miguasha le 13 septembre dernier. Que prévoit ce projet de loi ? Que, désormais, tout projet industriel et financier institué par les autorités fédérales comme chantier d’« intérêt national » n’a plus à se soumettre aux lois et règles de l’État de droit. On parle d’extraction gazière et minière, d’énergie nucléaire et d’élargissement portuaire, tous problématiques quant à l’écologie. En tout, une douzaine de lois et plusieurs règlements sautent dès lors qu’un ministre attitré confère ce statut « national » à un plan d’exploitation. Les prérogatives provinciales se dissipent aussi. On ne parle pas de lois secondaires : pêches, évaluation d’impact, encadrement des rejets polluants, protection des oiseaux migrateurs, protection des mammifères marins… Voir l’annexe 2 de la loi C-5. Plus rien ne tient sitôt que devient « national » l’« intérêt » que l’autorité porte pour un projet impliquant évidemment de grandes entreprises.

Subitement érigé au rang d’exception, le projet d’intérêt national se soustrait à l’arsenal central de dispositions que l’État s’était donné pour encadrer l’activité industrielle chez lui.

Le Centre québécois du droit de l’environnement (CQDE) tout comme neuf communautés autochtones de l’Ontario ont intenté un recours judiciaire dans leurs juridictions respectives pour faire valoir le caractère inconstitutionnel de la mesure du gouvernement Carney. Madame Geneviève Paul, qui représente le CQDE, a déclaré en conférence de presse : « La loi C-5 donne des pouvoirs démesurés au gouvernement fédéral, au point où la population et les tribunaux perdent leur capacité de contrôler les décisions gouvernementales, une capacité pourtant protégée par la Constitution. »

Qui parmi la députation néo-brunswickoise va dénoncer cet abus de pouvoir. Dominic Leblanc, qui est statutairement au centre du dispositif de cette loi et se veut son parrain ? Sa cohorte de figurants tenus de perroqueter la Bonne Nouvelle ? L’opposition conservatrice qui bave dès qu’elle entend la cloche du mot « extraction » ? Faut-il alors attendre les conventionnels sénateurs ?

En prétendant revendiquer sa souveraineté et la défendre, le gouvernement libéral conçoit l’État canadien comme l’aurait fait le juriste fascisant Carl Schmitt : la souveraineté est l’affaire de qui décide en situation d’exception, et qui décide du moment qui fait exception. L’exception consiste ici à excepter toute délibération de quelque cadre contraignant. La souveraineté relève alors de la décision du plus petit nombre quant à ce qu’il advient du plus grand.

Sous prétexte de lutter contre les États-Unis de Donald Trump, on fait du Donald Trump ! Au diable l’écologie, au diable les modes de fonctionnement institutionnel de l’État ! Vive les grands chantiers énergétiques écocides, vive l’état d’exception ! On peut faire du Trump sans la huppe ni la vulgarité. Un libéral est un conservateur avec un sourire. Il suffit de se montrer à son tour autoritariste. Le Canada actuel le fait. Que la loi C-5 ait été elle-même votée en bâillonnant les oppositions est en cela emblématique.

La déliquescence de ce qui reste de l’État de droit, ce ne sont pas les gentils petits députés alignés sur l’officielle parole de leur parti qui vont l’expliciter auprès du public. Les députés playmobils font plutôt de la figuration et additionnent leurs voix au parlement pour permettre cette escroquerie constitutionnelle.

*L’Irvingnie, une colonie dans la colonie est le chapitre qui débute à la page 161 de l’essai Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe d’Alain Deneault.

