Appel des 30 ans d’Acrimed : Transformer les médias, une urgence démocratique !

Acrimed 
Observatoire des médias
Par le collectif d’animation et la rédaction d’Acrimed 
et plusieurs signataires dont Alain Deneault
20 avril 2026

À l’occasion de ses 30 ans, l’association Acrimed publie un Appel, en écho à l’« Appel pour une action démocratique sur le terrain des médias » de 1996.

Depuis 30 ans, les médias dominants confirment et aggravent jour après jour leur rôle de gardiens de l’ordre néolibéral et autoritaire. L’emprise des industriels milliardaires et le poids des logiques commerciales ont appauvri l’information de manière considérable. Dans les médias privés comme de service public, l’enquête et le reportage sont de plus en plus sacrifiés sur l’autel de l’éditorialisme et du commentaire permanent. De la presse écrite à l’audiovisuel, un petit nombre de journalistes vedettes monopolisent la parole, concentrent le pouvoir éditorial et les gratifications symboliques, tandis que les inégalités se creusent avec les journalistes au bas de l’échelle dont les conditions de travail se précarisent.

Choix d’agenda, hiérarchisation et cadrages de l’information, marques de (dé)légitimation : imposées par le haut et trop souvent à sens unique, ces pratiques journalistiques pèsent lourd dans la construction de « l’actualité ». Elles sapent les conditions d’expression et de représentation des classes populaires et de la gauche partisane, syndicale, associative et intellectuelle ; elles défigurent les luttes sociales, écologistes, féministes et antiracistes. Dirigés et verrouillés par des chefferies sociologiquement solidaires des intérêts des classes dirigeantes, les médias dominants sont à cet égard des acteurs de l’asphyxie du débat public, renforcée par la normalisation de l’extrême droite et la diabolisation des mouvements d’émancipation.

Parce que les fondamentaux journalistiques sont aujourd’hui régulièrement balayés au profit d’un prêt-à-penser fondé sur une accumulation d’idées reçues et de représentations frauduleuses du monde social et politique, les grands médias participent activement à l’effondrement démocratique. Le journalisme politique et sa focalisation, à grand renfort de sondages, sur les aspects les plus superficiels de la vie politique joue un rôle délétère. Le traitement des questions internationales en général et du génocide des Palestiniens à Gaza, en particulier, exacerbe ce grand dérèglement.

Ces phénomènes n’ont rien d’une fatalité. Trente ans après la fondation de l’association Action-Critique-Médias (Acrimed), le 29 mars 1996, nous, lecteurs et lectrices, sympathisants et sympathisantes, camarades, membres et ex-membres d’Acrimed, nous réjouissons de constater que la question médiatique est, aujourd’hui, devenue un enjeu politique incontournable au sein des mouvements d’émancipation. La bataille est plus que jamais d’actualité. Nous appelons en conséquence à soutenir les actions d’Acrimed et à partager son combat pour une réappropriation démocratique des médias, contre la marchandisation de l’information, de l’édition et de la culture. Lutter contre la concentration et la financiarisation des médias, permettre l’indépendance des rédactions, libérer l’audiovisuel public des emprises politiques et commerciales et soutenir les médias indépendants relèvent de l’urgence démocratique.

