Résister à Trump ou l’imiter ?

Photo © Adrian Wyld – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
16 septembre 2025

Résister à Trump ou l’imiter ?

Comment ne fait-il pas scandale que tant de pouvoir, tant de capitaux, tant d’autorité soient concentrés entre si peu de mains ? Comment avons-nous pu autant nous y habituer, à la manière d’un atavisme ? N’y aurait-il pas lieu ici aussi, comme ç’a été le cas en France le 10 septembre dernier, de déclarer la grève générale et de bloquer les lieux névralgiques de la haute finance et de la grande industrie, ne serait-ce que pour l’honneur ? Pour montrer que nous ne sommes pas dupes de leurs outrances.  

La politique ne se réduit pas à l’activité parlementaire. *L’Irvingnie et tout État affairiste doivent rencontrer des formes de résistance dans le champ de la politique, des mœurs et de la culture. La politique suppose de se mobiliser de manière autonome dans un monde où les États tendent à manquer cruellement à leur mission sociale, où ils risquent d’exercer une domination toujours plus abusive. Nous y reviendrons cette année en traitant de l’importante notion de biorégion.

La politique ne se réduit pas à l’activité parlementaire, donc, mais elle ne saurait pour autant l’exclure, en laissant les puissants profiter, les coudées franches, des dispositions législatives, juridictionnelles et administratives de l’État. Militer dans la rue, ce qui devrait se faire tellement plus, de même que socialement dans tous les interstices de la vie publique, n’exclut pas qu’on s’intéresse en même temps
à l’activité parlementaire. Tous les jours, des politiques se décident, des lois se votent et des assemblées s’autorisent rarement du meilleur et trop souvent du pire.

En cela, un court séjour au Québec peut être revigorant. Pas besoin d’aller bien loin. À un jet de pierre de la frontière avec le Nouveau-Brunswick, à Miguasha, près de Campbellton, un principe se rappelle à nous (à l’occasion d’une mobilisation visant à défendre la Baie des Chaleurs, sur laquelle nous reviendrons ultérieurement) : une communauté peut gagner à voter sciemment pour un député destiné à l’opposition parlementaire.

Mettons en suspens tout ce qu’on peut penser de bien ou de mal du Bloc québécois en tant que tel. En l’occurrence, il s’agit pour lui de militer pour une transformation radicale de l’organisation du pouvoir politique dans l’Amérique du Nord britannique, à la faveur des francophones. Gardons en tête seulement un principe qu’il rappelle et auquel bien des Québécois ont adhéré, tout comme les électeurs verts d’ailleurs : il peut être pertinent de prendre sciemment le parti d’une opposition dans la joute parlementaire. On peut en sortir meilleur. Donc, un parti politique est en mesure, oui, d’exister en proposant l’étude critique d’une instance gouvernementale qu’il ne prétend pas diriger.

En témoigne l’édifiant discours sur la loi C-5 d’Alexis Deschênes, député gaspésien résolument d’opposition, à Miguasha le 13 septembre dernier. Que prévoit ce projet de loi ? Que, désormais, tout projet industriel et financier institué par les autorités fédérales comme chantier d’« intérêt national » n’a plus à se soumettre aux lois et règles de l’État de droit. On parle d’extraction gazière et minière, d’énergie nucléaire et d’élargissement portuaire, tous problématiques quant à l’écologie. En tout, une douzaine de lois et plusieurs règlements sautent dès lors qu’un ministre attitré confère ce statut « national » à un plan d’exploitation. Les prérogatives provinciales se dissipent aussi. On ne parle pas de lois secondaires : pêches, évaluation d’impact, encadrement des rejets polluants, protection des oiseaux migrateurs, protection des mammifères marins… Voir l’annexe 2 de la loi C-5. Plus rien ne tient sitôt que devient « national » l’« intérêt » que l’autorité porte pour un projet impliquant évidemment de grandes entreprises.

Subitement érigé au rang d’exception, le projet d’intérêt national se soustrait à l’arsenal central de dispositions que l’État s’était donné pour encadrer l’activité industrielle chez lui.

