Entrevue avec le peintre et cinéaste Martin Bureau par Nathaniel Bronner à l’émission Dans les airs sur les ondes de CHOQ.ca concernant son film Plus rien n’est égal par ailleurs dans lequel figure Alain Deneault et qui est présenté dans le cadre du Festival International du Film sur l’Art jusqu’au 29 mars 2026. La mention du travail de collaboration avec Alain Deneault en tant que créateur débute à 22 min 28 sec. Durée de l’entretien : 60 min – 19 mars 2026
« J’ai dit à Alain je t’interpelle en tant que créateur non pas en tant que spécialiste ; toi ton médium c’est la pensée, les mots et moi mon médium c’est l’image cinématographique, faisons se rencontrer ces médiums-là. » – Martin Bureau
« […] Je voulais que le film ne finisse pas comme un crash, je voulais qu’il y ait une forme d’élan et c’est Alain qui nous le donne, à savoir qu’il fait un appel à prendre soin de son territoire et de sa communauté […] » – Martin Bureau
Entretien avec Alain Deneault par Marie-Louise Arsenault à l’émission Tout peut arriver sur Radio-Canada avant la première mondiale du film de Martin BureauPlus rien n’est égal par ailleurs présenté dans le cadre du 44e Festival International du Film sur l’Art le 18 mars dernier.
Le film sera également présenté au Musée national des beaux-arts du Québec le 21 mars 2026 et sera disponible en ligne du 20 au 29 mars 2026 sur ARTS.FILM. Durée de l’entretien : 19 minutes – 14 mars 2026
« Face aux crises mondiales et au pouvoir démesuré des multinationales, le sentiment d’impuissance nous guette. Pourtant, le philosophe Alain Deneault invite à changer de perspective. De passage pour la première du documentaire Plus rien n’est égal par ailleurs, l’essayiste déconstruit l’illusion d’une économie dictée par les marchés.
« Le capital n’est jamais aussi fort que lorsqu’il a devant lui des gens atomisés. »— Une citation de Alain Deneault
Dans un système où la recherche infinie de profit détruit notre monde fini, Alain Denault prône une décroissance assumée.
« La croissance, c’est l’indécence. Et la décroissance, c’est la décence. » — Une citation de Alain Deneault
L’intellectuel explique que, pour vaincre le désarroi alimenté par l’individualisme et le capitalisme, il faut ramener la géopolitique à l’échelle régionale, et bâtir des communautés solidaires locales. » – Tout peut arriver, Radio-Canada
« Présenté en première mondiale, Plus rien n’est égal par ailleurs est une expérience visuelle et sonore aux confins de la vidéo d’art, du documentaire et du vidéoclip. À travers un travail de montage mêlant images de grande précision et interventions mises en scène du philosophe Alain Deneault, ce film-essai est un appel à la prise de conscience de la nécessité de la solidarité communautaire et territoriale, face à l’individualisme et à l’exultation consumériste. » – Festival International du Film sur l’Art
Photo : Office national du film du Canada (ONF) – Une image tirée du documentaire «Plus rien n’est égal par ailleurs»
Voici des extraits de la discussion avec le réalisateur Martin Bureau et le philosophe Alain Deneault après la projection du film Plus rien n’est égal par ailleurs présenté le 18 mars 2026 à l’Office national du film du Canada à Montréal dans le cadre du 44e Festival International du Film sur l’Art.
Interventions d’Alain Deneault et Martin Bureau au début de la discussion après la projection du film Plus rien n’est égal par ailleurs– Durée: 4 min 44 sec
Intervention du réalisateur Martin Bureau lors de la discussion après la projection du film Plus rien n’est égal par ailleurs – Durée: 1 min 54 sec
Intervention d’Alain Deneault lors de la discussion après la projection du film Plus rien n’est égal par ailleurs – Durée: 5 min 50 sec
Le nouveau documentaire du peintre et cinéaste Martin Bureau, Plus rien n’est égal par ailleurs, s’ouvre sur un plan fixe montrant une route de campagne québécoise, témoin de plus d’un aménagement minable du territoire. L’asphalte ondule, les poteaux électriques penchent dangereusement, les lampadaires ne semblent pas alignés. Deux colonnes de motos surgissent en haut de la colline. Les motards vont se faire asperger d’eau bénite. Après, ils feront patiner leurs pneus pendant que défileront des images de démolition d’une église.
On verra ensuite un cimetière d’autos, des sites de traitement des déchets, des cargos de conteneurs, un rave, une soirée de lutte, un derby de démolition, des feux d’artifice, un casino, des incendies, des glaces en mouvement. Entre plusieurs images très fortes, accompagnées d’une musique nerveuse, l’essayiste Alain Deneault intervient quelques fois pour critiquer la marche du monde capitaliste et extractiviste, qui va vers sa perte puisque notre besoin de consolation matérielle semble impossible à assouvir.
Ainsi va le film Plus rien n’est égal par ailleurs. L’œuvre radicale est présentée en première mondiale et en compétition le 18 mars au Festival international du film sur l’art (FIFA).
« Ce nouveau film est une continuité de pratiquement 30 ans de pratique en peinture d’installation », explique en entrevue le peintre et réalisateur Martin Bureau. Son documentaire précédent, intitulé Les murs du désordre, portait sur les barrières étatiques érigées entre Israël et la Palestine ou les États-Unis et le Mexique. Il a nécessité six ans de travail, jusqu’en 2019. Le nouveau projet est mis en chantier l’année suivante, en pleine pandémie.
« Je voulais travailler de manière plus métaphorique, en m’ancrant moins dans le réel, en ouvrant les vannes comme dans ma pratique en peinture. Je voulais dresser une sorte d’état du monde avec une fable visuelle très ouverte, en mêlant beaucoup de sujets. Filmer Les murs avait été très compliqué, et j’avais aussi envie de montrer des gens qui avaient envie de se faire filmer. J’avais envie d’exulter avec eux, de voir ce que ça allait donner pour créer une matière métaphorique. »
Le texte intitulé « Gaïa vit son moment #MeToo », publié dans le média français Libération par Alain Deneault une semaine après le début du grand confinement pandémique, a conforté l’artiste dans son choix. Le philosophe y disait que la lucidité et la gaieté sont « nos dispositions psychiques maîtresses pour l’avenir » et que l’« une sans l’autre est mortifère ».
L’infiniment moyen
L’essayiste est assis dans un fauteuil rouge, mais il parle seul. Le penseur avait consulté une maquette presque terminée du film et devait la commenter. « Nous l’avons filmé pendant deux ou trois heures en tournant autour de lui, raconte encore Martin Bureau. Il a livré un monologue intérieur construit à partir d’une réaction créative au film. C’était comme un jam de philo. »
Alain Deneault reprend l’idée de la participation jazzée. Il ajoute une référence à Jean-Luc Godard, pour qui la caméra montre l’« infiniment moyen », alors que le microscope regarde l’infiniment petit et que le télescope regarde les espaces infinis.
« La caméra nous fait voir ce que nous ne voyons pas dans la distraction du quotidien, dit M. Deneault, joint au Nouveau-Brunswick. Martin nous montre des choses que nous sommes obligés de voir grâce à son appareillage et à sa technique. Dans ce contexte, j’étais heureux d’être dans une position d’accompagnement, et non dans une position de surplomb où l’image illustrerait simplement un texte.»
Beaucoup d’images vues du ciel (merci aux drones !) rappellent le travail du photographe et vidéaste Edward Burtynsky. Celles à l’horizontale peuvent évoquer Koyaanisqatsi(1982), qui montrait « la beauté de la bête » technoproductiviste sur fond de musique minimaliste.
Tout ça pour quoi et pour qui maintenant, avec Plus rien n’est égal par ailleurs ? Le film est pour ainsi dire nécessairement engagé dans l’exposition et l’illustration des conséquences de notre mode de vie qui consume le monde en le consommant.
« Nous vivons une période inouïe, au sens fort du terme, dit Alain Deneault, qui a beaucoup écrit sur le capitalisme extractiviste. Ce que nous vivons est un dérèglement structurel du vivant lui-même : du climat, des écosystèmes, des conditions qui rendaient possible la vie telle que nous la connaissions. Ce qui était autrefois stable devient lui-même événement. Les cours d’eau changent, des territoires deviennent inondés ou asséchés, l’eau potable disparaît parfois en une génération. C’est inédit dans l’histoire humaine. »
Le cinéaste confie se méfier un peu de l’étiquette d’art engagé, qui « donne un air sérieux, au-dessus de la mêlée ». Il souhaite que « des gens qui possèdent trop de choses » puissent voir son film pour peut-être réfléchir à la spirale destructrice dans laquelle nous sommes tous enfermés.
« J’essaie de confronter la lucidité avec une forme d’exultation nihiliste, dit le cinéaste quand on lui demande de résumer son propos. On est tous conscients de la situation du monde : l’information est partout. Mais on continue malgré tout. Je respecte les sujets filmés individuellement. La critique s’adresse au système dans son ensemble, avec une charge visuelle et sonore brute. Comme en arts visuels, je veux transmettre un effet, une émotion. »
Plus rien n’est égal par ailleurs
Documentaire de Martin Bureau.
Présenté dans le cadre du Festival international du film sur l’art à la salle Alanis-Obomsawin, à l’Office national du film du Canada, le 18 mars à 19 h 30
« Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu » : le sous-trumpisme canadien à Davos
C’est un discours mémorable comme peu de Premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’Histoire. Lors du traditionnel Sommet de Davos, réunissant chaque hiver en Suisse la caste mondiale des puissants, Mark Carney a élevé sur le plan de la conscience publique ce que tous observaient sans oser l’admettre : l’ordre mondial établi depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale n’est plus.
Soudain devenu philosophe, ce banquier de carrière a présenté le droit international et les conventions politiques comme une « fiction » plus que jamais dépourvue de substance, au point où s’en réclamer reviendrait désormais à errer. Il emprunte ses illustrations à l’époque soviétique et au résistant tchécoslovaque Václav Havel – l’image du boutiquier qui affiche par réflexe de vains slogans ouvriéristes, jusqu’au jour où il cesse de le faire. L’ONU, les autres instances internationales, voire l’OTAN… du vent.
La geste a suffi, en ces temps d’intimidation du président des États-Unis, Donald Trump, pour acquérir une allure subversive et faire le tour du monde en cela. Soudainement leader des moyennes puissances, le Canadien apparaît comme le sujet politique capable de brasser les cartes, en invitant les pays comme le sien à se détourner partiellement des grandes puissances commerciales pour s’unir comme partenaires afin de ne plus dépendre d’elles.
Son image a fait mouche : « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ». Il a pu trouver à Davos des commensaux à qui offrir ce qu’il a de mieux : du pétrole sale, des minerais de sites à faible teneur, un taux d’imposition sur les sociétés de plus en plus semblable à ceux des paradis fiscaux et une réglementation environnementale devenue formellement édentée.
Peu de gens ont accès à ces établissements et tout indique que le plus grand nombre, pourtant prompt à applaudir le discours, se révèle le dindon de la farce. Car à lire le discours par-delà ses effets de manche, on constate qu’il appartient à une idéologie qui singe celle du très puissant davantage qu’elle ne lui résiste. Au Canada, « nous avons réduit les impôts sur le revenu, sur les gains en capital et sur les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de mille milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », a-t-il claironné, en n’omettant pas de souligner le doublement des dépenses militaires (1).
Dans ce Canada ployant sous la pression exercée par le très puissant voisin, c’est du sous-Trump qu’on apprend à faire. Mais à la canadienne, c’est-à-dire en y mettant les formes et en rendant la politesse. Tout de même. Les outrecuidances discursives du président états-unien à propos d’un Canada « 51e État des États-Unis d’Amérique » et du Premier ministre devenu « gouverneur » ont été l’occasion pour Ottawa de lancer en vrac des projets industriels ainsi que des réformes législatives qui, auparavant, n’auraient pas du tout été envisageables.
Profitant de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore américain, Mark Carney a littéralement imposé l’état d’exception en ce qui concerne les normes et contraintes environnementales que le pays avait mis des décennies à s’imposer. En septembre 2025, une loi sur les chantiers dits d’intérêt national a fait avaliser par le Parlement la levée de toute restriction écologique dès lors qu’un ministre désigné jugeait un projet d’exploitation prometteur sur le plan de l’innovation et de la croissance financière. On ne parle pas de mesures secondaires. Sont notamment suspendues les lois sur les pêches, les ouvrages destinés à l’amélioration des cours d’eau internationaux, les eaux navigables canadiennes, les forces hydrauliques, la convention concernant les oiseaux migrateurs, les transports, la gestion maritime, la protection de l’environnement, les espèces en péril, la Régie canadienne de l’énergie et l’évaluation d’impact (2). Toute entreprise ou tout organe public étatique jugé capable de se consacrer à ces activités peut depuis lors échapper à toute forme d’encadrement. Les prérogatives provinciales se sont aussi dissipées.
Ces chantiers industriels et financiers qualifiés en bloc d’« intérêt national » concernent l’extraction gazière et minière, la production d’énergie nucléaire et la construction portuaire, et sont tous potentiellement écocides. L’État s’est empressé, en les présentant tambour battant, de les flanquer d’épithètes telles que « propre » ou « durable » pour s’estimer blanchi (ou verdi).
Non content d’une telle permissivité, voyant que peu de citoyens résistaient à ce régime d’exception, l’État fédéral a ensuite étendu ces largesses à tous les secteurs d’activité, quels qu’ils soient. Faisant voter une loi dite « omnibus » – une soupe de considérations législatives éparses dont les sujets sont étrangers les uns aux autres (3) –, l’exécutif a fait avaliser par le Parlement comme telle la levée de toute restriction écologique. Toute entreprise ou toute instance étatique peut alors échapper à toute forme d’encadrement. Les lois en matière de défense de la faune et de la flore, de l’intégrité du territoire et de la protection de l’air, déjà faibles ou édentées, sont désormais cosmétiques. Elles pourraient tout simplement ne plus exister. Le quotidien Le Devoir résume la situation froidement (4) :
« Le gouvernement Carney confère discrètement le pouvoir à ses ministres d’exempter temporairement n’importe qui de n’importe quelle loi fédérale, sur la base de promesses d’innovation ou de croissance économique. Les projets “d’intérêt national” ne seront plus les seuls à bénéficier d’un passe-droit légal. »
L’heure est à l’inconstitutionnalité dans les différents régimes de droits libéraux. Washington donne le ton avec un président autocrate qui conçoit la souveraineté de l’État comme le faisait le constitutionnaliste Carl Schmitt : le souverain dispose de pouvoirs exceptionnels dès lors qu’une situation historique le justifie à ses yeux.
Les représentants de moyennes puissances l’imitent plutôt que de lui résister. Le souverain leur ouvre un boulevard. L’exception que s’arrogent ces gens à table signifie s’excepter des règles convenues par l’État, en ce qui concerne l’exercice même du pouvoir. Au mépris des textes fondamentaux, des décisions de justice, des us et coutumes. Le Premier ministre du Canada l’a affirmé en toute quiétude : il n’y allait de toute façon que de « fictions », et l’heure est venue, dans ce moment suspendu de l’Histoire, de désapprouver toute attitude crédule.
Tandis que la présidence états-unienne montre le chemin foulant au pied la constitution qu’elle est censée défendre, que la France se gouverne en neutralisant son parlement, que la Russie enjambe violemment les frontières et que l’État d’Israël se livre à des actes génocidaires, les moyennes puissances comme le Canada – lui-même dirigé par un ex-banquier jadis actif dans les paradis fiscaux (5) – peuvent, elles, tranquilles, s’associer dans un monde où le droit, les normes et les règles sont présentés comme des reliques ne méritant pas la « nostalgie » et se refondant sur le mode des affaires.
Notes
(1) Discours presque intégralement repris en première page du site internet du Monde, « Mark Carney, Premier ministre du Canada : L’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était une fiction utile », le 21 janvier 2026.
(2) « Loi édictant la Loi sur le libre-échange et la mobilité de la main-d’œuvre au Canada et la Loi visant à bâtir le Canada », votée le 26 juin 2025, chapitre 2, annexe 2, partie 1.
(3) Andre Barnes et Michel Bédard, « Projets de loi omnibus », Ottawa, Bibliothèque du Parlement, 1er novembre 2012.
(4) Brosi Proulx, « Pour l’innovation, Ottawa s’offre un passe-droit pour n’importe quelle loi », Le Devoir, 24 novembre 2025.