Les signataires

Le collectif d’animation et la rédaction d’Acrimed · Sarah Abdelnour (sociologue) · Gilbert Achcar (sociologue) · Bruno Amable (économiste) · Joseph Andras (écrivain) · Olivier Azam (réalisateur) · Ludivine Bantigny (historienne) · Lucie Barette (autrice et chercheuse en Langue et littérature françaises) · Pierre-Emmanuel Barré (humoriste) · Allan Barte (dessinateur) · Hicham Benaissa (sociologue) · Soumaya Benaissa (journaliste) · Marie Bénilde (journaliste) · Judith Bernard (co-fondatrice de Hors-Série) · Bésot (dessinateur) · Laurent Binet (écrivain) · Jules Blaster (journaliste) · Pauline Bock (journaliste) · Vincent Bollenot (historien) · Sarah Bos (journaliste, porte-parole de l’Ajar) · Nora Bouazzouni (journaliste, co-présidente de Profession : pigiste) · Samuel Bouron (sociologue) · Julien Brygo (reporter) · Rémi Carayol (journaliste) · Pierre Carles (réalisateur) · Sophie Chapelle (journaliste) · David Charrasse (sociologue, producteur) · Célia Chirol (chercheuse indépendante en sociologie des médias) · Mona Chollet (autrice) · Ivan Chupin (chercheur en sciences de l’information et de la communication) · Colloghan (dessinateur) · Jean-Baptiste Comby (sociologue) · Mickaël Correia (journaliste et auteur) · Olivier Cyran (journaliste) · Safia Dahani (politiste) · Nicolas Da Silva (économiste) · Laurence De Cock (historienne et enseignante) · Thomas Deltombe (éditeur) · Alain Deneault (philosophe) · Thierry Discepolo (éditeur) · Elsa Dorlin (philosophe) · Etienne Douat (sociologue) · Yohann Douet (philosophe) · David Dufresne (écrivain et réalisateur) · Cédric Durand (économiste) · Frantz Durupt (journaliste) · Mathias Enthoven (directeur des programmes) · Annie Ernaux (écrivaine) · Johan Faerber (critique et éditeur) · Didier Fassin (anthropologue) · Éric Fassin (sociologue) · Nina Faure (réalisatrice) · Benjamin Ferron (sociologue) · Sébastien Fontenelle (journaliste) · Bernard Friot (économiste) · Fanny Gallot (historienne) · Isabelle Garo (philosophe) · Franck Gaudichaud (historien) · Daniel Gaxie (politiste) · Alain Gresh (journaliste) · Sarra Grira (journaliste) · André Gunthert (historien de l’art) · Abdellali Hajjat (sociologue) · Kaoutar Harchi (écrivaine et sociologue) · Samuel Hayat (politiste) · Nicolas Hubé (chercheur en sciences de l’information et de la communication) · Marc Joly (sociologue) · Nicolas Kaciaf (politiste) · Hervé Kempf (directeur de la publication de Reporterre) · Yannick Kergoat (réalisateur) · Razmig Keucheyan (sociologue) · Aurore Koechlin (sociologue) · Bernard Lahire (sociologue) · Nicolas Lambert (comédien et dramaturge) · Rose Lamy (autrice) · Morgan Large (journaliste) · Mathilde Larrère (historienne) · Stéphanie Latte Abdallah (politiste et anthropologue) · Ariane Lavrilleux (journaliste d’investigation) · Frédéric Lebaron (sociologue) · Olivier Le Cour Grandmaison (universitaire) · Patrick Lehingue (politiste) · Thomas Lemahieu (journaliste) · Frédéric Lordon (économiste) · Lumi (vidéaste) · Ziad Majed (politiste) · Henri Maler (co-fondateur d’Acrimed) · Fernando Malverde (journaliste, ex élu CGT à France Télévisions) · Gérard Mauger (sociologue) · Hassina Mechaï (journaliste) · Guillaume Meurice (humoriste) · Marwan Mohammed (sociologue) · Soraya Morvan-Smith (journaliste, secrétaire générale adjointe du SNJ-CGT) · Jérémie Moualek (sociologue) · Erik Neveu (politiste) · Hélène Nicolas (anthropologue) · Gérard Noiriel (historien) · Rémi-Kenzo Pagès (journaliste, porte-parole de l’Ajar) · Ugo Palheta (sociologue) · Stefano Palombarini (économiste) · Ricardo Parreira (journaliste) · Nitzan Perelman Becker (docteure en sociologie politique) · Gilles Perret (réalisateur) · Clément Petitjean (sociologue) · Fanny Pigeaud (journaliste) · Monique Pinçon-Charlot (sociologue) · Dominique Pinsolle (historien) · Louis Pinto (sociologue) · Raphaël Pradeau (porte-parole d’Attac) · Fabrice Riceputi (historien) · Denis Robert (journaliste) · Marie-Monique Robin (journaliste, documentariste, écrivaine) · Nicolas Roux (sociologue) · Elsa Sabado (journaliste) · Élodie Safaris (journaliste) · Grégory Salle (sociologue) · Gisèle Sapiro (sociologue) · Sbeih Sbeih (sociologue) · Antoine Schwartz (docteur en science politique) · Julie Sedel (sociologue) · Geneviève Sellier (universitaire, éditrice du site Le Genre et l’écran) · Nikos Smyrnaios (chercheur en sciences de l’information et de la communication) · Fred Sochard (dessinateur) · Karim Souanef (sociologue) · Jean Stern (journaliste) · Julien Talpin (sociologue) · Pierre Tevanian (philosophe) · Vincent Tiberj (politiste) · Sylvie Tissot (sociologue) · Tommy (dessinateur) · Khadija Toufik (journaliste) · Enzo Traverso (historien) · Victoire Tuaillon (journaliste et autrice) · Ysé Vauchez (sociologue) · Thomas Vescovi (doctorant et co-fondateur de Yaani) · Louis Witter (journaliste) · Youlie Yamamoto (porte-parole d’Attac)

Entretien avec Alain Deneault sur son essai Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale

Entretien avec Alain Deneault en compagnie de Simon Woillet et Adrien Saint-Fargeau animé par Christian Savestre du média POUR.press autour de son essai Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale publié chez Lux Éditeur. Durée : 2 h 6 min 36 sec – 7avril 2026

« Nous avons rencontré Alain Deneault sur son ouvrage Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale. Pour des raisons environnementales et climatiques, Alain Deneault, qui habite au Canada, n’est pas venu en Europe. Nous avons donc fait cette rencontre à distance, en compagnie de Simon Woillet et Adrien Saint-Fargeau. Une rencontre animée par Christian Savestre. » – Pour. press

Entretien avec Alain Deneault en compagnie de Simon Woillet et Adrien Saint-Fargeau animé par Christian Savestre pour le média POUR. press

L’intellectuel à la télévision

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Brian Gallant (à gauche), et le maire de Montréal, Denis Coderre, lors de leur passage à Tout le monde en parle le 4 février 2016. Gracieuseté © Karine Dufour.

Acadie Nouvelle
Par Alain Deneault
21 novembre 2025

L’intellectuel à la télévision

L’intellectuel se sent rarement à l’aise sur un plateau de télévision. Tout lui rappelle qu’il n’est pas dans son élément : l’invraisemblable mobilier, le nécessaire maquillage, la lumière criarde, le spaghetti de fils qu’il faut enjamber, les techniciens dans leur bulle et le temps, la gestion du temps…

Sur l’inconfortable tabouret nous viennent en tête pêle-mêle Pierre Bourdieu et la puissance du non-dit chez ceux qui nous reçoivent, Isabelle Garo et les enjeux de cadrage propres à l’idéologie, Marshall McLuhan et le principe selon lequel le média qui nous aspire compte davantage que sa teneur, jusqu’à Réjean Ducharme ou Henri Michaux pour qui c’était tout simplement non.