Le Centre québécois du droit de l’environnement (CQDE) tout comme neuf communautés autochtones de l’Ontario ont intenté un recours judiciaire dans leurs juridictions respectives pour faire valoir le caractère inconstitutionnel de la mesure du gouvernement Carney. Madame Geneviève Paul, qui représente le CQDE, a déclaré en conférence de presse : « La loi C-5 donne des pouvoirs démesurés au gouvernement fédéral, au point où la population et les tribunaux perdent leur capacité de contrôler les décisions gouvernementales, une capacité pourtant protégée par la Constitution. »

Qui parmi la députation néo-brunswickoise va dénoncer cet abus de pouvoir. Dominic Leblanc, qui est statutairement au centre du dispositif de cette loi et se veut son parrain ? Sa cohorte de figurants tenus de perroqueter la Bonne Nouvelle ? L’opposition conservatrice qui bave dès qu’elle entend la cloche du mot « extraction » ? Faut-il alors attendre les conventionnels sénateurs ?

En prétendant revendiquer sa souveraineté et la défendre, le gouvernement libéral conçoit l’État canadien comme l’aurait fait le juriste fascisant Carl Schmitt : la souveraineté est l’affaire de qui décide en situation d’exception, et qui décide du moment qui fait exception. L’exception consiste ici à excepter toute délibération de quelque cadre contraignant. La souveraineté relève alors de la décision du plus petit nombre quant à ce qu’il advient du plus grand.

Sous prétexte de lutter contre les États-Unis de Donald Trump, on fait du Donald Trump ! Au diable l’écologie, au diable les modes de fonctionnement institutionnel de l’État ! Vive les grands chantiers énergétiques écocides, vive l’état d’exception ! On peut faire du Trump sans la huppe ni la vulgarité. Un libéral est un conservateur avec un sourire. Il suffit de se montrer à son tour autoritariste. Le Canada actuel le fait. Que la loi C-5 ait été elle-même votée en bâillonnant les oppositions est en cela emblématique.

La déliquescence de ce qui reste de l’État de droit, ce ne sont pas les gentils petits députés alignés sur l’officielle parole de leur parti qui vont l’expliciter auprès du public. Les députés playmobils font plutôt de la figuration et additionnent leurs voix au parlement pour permettre cette escroquerie constitutionnelle.

*L’Irvingnie, une colonie dans la colonie est le chapitre qui débute à la page 161 de l’essai Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe d’Alain Deneault.

Un banquier au pouvoir

Mark Carney sous le drapeau – Photo © Nathan Denette / La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 avril 2025

Un banquier au pouvoir

Sur un point, il n’y avait aucun suspens à l’attente des résultats électoraux de lundi soir. Que gagnassent les conservateurs version État pétrolier de Pierre Poilièvre ou les libéraux du banquier Mark Carney, les grands vainqueurs de cette élection allaient surtout être les grandes entreprises. Pendant quatre ans, elles ne se feront pas enquiquiner par l’agent du fisc ni ne perdront leurs subventions.  Leur seul adversaire est désormais le président des États-Unis, tant qu’elles ne déménageront pas au sud de la frontière. 

C’est une vieille mécanique. Les États fédéral et provinciaux constateront fatalement leurs difficultés à boucler le budget et leur incapacité à satisfaire minimalement leur mission sociale (financement des hôpitaux, des écoles, du logement, des minima sociaux…). Ils feront alors semblant de croire qu’il y va seulement d’un enjeu de dépenses. On se demandera alors où couper…

Gouvernements fédéral et provinciaux, quelle que soit leur bannière, conservatrice ou libérale, pourront continuer en toute quiétude à renier des promesses électorales, à supprimer des services ou à passivement laisser les institutions sociales en l’état de déconfiture qui est le leur. Quelques dépenses spectaculaires dans des domaines précis viendront voiler la situation globale. On continuera sinon de nous expliquer avec condescendance que l’argent ne pousse pas dans les arbres, que l’État n’a pas suffisamment de moyens, que les particuliers sont toujours surtaxés et surimposés… 

Les alchimistes du verbe ressortiront leurs formules creuses, à savoir qu’ils feront mieux avec moins et que le public n’y verra rien lorsque le bulldozer des budgets d’austérité sera passé par là. Certes, Mark Carney ne s’exhibera pas, lui, agitant rageusement une tronçonneuse pour nous annoncer des coupes brutales dans le budget de l’État ; comme il est libéral, il se contentera de procéder avec un sourire. 

