L’urgence de décroître, selon le philosophe Alain Deneault

Photo © Kim Bouchard

Entretien avec Alain Deneault par Marie-Louise Arsenault à l’émission Tout peut arriver sur Radio-Canada avant la première mondiale du film de Martin Bureau Plus rien n’est égal par ailleurs présenté dans le cadre du 44e Festival International du Film sur l’Art le 18 mars dernier.

Le film sera également présenté au Musée national des beaux-arts du Québec le 21 mars 2026 et sera disponible en ligne du 20 au 29 mars 2026 sur ARTS.FILM. Durée de l’entretien : 19 minutes – 14 mars 2026

« Face aux crises mondiales et au pouvoir démesuré des multinationales, le sentiment d’impuissance nous guette. Pourtant, le philosophe Alain Deneault invite à changer de perspective. De passage pour la première du documentaire Plus rien n’est égal par ailleurs, l’essayiste déconstruit l’illusion d’une économie dictée par les marchés.

« Le capital n’est jamais aussi fort que lorsqu’il a devant lui des gens atomisés. » — Une citation de Alain Deneault

Dans un système où la recherche infinie de profit détruit notre monde fini, Alain Denault prône une décroissance assumée.

« La croissance, c’est l’indécence. Et la décroissance, c’est la décence. » — Une citation de Alain Deneault

L’intellectuel explique que, pour vaincre le désarroi alimenté par l’individualisme et le capitalisme, il faut ramener la géopolitique à l’échelle régionale, et bâtir des communautés solidaires locales. » – Tout peut arriver, Radio-Canada

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Photo © Jonathan Hayward – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 février 2026

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Une historienne de l’Université Harvard et son collègue de la Nasa citent presque explicitement les projets hasardeux dans lesquels se lancent des entreprises soutenues par l’État du Nouveau-Brunswick. Naomi Oreskes et Erik Conway évoquent de tels chantiers dans leur livre L’Effondrement de la civilisation occidentale (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2020).

Ces chercheurs signent là un livre d’histoire particulier, au futur antérieur.  Ils s’imaginent depuis les États-Unis comment, en 2093, des historiens comme eux en viendront à expliquer l’extraordinaire débâcle climatique, biologique, agraire et industrielle de notre civilisation.

Première conjecture : leur étonnement portera sur le fait que les sociétés occidentales, un siècle auparavant, étaient pleinement informées des torts graves et irréversibles qu’elles causaient aux écosystèmes, à l’intégrité territoriale ainsi qu’à la stabilité du climat. Le Giec sera évidemment cité, cet organe intergouvernemental qui nous met en garde contre nous-mêmes maintenant depuis des décennies, mais aussi des documents remontant jusqu’aux années 1960 sur le caractère écocide d’agents polluants requis par l’industrie.

Les auteurs mentionneront la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) de 1992, qui appelait un tournant dans les pratiques d’exploitation et un réfrènement des appétits financiers. Puis ils s’étonneront, consternés par « l’aspect le plus ahurissant de cette histoire », soit « à quel point ils en savaient long et combien ils étaient inaptes à agir en fonction de ce qu’ils savaient ». Lorsque les historiens écriront « ils », le pronom servira à nous désigner, nous aujourd’hui. Nous, depuis 1992.  

Le court traité d’histoire rappellera des événements de la décennie 2010 que nous avons d’ores et déjà traversés : les canicules meurtrières et les incendies de forêt, les ressacs météorologiques provoqués par le changement climatique, les crises agricoles et les colonnes de réfugiés climatiques. Ajoutons les maladies, les zoonoses.

« Mais l’ombre de l’ignorance et du déni s’était abattue sur ceux qui se croyaient les enfants des Lumières », analyseront-ils. Nous avons raté l’échéance, prétextant toujours un doute scientifique sur la validité des signaux d’alarme, et tablant sur des fenêtres d’opportunité imaginaires pour lancer de nouveaux chantiers industriels.