Mais on en appelle surtout à Günther Anders et à sa critique du média, en 1956, lorsqu’il suggère que penser à la télévision est tout simplement impossible. Déjà, pour ce philosophe, les interruptions se font trop rapides, l’exposition visuelle est racoleuse, le « vrai » offert à distance pue la simulation, les formats nous étouffent. Il ne peut y avoir réellement le penser comme le diraient les Allemands, une pensée en acte qui élabore des hypothèses, s’essaie à quelques thèses articulées et échafaude des démonstrations.

Non, la télévision tolère seulement les éléments de langage, les slogans, les phrases toutes-faites, le buzz, les mots assassins. Bref, du déjà pensé, de la pensée présentée en bouillie, immédiatement comestible, que les rhéteurs plus que les intellectuels savent expressément servir.

Le babillage télévisuel est à la pensée ce que la purée est à la gastronomie. Tenter de conduire à la télévision un exercice théorique reviendrait à insérer directement une cuisse de poulet dans un estomac.

Ainsi, l’agitateur public performe dans son rôle, carburer à l’adversité : s’il n’a pas devant lui ses contradicteurs de prédilection, qu’il sait abattre l’un après l’autre comme le héros d’un film d’aventures, ou s’il n’est pas en duel contre le meilleur d’entre eux, le voici qui les invoque tour à tour dans un imaginaire débridé où il leur fait tenir à peu près le rôle qu’il veut. Le défenseur des droits palestiniens devient antisémite, la sociologue consciente de l’épreuve que représente l’immigration forcée une woke, le membre de sa tribu ouvert aux réalités internationales un traître, et ainsi de suite. La vindicte tient lieu de réflexion.

Quant aux idées, elles doivent être vite casées : tout rapport dialectique cède au manichéisme tandis que ses semblables nationaux sont à peu près considérés comme des cornichons qu’on enferme dans un bocal. C’est en polarisant à mort qu’on génère la grammaire expéditive que la télévision requiert.

Mais jamais ces affects ne sont mobilisés là où le réel le commande impérieusement. On ne fait pas cas de la masse d’oiseaux qui meurent en Europe, la disparition de coraux, l’épuisement des sols ou la réduction comme peau de chagrin de l’indispensable forêt amazonienne. Mais un simple fichu porté par des femmes, aux croyances leurs, devrait faire trembler la république. Les stimuli pavloviens l’emportent.

En tentant de prendre au sérieux les assertions de la propagande identitaire, en la nettoyant de ses nombreux présupposés impérialistes, voire racistes, en la corrigeant sur le plan de la factualité historiographique et de la justesse bibliographique, puis en se dotant de méthodes un peu sérieuses (tout ce qu’on ne peut guère faire à la télévision), peut-être qu’alors, un travail intellectuel pourrait s’amorcer. Sur une crise de la culture, mettons.

Pour la prendre au sérieux, il faudrait toutefois admettre l’existence d’acteurs industriels et financiers qui nourrissent grassement l’agitateur public. Les grands propriétaires de médias, qui sont notamment des financiers ou des marchands d’armes, détiennent des titres de presse, des télévisions et des maisons d’édition pour y faire prévaloir leur parti pris idéologique. Dans ces conglomérats médiatiques, on se garde de critiquer les multinationales en ce qu’elles uniformisent la culture mondiale de manière inouïe, corrompent les États, pervertissent les universités et contribuent à creuser gravement les inégalités sociales. En taisant ces points majeurs, l’intellectuel organique trahit son simple rôle de propagandiste et son confit d’intérêt.

Passer à la télé est une chose. Y rester à demeure nous fait prendre les plis. Un signataire de livres qui s’y habitue n’y échappera pas. On entendra davantage l’agitateur public en lisant son livre que l’intellectuel prétendu lorsqu’il sévit à la télévision.

Ces petits soldats de la propagande sont nombreux. Les dispositifs informatiques les font se multiplier comme les rhinocéros d’Ionesco. Le phénomène est impressionnant et mérite d’être étudié à sa juste échelle.

L’intellectuel à la télévision

Photo © iStock
Le Devoir 
Opinions-Idées
Par Alain Deneault
22 novembre 2025

L’intellectuel à la télévision

L’intellectuel se sent rarement à l’aise sur un plateau de télévision. Tout lui rappelle qu’il n’est pas dans son élément : l’invraisemblable mobilier, le nécessaire maquillage, la lumière criarde, le spaghetti de fils qu’il faut enjamber, les techniciens dans leur bulle et le temps, la gestion du temps…

Sur l’inconfortable tabouret nous viennent en tête pêle-mêle Pierre Bourdieu et la puissance du non-dit chez ceux qui nous reçoivent, Isabelle Garo et les enjeux de cadrage propres à l’idéologie, Marshall McLuhan et le principe selon lequel le média qui nous aspire compte davantage que sa teneur, jusqu’à Réjean Ducharme ou Henri Michaux pour qui c’était tout simplement non.

Mais on en appelle surtout à Günther Anders et à sa critique du média, en 1956, lorsqu’il suggère que penser à la télévision est tout simplement impossible. Déjà, pour ce philosophe, les interruptions se font trop rapides, l’exposition visuelle est racoleuse, le « vrai » offert à distance pue la simulation, les formats nous étouffent. Il ne peut y avoir réellement le penser comme le diraient les Allemands, une pensée en acte qui élabore des hypothèses, s’essaie à quelques thèses articulées et échafaude des démonstrations.