La politique photoshopée

Photo © Hina Alam – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
28 octobre 2024

La politique photoshopée

Photoshopé. C’est l’épithète qu’il convient de retenir pour penser l’enjolivement filtré par le marketing des figures politiques moyennes, impérativement moyennes, de l’époque. Pour gagner, les photos des candidats et candidates sont retouchées informatiquement pour obtenir des clins d’œil aguichants et ces « dents affreusement blanches » dont parlait Pierre Falardeau dans son essai cinématographique mémorable, Le temps des bouffons. Les amateurs de son œuvre auront saisi la référence. Là, ce qui est affreux, c’est le faux, et non lesdites dents.  La mécanique électorale, son marketing institué, le formatage sociologique du processus, le système uninominal à un tour, l’absence de proportionnelle, la pression médiatique… entraînent ainsi la standardisation de la parole politique en une entreprise de séduction à laquelle s’accompagne la langue de bois.  

Une candidate, un candidat, aura beau avoir des forces réelles, des connaissances attestées, des compétences spécifiques, il n’en paraîtra rien ou presque, il faudra se montrer moyen. Ne point trop ambitionner. Marcher dans les clous. Ni trop faible ni trop forte, la personne qui se présente. On enjoint d’accompagner un mouvement social qui peut aussi porter le nom de stagnation. 

Dans un tel contexte, les partis se distinguent sur quelques points seulement.  

Rappelons les effets d’optique dont traite Normand Baillargeon dans son Petit Cours d’autodéfense intellectuelle. Si on restreint l’échelle  d’un diagramme et l’agrandit à la loupe, on a l’impression de courbes et d’écarts spectaculaires entre deux points. Par de telles œillères, aujourd’hui, au Nouveau-Brunswick, il semble en effet y avoir un monde entre libéraux et conservateurs. Les médias cadrent ainsi l’analyse, de manière très serrée. Alors, bien sûr, il est préférable que les libéraux soient au pouvoir, plutôt que les sinistres conservateurs. Évidemment, sur quelques questions sociétales et sur des points précis de gestion, les différences sont incontestablement significatives. Mais ayons plus d’envergure, soyons plus exigeants intellectuellement, et situons ces deux points qui représentent les partis libéral et conservateur sur le grand axe des possibles politiques, et les voici qui apparaissent soudainement voisins, presque siamois. Ils sont agglutinés bien à droite dans un conformisme occidental où le capitalisme est sauvagement déréglementé, tout en maquillant cette position en un « centre » politique évident, naturel, modéré, normal… 

Pourquoi s’en prendre particulièrement au Parti libéral, dans un tel contexte ? Parce qu’il s’agit d’un organe azimuté qui manque dramatiquement de consistance dans le temps. C’est vrai des autres partis libéraux du Canada tout comme de structures analogues en Occident. Suivons le nôtre du regard. Aux élections de 2020, alors dépourvus de tout scrupule, les Libéraux préconisaient de transformer le Nouveau-Brunswick en un paradis fiscal inspiré de l’Irlande ! Lorsqu’il était au pouvoir auparavant, il privatisait des pans entiers d’un système de santé qu’il prétend vouloir sauver aujourd’hui. Antérieurement encore, il comprimait grossièrement le budget du système d’éducation, lequel porte encore aujourd’hui les séquelles de ces remèdes de cheval budgétaires, mais entre-temps, le parti proposait une mesure d’accès aux études postsecondaires pour les étudiants les moins nantis… Selon les occasions, et souvent simultanément, cette instance peut être à la fois ultralibéral et social-démocrate. Il est un caméléon entraîné. L’historien français Pierre Serna, premier penseur du concept d’« extrême centre », qualifie de « girouettes » ce genre d’organisations politiques (La République des girouettes, Champ Vallon, 2005). Ces zigzags de tacticiens électoraux et ces effets d’annonces visant des groupes sociologiquement épluchés nuisent gravement à la politique. Car elles l’abaissent à une série de mesures incohérentes et à un catalogue de propositions qui ne se réfèrent à aucune axiologie politiquement réfléchie, à rien d’une approche structurée, à nulle conception globale. Cela sent l’opportunisme à plein nez. Une telle conception de la politique ne répond que d’une question circonstancielle : que dit-on à qui pour obtenir un suffrage de circonstance à telle élection ? Et on évolue à la va-comme-je-te-pousse, en plongeant la pensée politique dans la confusion. Pour cette raison, on peut éprouver plus de respect pour les conservateurs qui campent des positions marquées et constantes, même si on ne votera jamais pour eux. 