Nous serons à même en 2093 de mesurer l’état du saccage ayant corrompu notre habitat naturel. L’extrême droite cherchera encore des boucs émissaires pour se dédouaner, l’extrême centre continuera de se considérer attitré à régler le problème sans précédent qu’il aura pourtant lui-même engendré, tandis que la gauche écologiste se culpabilisera d’avoir été incapable de convaincre son prochain de l’importance de ses discours annonciateurs.

Nous. Maintenant.

Lorsqu’on fait partie d’une petite communauté, lorsqu’on se fait dire – par exemple au Nouveau-Brunswick – que nous formons un peuple d’assistés bons qu’à exploiter des richesses naturelles pour les faire transformer à l’extérieur, on a tendance à se croire hors de l’histoire. Les événements et les responsabilités politiques se laissent tout au plus regarder à la télévision et commenter sur Facebook. Aux métropoles et capitales d’assumer seules les décisions.

Or, oui, le livre d’Oreskes et Conway nous pointe du doigt. Il évoque à plusieurs endroits le Canada, ses décisions politiques et son influence délétère sur la capitulation des sociétés occidentales devant le désastre annoncé lors de cette année 1992. Des États ont alors encouragé plus que jamais l’exploitation d’énergies fossiles tout en finançant des études indiquant à quel point la combustion de cette ressource représentait une menace pour le climat.

« Deux des [pays les] plus prospères du monde sont au cœur de cette énigme : les États-Unis et le Canada ». En effet, au début du XXIe siècle, « les autorités canadiennes ont entrepris d’inciter au développement des énormes gisements de sable bitumineux de l’Alberta ». Un « enthousiasme pour le gaz de schiste avait aussi saisi le Canada », lit-on plus loin. Le Canada est encore mentionné parmi les pays réfractaires à abandonner le charbon. Les années Harper en particulier sont citées pour expliquer la « volte-face » de l’Occident dans sa prétendue lutte aux changements climatiques. Mais nous n’en sommes jamais sortis, les libéraux avalisant cette approche, mais avec un sourire.

Il n’est pas étonnant que ce soit ici aussi qu’on fasse les frais de ces politiques irresponsables. Le livre d’histoire prospectiviste raconte que « l’expansion des populations d’insectes détruisit de vastes étendues de la forêt au Canada » aux environs de 2050. Les changements de température expliquent aussi la fusion des États-Unis au Canada, la population devant désormais se concentrer bien au nord du continent.

Et nous, humbles Néo-Brunswickois, là-dedans ? Nous pouvons nous targuer de « faire notre part ». D’être pleinement de ce Canada qui mène le monde aux abîmes. D’en rajouter, incapables de transcender les petits intérêts de l’heure, nous, candides et conformistes, dans le pire des cas cyniques et pervers. 

La mine de pouzzolane envisagée à Dalhousie risque fort de nuire aux baleines de la baie des Chaleurs, aux saumons des rivières ainsi qu’à la qualité de vie des habitants. L’extension des bleuetières dans la Péninsule acadienne contribue au saccage des trop rares forêts. Une firme compte raser plus avant les tourbières millénaires de l’île de Lamèque, nous privant de nos derniers puits de carbone.

Au Sud, dans la région de Tantramar, le gouvernement entend autoriser une entreprise des États-Unis (!) à construire une centrale électrique, gourmande en eau, fonctionnant au gaz et au diesel au détriment du climat, et ce, tout en gênant la faune sauvage. Elle alimentera fort probablement l’énergivore centre de mégadonnées que se propose d’autoriser l’État dans la région de Saint-Jean, là aussi pour favoriser le capital plutôt que les gens. Le tout en subissant la gloutonnerie du clan Irving, les Jacks-L’Éventreurs de la forêt, voulant toujours raser un peu plus haut, un peu plus loin. Les peuples autochtones restent à la marge, la décroissance un tabou, la biorégion une utopie.

C’est dans une perspective historique qu’il convient de considérer cette idéologie d’entreprises avides et de leur État complaisant.