Non, la télévision tolère seulement les éléments de langage, les slogans, les phrases toutes-faites, le buzz, les mots assassins. Bref, du déjà pensé, de la pensée présentée en bouillie, immédiatement comestible, que les rhéteurs plus que les intellectuels savent expressément servir.

Le babillage télévisuel est à la pensée ce que la purée est à la gastronomie. Tenter de conduire à la télévision un exercice théorique reviendrait à insérer directement une cuisse de poulet dans un estomac.

Ainsi, l’agitateur public performe dans son rôle, carburer à l’adversité : s’il n’a pas devant lui ses contradicteurs de prédilection, qu’il sait abattre l’un après l’autre comme le héros d’un film d’aventures, ou s’il n’est pas en duel contre le meilleur d’entre eux, le voici qui les invoque tour à tour dans un imaginaire débridé où il leur fait tenir à peu près le rôle qu’il veut. Le défenseur des droits palestiniens devient antisémite, la sociologue consciente de l’épreuve que représente l’immigration forcée une woke, le membre de sa tribu ouvert aux réalités internationales un traître, et ainsi de suite. La vindicte tient lieu de réflexion.

Quant aux idées, elles doivent être vite casées : tout rapport dialectique cède au manichéisme tandis que ses semblables nationaux sont à peu près considérés comme des cornichons qu’on enferme dans un bocal. C’est en polarisant à mort qu’on génère la grammaire expéditive que la télévision requiert.

Mais jamais ces affects ne sont mobilisés là où le réel le commande impérieusement. On ne fait pas cas de la masse d’oiseaux qui meurent en Europe, la disparition de coraux, l’épuisement des sols ou la réduction comme peau de chagrin de l’indispensable forêt amazonienne. Mais un simple fichu porté par des femmes, aux croyances leurs, devrait faire trembler la république. Les stimuli pavloviens l’emportent.

En tentant de prendre au sérieux les assertions de la propagande identitaire, en la nettoyant de ses nombreux présupposés impérialistes, voire racistes, en la corrigeant sur le plan de la factualité historiographique et de la justesse bibliographique, puis en se dotant de méthodes un peu sérieuses (tout ce qu’on ne peut guère faire à la télévision), peut-être qu’alors, un travail intellectuel pourrait s’amorcer. Sur une crise de la culture, mettons.

Pour la prendre au sérieux, il faudrait toutefois admettre l’existence d’acteurs industriels et financiers qui nourrissent grassement l’agitateur public. Les grands propriétaires de médias, qui sont notamment des financiers ou des marchands d’armes, détiennent des titres de presse, des télévisions et des maisons d’édition pour y faire prévaloir leur parti pris idéologique. Dans ces conglomérats médiatiques, on se garde de critiquer les multinationales en ce qu’elles uniformisent la culture mondiale de manière inouïe, corrompent les États, pervertissent les universités et contribuent à creuser gravement les inégalités sociales. En taisant ces points majeurs, l’intellectuel organique trahit son simple rôle de propagandiste et son confit d’intérêt.

Passer à la télé est une chose. Y rester à demeure nous fait prendre les plis. Un signataire de livres qui s’y habitue n’y échappera pas. On entendra davantage l’agitateur public en lisant son livre que l’intellectuel prétendu lorsqu’il sévit à la télévision.

Ces petits soldats de la propagande sont nombreux. Les dispositifs informatiques les font se multiplier comme les rhinocéros d’Ionesco. Le phénomène est impressionnant et mérite d’être étudié à sa juste échelle.


Les essais d’Alain Deneault

Légendes du tennis canadien – Un article d’Alain Deneault dans le Monde diplomatique

Image © Gaël Maski – Photographie : PCP – Courtoisie Galerie Angalia, Paris

Le Monde diplomatique

Par Alain Deneault
Novembre 2025, page 19

Quand le sport éclipse la guerre

Légendes du tennis canadien

Classée à la 350e place mondiale des joueuses de tennis fin 2024, Victoria Mboko s’est hissée au 23e rang huit mois plus tard, après avoir défait quatre anciennes gagnantes d’épreuves du grand chelem. La victoire au tournoi du Canada à l’âge de 18 ans de la joueuse d’origine congolaise a emballé les médias, toujours prêts à produire des mythologies sportives qui occultent l’essentiel.

Une icône vient de naître. Victoria Mboko correspond à tous points de vue à la représentation qu’idéalise un libéral canadien. La jeune joueuse de tennis de 18 ans, qui porte le prénom d’une reine britannique, a certes vu le jour aux États-Unis, mais ses parents, d’origine congolaise, en ont fait délibérément une Canadienne dès l’âge de 5 ans, en choisissant de s’installer en Ontario. La nouvelle coqueluche des médias incarnerait la réussite des politiques multiculturelles. Noire issue de l’immigration, elle sait promouvoir sa culture d’origine tout en affichant les marqueurs de la réussite au Canada : un anglais parfait, beaucoup d’argent et du goût — témoins, les produits cosmétiques de luxe qu’elle affectionne.