C’est cela, l’ère de la médiocratie et de l’extrême centre. Un monde intellectuellement inconsistant où on se contente de présenter comme modéré, inévitable et naturel un conformisme à un modèle de société, le capitalisme ultralibéral, qu’on n’a même plus à nommer tellement on le normalise, sinon qu’au prix de passer pour un nostalgique des luttes sociales. À titre immunitaire, les médiocres et l’extrême centre prisent les étiquettes. Ils s’y ruent lorsqu’ils se voient confrontés à la moindre critique qui les dépasse. On n’a pas à aller bien loin. Tente-t-on de déplacer le curseur qu’on s’entend qualifié d’irresponsable, de rêveur, de paranoïaque, de marxiste et nommez-en. Le pouvoir d’étiqueter supplée à celui de penser.  

Pour ces gens, tout semble très vite « trop ». Lutter contre les paradis fiscaux, exiger ne serait-ce qu’un moratoire sur une folle exploitation du bleuet au prix de forêts entières ou encore empêcher l’épandage de glyphosate devient « extrême » et « communiste ». C’est une façon de dissimuler au rabais sa propre veulerie. On soigne sa carrière avec un tel point de vue. On devient vite député, puis ministre, pour finir maire en fin de parcours, quand  on décélère. Mais cela avilit la politique. 

On comprend alors à sa face même, quand on place l’affiche rutilante du candidat photoshopé dans le contexte de l’érosion sociale et de la tragédie écologique nous concernant vraiment, puis dans la perspective de la géopolitique mondiale et de ces urgents enjeux, qu’elle est un triste effet publicitaire se perdant dans le tout comme un pixel isolé.   

Réédition en format poche des trois essais «classiques» d’Alain Deneault 
dans la collection Pollux chez Lux Éditeur

Une assemblée sans Kevin Arseneau

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
22 octobre 2024

Une assemblée sans Kevin Arseneau

Nous ne saurons jamais si la défaite de Kevin Arseneau dans sa circonscription s’explique par l’hospitalisation qui l’a mis hors jeu durant la campagne électorale. Disons qu’il est handicapant de laisser à leurs seuls bons souvenirs des électeurs par ailleurs bombardés de slogans par des adversaires pressés d’en finir avec soi. 

À une époque où la population attend si peu de la politique – c’est Susan Holt qui le regrettait  à juste titre, en discussion avec L’Acadie Nouvelle (5 octobre 2024) –, Kevin Arseneau était davantage que le membre d’un Parti en lequel on peut avoir foi, en l’occurrence celui des écologistes. Par son intégrité, son sens critique et sa vivacité d’esprit, il conférait une autre dimension au rôle de député, donnant parfois l’impression de constituer à lui seul l’opposition politique dans ce coin de pays. Une lumière dans un désert d’idées.

Comme artiste de scène, il était capable de représenter le milieu des arts ; comme diplômé en géographie ainsi que dans les humanités, il avait accès aux sciences humaines ; comme agriculteur biologique, il se montrait capable de défendre le territoire, la faune et la flore. Il était aussi critique en matière de finance. Surtout, il le faisait avec ce minimum de radicalité qu’on attend d’une pensée qui exige d’elle-même. 