(5) Daniel Leblanc, « Carney a utilisé un paradis fiscal pour attirer des investisseurs chez Brookfield », Radio-Canada.ca, 26 mars 2025.
Applaudir Mark Carney et faire fi de notre aliénation collective
Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances.
Dans le contexte où l’empire états-unien menace d’envahir militairement le Canada, raille ses représentants, s’ingère politiquement, le met à genoux commercialement et pèse sur la moindre de ses décisions… nous avons eu droit, à Davos la semaine dernière, à un discours de grande envergure, comme peu de premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’histoire. Mark Carney habitait son allocution, articulait ses idées, pensait ce qu’il disait et disait ce qu’il pensait.
Comme marqueur historique, son discours permettait de mesurer à quel point les temps ont changé, d’autant plus qu’il traitait lui-même de cette question. Elle apparaissait soudainement lointaine, l’époque où la gauche dénonçait le rituel de Davos lui-même, cercle officieux des dominants planétaires issus du secteur privé comme public. Les premiers cooptaient à cette occasion les seconds pour qu’ils réalisent le dessein d’une mondialisation financiarisée.
Aujourd’hui sidérés par la mégalomanie belliqueuse du président états-unien, la régression militariste de la Russie et la violence génocidaire perpétrée par l’État d’Israël à Gaza, les progressistes semblent considérer ne plus avoir le luxe de pérorer sur le bien-fondé de l’exercice politique hivernal tenu en Suisse. On oublie même l’avoir déjà vertement critiqué.
Sur cette scène, pour percutant qu’il fût, le discours du premier ministre n’en reste pas moins éminemment critiquable. Notre leader nous invite à passer à table, pour éviter « d’être au menu », mais nous ne faisons pas tous partie de ce « nous ». Tous n’ont pas les moyens de compter parmi les commensaux.
C’est pourquoi les holà ! sous lesquels Mark Carney a été reconnu comme le héraut des moyennes puissances étatiques — ou leur héros ? — dissimulent mal un état d’aliénation collective. Nous voici encore — ce qui n’a rien de bien historique cette fois —, nous, peuples, en train d’applaudir une proposition prétendant au bien commun, alors qu’elle défend en réalité seulement des intérêts bien particuliers. C’est toujours en cela que consiste l’aliénation : abuser de collectivités en les intégrant à un schème vicié comme si celui-ci, en définitive, les servait.
En cela, le premier ministre Carney a réalisé à Davos un tour de prestidigitation. Il a fait passer pour un acte d’affranchissement national une série de projets ou de réalités qu’on décriait il y a peu. Relisons le passage qui constitue le fondement de tout son édifice rhétorique : « Nous avons [au Canada] réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de 1000 milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », en plus du doublement des dépenses militaires.
Qui bénéficiera de tels chantiers ? On ne saurait répondre : « tout le monde », à moins de croire béatement en la théorie du « ruissellement ». Ce piège intellectuel vieux de 40 ans consiste à faire croire que les classes pauvres et moyennes ne s’enrichissent que si elles laissent, au sommet, les opulents battre des records de prospérité. Tous savent qu’il ne se trouve tout au plus que des miettes sous la table : quelques emplois, peut-être, au prix d’un important dévoiement des fonds publics.
Passons une à une les mesures publiques préconisées.
Doit-on encore insister sur le tort que représente le faible revenu que l’État tire de l’impôt sur les grandes entreprises ? Ce phénomène occasionne des conséquences graves sur l’accès au logement, l’école, les soins de santé, le soutien aux arts et la garantie de programmes sociaux. En outre, la moitié des gains financiers sont toujours exempts d’impôts, ce qui n’est pas le cas du salaire des travailleurs, lesquels contribuent pourtant davantage à l’entraide sociale.
Ensuite, les investissements dans le domaine de l’énergie vont à l’encontre de tous les engagements de l’État depuis plus de dix ans en ce qui a trait aux perturbations climatiques. Sur ce point, les canicules et innombrables incendies de forêt survenus au Canada ces derniers étés ne semblent pas faire sourciller un brin l’État fédéral. Officiellement destinée à l’exportation, du moins en partie, cette énergie, notamment celle écocide provenant de l’Alberta, ne répond pas à un projet d’autonomie énergétique, contrairement à ce que laisse croire le discours aux accents sophistiques.
En ce qui concerne les minerais stratégiques, on les sait destinés à la filière militaire ou dans la bulle spéculative entourant le virage électrique. Sur ce dernier point, on sait que les nouvelles énergies dites « vertes », comme les voitures électriques, requièrent des minerais de pointe tellement polluants à extraire qu’elles annulent les bénéfices écologiques de leur usage.
La mal nommée « intelligence artificielle », très polluante elle aussi, achèvera d’automatiser mille et une tâches requises sur ces chantiers et auprès de leur administration, de telle sorte qu’ils se révéleront pauvres en création d’emploi.
On pourrait poursuivre ainsi longuement. Notamment à propos des dépenses militaires, plutôt que dans des postes de dépense socialement pertinents.
Pour réaliser un programme qui aurait provoqué une levée de boucliers il y a encore quelques mois, le premier ministre canadien a profité de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore voisin. Mark Carney, ex-banquier amateur de paradis fiscaux, s’est aussi délesté de toute contrainte écologique, en suspendant la portée des lois fédérales visant à protéger l’environnement, pour l’État comme pour les entreprises.
Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances prétendant abusivement à la respectabilité.
Au Québec, 2026 sera encore une année riche en romans, récits et essais. Voici ce qui a retenu l’attention de notre chroniqueuse. […]
Quelques essais
Les essais sont toujours une excellente radiographie de ce qui anime notre époque. La montée de l’extrême droite a inspiré au moins trois livres sur le sujet : Avant d’en arriver là – essai choral sur le péril fasciste (Écosociété, 19 janvier) réunit des plumes comme Anaïs Barbeau-Lavalette, Alain Deneault, Jonathan Durand Folco, Dalie Giroux ou Amir Khadir qui se penchent sur des pistes de solution.
Alain Deneault est mentionné à deux reprises lors de l’entretien animé par Patrick Masbourian à l’émission Tout un matin à Radio-Canada avec les invités Pierre Mouterde et David Murray à l’occasion de la parution de l’essai Avant d’en arriver là – Essai choral sur le péril fasciste publié aux Éditions Écosociété. Alain Deneault fait partie des 18 auteur·es. du livre. Durée : 14 min – 20 janvier 2026
« Pierre Mouterde, sociologue et spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine, et David Murray, éditeur à Écosociété, discutent de la montée de l’extrême droite dans le monde à l’occasion de la sortie du livre Avant d’en arriver là. » – Tout un matin, Radio-Canada
Alain Deneault fait partie des 18 auteur·es. de l’essai Avant d’en arriver là – Essai choral sur le péril fasciste publié aux Éditions Écosociété et dont la parution est aujourd’hui le 20 janvier 2026.
« Comment la gauche peut-elle faire barrage au péril fasciste ? Un essai polyphonique et stimulant qui croise les réflexions de 18 auteur·es pour faire face à la montée de l’extrême-droite.
Ainsi le fascisme serait de retour. Un abus de langage ? Il reste qu’entre la dérive autoritaire de l’administration Trump et la normalisation des discours d’extrême droite dans le paysage politique, nous sommes plusieurs à nous inquiéter de la conjoncture actuelle. Désinformation, discours haineux, menaces sur l’État de droit, démantèlement des services publics, reculs sur le front écologique… Le temps est venu de résister avant qu’il ne soit trop tard.
Mais comment surmonter la stupeur et freiner le processus de fascisation en cours ? Comment s’organiser malgré la fragmentation de nos forces ? Cet essai polyphonique croise les perspectives, analyses et propositions stratégiques de 18 auteur·es. Mises en dialogue par Pierre Mouterde et David Murray, leurs voix nous convient à un exercice franc et inspirant, ouvrant le débat de manière salutaire.
Créer du lien, renforcer les mouvements sociaux, cibler l’oligarchie et les géants de la tech, penser notre souveraineté numérique et politique, développer de nouveaux narratifs… Les pistes abondent pour bâtir une stratégie de lutte appropriée en ces temps graves et déstabilisants. Puisqu’il est encore temps d’agir.
Discussion animée par David Murray et Pierre Mouterde
Anaïs Barbeau-Lavalette, Marc-André Cyr, Martine Delvaux, Alain Deneault, Catherine Dorion, Pierre Dubuc, Jonathan Durand Folco, Maxim Fortin, Ruba Ghazal, Dalie Giroux, Guillaume Hébert, Amir Khadir, Eric Martin, Philippe Néméh-Nombré, Éric Pineault, Alain Saulnier, Maïka Sondarjee et Judith Trudeau »
« Écosociété vous invite au lancement du livre collectif Avant d’en arriver là - Essai choral sur le péril fasciste, dans la merveilleuse librairie Un livre à soi.
Pour l’occasion, la poète et coanimatrice du balado Le temps des monstres, Marie-Élaine Guay, animera une causerie avec Pierre Mouterde, David Murray et certain·es auteur·es du collectif. » – Écosociété
Lancement et causerie Avant d'en arriver là - Essai choral sur le péril fasciste Animation : Marie-Élaine Guay Avec : Pierre Mouterde, David Murray et certains·es auteur·es du collectif. Mardi 27 janvier 2026 - 17 h 30 Librairie Un livre à soi 1575 Avenue Laurier Est, Montréal
Plusieurs citations tirées des essais La médiocratie et Faire l’économie de la haine d’Alain Deneault se retrouvent sur le site Citation du jour, un site géré par Beweb en partenariat avec le journal Ouest-France.
« La plateforme Ouest-France se classe à la 1e place du classement global des médias d’actualité les plus visités en France, en novembre 2025, avec 220 millions de visites par mois (sites web fixes, sites mobiles, sites AMP et applications), source ACPM. » – Ouest-France
Citations tirées de l’essai La médiocratied’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur
Citations tirées de l’essai Faire l’économie de la haine d’Alain Deneault publié aux Éditions Écosociété
Selon le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), les 100 principaux dirigeants d’entreprise du pays avaient déjà gagné, le 2 janvier dernier, l’équivalent du salaire moyen des travailleurs.
Pourtant, ces grands rentiers prennent désormais très peu de risques dans un monde de fusions-acquisitions, où de petites entreprises travaillent à l’innovation. Ces puissants les cueillent comme des fruits mûrs dès lors qu’une réussit là où des centaines échouent. Les États sont à leurs pieds pour les assister socialement, en leur aménageant des échappatoires fiscales et réglementaires les amenant à contourner plusieurs de leurs obligations sociales. Ils grandissent dans une classe qui leur permet de ponctionner à l’infini la valeur dégagée par le travail de subalternes contraints à les servir, ici ou dans le quasi-esclavagisme de pays lointains. Rien ne justifie une telle disparité. C’est le capitalisme dans ses effets structurels.
Les conséquences de ces inégalités proprement scandaleuses ne se réduisent pas au spectacle d’une ignominie sociale. Certes, il est indigne de voir un petit nombre de sujets souvent arrogants se vautrer dans l’opulence, tandis que l’inflation qui leur profite étrangle de plus en plus de gens. Les membres de la classe moyenne se voient glisser vers le prolétariat, quelques générations après en être sortis.
Mais plus encore, ces disparités sociales consolident d’un point de vue politique la capacité d’une caste de milliardaires à régner sur le monde. Ce sont eux qui financent les présidents des États-Unis les uns après les autres, pour qu’ils remplissent leur cahier des charges. Ce sont leurs banquiers que l’on retrouve à la tête des institutions politiques de la France ou du Canada. Dans certains cas, ce sont leurs médias qui soufflent sur le feu de l’extrême droite. Leurs lobbyistes font la pluie et le beau temps dans les capitales et autres centres stratégiques du monde. Le régime est organisé pour les servir. C’est le sens du –isme dans « capitalisme », le fait d’une doctrine et d’une structure institutionnelle qui sécurise le capital des très puissants, le conforte et le promeut.
Ultimement, la planète y passe. Ici, les chantiers industriels chers au gouvernement libéral, calqués sur le programme des conservateurs, contribueront encore plus à l’émission de gaz à effet de serre, tandis que la déforestation, l’exploitation non conventionnelle d’énergie, l’extractivisme minier au nom d’une sophistique « économie verte » se poursuivent de manière excessive et irresponsable. La production démesurée de plastique et de produits chimiques continue pour sa part de nous encombrer et de nous empoisonner. Les puissants nous font courir à notre perte, nous qui les suivons en somnambules.
Puisque c’est de saison, deux résolutions du Nouvel An s’imposent à nous maintenant, surtout lorsqu’on est de ceux qui ont accès de près ou de loin à la parole publique.
D’abord, exiger intellectuellement des figures politiques qu’elles soient à la hauteur de l’histoire. Ne pas se satisfaire d’une « gouvernance » à la petite semaine. Nul n’est critique en se montrant seulement comptable d’anecdotiques engagements électoraux. Qu’un État gère des budgets et administre des institutions est une réalité importante, oui, mais pas au point qu’on le réduise à ce rôle. La politique institutionnelle crève de cette mentalité de pense-petit. Elle gagnerait à s’attaquer à des enjeux fondamentaux et structuraux de la société.
Prenons par exemple la fiscalité et le budget de l’État. Promettons-nous cette année de ne pas considérer une seule fois l’État comme incapable de financer sa mission sociale, sans placer dans la balance le fait structurel de l’évitement fiscal des grandes entreprises. Si les hôpitaux sont dysfonctionnels, si les enseignants se montrent surmenés dans les écoles, si le transport en commun est abandonné à son état parodique, si les artistes désespèrent de pratiquer un art qui nous est indispensable collectivement, si les universités sont inaccessibles à plusieurs, si les pauvres s’enferment dans la honte de leurs maisons mal chauffées… ce n’est pas seulement parce que l’État dépense trop, gère mal les finances ou ne parvient pas à enrayer le déficit par on ne sait quel fait d’incompétence, mais surtout parce qu’il n’impose pas équitablement les grands détenteurs de capitaux et les multinationales. Il manque de revenus.
Nous devrions pouffer de rire lorsqu’un responsable d’affaires publiques nous dit de l’État qu’il n’a plus d’argent, que celui-ci ne pousse pas dans les arbres… Ou lorsqu’il pleure parce que les contribuables sont imposés à leur pleine capacité. Cessons cette farce !
L’État est déficient lorsque les Irving de ce monde délocalisent une partie importante de leur trésorerie aux Bermudes, lorsque l’État continue néanmoins de les soutenir à coups de subventions, s’il n’aménage pas la loi pour leur permettre de contourner légalement leurs obligations. Tant que le problème majeur de ces privilèges ne sera pas abordé de front – ce en quoi constitue la grande politique depuis la Révolution française –, aucun personnage institutionnel, aussi médiatique et « gendre idéal » qu’il fut, ne méritera quelque approbation que ce soit. Fixons là la barre et mettons fin à toute complaisance.
Deuxième résolution : placer l’écologie au centre de toute décision en cessant de louvoyer avec ces mots-valises et autres miroirs aux alouettes que sont le « développement durable », la « transition énergétique » ou le « capitalisme vert ». Nous n’aiderons notre cause comme peuple qu’en collectivisant les richesses énergétiques et en organisant une politique de décroissance, impérative. En cela, la décision du gouvernement Carney de surseoir à ses obligations formelles en matière environnementale, en raison de sa politique sur les chantiers nationaux pilotés par Dominic Leblanc, ne saurait mieux contredire les nécessités de notre époque. Il témoigne d’un aveuglement sectaire au profit de la grande industrie et d’un manque cruel d’imagination.
Au contraire, placer l’écologie d’abord, puisqu’à maints égards nous pâtissons déjà du saccage de notre monde. Cela signifie revoir philosophiquement tout notre système de valeur et désindustrialiser notre activité au profit du low-tech, lui, véritablement durable. C’est aussi suspendre dans la majorité de ses usages la très polluante et très artificielle « intelligence » que nous vendent des marchands technolâtres, indifférents à l’accentuation du réchauffement climatique et à l’inanité culturelle qu’ils provoquent.