Fait rare, cette habitante de Toronto, la métropole financière du Canada, n’a rien pour déplaire aux Québécois. Elle parle aisément français, la langue de ses parents. Elle a été entraînée par le Québécois Pierre Lamarche, ancien capitaine de l’équipe canadienne de Coupe Davis, puis par la Française Nathalie Tauziat, après un court séjour en Belgique wallonne, dans l’académie de Justine Hénin. « Montréal, je vous aime », proclamait-elle après sa victoire au tournoi du Canada, disputé en juillet-août 2025 dans la grande ville francophone d’Amérique du Nord, « sa terre promise » selon M. Cyprien Mboko, son père.

Des concessions minières à prendre

Cette figure montante du tennis mondial permet aux Canadiens de refouler une page sombre de leur histoire, là où un autre récit devrait émerger. Les parents Mboko ont fui la République démocratique du Congo (RDC) en 1999. Les médias à l’unisson se contentent d’évoquer des « tumultes » et l’« agitation » politique qui y régnait, sans jamais aller voir plus loin. Car, enfin, (…)

Il faut qu’on parle de Québecor

Pivot

Par Alexandre Dumas et Lettre commune
Cette lettre d'opinion est co-signée par plus de 4000 personnes dont Alain Deneault
15 mai 2025

Pierre Karl Péladeau, PDG de Québecor, publiait le 3 mai dans Le Devoir une lettre sur la nécessité de financer les diffuseurs privés. Se désolant avec raison de la « désinformation » et de « la tolérance face aux fausses nouvelles diffusées sur les médias sociaux », il réclame le financement public des diffuseurs privés en soulignant « la nécessité d’avoir accès à une information fiable et de qualité ».

Les médias d’information possèdent un grand pouvoir : celui d’influencer le discours public et démocratique dans nos sociétés. C’est pour cette raison qu’il existe des guides déontologiques visant entre autres à prévenir les abus.

Or, les principes énoncés dans ces guides sont violés sciemment et de façon répétée par certain·es chroniqueur·euses œuvrant en grande partie dans les médias de Québecor, qui refuse d’être membre du Conseil de presse, donc de s’engager à respecter les normes reconnues par le métier.

Lorsqu’on sait que les médias de l’empire monétisent, par le truchement d’une poignée de chroniqueur·euses, la désinformation, les amalgames mensongers et les propos injurieux ou discriminatoires, la demande de financement public formulée par Pierre-Karl Péladeau nous apparaît pour le moins culottée.

D’autant plus qu’à peine six jours après la parution de sa lettre, l’un de ses chroniqueurs-vedettes, Richard Martineau, a intimidé un adolescent publiquement sur ses réseaux sociaux, le ridiculisant pour avoir exprimé son opinion dans le cadre d’une possible grève étudiante. Le jeune a aussitôt été submergé d’insultes, de moqueries et même de menaces. À ce jour, la publication est toujours en ligne, malgré les appels répétés de parents et de professionnel·les en santé mentale demandant qu’elle soit retirée.

On ne peut pas, d’un côté, réclamer des fonds publics et, de l’autre, permettre à un poulain de notre écurie de relayer à ses dizaines de milliers d’abonné·es une publication qui menace l’intégrité physique et psychologique d’un mineur.

Dénoncer, encore et encore

Chaque jour, depuis trop longtemps, certains acteurs médiatiques répètent, en ondes ou à l’écrit, les mêmes refrains obsessifs, dans une mauvaise foi qui saute aux yeux – même à ceux des étudiant·es du secondaire à qui on soumet ces textes pour en repérer les nombreux sophismes.

Ces tribuns misent sciemment sur la provocation et l’outrage pour capter l’attention, dégradant au passage notre espace public. L’insulte y est habituelle, une marque de commerce. Elle entraîne du clic et des revenus.

On observe un tel phénomène au sein de l’empire Bolloré, en France, où, comme le souligne Salomé Saqué dans Résister, « l’un lance une polémique, l’autre la commente, le dernier interpelle les politiques à son sujet ».

La convergence entre les diverses plateformes se transforme en véritable arme de désinformation et d’intimidation massive. Ainsi, une chronique radio discréditant une citoyenne prenant la parole dans l’espace public devient une vidéo Web, une chronique papier, un éditorial sur un canal d’infos en continu et des publicités commanditées. À cela s’ajoutent des publications sur Facebook et sur X, sous lesquelles les adeptes des tribuns invectivent la personne ciblée dans une litanie d’insultes qui peut durer des jours.

Les médias de l’empire monétisent, par le truchement d’une poignée de chroniqueur·euses, la désinformation, les amalgames mensongers et les propos injurieux ou discriminatoires.

La liste des personnes publiquement tournées en dérision, attaquées ou méprisées par certain·es chroniqueur·euses est longue, trop longue.

Les femmes racisées, les intellectuelles féministes, les artistes engagées sont particulièrement ciblées par un discours qui alterne l’insulte gratuite, le mépris condescendant et la diffamation. La publication visant l’adolescent mentionnée en début de texte n’a été que la goutte qui a fait déborder un vase au contenu fielleux et visqueux, déjà beaucoup trop plein.

Ce n’est pas d’hier que cette intimidation médiatique est dénoncée. En 2023, Le Devoir a publié la lettre « Ce ne sont pas que des mots », signée par 388 personnes. En 2021, le collectif Liberté d’oppression avait lui aussi revendiqué que cessent les mensonges, la désinformation et l’incitation à la haine émanant de certains médias et chroniqueurs : il avait récolté 10 000 signatures.

Dans la foulée, le président de la Fédération professionnelle des journalistes, Michaël Nguyen, avait déploré « que le collectif n’ait pas cité clairement les médias visés », ce qui était délibéré. Nommer, c’est parfois s’offrir en pâture.