Il y avait quelque chose de savoureux à l’entendre. À coups de paradoxes et d’initiatives, l’intelligence s’invitait au parlement. Les centres relatifs à la toxicomanie ? C’est en région qu’il faut y voir pour prévenir les problèmes avant qu’ils ne se concentrent dans les zones urbaines. L’épandage de glyphosate?, Voici un projet de loi qui l’interdit. La concentration des médias anglophones ? Que le législateur se dote d’une loi antimonopole…

Il fallait le voir asticoter le ministre des Finances, Ernie Steeves, lorsque ce dernier devait alors s’humilier à expliquer qu’il ne lèverait jamais le petit doigt pour que le gouvernement fédéral mette fin aux échappatoires fiscales dont profite le conglomérat Irving, au détriment de notre population. Kevin Arseneau se contenait d’enchaîner avec des propositions immédiatement réalisables en la matière : refuser toute subvention à des entités privées transférant des fonds dans les paradis fiscaux comme les Bermudes. 

Sur un plan symbolique, il était aussi le seul à oser des critiques pourtant sensées. Par de simples questions, comme : qui a décidé de mettre le drapeau acadien en berne devant l’assemblée, le jour du décès de la reine d’Angleterre ? 

À de tels moments, un silence malaisé s’imposait ; on entendait les mouches voler. Libéraux et conservateurs se confondaient ; on les voyait pour ce qu’ils sont.

 Au-delà de l’attachement qu’on peut entretenir pour la personne de Kevin Arseneau, son échec électoral, et celui de ses semblables Serge Brideau, Jacques Giguère et Simon Ouellette, témoignent bien de l’effrayant formatage que prévoit le processus électoral à l’occidentale. Que d’uniformité ! Qui détonne encore parmi ces gueules d’avocats, de comptables, de boutiquiers et de gestionnaires, ou celles de gens qui, d’autres milieux, font tout pour leur ressembler. Pourquoi aucune attirance pour ce qu’une Diani Blanco pourrait apporter à la politique ? Tous les mêmes profils socioprofessionnels, des têtes pareillement photoshopées avec ce regard obséquieux et ces dents affreusement blanches. 

L’habitus parlementaire – en sociologie, cela porte sur les règles comportementales et morales dans les différents milieux sociaux – implique la médiocrité. Faisons un usage précis de ce mot. Contrairement à l’usage courant, la médiocrité ne renvoie pas à ce qui est mauvais, nul et pauvre : cela témoignerait plutôt de l’infériorité. Non, la médiocrité, et son pendant structuré qu’est la médiocratie, nomme le règne de la moyenne, et du personnage moyen. C’est ce que la politique attire : des gens qui ont un degré moyen de culture, une ambition moyenne, qui moyenneront tout au long de leur mandat pour faire croire au plus grand nombre que nous n’avons collectivement pas plus de moyens que ceux qu’on lui octroie. On se persuadera que nous ne valons guère plus que tout ce qui se trouve à quelque juste milieu. Regardez les conservateurs s’empresser de rechercher ce point de gravité qu’est la moyenne. Et même le Parti vert s’y montré attiré. Qu’est-ce que la barre est basse…

Kevin Arseneau, avec son bagou, son audace, son humour, mais aussi son éthique de la conviction et sa compréhension intellectuelle des enjeux, était un des rares à donner espoir en la possibilité de quelque progression dans un sens souhaitable. Le monde va vraiment mal, et le monde, ce sont les gens dans les inégalités sociales qui crèvent les yeux, mais c’est aussi l’écologie et le climat. Ce n’est pas avec des politiques d’extrême centre que nous nous mesurerons aux enjeux du temps. L’heure est venue de résister à l’extérieur de ce forum stérile. 

Réédition en format poche des trois essais «classiques» d'Alain Deneault 
dans la collection Pollux chez Lux Éditeur !

Nous ne voulons pas retourner en arrière

Photo: iStock, Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Texte collectif 
dont Alain Deneault est cosignataire 
1er novembre 2022

Monsieur le député Jean-Claude d’Amours, nous sommes très préoccupés, nous croyons comme vous, par la situation qui perdure dans notre système public de santé. Nous ne dresserons pas la liste des différents défis auxquels il fait face, car comme député, vous les connaissez sûrement […]