Entretien avec Alain Deneault Propos recueillis par Aurélien Berthier 28 avril 2025
Préparer et faire advenir le monde d’après
Avec l’avènement d’une révolution populiste et réactionnaire dans divers pays, États-Unis en tête, on sent de nombreuses possibilités de bascules. Notamment une indifférence totale au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Ainsi qu’une poursuite effrénée de l’exploitation de la nature et des activités extractivistes à tout crin. Rencontre avec le penseur du capitalisme contemporain Alain Deneault, pour voir comment faire face à cette question climatique et à l’angoisse qu’elle suscite. Il renverse le Que faire ? de la gauche qui propose des programmes clés en main inhibant en un Faire que ! appelant à l’action pour sortir de la sidération. Alors que ni l’État ni le capital ne semblent en mesure d’enrayer le désastre, le philosophe canadien, imagine ainsi un « dessein » désirable et solide à faire advenir : la biorégion.
Votre livre Faire que ! est sous-titré « L’engagement politique à l’ère de l’inouï ». Est-ce qu’on est allé avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis encore un cran plus loin en matière d’inouï ?
Le caractère grave de notre époque porte sur le fait que nous sommes confrontés à des perspectives extrêmes relatives aux bouleversements climatiques et à la perte de biodiversité qui neconcernentplus la décision humaine. Nous sommes face à un phénomène que j’ai qualifié, avec tant d’autres, d’autonome et d’exponentiel. Le peu que ces souverains pourraient faire pour atténuer le choc est à présent mis de côté. Les quelques options qui nous restent pour rectifier le tir sont absolument négligées par des pouvoirs fascistoïdes qui inaugurent une ère de pur rapport de force. Non seulement concernant la géopolitique, l’accès aux terres, le contrôle des populations, mais aussi le discours, la description des faits et la prétention à la vérité.
Face à cela, il existe une opposition, mais elle n’est pas spécialement réjouissante, comme ici au Canada – pays qui est la cible explicite de velléités d’annexion répétées de la part de Donald Trump. Cette opposition provient, pour le moment, de la droite traditionnelle, pourtant un temps tentée par le trumpisme, et qui revendique un retour au néolibéralisme tel qu’il a pu être encadré, réfléchi, légiféré depuis la chute du mur de Berlin. On n’a donc même plus une opposition gauche/droite, mais une opposition droite hyper libérale/extrême droite. Comme d’ailleurs dans beaucoup de pays d’Europe aujourd’hui.
On vit actuellement l’avènement du climatoscepticisme ou, du moins, de l’indifférence à la catastrophe écologique qui arrive. Est-ce que la franchise du populisme d’extrême droite — qui assume ouvertement la destruction du monde, son exploitation jusqu’à la dernière miette — pourrait paradoxalement ouvrir des opportunités politiques pour la gauche, là où le capitalisme vert faisait miroiter des solutions factices comme le développement durable ?
Oui, mais à deux conditions. D’abord qu’on inventorie les points communs entre l’extrême centre (cette droite néolibérale déguisée en centre) et l’extrême droite. En sachant que si cette dernière nous terrifie encore plus que l’extrême centre, elle mérite davantage notre respect au sens où elle a le mérite d’assumer ses convictions et de jouer franc jeu. Alors que ce qui caractérise l’extrême centre, c’est le louvoiement, le travestissement et la fausse conscience.
Ensuite, il faut développer un autre rapport à l’écoangoisse qui est un rapport au vide, à l’impensable, à l’inouï puisqu’il n’existe pas de précédent à ces mutations du climat et de la biodiversité qui permettrait de les penser. Éprouver de l’angoisse est en réalité nécessaire et un signe de bonne santé mentale. C’est-à-dire qu’il faut en passer par là, il faut vivre et assumer l’angoisse. Mais par contre, il ne faut pas s’y stationner ou en faire un trait identitaire. Passer par l’angoisse, c’est accéder à cette formidable énergie psychique. Une énergie qui demande, si on l’accepte, la création d’objets de pensée, l’élaboration de desseins.
Que se passe-t-il si on ne l’accepte pas, qu’on résiste à cette écoangoisse ?
Lorsqu’on est mû par l’angoisse et qu’on y résiste, on associe cette énergie psychique qui fonctionne à vide à des objets de substitution. Par exemple à des boucs émissaires que l’extrême droite nous offre sur un plateau. Ou à des phénomènes d’identité sociétaux, qui partent de critiques historiquement pertinentes et nécessaires, mais qui se trouvent parfois exacerbés de manière frénétique et délirante. Ou encore à des objets de conversion, qui relèvent plutôt de l’hystérie, où il s’agirait de voir la partie pour le tout et de penser, par exemple, qu’en supprimant des pailles en plastique on réglera un problème gravissime et majeur.
Il y a actuellement un vide quant à ce que l’inouï commande en termes de réponses. Il y a là un besoin formidable. Et c’est parce qu’on n’arrive pas à élaborer des référents qui soient à la hauteur des enjeux qu’on se retrouve avec un foisonnement de vanités c’est-à-dire d’objets de substitution. Parce que des idées comme le développement durable ou la haine de l’autre ne font évidemment pas le poids pour régler cet enjeu climatique qui nous crève les yeux, mais qu’on cherche par tous les moyens à éviter.
Lorsqu’on résiste à l’angoisse, on reste donc dans le régime des objets de substitution, dans l’état actuel des choses. Mais si on arrive à assumer le vide qui se présente à soi, on s’apercevra assez vite que l’angoisse est un véritable réservoir d’énergie psychique pour investir des objets à produire, c’est-à-dire pour travailler à l’élaboration de desseins, de concepts.
J’ajouterai qu’il faut veiller à élaborer des concepts qui soient à la fois lucides et joyeux, les deux en même temps. La lucidité seule, c’est par exemple celle du GIEC, des sciences exactes, avec des scénarios sur des échelles immenses par rapport à des perspectives imprenables, quant à des enjeux qui noient l’humain dans une masse. On se retrouve dans des contextes d’anomie : on n’est plus rien, on ne compte plus. Une situation, comme l’indiquait le sociologue Émile Durkheim, qui favorise le suicide.
Maintenant, si on part des données que les sciences exactes nous fournissent pour ensuite se consacrer à la politique, c’est-à-dire en la considérant comme un genre autonome de la science, on va réapprendre à parler en investissant des concepts, des desseins, des perspectives qui soient adaptés aux situations sensibles et circonstancielles des uns et des autres. La joie qui peut se dégager de ce chemin réside dans ce que Nietzsche appelait un gai savoir, c’est-à-dire une série de pulsions qui nous amènent à nous engager dans le sens le plus difficile, mais aussi le plus stimulant, le plus enthousiasmant. Pour ma part, la notion de biorégion est un dessein de ce type. Il permet d’aborder le réel avec joie tout en étant lucide. Ce qui fait que l’objet est crédible, qu’il n’est pas un objet de substitution de plus qui nous ferait retourner à la case angoisse car on voit bien qu’il ne fait pas le poids.
La question « Que faire ? » parcourt comme un mantra les milieux de gauche depuis longtemps. Elle revient aujourd’hui, dans les temps incertains que nous vivons avec une plus grande fréquence encore. Pour vous, si elle possède une certaine force, cette question est aussi piégeuse. En quoi poser les choses sous forme de « Que faire ? » pose-t-il problème et peut nous mener à l’inaction ?
La question « Que faire ? » a ses vertus. Elle est toujours neuve, toujours fraiche. Dès le moment qu’on pense Que faire ? en politique, toute une batterie de problèmes se pose et on serait bien avisé d’en prendre conscience.
Cependant, la question a quelque chose de dissonant puisqu’en même temps qu’elle appelle au faire, la formule se termine par un point d’interrogation. Elle appelle au faire, mais se voit faire. On fait, mais en même temps qu’on fait, on se demande si on fait bien, si on devrait faire comme on fait… Tout est concentré dans ce « que » qui est un pronom interrogatif qui appelle un COD. Cela renvoie en somme à une méthode, un parti, des intellectuel·les patenté·es, une stratégie… On est dans l’attente de directives en même temps qu’on veut faire. On est attentif aux ordres.
Vous proposez donc d’inverser les termes, et d’appeler à « Faire que ! ».
Ce procédé grammatical change totalement la signification. À partir du moment où on dit « Faire que ! » avec un point d’exclamation, on n’est plus dans l’attente de directives, mais dans un rapport à ce qui doit advenir.
Le sujet n’est pas non plus le même. Car au fond, qui pose la question Que faire ? s’approprie le droit d’y répondre. À l’inverse, le Faire que ! suppose une subjectivité beaucoup plus ouverte et multiple. En effet, le que du Faire que ! est une conjonction de subordination, qui appelle le temps du subjonctif. Un temps qui est celui des aspirations, des désirs, du souhait, de la projection : faire que, faire en sorte que, faire en sorte que les choses soient telle ou telle. Et qui concerne ainsi toutes celles et ceux qui peuvent s’intéresser à cette perspective-là.
Et ce, même au-delà de l’espèce humaine, au sens où on intègre dans la perspective le vivant pour faire en sorte que nous occupions un espace viable, un espace durable. Et là, on engage au fond un processus démocratique, à une échelle sensée qui n’est pas celle de la géopolitique mondialisée, financière et industrielle, capitalistique, mais qui est nécessairement celle de l’espace qu’on habite, le seul qui soit : l’espace régional.
Qu’est-ce que ça change dans notre manière d’investir le monde aujourd’hui cette idée de se mettre dans le faire au lieu de réfléchir à un programme global, pour ainsi dire clé en main ?
Que faire ? est un programme, Faire que ! renvoie à un impératif. C’est la grande différence. La question du Faire que ! se trouve intimement posée avec un impératif historique qui ne concerne plus la délibération humaine, mais qui concerne plutôt la nécessité de se positionner par rapport à ce qui nous advient par la force des choses et qui est irréversible. A savoir les vastes et profondes perturbations de la situation climatique et la perte de biodiversité. Et donc à toute une série de conséquences qu’on connait : recrudescence de zoonoses, incendies de forêt, inondations, érosion des sols et des côtes, canicules…
Une telle conjoncture appelle à de la créativité politique, culturelle, spirituelle même, économique, celle du génie industriel qui devra s’intéresser au low tech et non plus au high-tech, à la permaculture et non plus à l’agriculture intensive, à l’architecture à partir de matériaux de recyclage accessibles et ainsi de suite. C’est aussi la fin de la mondialisation industrielle et capitalistique.
Il ne s’agit pas d’une option offerte à la carte du restaurant électoral où on se demande ce qu’on va manger pendant 4 ou 5 ans. C’est une question beaucoup plus profonde qui consiste à revoir nos façons de penser, non pas ce qui vient, mais ce dans quoi nous sommes déjà plongés, malgré tous nos dénis. Par quelles formules créatives, adaptées, fécondes, nous allons le faire. Sous peine de nous retrouver devant des vociférateurs d’extrême droite et des petits chefs fascistoïdes, comme c’est légion en situation de crise profonde, qui profiteraient du désarroi collectif pour imposer un pouvoir de circonstance.
Je pense donc qu’il faut pour ce faire se constituer en avant-garde, puisque nous voyons bien que, malgré la situation historique qui nous crève les yeux, une majorité est encore soumise aux séductions du marketing, à la pression des marchés, à l’aliénation du travail et n’arrive pas à manifester un sursaut majoritaire. L’histoire est toujours l’affaire des minorités. Soyons cette minorité, cette avant-garde, et voyons venir. Et quand le moment des choix se posera, lorsque l’écoute sera là dans la population, il y aura alors des gens pour parler, pour penser, pour organiser. C’est le plus important pour le moment. Et c’est une façon pour les écologistes, en écologie politique, de se ménager, pour ne pas prendre sur eux la misère du monde et la responsabilité du déni d’autrui. Nous n’avons pas à porter ça. Mais nous avons, en tant qu’avant-garde, à avancer aussi vite que possible, dans une situation où, hélas, nous sommes dans une très désavantageuse course contre la montre.
Quelle est cette approche, cette pensée et cet agir biorégional qu’on peut préparer ou bien qui s’imposera à nous par la force des choses ?
La biorégion telle que je l’ai travaillée, en partant d’un legs qui a 50 ans aujourd’hui, doit se penser dans un rapport contraire au séparatisme. Il ne s’agit plus de concevoir la région dans un acte d’indépendance politique où on se scinderait en tout ou en partie. Il s’agit plutôt d’anticiper le moment où la région qu’on habite se constatera dans une situation de déréliction par rapport aux pouvoirs centraux, dans un moment où les périphéries seront abandonnées par le centre. Parce que le centre en aura plein les bras : trop d’incendies de forêt, de pandémies, d’inondations, de tsunamis, de tornades, etc. À Mayotte, à Valence, dans la vallée de la Vesdre en Belgique [territoiresaffectés par les inondations de 2021. NDLR], à La Nouvelle-Orléans, dans la région de Clova au Québec [Région boisée soumise à des mégafeux de forêt en juin 2023. NDLR], il n’est pas difficile d’imaginer que par moments, l’État nous abandonne et qu’on est laissé à soi-même.
À ce moment-là, on redécouvre deux rapports de dépendance que le capitalisme mondialisé nous a fait complètement oublier, alors qu’ils sont fondamentaux. D’une part, notre dépendance au prochain, à ceux qui nous environnent : nous redécouvrons un lien de solidarité et une interdépendance. D’autre part, un rapport de dépendance au territoire qu’on occupe et dont il faut prendre soin. Redécouvrant ce rapport de solidarité nécessaire avec l’autre et avec le sol, dans un rayon qu’on peut embrasser du regard, car on ne comptera plus longtemps sur l’importation de fruits ou de biens depuis l’autre bout du monde, il faudra bien apprendre à concevoir la politique, l’économie, le travail, l’élevage au regard de ces nouveaux paramètres. Ces questions se posent tout de suite. L’heure est venue de faire l’inventaire de nos forces, de nos talents, de nos atouts par rapport à ce qui s’annonce comme des besoins, des urgences, des aspirations aussi.
Et il faut ajouter à cela l’accueil de millions de réfugié·es climatiques, qui seront un bienfait, car on aura besoin de ces populations qui se sont passées du capitalisme alors que nous en étions dépendants. Ce sera intéressant d’avoir des gens qui ont pratiqué la tontine, les gacaca [ces tribunaux communautaires et villageois au Rwanda qui ont permis d’essayer de surmonter les conséquences du génocide. NDLR] en droit, ou l’agriculture de subsistance… Ce sont des savoir-faire qui devront être adaptés aux territoires et aux populations.
En vivant un sale quart d’heure universel, les gens des régions respectives se retrouveront dans ce projet universel. Car il ne s’agit pas de travailler pour son bled mais de penser le monde en fonction de circuits courts et au lieu qui nous environne. Ce projet universel supposera d’une manière rigoureuse qu’on pense le rapport au territoire sans que ce soit fait sur un mode arbitraire ou dominateur. Et surtout pas commercial, où il s’agit d’extraire des éléments de son territoire pour des marchés extérieurs en retour d’un pouvoir d’achat nous permettant, à notre tour, de consommer des éléments qui ont été arrachés à leurs lieux respectifs pour qu’on puisse un peu y avoir accès chez soi. Ça, c’est le monde qui est appelé à s’effondrer.
La chronique culture de Rose St-Pierre à l’émission Le 15-18, animée par Annie Desrochers sur ICI Première à Radio-Canada, concerne la pièce Use et abuse de Christian Lapointe et Alix Dufresne inspirée de la vidéo conférence Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art donnée par Alain Deneault en 2021 et tirée de son livre L’économie esthétique.
Use et abuse Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne Inspiré de la conférence d'Alain Deneault Une production de Carte blanche 1er au 6 décembre - 19 h 30 La Chapelle Scènes Contemporaines Durée 1 h - Billetterie ici Pour un public de 18 ans et plus
Présenté an français avec surtitrage en anglais les 2 et 5 décembre 2025
La représentation du 5 décembre 2025 sera suivie d'une discussion entre Alain Deneault (présence à distance), Alix Dufresne et Christian Lapointe.
Une table de vente, tenue par la librairie Le Port de tête, sera présente lors des représentations, proposant une sélection d’ouvrages d’Alain Deneault et de Christian Lapointe.
Alain Deneault participera avec l’artiste Joshua Schwebel à une discussion publique ayant pour titre Industries extractives, institutions culturelles et résistance au Centre d’artistes Vaste et Vague à Carleton-sur-Mer le vendredi 28 novembre 2025 de 12 h 30 à 13 h 30.
« Le Centre d’artistes Vaste et Vague a le plaisir d’accueillir une discussion publique entre l’artiste Joshua Schwebel et le philosophe Alain Deneault, autour des liens entre les industries extractives, les institutions culturelles et les formes de résistance possibles face aux dynamiques de pouvoir qu’elles engagent.