Préparer et faire advenir le monde d’après

Illustration © Maatthieu Ossona de Mendez
Agir par la culture
Printemps-Été 2025 - No 75
Entretien avec Alain Deneault
Propos recueillis par Aurélien Berthier
28 avril 2025

Préparer et faire advenir le monde d’après

Avec l’avènement d’une révo­lu­tion popu­liste et réac­tion­naire dans divers pays, États-Unis en tête, on sent de nom­breuses pos­si­bi­li­tés de bas­cules. Notam­ment une indif­fé­rence totale au dérè­gle­ment cli­ma­tique et à l’effondrement de la bio­di­ver­si­té. Ain­si qu’une pour­suite effré­née de l’exploitation de la nature et des acti­vi­tés extrac­ti­vistes à tout crin. Ren­contre avec le pen­seur du capi­ta­lisme contem­po­rain Alain Deneault, pour voir com­ment faire face à cette ques­tion cli­ma­tique et à l’angoisse qu’elle sus­cite. Il ren­verse le Que faire ? de la gauche qui pro­pose des pro­grammes clés en main inhi­bant en un Faire que ! appe­lant à l’action pour sor­tir de la sidé­ra­tion. Alors que ni l’État ni le capi­tal ne semblent en mesure d’enrayer le désastre, le phi­lo­sophe cana­dien, ima­gine ain­si un « des­sein » dési­rable et solide à faire adve­nir : la biorégion.

Votre livre Faire que ! est sous-titré « L’engagement politique à l’ère de l’inouï ». Est-ce qu’on est allé avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis encore un cran plus loin en matière d’inouï ?

Le carac­tère grave de notre époque porte sur le fait que nous sommes confron­tés à des pers­pec­tives extrêmes rela­tives aux bou­le­ver­se­ments cli­ma­tiques et à la perte de bio­di­ver­si­té qui ne concernent plus la déci­sion humaine. Nous sommes face à un phé­no­mène que j’ai qua­li­fié, avec tant d’autres, d’autonome et d’exponentiel. Le peu que ces sou­ve­rains pour­raient faire pour atté­nuer le choc est à pré­sent mis de côté. Les quelques options qui nous res­tent pour rec­ti­fier le tir sont abso­lu­ment négli­gées par des pou­voirs fas­cis­toïdes qui inau­gurent une ère de pur rap­port de force. Non seule­ment concer­nant la géo­po­li­tique, l’accès aux terres, le contrôle des popu­la­tions, mais aus­si le dis­cours, la des­crip­tion des faits et la pré­ten­tion à la vérité.

Face à cela, il existe une oppo­si­tion, mais elle n’est pas spé­cia­le­ment réjouis­sante, comme ici au Cana­da – pays qui est la cible expli­cite de vel­léi­tés d’annexion répé­tées de la part de Donald Trump. Cette oppo­si­tion pro­vient, pour le moment, de la droite tra­di­tion­nelle, pour­tant un temps ten­tée par le trum­pisme, et qui reven­dique un retour au néo­li­bé­ra­lisme tel qu’il a pu être enca­dré, réflé­chi, légi­fé­ré depuis la chute du mur de Ber­lin. On n’a donc même plus une oppo­si­tion gauche/droite, mais une oppo­si­tion droite hyper libérale/extrême droite. Comme d’ailleurs dans beau­coup de pays d’Europe aujourd’hui.

On vit actuellement l’avènement du climatoscepticisme ou, du moins, de l’indifférence à la catastrophe écologique qui arrive. Est-ce que la franchise du populisme d’extrême droite — qui assume ouvertement la destruction du monde, son exploitation jusqu’à la dernière miette — pourrait paradoxalement ouvrir des opportunités politiques pour la gauche, là où le capitalisme vert faisait miroiter des solutions factices comme le développement durable ?

Oui, mais à deux condi­tions. D’abord qu’on inven­to­rie les points com­muns entre l’extrême centre (cette droite néo­li­bé­rale dégui­sée en centre) et l’extrême droite. En sachant que si cette der­nière nous ter­ri­fie encore plus que l’extrême centre, elle mérite davan­tage notre res­pect au sens où elle a le mérite d’assumer ses convic­tions et de jouer franc jeu. Alors que ce qui carac­té­rise l’extrême centre, c’est le lou­voie­ment, le tra­ves­tis­se­ment et la fausse conscience.