Mais aujourd’hui, nous en avons assez d’avoir peur et faisons front pour mettre fin, une fois pour toutes, à l’intimidation médiatique. Aujourd’hui, nous affirmons que les modèles d’affaires reposant sur la monétisation de la haine ne sont pas dignes des subventions supplémentaires que leurs dirigeants réclament.

Ça a assez duré.

Le paradoxe de l’intolérance

En 1945, le philosophe Karl Popper énonçait ainsi le paradoxe de la tolérance : « Si nous étendons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants […] les tolérants seront anéantis, et la tolérance avec eux. »

Cette mise en garde, rédigée à l’ombre des totalitarismes, n’a rien perdu de sa pertinence. Elle trouve même un écho saisissant dans notre espace médiatique actuel.

Nous ne pouvons tolérer que le pouvoir exercé par certaines entreprises médiatiques leur serve à abuser et à intimider des Québécois·es, plombant leur liberté d’expression et leur sécurité.

Nous demandons aux gouvernements du Québec et du Canada d’ignorer toute demande de soutien financier supplémentaire émanant de Pierre-Karl Péladeau ou des médias de Québecor, et ce, tant qu’ils n’auront pas démontré, sans équivoque, leur volonté de respecter les guides de déontologie du journalisme, de participer aux mécanismes de contrôle indépendants et de contribuer de manière responsable à la discussion collective.

La liberté d’expression n’existe que lorsqu’elle est assurée pour tou·tes et non pas seulement pour ceux et celles qui bénéficient d’importantes tribunes.

Le 29 avril dernier, la députée Ruba Ghazal a fait adopter à l’unanimité par l’Assemblée nationale une motion qui condamne l’intimidation et le harcèlement en ligne visant les femmes qui prennent la parole, motion qui réaffirme l’importance de protéger l’espace public contre la haine. Ce pas, important, doit être le premier de plusieurs.

Ainsi, nous réclamons d’urgence un débat public sur le financement des médias : il est impératif de fixer un cadre qui décrit les conditions éthiques minimales à respecter pour accéder à des fonds publics dans le domaine médiatique. Ce cadre doit aussi englober les publications faites à titre personnel sur les réseaux sociaux par les tribuns, qui font pleinement partie de l’équation et participent à l’écosystème de l’intimidation.

Il est tentant de dire que « les personnes visées n’ont qu’à porter plainte », mais ne soyons pas dupes : les attaques sont si quotidiennes et répétées que les mécanismes de plainte existants censés protéger les citoyen·nes ne suffisent pas à régler le problème de fond : l’emploi de l’injure comme carburant toxique dans la course aux clics. Il est donc primordial que les pouvoirs publics se penchent rapidement sur ce problème pour y apporter enfin des solutions concrètes.

La liberté d’expression n’existe que lorsqu’elle est assurée pour tou·tes et non pas seulement pour ceux et celles qui bénéficient d’importantes tribunes. Liberté d’expression et liberté d’oppression ne sont pas des synonymes. Ne pas tolérer l’intolérance, ce n’est pas censurer : c’est refuser que la parole des riches et puissant·es devienne une arme contre une partie de la population. C’est protéger le climat social en défendant un espace commun où la parole critique de chacun·e peut exister sans menace, où la diversité des idées ne se confond pas avec le mépris, l’insulte et le harcèlement.

Les médias doivent reconnaître leur responsabilité dans l’épidémie de violence et agir en conséquence.

Recevoir des fonds publics est un privilège, pas un droit.

Cette lettre est co-signée par plus de 4000 personnes – écrivain·es, artistes, chercheur·euses, enseignant·es, travailleur·euses sociales et de la santé, ouvrier·es, retraité·es, citoyen·nes, etc. La liste complète se trouve en fin de texte de l’article sur le site de Pivot. La liste des signataires est mise à jour ponctuellement. Pour signer la lettre, cliquez ici.

Extraits de la discussion avec Alain Deneault sur le film La (très) grande évasion présenté à la Cinémathèque québécoise

Extraits de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau sur l’évasion fiscale suite à la projection du film La (très) grande évasion de Yannick Kergoat à la Cinémathèque québécoise le 30 septembre 2024.

Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 45 sec – 1/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 08 sec – 2/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 22 sec – 3/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 19 sec – 4/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 5 min 44 sec – 5/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 4 min 49 sec – 6/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 37 sec – 7/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 58 sec – 8/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 21 sec – 9/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 20 sec – 10/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 3 min 03 sec – 11/11

La tournée est une réalisation de Funambules Médias en collaboration avec les partenaires : AREQ, Caisse d’économie solidaire Desjardins, le syndicat des Métallos, Échec aux paradis fiscaux, Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais-CSN, Attac-Québec, Éditions Écosociété.

« La Cinémathèque québécoise a reconduit le film pour une semaine supplémentaire jusqu’au 9 octobre. » – Cinéma sous les étoiles – Funambules Médias

Essais sur les paradis fiscaux d’Alain Deneault

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur est en librairie depuis le 3 octobre en Amérique du Nord et à paraître en Europe le 25 octobre 2024 !

Lugubre

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
15 mai 2024

Lugubre

Comme pour Brian Mulroney il y a peu (Acadie Nouvelle, 4 mars 2024), on ne va pas feindre de trouver soudainement des vertus à des gens qu’on a décriés toute leur vie, sous prétexte qu’ils viennent de trépasser.