On fera comme si, dans un budget, il n’y avait pas une autre colonne, celle des revenus. Ce la permettra d’éviter de mettre le doigt sur le bobo, à savoir que l’État, non, ne dépense pas trop. Plutôt, il manque de revenus : il ne va pas chercher l’argent là où il est et où il s’accumule vertigineusement. C’est lorsque les États se privent de revenus, en n’imposant pas suffisamment les grandes entreprises qui croulent aujourd’hui sous les bénéfices ni leurs actionnaires qui nagent dans les dividendes, qu’il est à court de fonds pour soutenir sa mission sociale. 

Maintenant que les Canadiens ont porté un banquier au pouvoir, plutôt que de soutenir les partis écologistes et de gauche, ils auront à la tête de leur gouvernement celui qui conduisait les destinées de la firme Brookfield Asset Management. À ce titre, Mark Carney a recouru aux avantages des paradis fiscaux dans la constitution de fonds d’investissement, dixit Radio-Canada (26 mars et 10 avril 2025). Il a aussi précisé que, sous sa gouverne, le Canada continuerait de n’imposer que la moitié des revenus en capitaux (investissements boursiers), faisant de notre pays en la matière un demi-paradis fiscal. 

Actuellement, bon an mal an, les entreprises contribuent seulement à hauteur d’environ 10 % au budget de l’État, et cela comprend les PME, captives du fisc à l’instar des particuliers de la classe moyenne. Les multinationales s’en sortent en versant à l’État bien moins qu’un pourboire, alors qu’elles profitent les premières des investissements publics : les routes, les aéroports, la sécurité publique, le système de justice, la formation professionnelle de leurs futurs employés, les subventions de l’État…

Des libéraux amis des paradis fiscaux

Le Parti libéral, à l’instar des conservateurs, a traditionnellement soutenu les paradis fiscaux. 

Rappelons-nous Paul Martin, dans les pas de qui Mark Carney dit marcher. Il a agi comme ministre des Finances, puis premier ministre, de 1993 à 2006, en étant, lui-même, puis ses fils, actionnaire unique de la Canada Steamship Lines. La flotte internationale de cette entreprise, cédée à la famille Martin par Paul Desmarais père, battait pavillon de complaisance et était administrée depuis les paradis fiscaux. Le Paul Martin ministre avait pourtant pour rôle officiel de lutter contre ce que faisait le Paul Martin entrepreneur. 

De retour au pouvoir, les libéraux du souriant Justin Trudeau ont nommé William Morneau ministre des Finances, de 2015 à 2020. Ce dernier détenait alors des parts dans une structure qui porte son nom, Morneau Shepell, laquelle avait des activités à la Barbade, au moins. Qui plus est, le responsable de la campagne de financement de 2015 était Stephen Bronfman, dont les entreprises sont très présentes elles aussi offshore.

Les libéraux fédéraux ont voté en 2016 contre une motion déposée par le député Gabriel Sainte-Marie pour revoir le corridor d’amnistie fiscale permanente entre la Barbade et le Canada que constitue un accord controversé signé en 1980 par les conservateurs de Jos Clark. 

Sur tous ces points, qu’on me permette d’en référer à mon * Paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété). 