Ensuite, il faut déve­lop­per un autre rap­port à l’écoangoisse qui est un rap­port au vide, à l’impensable, à l’inouï puisqu’il n’existe pas de pré­cé­dent à ces muta­tions du cli­mat et de la bio­di­ver­si­té qui per­met­trait de les pen­ser. Éprou­ver de l’angoisse est en réa­li­té néces­saire et un signe de bonne san­té men­tale. C’est-à-dire qu’il faut en pas­ser par là, il faut vivre et assu­mer l’angoisse. Mais par contre, il ne faut pas s’y sta­tion­ner ou en faire un trait iden­ti­taire. Pas­ser par l’angoisse, c’est accé­der à cette for­mi­dable éner­gie psy­chique. Une éner­gie qui demande, si on l’accepte, la créa­tion d’objets de pen­sée, l’élaboration de des­seins.

Que se passe-t-il si on ne l’accepte pas, qu’on résiste à cette écoangoisse ?

Lorsqu’on est mû par l’angoisse et qu’on y résiste, on asso­cie cette éner­gie psy­chique qui fonc­tionne à vide à des objets de sub­sti­tu­tion. Par exemple à des boucs émis­saires que l’extrême droite nous offre sur un pla­teau. Ou à des phé­no­mènes d’identité socié­taux, qui partent de cri­tiques his­to­ri­que­ment per­ti­nentes et néces­saires, mais qui se trouvent par­fois exa­cer­bés de manière fré­né­tique et déli­rante. Ou encore à des objets de conver­sion, qui relèvent plu­tôt de l’hystérie, où il s’agirait de voir la par­tie pour le tout et de pen­ser, par exemple, qu’en sup­pri­mant des pailles en plas­tique on régle­ra un pro­blème gra­vis­sime et majeur.

Il y a actuel­le­ment un vide quant à ce que l’inouï com­mande en termes de réponses. Il y a là un besoin for­mi­dable. Et c’est parce qu’on n’arrive pas à éla­bo­rer des réfé­rents qui soient à la hau­teur des enjeux qu’on se retrouve avec un foi­son­ne­ment de vani­tés c’est-à-dire d’objets de sub­sti­tu­tion. Parce que des idées comme le déve­lop­pe­ment durable ou la haine de l’autre ne font évi­dem­ment pas le poids pour régler cet enjeu cli­ma­tique qui nous crève les yeux, mais qu’on cherche par tous les moyens à éviter.

Lorsqu’on résiste à l’angoisse, on reste donc dans le régime des objets de sub­sti­tu­tion, dans l’état actuel des choses. Mais si on arrive à assu­mer le vide qui se pré­sente à soi, on s’apercevra assez vite que l’angoisse est un véri­table réser­voir d’énergie psy­chique pour inves­tir des objets à pro­duire, c’est-à-dire pour tra­vailler à l’élaboration de des­seins, de concepts.

J’ajouterai qu’il faut veiller à éla­bo­rer des concepts qui soient à la fois lucides et joyeux, les deux en même temps. La luci­di­té seule, c’est par exemple celle du GIEC, des sciences exactes, avec des scé­na­rios sur des échelles immenses par rap­port à des pers­pec­tives impre­nables, quant à des enjeux qui noient l’humain dans une masse. On se retrouve dans des contextes d’anomie : on n’est plus rien, on ne compte plus. Une situa­tion, comme l’indiquait le socio­logue Émile Dur­kheim, qui favo­rise le suicide.