Au cours de sa résidence à Carleton-sur-Mer, Joshua Schwebel poursuit une recherche critique sur la relation entre les structures économiques et politiques de l’extraction et celles de l’art institutionnalisé au Canada. Son travail met en lumière les dépendances, souvent invisibles, qui unissent le monde de l’art aux logiques impériales, coloniales et corporatives héritées de la construction du pays. Par une approche spécifique au site et en dialogue avec la communauté locale, il cherche à révéler ces réseaux d’influence et à imaginer des formes de redistribution contre-capitaliste.
Philosophe et essayiste, Alain Deneault explore depuis plusieurs années les dimensions éthiques, économiques et territoriales de l’industrie minière, ainsi que le concept de biorégion comme cadre de réflexion et d’action collective face aux structures extractivistes.
En dialogue, Joshua Schwebel et Alain Deneault croiseront leurs perspectives pour interroger la manière dont les institutions culturelles et les pratiques artistiques participent – volontairement ou non – à la reproduction des logiques d’extraction. Ensemble, ils ouvriront un espace de pensée sur ce que pourrait signifier habiter, créer et penser autrement, en dehors des impératifs du capitalisme extractif. » – Centre d’artistes Vaste et Vague
Industries extractives, institutions culturelles et résistance Discussion publique Avec Joshua Schwebel et Alain Deneault Vendredi 28 novembre 2025 - 12 h 30 à 13 h 30 Quai des arts - Centre d’artistes Vaste et Vague 774 blvd. Perron, Carleton-sur-Mer (Québec), G0C 1J0 Gratuit
La création pluridisciplinaire de Christian Lapointe et Alix DufresneUse et abuse sera présentée à La Chapelle Scènes Contemporaines (Montréal) du 1er au 6 décembre 2025, au Théâtre Périscope (Québec) du 9 au 13 décembre 2025 et au Théâtre La Rubrique (Saguenay) le 16 janvier 2026.
La représentation du 5 décembre 2025 à La Chapelle Scènes Contemporaines sera suivie d’une discussion avec Alain Deneault (participation à distance), Alix Dufresne et Christian Lapointe.
« Artistes québécois.e.s à la parole déliée et vive, Alix Dufresne et Christian Lapointe s’emparent de la vidéoconférence intitulée Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’artdonnée par le philosophe Alain Deneault en 2021 et tirée de son livre L’économie esthétique. À l’invitation de l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick (AAAPND), cet exposé tente de montrer comment le capitalisme maintient sous pression les artistes et les incite à devenir rentables.
Les deux artistes proposent une performance déjantée et incisive avec, comme toile de fond et projetée sur écran, la prise de parole controversée du philosophe. Ils y mettent en jeu la notion de marchandisation et les mécanismes de détournement de l’art, et ce, par la création de JNF (NFT) fabriqués en direct devant public. Leurs corps deviennent outils de création, mais aussi paradoxalement de promotion et de contestation : chair brutalisée par l’économie de la culture en quête d’une réappropriation de l’agentivité propre à la pratique de l’art. » – Source Carte Blanche
« Initié par le metteur en scène et acteur Christian Lapointe, Use et abuse est venu clore, joué à guichet fermé, la résidence d’Alix Dufresne en tant qu’artiste associée à l’USINE C de 2022 à 2025. Elle s’allie naturellement à lui pour ce projet et poursuit ainsi sa recherche autour des réflexions d’Alain Deneault, telle qu’amorcée avec Hidden Paradise créé en 2018 sur le thème de l’évasion fiscale. Ici Les deux artistes donnent corps à une forme hybride, à la fois ludique, performative et politique, laissant place à l’imprévisible à chaque représentation. » – Source Usine C
Bande-annonce de la pièce Use et abuse avec Alix Dufresne et Christian Lapointe – Une production de Carte blanche
Use et abuse Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne Inspiré de la conférence d'Alain Deneault Une production de Carte blanche La Chapelle Scènes Contemporaines 1er au 6 décembre 2025 - 19 h 30 3700 Rue Saint-Dominique, Montréal, Québec H2X 2X8 Durée 1 h - Billetterie ici Interdit aux personnes de moins de 18 ans
Présenté an français avec surtitrage en anglais les 2 et 5 décembre.
La représentation du 5 décembre sera suivie d'une discussion entre Alain Deneault (participation à distance), Alix Dufresne et Christian Lapointe.
Une table de vente, tenue par la librairie Le Port de tête, sera présente lors des représentations, proposant une sélection d’ouvrages d’Alain Deneault et de Christian Lapointe.
Use et abuse Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne Inspiré de la conférence d'Alain Deneault Une production de Carte blanche Théâtre Périscope 2 Crémazie Est, Québec, Québec G1R 2V2 9 au 12 décembre 2025 - 19 h 30 13 décembre 2025 - 16 h Durée 1 h - Billetterie ici
Traumavertissement Cette œuvre contient des scènes de nudité, de violence et de sexualité. Elle peut heurter la sensibilité de certain·es spectateur·trices. * 18 ans et plus – preuve d’identité requise
Use et abuse Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne Inspiré de la conférence d'Alain Deneault Une production de Carte blanche Théâtre La Rubrique 4160 Rue du Vieux Pont, Jonquière, Québec G7X 7V8 16 janvier 2026 - 20 h Durée 1 h - Billetterie ici
Traumavertissement Cette œuvre contient des scènes de nudité, de violence et de sexualité. Elle peut heurter la sensibilité de certain·es spectateur·trices. * 18 ans et plus – preuve d’identité requise
Le neuvième album des vétérans du punk québécois possède des textes lucides et des musiques audacieuses.
Vulgaires Machins lancera le 14 novembre un puissant et urgent neuvième album, conceptuel dans son propos et sa direction musicale, intitulé Contempler l’abîme, sur lequel le quatuor punk atteint la limite de ce qu’il pouvait tolérer d’inégalités, d’injustice et de canicules : « Mesdames et messieurs c’est la fin / Il était temps qu’on y arrive / Il aura fallu qu’on décrisse / Les trois quarts de tout ce qui existe », chante, comme on assomme quelqu’un d’un coup de pelle, Guillaume Beauregard dès les premières secondes de l’album.
« Moi, mon coup de pelle dans la face, c’est Alain Deneault qui me l’a donné », raconte Guillaume Beauregard.Il y a deux ans, un ami l’a incité à s’inscrire à un atelier d’écriture engagée en petit comité dans le village de Miscou, en péninsule acadienne, avec le philosophe et écrivain québécois réputé pour sa recherche et sa réflexion sur l’économie, le consumérisme ou encore le capitalisme.
« J’ai reconnu son approche de la littérature engagée, poursuit Beauregard. L’importance de faire mal en écrivant. De puncher. De ne pas se complaire dans notre rôle. Cette rencontre a réveillé quelque chose qui dormait depuis Aimer le mal », classique de la discographie des Machins, paru en 2002. « C’est comme si je retrouvais le sentiment d’écrire une chanson comme Un vote de moins, sur laquelle j’étais plutôt vulgaire, très enragé, sans compromis. Tout ça est réapparu, comme si je vivais une petite épiphanie. Cette énergie, j’ai envie de l’exploiter encore pour parler de l’effondrement qui s’en vient.
[…] Enfin, que désirez-vous que les fans retiennent de ce nouvel album ? « Qu’ils ne sont pas seuls, répond Guillaume Beauregard. Comme dans Speak White de Michèle Lalonde, un poème que j’ai revisité pendant l’écriture de l’album. Ça aussi, ça a été reçu comme un coup de pelle dans la face. « Nous savons que nous ne sommes pas seuls », écrit-elle. Je trouve que ça résume bien ce qu’on doit faire : c’est ensemble, collectivement, que tout a du sens. »
Finaliste dans la catégorie essai du Prix littéraire du Gouverneur général du Canada 2025Sélection préliminaire dans la catégorie essai 2023 du Prix des libraires du QuébecFinaliste dans la catégorie essai 2020 du Prix des libraires du QuébecLe choix du public en 2017 – Les incontournables à Radio-CanadaFinaliste dans la catégorie essai 2013 du Prix du Gouverneur général du CanadaPrix Pierre-Vadeboncoeur pour l’essai de l’année 2014
Alain Deneault participera à une conversation avec Yves Engler, auteur de 13 livres et candidat à la direction du NPD, sur les thèmes de la décroissance, du militarisme et du capitalisme à la Maison de l’amitié le lundi 27 octobre 2025 à 19 h.
« An upcoming event encapsulates why my candidacy upends the NDP leadership race. The talk raises essential, if controversial, ideas while displaying what could be described as important ‘establishment’ credentials.
Next Monday I will be speaking with Alain Deneault. Author of a dozen books, Deneault came to prominence with a battle over his 2008 book Noir Canada: Pillage, corruption et criminalité en Afrique, which is largely about Canadian mining companies’ activities in Africa. Barrick Gold and Banro sued the publisher and three authors for $11 million. They fought back valiantly. Ultimately, their resistance to Barrick’s heavy-handed actions sparked a successful campaign in Québec to lessen corporations’ ability to sue for reputational damage through so-called SLAPP suits (Strategic Lawsuits against Public Participation).
Monday’s event is headlined “Alain Deneault et Yves Engler en conversation sur la décroissance, le militarisme, genocide et le capitalisme.” If capitalism and militarism are subjects the NDP establishment are reluctant to discuss, degrowth is truly a no-go theme. In fact, even some activists in my campaign have complained that I’ve repeatedly employed the term “degrowth”.
I will ask Alain to demystify a concept he’s written about. Amidst the climate crisis, mass species extinction, soil depletion, etc. we shouldn’t fear the label ‘degrowth’. We’d be better placed today if leftists had begun promoting degrowth a half century ago when it became clear humanity was surpassing earth’s carrying capacity and that civilization was likely to collapse this century. We must decouple our understanding of growth/GDP under capitalism from wellness/social utility.
While we’ll discuss subjects outside of mainstream political bounds, we’ll do it in a politically prized language. A slew of top NDP figures and media analysists have highlighted the importance of the party leader speaking French yet it’s unclear if any of the other leadership candidates can converse, let alone debate, in French.
It’s not my mother tongue. I grew up in Vancouver, but my mom is a Fransaskoise and I attended French immersion school. I moved to Montreal to attend Concordia university but didn’t leave after I was expelled in the aftermath of a 2002 protest against Benjamin Netanyahu. I speak to my three and eight-year-old in French.
As the only Quebecer in the race, I would have a greater chance of re-creating Jack Layton’s 2011 Orange Wave. In fact, my strategy in Quebec would be to challenge the Liberals and Bloc Québécois’ support/indifference for militarism and Israel’s genocide in Gaza. Quebec has a pacifist, internationalist, tradition that offers some space for the NDP to make gains. As the cuts from Mark Carney’s radical militarism take hold, the issue will gain prominence. If Canada’s military goes to war, likely a US-sponsored one, the subject will become even more controversial.
With only one seat in Quebec the possibility for growth is significant. But, more significantly the NDP needs to become a vehicle where people discuss capitalism, militarism and even degrowth. In any language. » – Yves Engler, yvesengler.com
Alain Deneault et Yves Engler - En conversation Lundi 27 octobre 2025 - 19 h La Maison de l'amitié - 120 avenue Duluth Est, Montréal, H2W 1H1 Toutes et tous sont les bienvenu·e·s Gratuit
« Artistes québécois.e.s à la parole déliée et vive, Alix Dufresne et Christian Lapointe s’emparent de la vidéo-conférence intitulée « Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art » donnée par le philosophe Alain Deneault en 2021 et tirée de son livre L’économie esthétique. À l’invitation de l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick, cette visioconférence tente de montrer comment le capitalisme maintient sous pression les artistes et les incitent à devenir rentables.
Les deux artistes proposent une performance déjantée et incisive avec, comme toile de fond et projetée sur écran, la prise de parole controversée du philosophe. Ils y mettent en jeu la notion de marchandisation et les mécanismes de détournement de l’art, et ce, par la création d’un encan de JNF (NFT) fabriqués en direct devant public. Leurs corps deviennent outils de création, mais aussi paradoxalement de promotion et de contestation : chair brutalisée par l’économie de la culture en quête d’une réappropriation de l’agentivité propre à la pratique de l’art.
Initié par le metteur en scène et acteur Christian Lapointe, USE ET ABUSE est venu clore, joué à guichet fermé, la résidence d’Alix Dufresne en tant qu’artiste associée à l’USINE C de 2022 à 2025. Elle s’allie naturellement à lui pour ce projet et poursuit ainsi sa recherche autour des réflexions d’Alain Deneault, telle qu’amorcée avec Hidden Paradise créé en 2018 sur le thème de l’évasion fiscale. Ici les deux artistes donnent corps à une forme hybride, à la fois ludique, performative et politique, laissant place à l’imprévisible à chaque représentation. » – Théâtre Périscope
Use et abuse Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne Inspiré de la conférence d'Alain Deneault Une production de Carte blanche 9 au 12 décembre 2025 - 19 h 30 13 décembre 2025 - 16 h Théâtre Périscope - Salle principale - 2, Crémazie Est, Québec Durée 1 h - Billetterie ici
*Traumavertissement Cette œuvre contient des scènes de nudité, de violence et de sexualité. Elle peut heurter la sensibilité de certain·es spectateur·trices. * 18 ans et plus – preuve d’identité requise.
« Alix Dufresne et Christian Lapointe, artistes québécois·e·s à la parole déliée et vive, s’emparent de la vidéo-conférence intitulée Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art donnée par le philosophe Alain Deneault en 2021 et tirée de son livre L’économie esthétique. À l’invitation de l’Association acadienne des artistes professionnels du Nouveau-Brunswick, cette visioconférence tente de montrer comment le capitalisme maintient sous pression les artistes et les incitent à devenir rentables.
Alix Dufresne et ChristianLapointe proposent une performance déjantée et incisive avec, comme toile de fond et projetée sur écran, la prise de parole controversée du philosophe Deneault. Ils y mettent en jeu la notion de marchandisation et les mécanismes de détournement de l’art, et ce, par la création d’un encan de JNF (NFT) fabriqués en direct devant public. Leurs corps deviennent outils de création, mais aussi paradoxalement de promotion et de contestation : chair brutalisée par l’économie de la culture en quête d’une réappropriation de l’agentivité propre à la pratique de l’art.
Initié par le metteur en scène et acteur Christian Lapointe, Use et abuse est venu clore, joué à guichet fermé, la résidence d’Alix Dufresne en tant qu’artiste associée à l’USINE C de 2022 à 2025. Elle s’allie naturellement à lui pour ce projet et poursuit ainsi sa recherche autour des réflexions d’Alain Deneault, telle qu’amorcée avec Hidden Paradise créé en 2018 sur le thème de l’évasion fiscale. Ici les deux artistes donnent corps à une forme hybride, à la fois ludique, performative et politique, laissant place à l’imprévisible à chaque représentation. Pour public averti. » – La Chapelle Scènes Contemporaines
Use et abuse Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne Inspiré de la conférence d'Alain Deneault Une production de Carte blanche 1er au 6 décembre 2025 - 19 h 30 La Chapelle Scènes Contemporaines Durée 1 h - Billetterie ici Pour un public de 18 ans et plus
Présenté an français avec surtitrage en anglais les 2 et 5 décembre.
La représentation du 5 décembre sera suivie d'une discussion entre Alain Deneault (présence à distance), Alix Dufresne et Christian Lapointe.
Une table de vente, tenue par la librairie Le Port de tête, sera présente lors des représentations, proposant une sélection d’ouvrages d’Alain Deneault et de Christian Lapointe.
L’article Anatomie de la souffrance au travail d’Alain Deneault paraît dans le magazine bimestriel Manière de voir du Monde diplomatique « Santé mentale, symptômes d’un monde fêlé » numéro 203 (100 pages) octobre – novembre 2025 dans la section 2 ayant pour titre Souffrances.
Anatomie de la souffrance au travail reprend son article paru dans les pages du Monde diplomatique en novembre 2018 sous le titre Quand le management martyrise les salariés.
« Grande cause nationale 2025 », la santé mentale des Français se dégrade tandis que la psychiatrie publique fait face à un manque cruel de moyens. Ailleurs dans le monde, on observe les mêmes signaux d’alerte. Le dernier « Manière de voir » analyse les enjeux sanitaires, politiques et sociaux posés par les troubles psychiques, nouveau mal du siècle. – *Manière de voir, Monde diplomatique, # 203
*Manière de voir présente tous les deux mois un autre point de vue sur les enjeux contemporains et les points chauds du globe et rassemblent les meilleures chroniques parues dans le Monde diplomatique.