Arthur Irving, ex-PDG d’Irving Oil décédé lundi, représentait la deuxième génération d’une famille qui règne sans partage sur la région atlantique (les quatre provinces maritimes, l’est du Québec, le Maine…) et y neutralise considérablement la vie politique. Le mythe qui sert le plus cette famille, ici, consiste à dire qu’elle a enrichi le Nouveau-Brunswick, alors que c’est le Nouveau-Brunswick qui l’a rendue riche. Le résultat : les citoyens de cette législation comptent sur des services sociaux chiches, paient l’essence plus cher qu’ailleurs au Canada (alors que la principale raffinerie du pays s’y trouve) et affichent des indicateurs préoccupants en matière d’éducation et de santé publique.

Que la trésorerie des Irving se soit trouvée inscrite largement aux Bermudes dès les années 1970 suffit à susciter de bien légitimes spéculations sur l’important manque à gagner fiscal que nous accusons collectivement en raison de ce tour de passe-passe. Que le clan plaide la légalité à chaque fois qu’il en est question montre à quel point le procédé transgresse l’esprit de la loi, s’il était conforme à sa lettre.

Des journalistes de la presse financière canadienne, qui en avaient pourtant vu d’autres, ont été estomaqués, à partir des années 1980, de constater à quel point le Nouveau-Brunswick croupissait dans un état de subordination face à ces maîtres. Une « company town » écrivait la Torontoise Diane Francis, pour décrire non sans stupéfaction le contexte de la région.

Moi-même, lorsque je suis arrivé ici, avant de fondre à mon tour dans les plis nous amenant à nous habituer à cet état de fait, je me suis empressé de témoigner de ce régime de domination privé auprès du mensuel français Le Monde diplomatique. J’ai perçu dans les retours de la rédaction combien insolite et singulière se trouvait la situation du Nouveau-Brunswick, rebaptisée l’Irvingnie pour l’occasion (ou les Appalaches irvingniennes, sur le mode de l’Arabie saoudite, elle aussi identifiée à une famille).

Mon article a été accepté en moins de deux, et publié en avril 2019 sous le titre « La famille Irving, un féodalisme canadien » (puis traduit en plusieurs langues). C’est que le conglomérat Irving représente, dans le contexte de la mondialisation industrielle et capitaliste, un étonnant contre-modèle : loin de se spécialiser dans une filière afin de la dominer de manière transversale, comme une vendeuse de boissons gazeuses qui impose sa marque partout sur la planète ou comme une société en divertissement qui l’arrose de tous ses films, les Irving ont choisi de tout faire, mais sur un territoire restreint.

En agissant loin des capitales et métropoles (Ottawa, Toronto, Montréal, New York…), dans l’indifférence générale, ils sont parvenus à le quadriller du point de vue de l’activité industrielle, commerciale, financière, politique et fiscale, de façon à y développer une quasi-autarcie. Rares sont les entités qui ont aussi peu de fournisseurs que le conglomérat en question.

Potentiellement, sa flotte de camions roule grâce au carburant du groupe, lequel est traité à la raffinerie que la famille détient, à partir d’un brut exploité là où elle détient des parts majoritaires, ou l’équivalent. Et ainsi en va-t-il de ses produits d’emballage, du papier tiré de son bois (merci l’État pour les « terres de la Couronne »), aussi potentiellement vendu dans ses quincailleries, et utilisé dans les infrastructures de ses fermes…

Longtemps l’opinion s’est-elle laissé bercer de son idéologie en lisant ses journaux, les seuls disponibles en anglais, voire en suivant ses médias électroniques. Tel est le portrait synoptique de son histoire. Son discours s’est implanté.

C’est être lourdement colonisé, disons-le sans détour, de penser que sans elle, nous ne serions rien ici. Qu’on serait incapables de créer des coopératives suffisantes et engagées dans un aménagement respectueux du territoire, sur un territoire où l’énergie serait administrée en fonction du bien commun davantage que de sociétés à numéros camouflées dans un impénétrable paradis fiscal.

Aucun premier ministre depuis Louis J. Robichaud n’a commenté cette domination sourde. Surtout pas l’actuel qui provient directement de son écurie. Au fil des années, quelques documentaires seulement nous montrent la famille impressionner les parlementaires.

Sinon, les traces se font rares. Le silence s’impose. Et le visage austère de la sainte famille en vient à symboliser l’austérité de nos politiques budgétaire. C’est sec. D’un point de vue psychique, cet ascendant finit par miner la collectivité.  Les Irving, ce n’est pas tout à fait les Bourbon. On est loin des fastes de Louis xiv, mettons. Il devient humiliant de se laisser vaincre par une famille aussi grisâtre.

Maintenant, l’épuisement progressif des richesses pétrolières et les ramifications de la famille Irving sont annonciateurs d’une intégration du conglomérat à une forme plus traditionnelle de capitalisme. Le patriarche K. C. Irving, s’il voulut créer une dynastie, a commis l’erreur de diffuser ses avoirs auprès de ses trois fils (la fille étant mise à part…).

À leur tour, ils ont vu en leurs enfants (masculins) des prétendants aux butins. Bientôt, il n’y en aura plus suffisamment pour tout le clan, d’où que le journaliste Jacques Poitras ait intitulé son livre Irving vs Irving (Penguin, 2015) pour en rendre compte. Si le paternel avait voulu assurer une filiation organisationnelle, il l’eût organisée sur un mode patrilinéaire non-égalitaire, en confiant tout à l’aîné, comme en monarchie politique. Le plus vieux de chaque génération aurait repris le témoin.