Main­te­nant, si on part des don­nées que les sciences exactes nous four­nissent pour ensuite se consa­crer à la poli­tique, c’est-à-dire en la consi­dé­rant comme un genre auto­nome de la science, on va réap­prendre à par­ler en inves­tis­sant des concepts, des des­seins, des pers­pec­tives qui soient adap­tés aux situa­tions sen­sibles et cir­cons­tan­cielles des uns et des autres. La joie qui peut se déga­ger de ce che­min réside dans ce que Nietzsche appe­lait un gai savoir, c’est-à-dire une série de pul­sions qui nous amènent à nous enga­ger dans le sens le plus dif­fi­cile, mais aus­si le plus sti­mu­lant, le plus enthou­sias­mant. Pour ma part, la notion de bio­ré­gion est un des­sein de ce type. Il per­met d’aborder le réel avec joie tout en étant lucide. Ce qui fait que l’objet est cré­dible, qu’il n’est pas un objet de sub­sti­tu­tion de plus qui nous ferait retour­ner à la case angoisse car on voit bien qu’il ne fait pas le poids.

La question « Que faire ? » parcourt comme un mantra les milieux de gauche depuis longtemps. Elle revient aujourd’hui, dans les temps incertains que nous vivons avec une plus grande fréquence encore. Pour vous, si elle possède une certaine force, cette question est aussi piégeuse. En quoi poser les choses sous forme de « Que faire ? » pose-t-il problème et peut nous mener à l’inaction ?

La ques­tion « Que faire ? » a ses ver­tus. Elle est tou­jours neuve, tou­jours fraiche. Dès le moment qu’on pense Que faire ? en poli­tique, toute une bat­te­rie de pro­blèmes se pose et on serait bien avi­sé d’en prendre conscience.

Cepen­dant, la ques­tion a quelque chose de dis­so­nant puisqu’en même temps qu’elle appelle au faire, la for­mule se ter­mine par un point d’interrogation. Elle appelle au faire, mais se voit faire. On fait, mais en même temps qu’on fait, on se demande si on fait bien, si on devrait faire comme on fait… Tout est concen­tré dans ce « que » qui est un pro­nom inter­ro­ga­tif qui appelle un COD. Cela ren­voie en somme à une méthode, un par­ti, des intellectuel·les patenté·es, une stra­té­gie… On est dans l’attente de direc­tives en même temps qu’on veut faire. On est atten­tif aux ordres.

Vous proposez donc d’inverser les termes, et d’appeler à « Faire que ! » .

Ce pro­cé­dé gram­ma­ti­cal change tota­le­ment la signi­fi­ca­tion. À par­tir du moment où on dit « Faire que ! » avec un point d’exclamation, on n’est plus dans l’attente de direc­tives, mais dans un rap­port à ce qui doit advenir.

Le sujet n’est pas non plus le même. Car au fond, qui pose la ques­tion Que faire ? s’approprie le droit d’y répondre. À l’inverse, le Faire que ! sup­pose une sub­jec­ti­vi­té beau­coup plus ouverte et mul­tiple. En effet, le que du  Faire que ! est une conjonc­tion de subor­di­na­tion, qui appelle le temps du sub­jonc­tif. Un temps qui est celui des aspi­ra­tions, des dési­rs, du sou­hait, de la pro­jec­tion : faire que, faire en sorte que, faire en sorte que les choses soient telle ou telle. Et qui concerne ain­si toutes celles et ceux qui peuvent s’intéresser à cette perspective-là.

Et ce, même au-delà de l’espèce humaine, au sens où on intègre dans la pers­pec­tive le vivant pour faire en sorte que nous occu­pions un espace viable, un espace durable. Et là, on engage au fond un pro­ces­sus démo­cra­tique, à une échelle sen­sée qui n’est pas celle de la géo­po­li­tique mon­dia­li­sée, finan­cière et indus­trielle, capi­ta­lis­tique, mais qui est néces­sai­re­ment celle de l’espace qu’on habite, le seul qui soit : l’espace régional.

Qu’est-ce que ça change dans notre manière d’investir le monde aujourd’hui cette idée de se mettre dans le faire au lieu de réfléchir à un programme global, pour ainsi dire clé en main ?