2. Souffrances
La détresse psychique est une douleur sans lésion visible. Pourtant, y succomber peut confronter à une souffrance extrême. Capitalisme en roue libre, aliénation des réseaux sociaux, effondrement climatique, guerres, anomie de nos sociétés — ainsi qu’Émile Durkheim nommait le dysfonctionnement collectif… Sommes-nous toujours plus nombreux, notamment parmi les jeunes, à faire l’expérience de la perte de soi ? D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près d’un milliard de personnes sont affectées par un trouble mental sur la planète, l’anxiété et la dépression en premier lieu.
Anorexie, le poids des exigences sociales ///// Claire Scodellaro Infographie : Comment ça va, toi ? La santé mentale des jeunes en France ///// Cécile Marin Anatomie de la souffrance au travail ///// Alain Deneault La plus grande folie des hommes ///// Caroline Thirion Théorème de la mélancolie ///// Max Dorra Ainsi vieillissent nos sociétés ///// Philippe Baqué
Les ex-dirigeants de France Télécom bientôt devant la justice
Quand le management martyrise les salariés
Par Alain Deneault Extrait du Monde diplomatique Novembre 2018, page 3
Une lecture distraite des événements pourrait faire passer ce cas d’école pour une affaire isolée. En juin dernier, il a été statué que l’entité France Télécom et son ancien président-directeur général (PDG) Didier Lombard, de même que ses seconds, MM. Louis-Pierre Wenès et Olivier Barberot, comparaîtraient en 2019 pour harcèlement moral. Ils devront répondre des suicides de dizaines d’employés à la fin des années 2000.
À l’époque, France Télécom a changé de statut. Depuis 2004, plus de 50 % de son capital provient d’investissements privés, et tout le secteur des télécommunications est ouvert à la concurrence. L’entreprise entre alors dans une gestion de type « gouvernance », notamment en « responsabilisant » son personnel.
Moins employés que « partenaires » à même l’entreprise, les subalternes apprennent à se rendre pertinents auprès de leurs supérieurs immédiats, qui choisissent leurs équipes de travail. Ils doivent atteindre des objectifs irréalistes, développer des méthodes de vente dégradantes, se donner des formations d’appoint, rivaliser pour se caser dans de nouveaux organigrammes, acquérir de nouvelles compétences, sous peine d’être laissés sur le carreau. C’est d’ailleurs l’un des buts de la manœuvre : décourager plus de vingt mille d’entre eux, afin qu’ils quittent l’entreprise sans devoir être formellement licenciés. Un propos de M. Lombard devant les cadres de France Télécom, le 20 octobre 2006, résume son état d’esprit : « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte. »
Et il y est parvenu. Dans La Société du mépris de soi, François Chevallier s’étonne de l’efficacité de cette absence d’encadrement du personnel. Les individus soumis à ce flou administratif se laissent convaincre que tout dépend d’eux, et qu’ils n’ont donc qu’à s’en prendre à eux-mêmes en cas d’échec. « Des gens “maltraités”, ou se vivant comme tels, non seulement ne se rebellent plus contre ceux qui les amoindrissent au point de les détruire, mais semblent leur donner raison en faisant (…)
« Le déni n’aura duré qu’un temps. Après avoir dédaigné l’intelligence artificielle (IA) et m’en être tenue le plus loin possible pour des raisons environnementales (eau, énergie), j’ai constaté cet été que l’IA générative s’était immiscée dans toutes les strates de la société. Un assistant pratique, une béquille techno gratuite et un réflexe acquis en très peu de temps. Selon un récent sondage Léger (22-25 août), les Canadiens sont passés de 30 % d’utilisateurs en 2024 à 57 % un an plus tard. Presque le double. Et ces chiffres sont conservateurs. […]
Aimé le texte Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA, du philosophe Alain Deneault, publié en ces pages samedi dernier. Le titre (et la chute) fait référence à une pièce de théâtre nazie, Schlageter : « Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning ! »
«La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques » – Alain Deneault, professeur de philosophie à l’Université de Moncton
[…] On peut imaginer les dangers du non-interventionnisme étatique. Tandis que Hinton et Bengio lèvent des drapeaux rouges sur toutes les tribunes (Bengio est terrifié par la fin potentielle de l’humanité d’ici dix ans), les gouvernements (Trump en tête) font la sourde oreille. « C’est la suite logique du capitalisme, des outils de domination extrêmement puissants », me glisse la doctorante (Andréane Sabourin Laflamme, consultante et professeur de philosophie en éthique de l’IA au cégep André-Laurendeau). « Même les États ne peuvent protéger les populations. » […]
Cahiers de Psychologie politique
N° 47 | Juillet 2025
Psychologie politique de l'Intelligence Artificielle
Par Alain Deneault Juillet 2025
Résumé
Conférence plénière de la première journée du colloque de Bouaké de mai 2025
La perte de repères entraînée par la crise écologique et le vacillement des institutions politiques est propice à l’angoisse. Il y va d’une perte d’objet qui conduit le sujet luimême à sa perte. La « biorégion » est une notion qui peut constituer un nouvel objet apte à amener le sujet à se restructurer.
Le chancellement dans lequel l’Occident se donne en spectacle depuis ce premier quart de siècle témoigne de sociétés en mal d’objets. L’objet, c’est la réalité en tant que le langage se montre apte à la nommer et les symboles à la figurer. C’est ce sur quoi l’attention de la conscience porte et qui porte à agir. C’est ce par quoi une société organise son rapport au dehors. L’objet a été au cœur du projet civilisationnel : l’Église pour les chrétiens, la raison pour les Lumières, le socialisme pour les émancipés, l’indépendance politique pour les colonisés, comptent au nombre des objets qui ont structuré les peuples. C’est un dessein.
Or, cet objet, ou ce dessein, fait aujourd’hui défaut. L’absence de repères symboliques nous le fait constater de mille manières. C’est par exemple l’anthropologue Emmanuel Todd qui qualifie de « nihilistes » les actuels États-Unis d’Amérique, et le reste de l’Occident à leur suite, du fait d’avoir perdu tout lien vif au projet libéral de type protestant qui les a animés pendant des générations. Un « état de vide » caractérise donc la politique et la culture américaines[1]. Bien avant lui, l’écrivain et cinématographe Pier Paolo Pasolini avançait le même constat quant à son Italie natale, mais en le mettant en lien avec la crise écologique sévissant déjà : la perte des lucioles observée en raison de la pollution atmosphérique et hydraulique, puis la vanité du pouvoir politique au sens d’un évidement discursif, un rabougrissement de la pensée, une dissipation des formes éthiques[2].
Militant en écologie sociale, Murray Bookchin a lui aussi diagnostiqué le rapport de nostalgie entre un passé apparaissant comme mû par « des croyances et des espoirs solides, des valeurs » et un présent étourdi par « l’ambiguïté[3] ». Pour sa part, George Marshall a dénombré les dizaines de façons que trouve la psyché de se détourner de l’inévitable catastrophe[4]. Pour Thimothy Morton, la question écologique est un « hyperobjet » qui « fait un trou dans notre esprit », parce qu’elle concerne des réalités qu’on ne peut « pas voir[5] ». Dominique Bourg croit que « la maîtrise que nous avons cru exercer sur la nature nous revient en boomerang, nous exposant à nombre d’impuissances[6] ». Le biorégionaliste Mathias Rollot s’interroge aujourd’hui en ces termes : « Comment conduire ses actions présentes, vis-à-vis d’une génération et d’un monde qui n’existent pas encore – tout cela en regard, qui plus est, de questions qui dépassent de très loin nos facultés de perception et d’imagination (l’arme nucléaire, le réchauffement climatique, l’éradication d’espèces entières, etc.) ? Une éthique du futur fondée sur l’imagination et non plus sur la perception est-elle si crédible, et si souhaitable[7] ? »… De telles citations sont désormais légion.
Mal d’objet, donc.
Le deuil à faire porte sur objets intellectuels et politiques capables de faire le poids, même dans les périodes de turbulence historique. Un objet, c’est ce sur quoi la pensée porte, en tant qu’il structure la réflexion et l’action. Au Moyen-Âge, la chrétienté était un objet politique, comme la science s’en est révélé un également au XVIIIe siècle, ou encore le pacifisme dans les années 1920. Mais face à la catastrophe écologique annoncée, tétanisée et bousculée, la pensée politique est incapable de générer ce type d’objet. Le peuple infortuné est confronté à droite à des productions idéologiques de pacotille qui ne font pas le poids face à la situation urgentissime d’agir, comme le pitoyable développement durable, l’opportuniste capitalisme vert, la mensongère transition énergétique ou la fantasque géoingénierie. L’outrecuidance de ces propositions choque l’intelligence. Du reste, à gauche, la plupart des désignations pour se définir sont dotées de préfixes privatifs : on est anticapitaliste, anarchiste, insoumis, ou décroissantiste… Toutes consistent à laisser l’adversaire définir une proposition en tant qu’on s’y oppose dans un second temps. Ces prises de position négatives alimentent à coup sûr le flou et la culture du ressentiment. Certes, il s’entend que la situation actuelle nous plonge collectivement dans un désarroi. Cet état n’est pas problématique en soi (il serait surtout inquiétant de ne pas y passer), pourvu qu’on ne s’y stationne pas, qu’on se montre capable d’en sortir.
Réalité corollaire : nous traversons collectivement des moments inouïs. In-ouïs, jamais entendus, inédits. Il suffit d’entendre comment les instances politiques et/ou scientifiques exposent les menaces réelles qui pèsent sur la biodiversité, le climat, l’économie de la nature pour s’en convaincre. Jamais depuis des millions d’années n’a-t-on vu autant se transformer l’équilibre entre les espèces. Jamais depuis ce nombre insaisissable d’années n’en a-t-on vu s’éteindre. Jamais depuis 10 000 ans l’évolution du climat n’a été aussi rapide et radicale. Les phénomènes tels que les inondations, les ouragans et les sécheresses sont appelés à s’accentuer, car le processus de réchauffement climatique se révèle autonome et exponentiel : la fonte des glaciers a cours désormais d’elle-même puisque les surfaces réfléchissantes se réduisent, tout comme les étendues forestières, et menacent de se fissurer, laissant ainsi se libérer un méthane naturellement enfoui, un puissant gaz à effet de serre. De plus, rien n’arrête l’industrie dans son empoisonnement agrochimique des espèces.
À cela s’ajoute la raréfaction annoncée des énergies fossiles de même que des minerais censés garantir une prétendue « transition » énergétique[8]. Puis les incertitudes géopolitiques relatives aux guerres et au commerce international.
Ce caractère inédit peut aussi passer pour indicible. Comment penser encore cette conjoncture nôtre, sans précédent, sans pareil dans l’histoire, inouïe ? Est-ce que penser reste une chose possible ? Traiter d’écologie politique aujourd’hui nous place dans la position de Cassandre. Parler de ce que le siècle nous réserve se révèle très difficile. Est inouïe, ou inaudible, toute discursivité s’essayant à traiter ce qui dépasse l’entendement, à savoir un monde géophysique en mutation et un climat se transformant d’une façon jamais vue, des espèces disparaissant sous nos yeux par centaines de milliers. Il s’ensuit un système Terre se détraquant de lui-même dans des mouvements exponentiels. Cela ne s’est pas vu – les scientifiques le répètent à l’envi – sur « des millions d’années ». Or, comment penser ce qui est radicalement sans précédent depuis une aussi longue période, si on considère ce que penser veut dire? Depuis les Grecs, penser se produit par analogie, par comparaison, car oui, contrairement à l’adage populaire, comparaison est raison. Paul Veyne disait du travail d’historien qu’il ne se fait qu’à la condition de mobiliser un important bagage de références ; on s’intéresse convenablement à une situation que si on la compare avec (et non à) d’autres, c’est-à-dire en en dégageant les ressemblances et les distinctions. Pour Paul Veyne, comparaison est raison, et c’est dans un va-et-vient entre des situations occurrentes et passées qu’on arrive à se donner une conception précise de la singularité de ce qu’on traverse[9]. Il nous est ainsi donné de penser l’invasion de l’Ukraine par la Russie, un nouveau virus ou des actes génocidaires d’un pays d’occupation comme au Moyen-Orient… Nous connaissons (hélas) des précédents.
Sinon comment penser ce qui ne trouve dans le passé aucun pendant ? Rachel Carson traitait dans les années 1960 de ces insectes et de ces oiseaux qui devaient subitement s’adapter à l’épandage de 500 nouveaux produits chimiques par an ! Le temps long dans lequel ils s’inscrivent ne le permet pas, d’où leur dramatique anéantissement[10]. Maintenant, par analogie également, il en va ainsi pour nous psychiquement. Nous ne sommes pas outillés intellectuellement et psychologiquement comme collectivités pour faire face aux mutations auxquelles nous nous voyons confrontés. D’où que nous sombrions dans l’angoisse, une angoisse profonde et collective, une écoangoisse (qui se distingue de l’assez mal nommée écoanxiété). Et l’angoisse constitue une prédisposition à la recherche d’objets substitutifs (les boucs émissaires de l’extrême droite ou l’exacerbation des causes identitaires des mouvements sociétaux…).
Il est en effet très difficile de penser un monde dont les fondements les plus sûrs mutent, comme le cycle des saisons et l’état des paysages. Le réchauffement climatique et la perte de biodiversité mettent à mal l’expression Ceteris paribus sic stantibus (toute chose étant égale par ailleurs), puisque les phénomènes radicaux qui transforment la planète rendent impossible la compréhension tranquille du fameux chant du chœur d’Antigone montrant l’homme ingénieux face à une nature qui lui tient tête.
Mais comment faire le deuil de l’expression Toute chose étant égale par ailleurs, afin d’isoler des variables quant à ce sur quoi faire fond? Considérer désormais que rien n’est stable, tout bouge, tout s’altère…
Une écologie psychique de l’objet
Ces théories scientifiques – probantes et pertinentes – sur les mutations écologiques que nous suivons, ont à voir avec l’économie psychique. Les termes sont d’ailleurs communs pour désigner l’état de la physis et celui des affects. L’’ambiance et l’atmosphère désignent à la fois un état d’esprit collectif. Le terme climat nomme un moment météorologique en même temps qu’une émotion sociale éprouvée sur le plan de l’intime. L’humeur a trait à notre état moral ainsi qu’à la sécrétion d’un organisme vivant. L’environnement, qui est commun à la vie écologique et sociale, se dit, quant à sa connotation psychique, ambiance en italien.
Même quand on ne les attend pas, les termes nous rappelant la terrible crise écologique dans laquelle nous plongeons surgissent de manière annonciatrice dans des textes psychanalytiques.
En ce qui concerne la perte d’objet, le psychanalyste Serge Leclaire, qui s’y est penché, présente les éléments symboliques de la culture tenant lieu de l’objet de désir comme des « espèces », c’est-à-dire des signes, des « lettres » qui se dissocient de l’objet qu’ils médiatisent, ne collent jamais comme tel sur lui. « Par espèce, il faut entendre en l’occurrence l’apparence aussi bien que la catégorie des divers “cache-fantômes” que sont tous les tenant-lieu d’objet[11]. » Comme la chose même en philosophie, l’objet ultime se dérobe toujours. Jacques Derrida écrirait que la manifestation de son essence diffère[12]. En principe, l’espèce joue un double rôle : elle permet de ressaisir l’objet à travers des ersatz, en tant qu’il nous échappe, en même temps qu’il se signale nettement comme ersatz, et trahit donc n’être qu’une codification distante et partielle de la chose insaisissable. Or, à l’ère de l’inouï, les « espèces » qui sont les signes des objets de la nature, insaisissables par essence, sont précisément des « espèces en voie de disparition », des signes de ce qui ne renverra plus à rien en ce qui concerne des centaines de milliers d’entre elles, au point de perturber fondamentalement l’ordre censé les faire tenir dans une vaste économie de la nature. C’est dramatiquement commencé.
Il devient littéral et fatal que les objets désirés, voire requis, viennent à manquer. C’est inscrit dans le destin des pulsions. Objet d’amour, objet d’identification, objet pulsionnel… L’objet, c’est ce qu’investit une pulsion pour se dépenser ; c’est ce par quoi une émotion, une idée, une gestuelle se manifestent dans le monde. C’est le moyen même de l’expression et le signe d’un long devenir adulte : l’investissement d’objet marque le moment où le sujet développe un arsenal pulsionnel qui excède son seul rapport narcissique. Naissent alors comme principe de vie les pulsions sexuelles, qui se détachent du Moi « dans la découverte de l’objet », dixit Sigmund Freud[13]. Pour le fondateur de la psychanalyse, cette découverte de l’objet fait advenir le sujet parmi les éléments du monde extérieur, tout en liant ce dernier à ses instincts de survie.