À l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick, les députés libéraux comme conservateurs s’évanouissent lorsqu’il est question d’évitement fiscal, surtout lorsqu’on donne nommément en exemple le cas du conglomérat Irving. Tout au plus soufflent-ils dans un râle d’agonie que c’est à Ottawa d’y voir, que la fiscalité ne relève en rien de leur compétence constitutionnelle. Et incompétents, donc, ils le sont avec zèle. Aucun ne songe à mettre sous pression son homologue fédéral pour que l’État touche enfin sa juste part, et la redistribue aux provinces de façon qu’on puisse favoriser l’accès aux études postsecondaires, la rétribution décente des infirmières, l’embauche de puéricultrices dans les garderies… On regarde plutôt complaisamment des milliards de dollars échapper au fisc en murmurant : Ah ! ben, coudonc… C’est qu’un rapport matrimonial unit libéraux provinciaux et fédéraux ; ils forment officieusement une même entité, tel en France où les mêmes partis s’engagent dans les élections municipales, régionales et législatives… Et comme le grand manitou Dominic Leblanc ne dissimule pas ses étroits liens d’amitié avec la famille Irving (Acadie Nouvelle, 30 décembre 2024), on peut encore attendre. 

C’est le paradoxe de ces élections. Pour sauver le Canada de l’arrogance impérialiste affichée par le Youppi ! de la politique à la Maison-Blanche, on se sera reconnu dans un banquier qui risque de mettre encore plus à mal ce qui lui reste de modèle social. 

* Alain Deneault a reçu le Prix Pierre Vadeboncœur pour l’essai de l’année en 2014 avec son essai Paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété)

Les Irving se sont trumpés

Photo © Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
19 février 2025

Les Irving se sont trumpés

Il n’y a pas que les pauvres cols bleus, las des politiques va-t-en-guerre et des perspectives mondialistes de Démocrates et de Républicains traditionnels, qui découvrent s’être fait avoir par leur héros, l’actuel président des États-Unis d’Amérique, M. Donald Trump. 

Certes, en jetant leur dévolu sur ce démagogue aussi violent que farfelu, bien des membres de la classe ouvrière ont pu manifester leur colère envers l’establishment, depuis trop longtemps insensible à leur sort dans ses politiques publiques et condescendant dans ses manières d’être. Ils en avaient assez que des soldats risquent leur vie dans de lointains conflits au sens obscur, ou que les multinationales délocalisent les pôles de travail en Asie, là où les salaires et les exigences sociales sont encore plus faibles qu’aux États-Unis (!). 

Aujourd’hui, ils voient le prix des biens de première nécessité toujours augmenter malgré les engagements que leur leader a multipliés en sens contraire, et ils seront forcés de constater demain que l’eldorado promis par leur va-de-la-gueule profitera essentiellement à l’establishment pourtant honni. Leur pouvoir d’achat continuera de stagner. 

Les États-Uniens sont faibles, dixit Emmanuel Todd (La Défaite de l’Occident, Gallimard, 2024) : ils ont un PIB (produit intérieur brut : indice de la production industrielle et marchande) sujet à tromper, puisque l’essentiel de la capitalisation s’y fait dans des filières sans grande pertinence tangible, comme la spéculation financière ou le droit.

Il n’y a pas suffisamment d’ingénieurs ni d’ouvriers qualifiés au pays pour y rapatrier en un battement de paupières toute l’activité qui s’est trouvée délocalisée au Canada, au Mexique ou en Asie depuis des décennies. Le quidam états-unien se rendra vite compte que si les prix à la consommation augmentent parce que son président a imposé des tarifs à la frontière sur une multitude de biens, lesquels se répercutent sur les prix, il n’a pas pour autant accès à une multitude d’emplois payants augmentant son pouvoir d’achat. Le miracle de l’employabilité ne surviendra pas. Il sera emporté dans une spirale infernale déjà prévisible. Pour la nier, la propagande qui sévit à une échelle inédite ne saura plus quels boucs émissaires inventer ou quels objets de diversion indiquer. 

Les électeurs populaires regretteront leur choix. Ils constateront qu’à vouloir du changement, à vouloir autre chose, en optant pour le contraste, sans plus de réflexion, il arrive qu’on se trouve dans une situation pire que celle qu’on souhaitait éviter. Il fallait dès 2016 lorgner davantage à gauche (Bernie Sanders durant les primaires démocrates) qu’à l’extrême droite. Les mesures publiques, l’encadrement du travail, l’imposition des grandes fortunes et du capital, l’approche écologique, les droits de douane adaptés à la concurrence déloyale de pays qui ne respectent rien de tout cela… valent toujours mieux que le racisme, la discrimination, la bêtise, la rhétorique paranoïaque et les velléités dominatrices.  