Que faire ? est un pro­gramme, Faire que ! ren­voie à un impé­ra­tif. C’est la grande dif­fé­rence. La ques­tion du Faire que ! se trouve inti­me­ment posée avec un impé­ra­tif his­to­rique qui ne concerne plus la déli­bé­ra­tion humaine, mais qui concerne plu­tôt la néces­si­té de se posi­tion­ner par rap­port à ce qui nous advient par la force des choses et qui est irré­ver­sible. A savoir les vastes et pro­fondes per­tur­ba­tions de la situa­tion cli­ma­tique et la perte de bio­di­ver­si­té. Et donc à toute une série de consé­quences qu’on connait : recru­des­cence de zoo­noses, incen­dies de forêt, inon­da­tions, éro­sion des sols et des côtes, canicules…

Une telle conjonc­ture appelle à de la créa­ti­vi­té poli­tique, cultu­relle, spi­ri­tuelle même, éco­no­mique, celle du génie indus­triel qui devra s’intéresser au low tech et non plus au high-tech, à la per­ma­cul­ture et non plus à l’agriculture inten­sive, à l’architecture à par­tir de maté­riaux de recy­clage acces­sibles et ain­si de suite. C’est aus­si la fin de la mon­dia­li­sa­tion indus­trielle et capitalistique.

Il ne s’agit pas d’une option offerte à la carte du res­tau­rant élec­to­ral où on se demande ce qu’on va man­ger pen­dant 4 ou 5 ans. C’est une ques­tion beau­coup plus pro­fonde qui consiste à revoir nos façons de pen­ser, non pas ce qui vient, mais ce dans quoi nous sommes déjà plon­gés, mal­gré tous nos dénis. Par quelles for­mules créa­tives, adap­tées, fécondes, nous allons le faire. Sous peine de nous retrou­ver devant des voci­fé­ra­teurs d’extrême droite et des petits chefs fas­cis­toïdes, comme c’est légion en situa­tion de crise pro­fonde, qui pro­fi­te­raient du désar­roi col­lec­tif pour impo­ser un pou­voir de circonstance.

Je pense donc qu’il faut pour ce faire se consti­tuer en avant-garde, puisque nous voyons bien que, mal­gré la situa­tion his­to­rique qui nous crève les yeux, une majo­ri­té est encore sou­mise aux séduc­tions du mar­ke­ting, à la pres­sion des mar­chés, à l’aliénation du tra­vail et n’arrive pas à mani­fes­ter un sur­saut majo­ri­taire. L’histoire est tou­jours l’affaire des mino­ri­tés. Soyons cette mino­ri­té, cette avant-garde, et voyons venir. Et quand le moment des choix se pose­ra, lorsque l’écoute sera là dans la popu­la­tion, il y aura alors des gens pour par­ler, pour pen­ser, pour orga­ni­ser. C’est le plus impor­tant pour le moment. Et c’est une façon pour les éco­lo­gistes, en éco­lo­gie poli­tique, de se ména­ger, pour ne pas prendre sur eux la misère du monde et la res­pon­sa­bi­li­té du déni d’autrui. Nous n’avons pas à por­ter ça. Mais nous avons, en tant qu’avant-garde, à avan­cer aus­si vite que pos­sible, dans une situa­tion où, hélas, nous sommes dans une très désa­van­ta­geuse course contre la montre.

Quelle est cette approche, cette pensée et cet agir biorégional qu’on peut préparer ou bien qui s’imposera à nous par la force des choses ?

La bio­ré­gion telle que je l’ai tra­vaillée, en par­tant d’un legs qui a 50 ans aujourd’hui, doit se pen­ser dans un rap­port contraire au sépa­ra­tisme. Il ne s’agit plus de conce­voir la région dans un acte d’indépendance poli­tique où on se scin­de­rait en tout ou en par­tie. Il s’agit plu­tôt d’anticiper le moment où la région qu’on habite se consta­te­ra dans une situa­tion de déré­lic­tion par rap­port aux pou­voirs cen­traux, dans un moment où les péri­phé­ries seront aban­don­nées par le centre. Parce que le centre en aura plein les bras : trop d’incendies de forêt, de pan­dé­mies, d’inondations, de tsu­na­mis, de tor­nades, etc. À Mayotte, à Valence, dans la val­lée de la Vesdre en Bel­gique [ter­ri­toires affec­tés par les inon­da­tions de 2021. NDLR], à La Nou­velle-Orléans, dans la région de Clo­va au Qué­bec [Région boi­sée sou­mise à des méga­feux de forêt en juin 2023. NDLR], il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer que par moments, l’État nous aban­donne et qu’on est lais­sé à soi-même.