Serge Leclaire reprend alors le terme symbolique de « castration » pour faire comprendre le sentiment de désemparement qui gagne le sujet incapable de dire convenablement l’ordre des choses, et de lui correspondre[14]. Nous y sommes plus que jamais, à l’ère inouïe de l’effondrement du Système Terre. Au moment où vacillent dramatiquement l’ordre social et les organisations industrielles qui l’ont saccagé, nos modalités de vie s’annoncent précaires. L’objet qui nous manque est l’objectivation même du monde dont notre survie dépend. Ce n’est plus d’un objet de désir qu’on est séparé, mais du tout de l’objectivité qui permet au sujet de se maintenir dans l’existence. Un ordonnancement planétaire s’effondre. On se le répète de manière aussi vaine que lancinante : est remise en cause la possibilité même pour le sujet, d’être. Psychiquement, la difficulté est immense. La psyché se débat contre le caractère irréversible de cet aveu. En roue libre, voici le réel qui prolifère tel un cancer en soi comme dans le monde. Aucun objet de la pensée ne peut contenir cet effet de sidération. L’objet est de moins en moins rattaché à une articulation littérale. Dans le délire du capitalisme exacerbé et le fanatisme des logiques marchandes s’ensuivent des passages à l’acte collectifs qui ne ressemblent à rien. Tant qu’on peut participer au PIB, l’honneur est sauf. On sauve la face au tiroir-caisse. Shopping is cheaper than a therapy, clame un slogan ricochant dans la ville comme un acte de déni désespéré. C’est le langage en même temps que l’objet qui se dérobe. Le signe linguistique, qui s’essayait à rapiécer le réel à force de répétitions, se détache d’innommables phénomènes absurdes, à un point tel qu’il se décompose lui aussi comme une énergie non liée dans les méandres de l’entropie. Pollution psychique. Ne se substituant plus de manière convaincante au réel, le signe n’a pas non plus de prise sur l’énergie pulsionnelle. La psyché se dresse contre ce clivage et cherche désespérément des accommodements, quelque deus ex machina faisant que les choses s’arrangent.
Le sujet démuni devant une perspective aussi catastrophiste, revenant au stade du nourrisson qui croit faire un avec le monde, et au stade anal qui consiste à tout retenir et maîtriser, se bercera de l’illusion d’une villa entourée de serviteurs sur l’île déserte qu’il a déjà achetée, s’il est très riche, quand il ne s’agira pas de délirants voyages sur Mars. S’il est pauvre, c’est à des projets survivalistes qu’il s’attellera, comme si un retour à soi garantissait la promesse d’une solution à long terme. Dans tous les cas, l’instinct de conservation du Moi s’alliera au fantasme de ne plus dépendre de personne, voire de rien. Pour ne devenir plus rien lui-même qu’une image dans laquelle on se mire. Or, « la régression narcissique est préambivalente[15] ». Bientôt, ça craquera de partout. Et le malaise, qui en deviendra contagieux, se généralisera.
Une béance. S’ouvre comme telle la question de l’objet. Un « objet », son « objectivité », normalement, c’est la réalité en tant que le langage se montre apte à la nommer et les symboles à la figurer. Revenir à ce sur quoi l’attention de la conscience porte, pour organiser son rapport au-dehors. Voilà qu’il n’y en a plus, plus de sûr. L’objet se retourne contre lui-même pour nous dire sa dénaturation. À ce moment-ci, l’angoisse du vide échappe jusqu’au romantisme ; ce n’est pas fixer le soleil et jouir de sa bravoure. Beaucoup plus pondérée, sobre même, la scène contemporaine. Inquiétante. Être en lien avec rien qui ne se nomme. Rien qui ne s’ajuste au langage, qui ne se rafistole, qui ne s’accommode, qui ne s’adapte au mensonge journalier. Le temps s’épaissit. Tout y glisse. Il se retourne contre nous. Le compte à rebours nous ronge à petites dents. Je suis le réel en tant qu’il prend fin, nous disent ses traductions les plus circonstanciées. C’est, à l’état vif, la « castration » dont la psychanalyse traitait jadis, mais à une échelle historique. Pour le lacanien Serge Leclaire, le phénomène ne se fait comprendre que « par son résultat », l’incapacité à dire convenablement l’ordre des choses[16]. Plus que jamais. La psyché se débat contre le caractère irréversible de cet aveu. C’est le langage en même temps que l’objet qui se dérobe. Le signe linguistique qui en venait à rapiécer le réel à force de répétition se détache d’innommables phénomènes à un point tel qu’il en trahit son rapport inadéquat à l’objectivité. Ne se substituant plus de manière convaincante au réel, le signe n’a non plus de prise sur l’énergie pulsionnelle. La psyché qui se dresse contre ce clivage cherche désespérément des accommodements, quelque deus ex machina faisant que les choses s’arrangent. À l’ère inouïe de l’effondrement du Système Terre et des organisations industrielles qui en dépendent, la difficulté est immense. Ce n’est plus d’un objet de désir qu’on est séparé, mais de la possibilité même pour le sujet d’être. Voici le réel qui prolifère en roue libre, en soi comme dans le monde, n’ayant plus rien à dire. L’objet est de moins en moins rattaché à une articulation littérale. Dans le délire du libéralisme exacerbé ou le fanatisme des logiques capitalistes de marché, s’ensuivent des passages à l’acte collectifs qui ne ressemblent à rien.
Dans d’autres écoles de pensée, la psychanalyse entretient aussi avec le langage un rapport qui résonne étrangement avec celui de la critique écologiste. Ainsi, lorsque D. H. Winnicott traite de la crainte de « l’effondrement » chez ses patients, en lien avec un « environnement » permettant mal au sujet de se donner des objets adéquats, il présente comme le pire des contextes un « environnement » n’étant pas seulement déficient, mais « hors de portée – supplice de Tantale qui est sans doute le pire de ce qui peut arriver[17] ». Ici, le psychanalyste traite-t-il de dépression nerveuse dans l’évolution du sujet, ou du rapport de sujets désemparés face à l’effondrement pronostiqué du système Terre[18] ? Et dans la seconde perspective, ne change-t-on pas d’échelle et de portée de façon à faire muter le discours ?
Le nôtre, c’est un climat hostile. En l’état, il est désormais inouï, ne correspond à rien, ne se raconte pas. Depuis des millions d’années, du jamais vu, de tels bouleversements. Il nous échappe, nous hante, nous trouble, nous effraie. On ne parle que de lui ne sachant plus le stabiliser. Ça chauffe.
Pour surmonter l’angoisse, la biorégion
Un rapport collectivement inadéquat à un objet provoque de graves psychopathologies collectives. La psychanalyse est née dans un univers où domine la névrose. Les figures autorisées, voire autoritaires, structurent verticalement l’ordre symbolique. C’est le règne des généraux, des prêtres de tout genre, des proviseurs, des rois, kaisers et présidents. Ce qu’écrit Nina Berberova quant à sa Petersburg natale vaut pour la Vienne de Sigmund Freud : « Le plus important était de paraître. On se servait d’un certain ton de voix avec les enfants, d’un autre avec les serviteurs, d’un troisième avec les invités, d’un quatrième avec l’homme à qui on plaisait. Les femmes de cette époque, théoriquement préparées à leurs rôles d’épouses et de mères, ne vivaient que pour réprimer et dissimuler ce qu’il y avait d’authentique en elles qui finissait par dépérir, écrasé par les contraintes sociales[19]. » Ce que vivaient les femmes à la maison, soumises au patriarcat, était l’ultime acte de répression, dans un effet domino, que subissaient les hommes à l’usine, la caserne, le bureau ou le grand magasin.
Cent ans d’événements sociaux, politiques et moraux ont fait traverser à l’Occident des moments collectifs en ce qui concerne la vie psychique. La psychose domina lors de deux guerres mondiales, concomitantes aux cohortes de traumatisés qu’elles provoquèrent, et ce, avant les années libidinales du deuxième tiers du xxe siècle cherchant à les racheter, en passant par le tournant du xxie siècle marqué par la désillusion et la perversion ordinaire, jusqu’à aujourd’hui, ère de l’inouï où dominent sur nos esprits le spectre du dérèglement climatique et la perte de biodiversité, accompagnés d’un fort parfum de nihilisme politique.
En notre époque, nous retrouvons le cocktail parfait pour que s’installe l’angoisse comme modalité psychique tendancielle et commune. L’angoisse désigne l’épreuve d’affects insistants, déstabilisants et troublants qui ne s’accompagnent d’aucune cause, image ou représentation précises. Contrairement à l’anxiété qui explique un malaise par le surinvestissement d’un objet (réel ou fictif), l’angoisse exprime la souffrance de qui n’en a guère.
Comment se donner des objets dignes de la période historique dans laquelle nous nous immergeons quand rien n’est égal par ailleurs? Tous les paramètres, même ceux qu’on jugeait les plus stables, se transforment de manière préoccupante. Quel « gai savoir » se donner afin de produire des objets qui nous portent? Le philosophe Baptise Morizot y parvient. Il crée des objets adéquats, comme celui de chimère – un nom adapté aux mondes qui se profilent dans des croisements jadis invraisemblables[20]. Mais c’est aussi le nom de structures politiques qu’il faudra apprendre à inventer, de nouveaux desseins nous permettant d’être en phase avec la nouvelle conjoncture, à l’ère de l’inouï. La biorégion est une notion qui répond bien à ce qui nous attend. Elle est impérative, c’est-à-dire que la géopolitique en ce siècle se contractera par la force des choses, en passant de la mondialisation industrielle et commerciale à l’autonomie régionale. C’est déjà commencé : les conséquences dramatiques des bouleversements climatiques et de la perte de biodiversité (inondations, ouragans, incendies de forêt, canicules meurtrières, perturbation dans le règne animal, migration de réfugiés environnementaux, épidémies…) ainsi que les bris d’approvisionnement occasionnés par l’insécurité énergétique et la pénurie inévitable de minerais entraîneront un isolement structurel des communautés, lesquelles devront réapprendre à vivre de manière relativement autonome, avec elles-mêmes. Dans ce cadre, la biorégion consiste en une approche géopolitique selon laquelle le préfixe géo- est aussi important que le radical politique : la politique ne s’y conçoit plus contre et sur le territoire, mais en lui, prise dans ses synergies, en fonction des espèces qui l’habitent et de l’économie de la nature qui s’y organise. Cette échelle supposera de la créativité politique et celle-ci s’observera d’autant plus qu’elle se révélera nécessaire.
Pour l’aborder, non pas partir du concept de biorégion, mais de l’histoire qui nous y conduit inexorablement[21]. Plutôt qu’une vague utopie ou une option de plus offerte à la carte du restaurant électoral, voir en la « biorégion » le nom d’une réponse à donner à une situation impérative, source historique d’angoisse : la contraction annoncée de la géopolitique de la mondialisation à la région.
Comme à Mayotte, comme à Valence, comme en Nouvelle-Orléans, Clova au Québec ou Lytton dans l’Ouest canadien, des communautés entières secouées par des déluges ou des incendies de forêt sont appelées à redécouvrir crûment deux vérités anthropologiques : elles dépendent en dernière instance d’elles-mêmes, de leur entregent, de leur sens de la solidarité. Puis, elles se découvrent redevables du territoire qu’elles foulent, de ses sols, de son air, de ses eaux. « Vous nous avez abandonnés », clame-t-on de part et d’autre. Pour se résigner : c’est aussi à partir de cette échelle qu’on organisera désormais la politique. Et cette nouvelle approche appelle des concepts politiques adéquats.
En tant que concept, la « biorégion » a aujourd’hui cinquante ans. Allen van Newkirk lui donnait son acte de naissance en le proposant dans un court texte de la revue Environnemental Conservation à l’été 1975. Depuis le repaire historique du mouvement coopératif en Amérique, à Heatherton dans la région d’Antigonish (Nouvelle-Écosse, partie atlantique du Canada), cet artiste d’origine états-unienne devenu militant écologiste cherchait à fonder une géopolitique tout autre, dans laquelle le préfixe géo– serait aussi déterminant que la racine politique[22]. Il ne s’agissait plus de faire de la politique sur le territoire, en fonction de son exploitation et dès lors contre lui, mais d’intégrer radicalement la politique aux dynamiques territoriales elles-mêmes.
Partant de la notion de région biotique, non loin des mouvements de retour à la terre ou du municipalisme libertaire, sans s’y restreindre, il perçoit d’abord la biorégion en fonction de sa portée biologique. Autrement dit, la politique ne s’imprime plus sur le territoire à la manière d’espaces qu’il faut rendre conformes aux cartes et aux intérêts dictés par l’exploitation industrielle et commerciale, mais elle s’intègre aux réalités biologiques et territoriales d’un lieu. La flore, la faune, les sols, les eaux, le climat, les bassins versants… sont ce à partir de quoi les citoyens d’un espace politique savent amorcer leurs pratiques. La signification du lieu commence par l’histoire, pas seulement celle, sociale, des sciences humaines, mais l’histoire même qui a rendu possible la gestation millénaire du lieu qu’on occupe. Comprendre ce qu’il en a fallu de contributions de la part des insectes, des oiseaux, des grands mammifères, y compris des humains, pour qu’un lieu perdure comme il est, le cas échéant où il ne faudrait pas chercher à tenter de le restaurer, afin d’envisager la façon de s’y fondre pour les temps à venir.
Science, culture et politique
Cela implique une approche à la fois interdisciplinaire et, à ce titre, égalitaire. Aucune discipline, c’est-à-dire pas plus les sciences exactes que les autres, contrairement avec ce qui se produit maintenant au titre du discours écologique, n’occupe de fonction hégémonique. Certes, la modélisation, la biologie, l’océanographie et la climatologie sont prisées, tout comme le devient également la sapience, c’est-à-dire les savoirs populaires accumulés indépendamment des titres de diplôme. L’historien des sciences Dominique Pestre invite ses collègues scientifiques à « apprendre à faire confiance aux solutions que le social invente[23] ». Il se peut que ceux-là mêmes qui dépendent du territoire sachent en défendre les modalités agricoles et les normes escomptées, surtout dans un contexte où il s’agit d’en vivre plutôt que de les exploiter aux fins de pratiques commerciales coloniales.
À cela s’ajoute la culture, la littérature et les arts : se redonner de nouveaux récits, s’expliquer par la fiction des situations semblables à la sienne pour suppléer l’absence de référence historiographique relative à la période inouïe qu’on traverse, réorganiser la façon de découper le réel. Un exemple dans le domaine du land art, les œuvres d’Andy Goldsworthy. En traçant des lignes dans l’espace à partir d’éléments qu’il y trouve (brindilles, feuilles, pierres…), il nous persuade de la pertinence d’une autre forme de tracé dans l’espace, non plus celui des frontières qui consiste pour le plus fort à circonscrire un lieu pour clamer que ce qui s’y trouve lui appartient, mais celui qui marque à l’intérieur d’un cadre symbiotique déterminé par lui-même (on sait, en suivant ses dynamiques, quand un lieu s’arrête et cède à un autre) quel en est l’axe de vie, la ligne symbiotique, exemplairement une rivière ou une bande cultivable…
Enfin, la politique. La biorégion ne se « développera » pas parce qu’on la désire, vote pour elle ou la choisit. Elle s’imposera, là où une avant-garde en aura prédit la nécessité, dans des contextes historiques de bris, de drames ou de crises où on se découvrira dépendant que de soi-même. Dans de tels désarrois, des petits-chefs vociféreront pour ameuter une catégorie de soumis face aux autres à qui ils déclareront la guerre. Les plus fins opteront pour l’entraide. Ils trouveront à fonder des communs autour d’éléments (fours à pain, terres arables, caveaux, compétences diverses…) favorisant le rapport de la communauté aux épreuves, urgences et aspirations qui deviendront les siennes. De nouvelles organisations politiques – à partir de ce que les « zones à défendre » (Zad), collectifs, associations et coopératives génèrent déjà – prendront le pas pour être à la hauteur du changement de paradigme s’imposant en ce siècle.