Les États froissés par Washington, s’ils sont minimalement confiants (ce dont on peut encore douter du Canada) vont, pendant ce temps, apprendre à consolider leur autonomie productive afin de satisfaire la demande intérieure, tout en découvrant comment mieux commercer entre eux. À plus petite échelle, les régions touchées par ces mesures, du point de vue de l’emploi, pourront élaborer les modalités de leur biorégion, forme d’organisation de l’avenir. Elles goûteront au sens de l’autonomie relative.  

Il ne restera plus que les illuminés de la secte trumpiste pour suivre le gourou orange. Abonnés aux discours hypnotiques de ce Youppi! de la politique et emportés par les algorithmes qui font prendre pour argent comptant les sornettes de l’heure, ils continueront de glorifier le tyran huppé d’Amérique. Quant aux problèmes de l’histoire, ils les déconsidéreront en érigeant en coupables des figures telles que George Soros ou Bill Gates, plutôt que de critiquer le capitalisme comme système inique, et voueront aux gémonies des personnages pourtant disparus depuis longtemps de la scène politique, comme Joe Biden ou Nancy Pelosi, plutôt que de réfléchir en termes de classes sociales. Ils seront accompagnés par la frange d’irréductibles militants racistes et misogynes que la société recèle. 

 Le topo ne serait pas complet si on négligeait de signaler que les dupes de cette télé-réalité qu’est devenue la vie à la Maison-Blanche de Washington ne se comptent pas uniquement parmi les petites gens. On n’a pas besoin d’aller bien loin en ce Nouveau-Brunswick pour se souvenir que les principaux potentats de notre colonie se sont déjà montrés implicitement bien proches du controversé président.

Un indice datant de 2019 trahit cet état de fait : alors que deux fils de la sainte famille régnaient encore sur  le conglomérat Irving, lequel comptait toujours dans son escarcelle les journaux de Brunswick News, l’entité refusa au mois de juillet de cette année-là une caricature proposée par Michael de Adder, tout en mettant un terme à quelque collaboration avec ce dessinateur. Son méfait ? Une caricature caustique de Donald Trump.

Tout nous conduisait à déduire qu’il était ici malvenu de s’attaquer au gougeât occupant alors la Maison-Blanche pour son premier mandat. Surtout s’il s’agissait de dénoncer l’indifférence cruelle de ce dernier à la souffrance des victimes de politiques violentes de refoulement des étrangers à la frontière sud des États-Unis. 

 C’est que, jusque dans nos lointaines contrées, il ne fallait pas contrarier l’apprenti dictateur. Ses mesures étaient bonnes pour le business, celui qui bénéficie des infrastructures publiques en Amérique mais se trouve administré aux Bermudes, à l’ombre des grands États. Certes, Irving est une minimultinationale qui préfère diversifier ses engagements dans une myriade de filières d’activités au sein une région circonscrite, plutôt que de se spécialiser dans un même produit distribué à l’échelle mondiale. Il n’empêche qu’on la retrouve fort présente aux États-Unis, en particulier dans ce cœur financier qu’est Boston, au Massachusetts. C’est dans cette ville qu’est mort Arthur Irving, en mai dernier. C’est là où la marque Irving est visible jusqu’au réputé Fenway Park. 

Or, qu’apprend-on en lisant l’édition du 12 février de l’Acadie Nouvelle ? Que Saint-Jean, la capitale de l’Irvingnie, est la première ville touchée par l’escalade tarifaire inopinée qu’a déclenchée ce président caractériel. Foi de la Chambre de commerce du Canada, les transactions en énergie effectuées depuis cette ville, sur la base de l’activité de raffinage qui y a cours, risquent d’être limitées. Les sautes d’humeur du président se targuant d’être « cupide » (greedy) risquent de coûter cher au legs irvingnien. 