À ce moment-là, on redé­couvre deux rap­ports de dépen­dance que le capi­ta­lisme mon­dia­li­sé nous a fait com­plè­te­ment oublier, alors qu’ils sont fon­da­men­taux. D’une part, notre dépen­dance au pro­chain, à ceux qui nous envi­ronnent : nous redé­cou­vrons un lien de soli­da­ri­té et une inter­dé­pen­dance. D’autre part, un rap­port de dépen­dance au ter­ri­toire qu’on occupe et dont il faut prendre soin. Redé­cou­vrant ce rap­port de soli­da­ri­té néces­saire avec l’autre et avec le sol, dans un rayon qu’on peut embras­ser du regard, car on ne comp­te­ra plus long­temps sur l’importation de fruits ou de biens depuis l’autre bout du monde, il fau­dra bien apprendre à conce­voir la poli­tique, l’économie, le tra­vail, l’élevage au regard de ces nou­veaux para­mètres. Ces ques­tions se posent tout de suite. L’heure est venue de faire l’inventaire de nos forces, de nos talents, de nos atouts par rap­port à ce qui s’annonce comme des besoins, des urgences, des aspi­ra­tions aussi.

Et il faut ajou­ter à cela l’accueil de mil­lions de réfugié·es cli­ma­tiques, qui seront un bien­fait, car on aura besoin de ces popu­la­tions qui se sont pas­sées du capi­ta­lisme alors que nous en étions dépen­dants. Ce sera inté­res­sant d’avoir des gens qui ont pra­ti­qué la ton­tine, les gaca­ca [ces tri­bu­naux com­mu­nau­taires et vil­la­geois au Rwan­da qui ont per­mis d’essayer de sur­mon­ter les consé­quences du géno­cide. NDLR] en droit, ou l’agriculture de sub­sis­tance… Ce sont des savoir-faire qui devront être adap­tés aux ter­ri­toires et aux populations.

En vivant un sale quart d’heure uni­ver­sel, les gens des régions res­pec­tives se retrou­ve­ront dans ce pro­jet uni­ver­sel. Car il ne s’agit pas de tra­vailler pour son bled mais de pen­ser le monde en fonc­tion de cir­cuits courts et au lieu qui nous envi­ronne. Ce pro­jet uni­ver­sel sup­po­se­ra d’une manière rigou­reuse qu’on pense le rap­port au ter­ri­toire sans que ce soit fait sur un mode arbi­traire ou domi­na­teur. Et sur­tout pas com­mer­cial, où il s’agit d’extraire des élé­ments de son ter­ri­toire pour des mar­chés exté­rieurs en retour d’un pou­voir d’achat nous per­met­tant, à notre tour, de consom­mer des élé­ments qui ont été arra­chés à leurs lieux res­pec­tifs pour qu’on puisse un peu y avoir accès chez soi. Ça, c’est le monde qui est appe­lé à s’effondrer.

Les Îles-de-la-Madeleine peuvent-elles devenir une biorégion?

La radio des Îles-de-la-Madeleine
CFIM 92,7 FM - Le son de la mer
Par Laurence Dami-Houle
26 novembre 2025

Les Îles-de-la-Madeleine ont-elles le potentiel de devenir une « biorégion »? C’est la question que se pose l’étudiant au HEC Montréal Vincent Agoues-Richard dans le cadre de son projet de maîtrise.

Embryonnaire et pluriel, le concept du « biorégionalisme » met de l’avant une transformation de la société en revenant à une plus petite échelle politique et économique, en phase avec les spécificités du territoire et des communautés qui y vivent.

Pour mener son enquête sociologique à terme, Vincent Agoues-Richard a réalisé, en plus d’observations terrain, une vingtaine d’entrevues avec des Madelinots au cours de l’automne.