En cela, la biorégion ne procède pas d’un parfait renversement. Ce n’est pas tout à fait une révolution, si elle n’est pas de celles qui s’accomplissent par « la force des choses », comme l’écrivait Hannah Arendt. Il n’y va pas seulement de délibération et de volonté. Elle peut encore cohabiter dans le mille-feuille institutionnel avec les différents pouvoirs institués, ceux qui, impuissants, en ont déjà plein les bras avec les mutations historiques du siècle et se retournent parfois contre les communautés pour les coloniser à nouveau. Elle n’est pas passéiste au sens où des architectes imaginent par quelles nouvelles techniques habiter grâce à des matériaux environnants et recyclables, et où des permaculteurs conçoivent des formes adaptées d’agriculture sans recourir aux laborieuses méthodes des anciens. Elle est universelle au sens où elle croit que l’Afrique peut venir au secours de l’Occident[24], et lui permettre de partager des expériences agricoles et sociales provenant d’un monde qui a pu se passer d’un capitalisme aujourd’hui vacillant, tout comme les peuples premiers des Amériques.
La biorégion est surtout un concept vitaliste et affirmatif qui permet de surmonter l’angoisse occasionnée par les discours accablants de l’époque, pour avancer, à tâtons, frayant un chemin vers ce qui s’impose comme nécessaire.
[1] Emmanuel Todd, La Défaite de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024, p. 245.
[2] Pier Paolo Pasolini, « L’article des lucioles », dans Écrits corsaires, Paris, Flammarion, coll. « Champs Arts », 2018 [1er février 1975].
[3] Murray Bookchin, Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, Montréal, Écosociété, coll. « Retrouvailles », 2010 [1990], p. 38.
[5] Timothy Morton, La Pensée écologique, Paris, Zulma, coll. « Zulma essais », 2019 [2010], p. 164 et 214.
[6] Dominique Bourg, Une Nouvelle Terre, Paris, Desclée de Brouwer, 2018, p. 11.
[7] Mathias Rollot, Les Territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Marseille, Wildproject, coll. « Le Monde qui vient », 2023 [2018], p. 83.
[8] Matthieu Auzanneau, Pétrole. Le déclin est proche, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Reporterre », 2022 ; Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, Paris, Les Liens qui libèrent / Acte Sud, 2019, et Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, coll. « Écocène », 2024.
[9] Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points Histoire », 1971, et Veyne, Les Grecs ont-ils cru en leur mythe ?, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points Essais », 1983.
[11] Serge Leclaire, Démasquer le réel. Un essai sur l’objet en psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le champ freudien », 1971, p. 77.
[12] Jacques Derrida, « La différance », dans Marges. De la philosophie, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique »,1972.
[13] Sigmund Freud, « Pulsions et destin des pulsions », dans Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. : « Folio Essais », 1968 [1915], p. 24.
[14] Serge Leclaire, Démasquer le réel. Un essai sur l’objet en psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le champ freudien », 1971, p. 52.
[15] Béla Grunberger, Le Narcissisme. Essais de psychanalyse, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 1993 [1971], p. 118.
[16] Serge Leclaire, Démasquer le réel. Un essai sur l’objet en psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le champ freudien », 1971, p. 48-53.
[17] D. H. Winnicott, « La crainte de l’effondrement », dans La Crainte de l’effondrement et autressituations cliniques, Paris, Gallimard, coll. « Connaissances de l’inconscient », p. 206 à 209.
[18] Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2015.
[19] Nina Berberova, C’est moi qui souligne, autobiographie, Arles, Actes Sud, 1989, p. 65.
[21] Nous reprenons ici des propositions soutenues dans notre Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï, Montréal, Lux, 2024, et quelques écrits afférents.
[22] Allen van Newkirk, « Bioregions: Towards Bioregional Strategy for Human Cultures », Environmental Conservation, no 2, vol. 2, Été 1975, p. 108. Lire aussi Mathias Rollot et Marin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biorégion ?, Marseille, Wildproject, 2021.
[23] Dominique Pestre, À Contre-science. Politiques et savoirs des sociétés contemporaines, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées, 2013, p. 84.
[24] Selon le beau titre du livre d’ Anne-Cécile Robert, L’Afrique au secours de l’Occident, Ivry-sur-Seine, Éditions de l’Atelier, 2006.
À cheval entre la baie des Chaleurs et le golfe du Saint-Laurent, le campus de Shippagan de l’université de Moncton (Nouveau-Brunswick) jouxte l’océan. Ville portuaire de la péninsule acadienne, Shippagan s’affiche comme un lieu où il fait bon vivre : nature sans pareil, coût de la vie abordable, vie culturelle enrichissante, foultitude d’activités de loisirs, sentiers aménagés pour la marche et le vélo, plages à perte de vue [1]. C’est dans ce lieu paradisiaque qu’Alain Deneault, philosophe et universitaire québécois reconnu, dispense son savoir à des étudiants qu’on présume heureux de se former dans un tel environnement. Heureux malgré tout, car on ose les imaginer sensibles aux roboratives percussions philosophiques de leur professeur qui, après avoir attaqué les multinationales et paradis fiscaux, le colonialisme canadien, le management totalitaire, la médiocratie, les politiques de l’extrême centre, la « gauche cannibale » et la « droite vandale », remet le couvert avec cette puissante réflexion sur « l’engagement politique à l’ère de l’inouï » qui, disons-le tout net, mérite lecture, même sur les plages de Shippagan.
Car oui, Alain Deneault est un agitateur de concepts. Pour le cas, il s’est mis en tête de se pencher sur l’état du monde, notre monde, en cette basse époque, notre époque, où les catastrophes que génère en série et sans répit le capitalisme extractiviste, pourraient conduire, palier par palier mais sur un court temps historique, à un effondrement généralisé de nos milieux de vie, et plus largement du vivant. Les ravages que provoque ce mode de production sans limites sont tels, nous dit Deneault, que la sensation d’ « inouï » où ils nous plongent n’a d’égale que l’impensée qu’elle provoque. Car comment penser ce qui n’est comparable à rien et ne semble produire rien d’autre qu’une mal-nommée « éco-anxiété » – que l’auteur, partant de l’idée juste que l’anxiété procède toujours d’un sujet ou d’un objet, préfère appeler « éco-angoisse », qualification plus apte à dire le sentiment de vide face à l’impensable. Or, c’est bien ce vide que l’on sent monter dans une partie des consciences, un vide parfaitement en phase avec un contexte politique culturellement navrant qui favorise une montée en puissance de notions aussi délirantes que celle du « grand remplacement » portées par une extrême droite négationniste dont le principal atout est d’encourager la paresse en laissant penser qu’il suffirait de purger le monde de son extérieur, de son altérité, pour que tout aille mieux. Pensée aussi faible que triste, aussi stupide qu’odieuse, mais qui séduit bien des pauvres gens que la misère tenaille. Elle sert à cela l’extrême droite, et depuis longtemps, à faire contre-feu aux colères logiques en les orientant vers l’ignoble. C’est sa raison d’être, et c’est même pourquoi le capital s’en accommode si facilement quand nécessité fait loi. Pour continuer à piller la planète et à détruire le vivant sans qu’on l’emmerde, par exemple.
Si ce livre vaut le détour, c’est que, même si l’on se pense informé sur la question, l’ « hécatombe biodiversitaire » qu’il décrit d’entrée, complétée des incidences qu’elle aura (qu’elle a déjà), a de quoi nouer l’estomac. Qu’on ne se méprenne pas, cela dit. Deneault n’est pas du genre à cultiver le catastrophisme collapsologue, et encore moins les impasses où il mène. C’est que le bonhomme, pour conscient et érudit qu’il soit, a l’intelligence d’avoir compris qu’aucun combat pour l’écologie politique ne saurait prendre sur la base de la désespérance. D’où cette étrange sensation positive qu’on peut, par moments, ressentir à la lecture de ce catalogue de mauvaises nouvelles. C’est dû au fait que l’auteur a non seulement le sens des limites (de son lectorat), mais qu’il sait assez bien y faire pour désamorcer le catastrophisme quand il sent que ses effets pourraient être contreproductifs. Et puis il y a sa verve polémiste et cette manière, finalement assez british – mille excuses au Québécois ! – de faire du nonsense d’un monde marchant vers l’abîme une machine à cibler un système capitaliste qui n’a jamais existé que pour 20 % de bénéficiaires très relatifs de la population mondiale, mais dont les effets ravageurs concernent la planète entière. Car comme l’accumulation coloniale ou néocoloniale ou le nuage de Tchernobyl, le capitalisme ignore les frontières et les limites qui, pour lui, ne sont que des entraves à sa dynamique expansive. D’où la nécessité où il se trouve de faire cause commune avec la « pulsion oxymorique », comme dit Deneault, de l’expertise scientifique new wave qui, depuis trois grosses décennies, emploie l’essentiel de son temps à inventer, comme autant de chimères sémantiques, des oxymores à la pelle : « développement durable », « capitalisme vert », « croissance verte », « économie circulaire », « Green New Deal ».
Dans Une société à refaire, Murray Bookchin, penseur libertaire de l’écologie sociale, pointait déjà la différence majeure qu’il existe entre un passé mû par « des croyances, des espoirs solides, des valeurs » et un présent ambigu, vide, béant, non intelligible – et par conséquent incapable de produire autre chose que des angoisses ou des oxymores. C’est sans doute le principal écueil auquel se heurte l’écologie politique. Son « incapacité, nous dit Deneault, à produire un “objet” pour la pensée publique », soit un rapport au réel, au monde, susceptible de structurer un imaginaire, un désir de se projeter dans l’impensable en le pensant. La « raison » fut l’objet, la manière d’objectiver, du XVIIIe, le socialisme celui du XIXe et pour partie du XXe. Le concept d’ « effondrement » ou de « catastrophe », eux, ne peuvent pas en être. Ils dépolitisent, ils n’articulent rien, sauf, dans l’anxiété, la dérive objective vers des « objets substitutifs » habilement manipulables. Par des médias notamment qui s’y entendent à merveille pour exploiter, attiser et orienter le désarroi psychopathologique de masse vers leurs propres paniques morales et les cibles qu’ils se choisissent comme autant de boucs émissaires d’un temps éreintant de bêtise : la femme voilée, le citoyen venu d’ailleurs, le militant des Soulèvements de la terre et tant d’autres.
Alors « que faire ? », se demande Deneault, reprenant la question politique par excellence qui, depuis Tchernychevski, en 1863, et surtout Lénine, en 1902, taraude toutes les avant-gardes auto-proclamées. Sur ce point, le léninisme a fait des émules un bon gros siècle durant avec les succès qu’on connaît. On rappellera, en passant, que Vladimir Oulianov sut bien que faire pour que la révolution verse très rapidement dans la terreur : éliminer, sous son règne et avec l’aval de Trotski, tous ses adversaires politiques (socialistes révolutionnaires, mencheviks et anarchistes). Les rappels historiques sont toujours utiles. Cela dit, cette référence au Que faire ? de Lénine n’est, pour Deneault, qu’une manière, plutôt habile d’ailleurs, de digresser, d’Apollinaire à Badiou, de Bernanos à Ellul et de Derrida à Latour, vers l’idée que cette question, « incorrigiblement léniniste », dit-il, est « contraire à la pensée » parce qu’elle suppose un penser déjà-là. D’où sa proposition : cesser de se demander « que faire » pour « faire que », quitte à « mal faire ». Cette mutation suppose, dans le cas qui nous intéresse – les bouleversements écologiques –, d’être d’abord convaincus que ni les États ni le Capital ne sont en situation d’y remédier et qu’aucune « programmatique serrée » émergeant de notre camp ne pourra nous servir, en elle-même et par elle-même, de boussole. Car le caractère « inouï » de ce que nous vivons nous oblige à nous réinventer, et par là-même à libérer nos imaginaires et nos révoltes de la gangue qui les bride pour en finir avec les médiations, cultiver nos spontanéités, accepter nos pluralités, éprouver nos amitiés et fertiliser nos communs et nos luttes, en sachant, comme le pointe justement Deneault, que « le caractère irrévérencieux et indompté de toute révolte est ce qui fait le plus scandale ».
Pourtant, la seule direction que pointe le philosophe en fin d’ouvrage – celle de la « biorégion », qu’il définit ainsi : « L’ensemble qui naîtra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s’organiser à une échelle sensible » – pourra paraître imprécise. À quel moment, cette « biorégion » ? Tout de suite, bientôt, après l’effondrement ? Ça reste vague. Ce qu’on sent, chez Deneault, c’est une influence notable du communalisme. Il ne s’en cache pas d’ailleurs. « L’élan qui porte le biorégionalisme provient, écrit-il, du municipalisme libertaire à la Murray Bookchin et de l’autonomisme politique de type sécessionniste », mais « sans s’y laisser réduire », ajoute-t-il, c’est-à-dire sans se priver d’explorer d’autres méthodes, d’arpenter d’autres sentes, de penser d’autres possibles, de s’adonner à d’autres expériences susceptibles de nourrir l’imaginaire de résistance et de reconstruction. Car Deneault se veut polyglotte en politique, c’est-à-dire toujours ouvert à l’hybridation.
Bien sûr, s’arrêtant à cette seule hypothèse du municipalisme biorégional, on sait par avance qu’il s’attirera les foudres ou le mépris des militants de la seule cause qui vaille : celle de la Théorie, de la Révolution, de l’Émancipation et autres concepts à majuscule. Là n’est évidemment pas notre intention. Ce qui caractérise cette basse époque, c’est à la fois un profond sentiment d’impuissance devant le réel accablant des ravages que produit le monde capitalisé et la conviction que, partout, déjà, prolifèrent des formes multiples de résistance portées par un même refus antiautoritaire du vieil avant-gardisme. C’est cela même qui nous fait penser que Deneault, qui se situe dans ce camp, ait cru devoir céder, par obligation propositionnelle et en s’y forçant un peu, à cette perspective du municipalisme biorégional qui agite déjà nombre de têtes alternatives et qui, de surcroît, opère déjà dans le vécu de nombre de résistances à la marche forcée destructrice du Marché conquérant et ravageur.
« L’anarchisme, écrit-il en presque conclusion d’ouvrage, ne saurait désigner quoi que ce soit d’autre que le clin d’œil d’une panne institutionnelle, le moment événementiel d’où sourd une organisation nouvelle. Un événement politique est l’art de défaire les liens convenus – temps d’anarchie – pour les recomposer. » C’est dans ce cadre que la biorégion, comme il l’entend, se présente comme une « forme d’organisation » que « le plus grand nombre devra imposer pour faire valoir des principes éminents et impérieux en ces temps de débâcle politique et idéologique. Dans un temps événementiel qui sera celui de la politique active ». Forme d’organisation donc, mais aussi « objet de désir » d’un après enfin désirable.
Cette part d’utopie réalisable que cultive Alain Deneault rend la lecture de ce livre nécessaire. Parce qu’il terrasse quelques idées reçues et autant de mensonges colportés. Parce qu’il ouvre des pistes argumentaires et méthodologiques pour penser ce monde en le transformant radicalement et parce que, un peu à la manière de Bernard Friot et de son « déjà-là » communiste, il sait faire lien entre l’hier, l’aujourd’hui et le demain dans une perspective toujours renouvelée d’émancipation et de solidarité humaines.
Il n’y a pas que les pauvres cols bleus, las des politiques va-t-en-guerre et des perspectives mondialistes de Démocrates et de Républicains traditionnels, qui découvrent s’être fait avoir par leur héros, l’actuel président des États-Unis d’Amérique, M. Donald Trump.
Certes, en jetant leur dévolu sur ce démagogue aussi violent que farfelu, bien des membres de la classe ouvrière ont pu manifester leur colère envers l’establishment, depuis trop longtemps insensible à leur sort dans ses politiques publiques et condescendant dans ses manières d’être. Ils en avaient assez que des soldats risquent leur vie dans de lointains conflits au sens obscur, ou que les multinationales délocalisent les pôles de travail en Asie, là où les salaires et les exigences sociales sont encore plus faibles qu’aux États-Unis (!).
Aujourd’hui, ils voient le prix des biens de première nécessité toujours augmenter malgré les engagements que leur leader a multipliés en sens contraire, et ils seront forcés de constater demain que l’eldorado promis par leur va-de-la-gueule profitera essentiellement à l’establishment pourtant honni. Leur pouvoir d’achat continuera de stagner.
Les États-Uniens sont faibles, dixit Emmanuel Todd (La Défaite de l’Occident, Gallimard, 2024) : ils ont un PIB (produit intérieur brut : indice de la production industrielle et marchande) sujet à tromper, puisque l’essentiel de la capitalisation s’y fait dans des filières sans grande pertinence tangible, comme la spéculation financière ou le droit.