Cela n’est qu’un signe de plus révélant qu’en Occident, le capitalisme contemporain a perdu la tête, qu’il ne sait plus comment s’organiser et qu’il n’a plus de destinées claires.  

Lugubre

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
15 mai 2024

Lugubre

Comme pour Brian Mulroney il y a peu (Acadie Nouvelle, 4 mars 2024), on ne va pas feindre de trouver soudainement des vertus à des gens qu’on a décriés toute leur vie, sous prétexte qu’ils viennent de trépasser.

Arthur Irving, ex-PDG d’Irving Oil décédé lundi, représentait la deuxième génération d’une famille qui règne sans partage sur la région atlantique (les quatre provinces maritimes, l’est du Québec, le Maine…) et y neutralise considérablement la vie politique. Le mythe qui sert le plus cette famille, ici, consiste à dire qu’elle a enrichi le Nouveau-Brunswick, alors que c’est le Nouveau-Brunswick qui l’a rendue riche. Le résultat : les citoyens de cette législation comptent sur des services sociaux chiches, paient l’essence plus cher qu’ailleurs au Canada (alors que la principale raffinerie du pays s’y trouve) et affichent des indicateurs préoccupants en matière d’éducation et de santé publique.

Que la trésorerie des Irving se soit trouvée inscrite largement aux Bermudes dès les années 1970 suffit à susciter de bien légitimes spéculations sur l’important manque à gagner fiscal que nous accusons collectivement en raison de ce tour de passe-passe. Que le clan plaide la légalité à chaque fois qu’il en est question montre à quel point le procédé transgresse l’esprit de la loi, s’il était conforme à sa lettre.

Des journalistes de la presse financière canadienne, qui en avaient pourtant vu d’autres, ont été estomaqués, à partir des années 1980, de constater à quel point le Nouveau-Brunswick croupissait dans un état de subordination face à ces maîtres. Une « company town » écrivait la Torontoise Diane Francis, pour décrire non sans stupéfaction le contexte de la région.

Moi-même, lorsque je suis arrivé ici, avant de fondre à mon tour dans les plis nous amenant à nous habituer à cet état de fait, je me suis empressé de témoigner de ce régime de domination privé auprès du mensuel français Le Monde diplomatique. J’ai perçu dans les retours de la rédaction combien insolite et singulière se trouvait la situation du Nouveau-Brunswick, rebaptisée l’Irvingnie pour l’occasion (ou les Appalaches irvingniennes, sur le mode de l’Arabie saoudite, elle aussi identifiée à une famille).

Mon article a été accepté en moins de deux, et publié en avril 2019 sous le titre « La famille Irving, un féodalisme canadien » (puis traduit en plusieurs langues). C’est que le conglomérat Irving représente, dans le contexte de la mondialisation industrielle et capitaliste, un étonnant contre-modèle : loin de se spécialiser dans une filière afin de la dominer de manière transversale, comme une vendeuse de boissons gazeuses qui impose sa marque partout sur la planète ou comme une société en divertissement qui l’arrose de tous ses films, les Irving ont choisi de tout faire, mais sur un territoire restreint.

En agissant loin des capitales et métropoles (Ottawa, Toronto, Montréal, New York…), dans l’indifférence générale, ils sont parvenus à le quadriller du point de vue de l’activité industrielle, commerciale, financière, politique et fiscale, de façon à y développer une quasi-autarcie. Rares sont les entités qui ont aussi peu de fournisseurs que le conglomérat en question.

Potentiellement, sa flotte de camions roule grâce au carburant du groupe, lequel est traité à la raffinerie que la famille détient, à partir d’un brut exploité là où elle détient des parts majoritaires, ou l’équivalent. Et ainsi en va-t-il de ses produits d’emballage, du papier tiré de son bois (merci l’État pour les « terres de la Couronne »), aussi potentiellement vendu dans ses quincailleries, et utilisé dans les infrastructures de ses fermes…

Longtemps l’opinion s’est-elle laissé bercer de son idéologie en lisant ses journaux, les seuls disponibles en anglais, voire en suivant ses médias électroniques. Tel est le portrait synoptique de son histoire. Son discours s’est implanté.