Puisque tel ne fut pas le cas, on peut désormais anticiper une vente ou une capitalisation boursière progressive des actifs familiaux, afin que le clan dispose de fonds liquides, capables de suivre les occasions d’affaires dans les dédales de la bourse, en nanosecondes et par algorithmes interposés de préférence. Ainsi va l’éthique protestante du capitalisme, qui évolue frénétiquement mais dont nous observons ici tous les jours l’exemple lugubre.

La famille Irving, un féodalisme canadien, un article d’Alain Deneault dans Le Monde diplomatique
Les cachettes de l’empire Irving, un reportage d’Enquête à Radio-Canada – 2022
« Depuis 50 ans elle pratique l’évitement fiscal aux Bermudes, à l’abri du fisc. » – Alain Deneault – Extrait du reportage d’Enquête Les cachettes de l’empire Irving

L’autre Mulroney

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 mars 2024

L’autre Mulroney

Ne nous préoccupe-t-il pas, quant à la liberté de la presse, d’entendre célébrer un ex-chef d’État décédé, exactement comme on l’eût fait dans le honni régime soviétique ?

On apprend ces jours-ci que l’ex-premier ministre Brian Mulroney, qui a quitté la politique dans la disgrâce, aurait en réalité été « un géant », « un homme de cœur », « courageux », « visionnaire » …. Se souvient-on seulement qu’à l’occasion des élections qui ont suivi son départ de la politique, sa formation répondant de l’oxymore « progressiste-conservateur » a essuyé une incroyable dégelée : deux sièges seulement – oui, deux – ont été remportés, alors qu’elle en comptait 282 quelques années auparavant ?

Tout est affaire de cadrage, c’est-à-dire ce qu’on laisse hors champ. Faisons alors pivoter les projeteurs. Que ne rappelle-t-on pas, de plus important, ces jours-ci ?

D’abord, que Monsieur Mulroney, loin d’être un « p’tit gars de Baie-Comeau », fut surtout dans sa vie un homme d’affaires puissant et influent, qu’il a évolué avant et après sa carrière politique dans le domaine minier, que ce domaine est l’un des plus controversés de l’histoire, qu’il compte en le gouvernement canadien un allié partial qui a souvent fait l’objet de critique.

Le pourfendeur du régime de l’Apartheid, que Mulroney fut, a aussi été membre du conseil d’administration et membre du conseil consultatif international de Barrick Gold, une des plus importantes sociétés aurifères, laquelle a obtenu de la part du dictateur éminemment corruptible, Joseph Mobutu, au Zaïre (maintenant la République démocratique du Congo), une concession d’exploration de 82 000 km2 dans les années 1990, ce qui aurait contribué au déclenchement de la très violente Guerre des Grands Lacs africains, selon Justin Kankwenda, longtemps consultant auprès du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Le rapport « Mapping » de l’Organisation des Nations Unies a plus tard cité la firme parmi les acteurs concernés par cette guerre terrible visant au contrôle des gisements miniers.

Il a aussi longtemps siégé au conseil d’administration de l’empire médiatique Québecor, au temps où le groupe alors d’envergure internationale s’effondrait en Europe et aux États-Unis, pour ne plus se concentrer principalement qu’au Québec, où il a soumis son personnel à de nombreux lock-out brutaux. Les médias du groupe ont ensuite adopté une ligne éditoriale souvent incendiaires, nuisant davantage au débat public que l’entretenant. 

Mulroney, dont les premières décisions politiques ont consisté à réduire les services publics et à diminuer les investissements fédéraux dans la Société Radio-Canada – qui fait pourtant son hagiographie ces jours-ci -, n’a jamais caché sa proximité avec le monde des affaires. Dans ses mémoires, il avoue candidement avoir régulièrement discuté des décisions politiques qu’il devait prendre avec l’investisseur Paul Desmarais, celui avec qui il siégera dans l’un des conseils de Barrick Gold. Dans une vidéo rendue publique par la mouvance Anonymous en 2012, on le voit d’ailleurs parmi les convives de Paul Desmarais, réunis au palais de Sagard pour fêter l’anniversaire de son épouse Jacqueline Desmarais en août 2008, comme membre d’une cour flattant le pseudo-couple royal, dans un luxueux décor de mauvais goût. Ces aperceptions du monde oligarchique laissent transparaître une réalité crue, à savoir que la politique est totalement intégrée au monde des affaires, et qu’elle n’en est plus qu’une composante, nonobstant les rituels électoraux qui consistent à donner l’impression trompeuse au bon peuple qu’il décide encore. Brian Mulroney s’est absolument complu dans cet état de fait.

Si cette oligarchie est opaque, il est arrivé que des fuites en disent long. Des enquêtes poussées ont contraint Brian Mulroney à admettre qu’il avait personnellement touché des centaines de milliers de dollars, non déclarés au fisc, de la part du lobbyiste Karlheinz Schreiber, dans le contexte d’une importante transaction entre Airbus et  Air Canada, alors société d’État. Il est tout à fait légitime de se demander si ce cas de figure ne constitue pas qu’un échantillon de ce qu’il reste à découvrir.

Quelques médias ont fait preuve de sens critique depuis l’annonce de la mort de l’ex-premier ministre. Mais la tonalité générale tend à reléguer à la marge ces rappels. Ces omissions rendent difficile d’oublier la phrase incisive de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, quant à des médias par moments « capables de mentir tout en respectant scrupuleusement les faits ».