Il n’y a pas suffisamment d’ingénieurs ni d’ouvriers qualifiés au pays pour y rapatrier en un battement de paupières toute l’activité qui s’est trouvée délocalisée au Canada, au Mexique ou en Asie depuis des décennies. Le quidam états-unien se rendra vite compte que si les prix à la consommation augmentent parce que son président a imposé des tarifs à la frontière sur une multitude de biens, lesquels se répercutent sur les prix, il n’a pas pour autant accès à une multitude d’emplois payants augmentant son pouvoir d’achat. Le miracle de l’employabilité ne surviendra pas. Il sera emporté dans une spirale infernale déjà prévisible. Pour la nier, la propagande qui sévit à une échelle inédite ne saura plus quels boucs émissaires inventer ou quels objets de diversion indiquer.
Les électeurs populaires regretteront leur choix. Ils constateront qu’à vouloir du changement, à vouloir autre chose, en optant pour le contraste, sans plus de réflexion, il arrive qu’on se trouve dans une situation pire que celle qu’on souhaitait éviter. Il fallait dès 2016 lorgner davantage à gauche (Bernie Sanders durant les primaires démocrates) qu’à l’extrême droite. Les mesures publiques, l’encadrement du travail, l’imposition des grandes fortunes et du capital, l’approche écologique, les droits de douane adaptés à la concurrence déloyale de pays qui ne respectent rien de tout cela… valent toujours mieux que le racisme, la discrimination, la bêtise, la rhétorique paranoïaque et les velléités dominatrices.
Les États froissés par Washington, s’ils sont minimalement confiants (ce dont on peut encore douter du Canada) vont, pendant ce temps, apprendre à consolider leur autonomie productive afin de satisfaire la demande intérieure, tout en découvrant comment mieux commercer entre eux. À plus petite échelle, les régions touchées par ces mesures, du point de vue de l’emploi, pourront élaborer les modalités de leur biorégion, forme d’organisation de l’avenir. Elles goûteront au sens de l’autonomie relative.
Il ne restera plus que les illuminés de la secte trumpiste pour suivre le gourou orange. Abonnés aux discours hypnotiques de ce Youppi! de la politique et emportés par les algorithmes qui font prendre pour argent comptant les sornettes de l’heure, ils continueront de glorifier le tyran huppé d’Amérique. Quant aux problèmes de l’histoire, ils les déconsidéreront en érigeant en coupables des figures telles que George Soros ou Bill Gates, plutôt que de critiquer le capitalisme comme système inique, et voueront aux gémonies des personnages pourtant disparus depuis longtemps de la scène politique, comme Joe Biden ou Nancy Pelosi, plutôt que de réfléchir en termes de classes sociales. Ils seront accompagnés par la frange d’irréductibles militants racistes et misogynes que la société recèle.
Le topo ne serait pas complet si on négligeait de signaler que les dupes de cette télé-réalité qu’est devenue la vie à la Maison-Blanche de Washington ne se comptent pas uniquement parmi les petites gens. On n’a pas besoin d’aller bien loin en ce Nouveau-Brunswick pour se souvenir que les principaux potentats de notre colonie se sont déjà montrés implicitement bien proches du controversé président.
Un indice datant de 2019 trahit cet état de fait : alors que deux fils de la sainte famille régnaient encore sur le conglomérat Irving, lequel comptait toujours dans son escarcelle les journaux de Brunswick News, l’entité refusa au mois de juillet de cette année-là une caricature proposée par Michael de Adder, tout en mettant un terme à quelque collaboration avec ce dessinateur. Son méfait ? Une caricature caustique de Donald Trump.
Tout nous conduisait à déduire qu’il était ici malvenu de s’attaquer au gougeât occupant alors la Maison-Blanche pour son premier mandat. Surtout s’il s’agissait de dénoncer l’indifférence cruelle de ce dernier à la souffrance des victimes de politiques violentes de refoulement des étrangers à la frontière sud des États-Unis.
C’est que, jusque dans nos lointaines contrées, il ne fallait pas contrarier l’apprenti dictateur. Ses mesures étaient bonnes pour le business, celui qui bénéficie des infrastructures publiques en Amérique mais se trouve administré aux Bermudes, à l’ombre des grands États. Certes, Irving est une minimultinationale qui préfère diversifier ses engagements dans une myriade de filières d’activités au sein une région circonscrite, plutôt que de se spécialiser dans un même produit distribué à l’échelle mondiale. Il n’empêche qu’on la retrouve fort présente aux États-Unis, en particulier dans ce cœur financier qu’est Boston, au Massachusetts. C’est dans cette ville qu’est mort Arthur Irving, en mai dernier. C’est là où la marque Irving est visible jusqu’au réputé Fenway Park.
Cela n’est qu’un signe de plus révélant qu’en Occident, le capitalisme contemporain a perdu la tête, qu’il ne sait plus comment s’organiser et qu’il n’a plus de destinées claires.
Par Christian Desmeules Coup d'essai 21 octobre 2024
« Fonte des glaciers, multiplication des ouragans et des crues dévastatrices, canicules et incendies de forêt à répétition : les perturbations climatiques sont en cours. Une fenêtre ouverte sur ce qui peut-être nous attend demain : famines, guerres civiles, migrations, épidémies.
Partout, le climat est devenu hostile, imprévisible, en ébullition. Du jamais vu, des phénomènes inédits de mémoire de femmes et d’hommes, de l’inouï en cascade. Les politiciens détournent le regard, les scientifiques s’arrachent les cheveux face à l’inaction collective. Et nombreux, aujourd’hui, sont les citoyens que l’écoanxiété étouffe.
Que faire ? Faire que ! répond à sa manière le philosophe et essayiste Alain Deneault dans Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï. Combattre la médiocratie, penser de manière collective, prendre la parole, essayer de faire quelque chose. Sortir de la sidération et transcender l’état de crise.
« Il s’agit tellement d’une question à la fois inévitable et grave que le mot “crise” est devenu faible, nous dit Alain Deneault en entrevue. On l’utilise pour toutes sortes de choses. Tout est en crise aujourd’hui. Mais le mot “crise” suppose qu’on puisse en sortir. » Or, nous dit l’essayiste, sans chercher à jouer les prophètes de malheur, il est peu probable que l’après nous réserve des lendemains qui chantent.
« À cela s’ajoute, poursuit-il, une perturbation grave par rapport à notre mode d’organisation, qui est le capitalisme, qu’on peut critiquer ou pas, mais il s’agit de voir qu’il est avantageux seulement pour une portion de l’humanité. » Une portion qui risque de se restreindre toujours davantage. Et une question qui concerne en particulier la classe moyenne occidentale, qui éprouve aujourd’hui face à elle une sorte d’angoisse. « C’est ce désarroi que j’ai voulu expliquer et que j’ai voulu penser. »
Convertir l’angoisse
Car nous sommes angoissés, plutôt qu’anxieux, souligne Alain Deneault, rappelant que l’angoisse est un affect sans objet. « L’une des conséquences de l’angoisse, lorsqu’on n’est pas psychanalyste dans l’âme, c’est de chercher des objets de substitution. Et le désarroi lié à l’enjeu écologique explique, je pense, l’appétence de l’Occident pour les idées d’extrême droite. Parce qu’elles offrent des boucs émissaires, des recettes, des mirages. Et ça peut être réconfortant un temps. »
Une recherche de « dérivatifs » qui n’épargne pas non plus les tenants de la gauche politique, observe l’auteur de Moeurs. De la gauche cannibale à la droite vandale(Lux, 2022), qui y constate « un surinvestissement d’objets sociologiques qui sont pertinents en eux-mêmes, mais qui, érigés en vérités et montés en épingle, deviennent délirants ». Ensemble, ces deux phénomènes lui semblent le symptôme d’un désarroi et d’un sentiment d’angoisse partagés collectivement.
À propos d’écologie, l’auteur de Noir Canada(Écosociété, 2008), de La médiocratieet de Bande de colons (Lux, 2015 et 2020) fait remarquer que nous sommes depuis quelques années en plein « règne de l’oxymore », citant le sociologue suisse Gilbert Rist, tous un peu engourdis par des expressions comme « développement durable » ou « capitalisme vert ».
Car, pour Alain Deneault, comme pour d’autres penseurs contemporains, le développement durable est un « problème travesti en solution ». Un leurre qui masque la réalité de l’urgence qui est aujourd’hui la nôtre.
Quand dire, c’est faire
« Il y a eu tout un premier temps, fait remarquer Alain Deneault, où j’ai travaillé sur des objets que je n’aimais pas : les paradis fiscaux, les multinationales, les régimes autocrates. Et ensuite, des concepts qui m’apparaissaient malheureux, comme la gouvernance, des phénomènes tristes, comme la médiocratie. »
« Face aux questions larmoyantes ou pathétiques que je recevais de façon récurrente, même si je voulais galvaniser, j’ai constaté que j’étais déprimant. À partir de là, j’ai décidé de travailler en fonction d’objets que je trouvais structurants, comme l’économie. Ça a été un chantier, que je poursuis à mon rythme. » La biorégion est un autre de ces chantiers, d’un point de vue moins théorique, qui animent l’essayiste. « L’idée maintenant est de travailler des objets qui nous tirent vers l’avant, qui nous sortent de la mouise. Qui sont roboratifs et structurants. »
Il y a 25 ans, se rappelle Alain Deneault, il était présent à Seattle lors des manifestations contre la conférence de l’Organisation mondiale du commerce. Ça a été en quelque sorte son baptême. Pour la lutte contre les paradis fiscaux, contre le libre-échange mondialisé, les banques et les paradis fiscaux. Contre la symbolique de l’enrichissement à tous crins. C’était nécessaire, estime-t-il, et ce l’a été pendant longtemps. « Mais là, la cour est pleine, on est saturés. Ce n’est pas une compagnie de plus, un exemple de plus, un scandale de plus qui vont faire bouger les choses. L’heure était venue de se demander : qu’est-ce qu’on fait ? »
Que faire ? Nombreux sont les penseurs qui se sont posé la question, hier et aujourd’hui, de Tchernychevski à Bruno Latour, en passant par Marx, Bernanos et, bien sûr, Lénine en 1902. Et se demander que faire, note l’essayiste, c’est déjà aussi penser ce qui vient.
Mais « la solution ne se présentera pas comme une offre dans la carte du restaurant électoral, mais elle s’imposera comme un souhait politique vital le jour où il deviendra impérieux de penser autrement la politique », soutient-il dans Faire que !, un essai qui a germé à la suite de la demande du documentariste français Yannick Kergoat (Les nouveaux chiens de garde, La (très) grande évasion), qui avait invité Alain Deneault à écrire son prochain film.
Pour la biorégion
À l’ère de l’inouï, estime Alain Deneault, l’angoisse et l’anxiété sont des signes de santé mentale, dans la mesure où on l’assume. Le problème serait de se laisser emporter, croit-il, par l’angoisse en se satisfaisant d’objets de substitution — qui peuvent être de type environnementaliste. Pailles en carton, voitures électriques, éoliennes.
« Pour ma part, la biorégion est le seul objet dans la pensée écologique qui m’a semblé sensé », explique-t-il. Un concept apparu durant les années 1960 dans les milieux de la contre-culture nord-américaine, avant d’être développé notamment par l’écoanarchiste Peter Berg et l’historien Kirkpatrick Sale.
Une biorégion correspond à un territoire dont les limites ne sont pas définies par des frontières politiques, mais par des limites géographiques qui prennent en compte autant les communautés humaines que les écosystèmes. Il s’agira donc de recomposer des structures de solidarité entre les gens, en relation harmonieuse avec le territoire. Créer du lien, réapprendre à s’entraider, repenser le travail, se nourrir d’art et de poésie, élargir ses horizons pour penser autrement.
« Si on arrive à traverser ce moment de l’angoisse en l’assumant, on peut en faire un moteur, indique Alain Deneault. Cette énergie qui tourne à vide, qui nous envahit et nous déstabilise, on peut la juguler dans un objet qui serait adéquat aux circonstances historiques. » Il y a 150 ans, constate l’essayiste, lorsqu’on posait la question « Que faire ? », on répondait en faisant une révolution. « Alors qu’aujourd’hui, c’est devenu une question rhétorique qui consiste à attendre une réponse rassurante, à savoir qu’on ne peut rien faire. »
Or, pour contrer ce sentiment de dépossession et de déprime collective, pour changer de climat, il nous faut penser et agir en dehors des cadres habituels. Faire entrer les sciences en démocratie et penser le collectif « comme manière plurielle d’associer tous les sujets vivants ». »
« La technologisation du monde constitue l’enjeu majeur de notre temps. La voracité énergétique de la mégamachine numérique engage l’avenir du vivant dans le monde terrestre et compromet pour le moins les perspectives de survie de l’espèce présumée en « bénéficier » – voire en capacité de la maîtriser. Le chercheur Fabien Lebrun invite à voir ce qui se passe devant et derrière nos écrans, en partant du Congo détruit par les cruelles guerres de prédation pour le pillage de ses richesses minières, générées par nos addictions aux gadgets de l’illimitation technologique… Le stade numérique du capitalisme, arrivé à la « dernière frontière extractiviste », réalise-t-il son accumulation finale par la dévoration de la planète ?
[…] Ce sentiment fallacieux de toute-puissance infantile tient au fonctionnement des alliages de ces « microappareils computationnels, abrutissants plutôt qu’intelligents » comme le souligne le philosophe québecois Alain Deneault dans sa préface à l’essai d’une vertigineuse densité informative de Fabien Lebrun. […]
Extraits de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau sur l’évasion fiscale suite à la projection du film La (très) grande évasion de Yannick Kergoat à la Cinémathèque québécoise le 30 septembre 2024.
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 45 sec – 1/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 08 sec – 2/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 22 sec – 3/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 19 sec – 4/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 5 min 44 sec – 5/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 4 min 49 sec – 6/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 37 sec – 7/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 2 min 58 sec – 8/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 21 sec – 9/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 1 min 20 sec – 10/11
Extrait de la discussion avec Alain Deneault animée par Stéphanie Bourbeau à la Cinémathèque québécoise – 30 septembre 2024 – Durée : 3 min 03 sec – 11/11
Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur est en librairie depuis le 3 octobre en Amérique du Nord et à paraître en Europe le 25 octobre 2024 !
Une enquête implacable sur la tragédie que vit le Congo, cœur des industries numériques et objet de toutes les convoitises.
« À partir des années 1990, l’explosion de la production de biens électroniques, caractéristique du passage du capitalisme à son stade numérique, déclenche une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC) qui n’a fait que gagner en intensité. Cette enquête fouillée montre que la dématérialisation est bel et bien un mythe.
Elle se nourrit d’un extractivisme sans limites dans des régions, comme celle des Grands Lacs en Afrique, qui subissent depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II (pour le « caoutchouc rouge » nécessaire à l’industrie automobile) jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique).
La civilisation de l’écran est synonyme d’une barbarie numérique qui se manifeste au Congo par : une économie militarisée et une criminalité institutionnalisée, un pillage généralisé, du travail forcé, le viol comme arme de guerre, la destruction des forêts et l’anéantissement de la biodiversité… Autant de catastrophes qui font du Congo l’une des plus grandes tragédies de l’histoire contemporaine, le prix fort à payer pour un monde connecté. » – Éditions L’échappée
« Deux artistes québécois à la parole déliée et vive, Alix Dufresneet Christian Lapointe, s’emparent de la vidéo-conférence du philosophe Alain Deneault, Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art, présentée en 2021. Les deux artistes proposent une performance déjantée et incisive avec, comme toile de fond la prise de parole controversée du philosophe projetée sur écran. Ils y mettent en jeu la notion de marchandisation et les mécanismes de détournement de l’art, par la création d’un encan de jetons non fongibles fabriqués en direct devant public. Leurs corps deviennent outils de création, mais aussi, outils de promotion et de contestation.
Alix Dufresne s’allie ici naturellement à Christian Lapointe pour poursuivre sa recherche autour des réflexions d’Alain Deneault. Cette création s’adresse à un public de 18 ans et plus. Les deux artistes y donnent corps à une forme hybride, à la fois ludique, performative et politique, laissant place à l’imprévisible à chaque représentation. » – Le théâtre l’Escaouette
Use et abuse Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne Inspiré de la conférence d'Alain Deneault Une production de Carte blanche Mercredi 9 avril et jeudi 10 avril 2025 à 19 h 30 Le théâtre l'Escaouette - 170, rue Botsford Moncton, NB, E1C 4X6 Infos et billetterie (Admission général) : ici 18 ans et +