C’est être lourdement colonisé, disons-le sans détour, de penser que sans elle, nous ne serions rien ici. Qu’on serait incapables de créer des coopératives suffisantes et engagées dans un aménagement respectueux du territoire, sur un territoire où l’énergie serait administrée en fonction du bien commun davantage que de sociétés à numéros camouflées dans un impénétrable paradis fiscal.

Aucun premier ministre depuis Louis J. Robichaud n’a commenté cette domination sourde. Surtout pas l’actuel qui provient directement de son écurie. Au fil des années, quelques documentaires seulement nous montrent la famille impressionner les parlementaires.

Sinon, les traces se font rares. Le silence s’impose. Et le visage austère de la sainte famille en vient à symboliser l’austérité de nos politiques budgétaire. C’est sec. D’un point de vue psychique, cet ascendant finit par miner la collectivité.  Les Irving, ce n’est pas tout à fait les Bourbon. On est loin des fastes de Louis xiv, mettons. Il devient humiliant de se laisser vaincre par une famille aussi grisâtre.

Maintenant, l’épuisement progressif des richesses pétrolières et les ramifications de la famille Irving sont annonciateurs d’une intégration du conglomérat à une forme plus traditionnelle de capitalisme. Le patriarche K. C. Irving, s’il voulut créer une dynastie, a commis l’erreur de diffuser ses avoirs auprès de ses trois fils (la fille étant mise à part…).

À leur tour, ils ont vu en leurs enfants (masculins) des prétendants aux butins. Bientôt, il n’y en aura plus suffisamment pour tout le clan, d’où que le journaliste Jacques Poitras ait intitulé son livre Irving vs Irving (Penguin, 2015) pour en rendre compte. Si le paternel avait voulu assurer une filiation organisationnelle, il l’eût organisée sur un mode patrilinéaire non-égalitaire, en confiant tout à l’aîné, comme en monarchie politique. Le plus vieux de chaque génération aurait repris le témoin.

Puisque tel ne fut pas le cas, on peut désormais anticiper une vente ou une capitalisation boursière progressive des actifs familiaux, afin que le clan dispose de fonds liquides, capables de suivre les occasions d’affaires dans les dédales de la bourse, en nanosecondes et par algorithmes interposés de préférence. Ainsi va l’éthique protestante du capitalisme, qui évolue frénétiquement mais dont nous observons ici tous les jours l’exemple lugubre.

La famille Irving, un féodalisme canadien, un article d’Alain Deneault dans Le Monde diplomatique
Les cachettes de l’empire Irving, un reportage d’Enquête à Radio-Canada – 2022
« Depuis 50 ans elle pratique l’évitement fiscal aux Bermudes, à l’abri du fisc. » – Alain Deneault – Extrait du reportage d’Enquête Les cachettes de l’empire Irving

Les Irving «ont une mainmise sur l’appareil d’État», selon Alain Deneault

« L’actuel patriache de la famille Irving et PDG de Irving Oil, détenteur du monopole du pétrole dans l’Atlantique, est décédé. L’histoire de la compagnie en est une de richesse, non pas pour le Nouveau-Brunswick comme il est souvent relaté, mais pour les Irving qui s’en ont mis plein les poches sur les consommateurs de l’Atlantique. Entrevue avec Alain Deneault, professeur de philosophie à l’Université de Moncton. » – qub

Durée : 13 min 53 sec – 15 mai 2024

La famille Irving, un féodalisme canadien, un article d’Alain Deneault dans Le Monde diplomatique
Les cachettes de l’empire Irving, un reportage d’Enquête à Radio-Canada – 2022
« Depuis 50 ans elle pratique l’évitement fiscal aux Bermudes, à l’abri du fisc. » – Alain Deneault – Extrait du reportage d’Enquête Les cachettes de l’empire Irving