Parmi les obstacles au potentiel biorégional des Îles, les citoyens ont parlé des défis entourant l’érosion côtière et l’autonomie alimentaire, entre autres. Pour ce qui est des leviers, les résidents ont notamment nommé la force de la communauté, sa facilité à se mobiliser. M. Agoues-Richard cite le cas de la vente du phare de l’Échouerie.

L’étudiant rentrera bientôt au bercail pour entamera la rédaction de son mémoire de maîtrise. Au-delà du dépôt du document, il souhaite proposer des pistes de solution concrètes et radicales pour aider la société à faire face aux énormes défis qui attendent l’humanité.

Le biorégionalisme ailleurs au Québec

L’approche biorégionale a fait des petits au Bas-Saint-Laurent. Selon un article de Le Devoir paru en octobre, un petit réseau solidaire d’agriculteurs et de transformateurs s’est formé dans le coin de Rimouski pour mettre sur pied un modèle agroalimentaire écologique et anticapitaliste. Une chercheuse impliquée dans cette démarche s’est aussi intéressée au potentiel biorégional du Bic et de Saint-Valérien.

Le philosophe et essayiste Alain Deneault s’est d’ailleurs porté à la défense du biorégionalisme dans son ouvrage Faire que! L’engagement politique à l’ère de l’inouï.

Industries extractives, institutions culturelles et résistance avec Joshua Schwebel et Alain Deneault

Alain Deneault participera avec l’artiste Joshua Schwebel à une discussion publique ayant pour titre Industries extractives, institutions culturelles et résistance au Centre d’artistes Vaste et Vague à Carleton-sur-Mer le vendredi 28 novembre 2025 de 12 h 30 à 13 h 30.

« Le Centre d’artistes Vaste et Vague a le plaisir d’accueillir une discussion publique entre l’artiste Joshua Schwebel et le philosophe Alain Deneault, autour des liens entre les industries extractives, les institutions culturelles et les formes de résistance possibles face aux dynamiques de pouvoir qu’elles engagent.

Au cours de sa résidence à Carleton-sur-Mer, Joshua Schwebel poursuit une recherche critique sur la relation entre les structures économiques et politiques de l’extraction et celles de l’art institutionnalisé au Canada. Son travail met en lumière les dépendances, souvent invisibles, qui unissent le monde de l’art aux logiques impériales, coloniales et corporatives héritées de la construction du pays. Par une approche spécifique au site et en dialogue avec la communauté locale, il cherche à révéler ces réseaux d’influence et à imaginer des formes de redistribution contre-capitaliste.

Philosophe et essayiste, Alain Deneault explore depuis plusieurs années les dimensions éthiques, économiques et territoriales de l’industrie minière, ainsi que le concept de biorégion comme cadre de réflexion et d’action collective face aux structures extractivistes.

En dialogue, Joshua Schwebel et Alain Deneault croiseront leurs perspectives pour interroger la manière dont les institutions culturelles et les pratiques artistiques participent – volontairement ou non – à la reproduction des logiques d’extraction. Ensemble, ils ouvriront un espace de pensée sur ce que pourrait signifier habiter, créer et penser autrement, en dehors des impératifs du capitalisme extractif. » – Centre d’artistes Vaste et Vague


Industries extractives, institutions culturelles et résistance
Discussion publique
Avec Joshua Schwebel et Alain Deneault
Vendredi 28 novembre 2025 - 12 h 30 à 13 h 30
Quai des arts - Centre d’artistes Vaste et Vague
774 blvd. Perron, Carleton-sur-Mer (Québec), G0C 1J0
Gratuit

L’inévitable biorégion – Écoanxiété et responsabilité. Causerie avec Alain Deneault

L’inévitable biorégion – Écoanxiété et responsabilité. Causerie avec Alain Deneault qui aura lieu en français à la Bibliothèque du centenaire de Campbellton – en partenariat avec la Gare de Matapédia et Vaste et Vague – le vendredi 28 novembre 2025 de 17 h à 19 h .


L'inévitable biorégion - Écoanxiété et responsabilité
Causerie avec Alain Deneault
En partenariat avec la Gare de Matapédia et Vaste et Vague
Vendredi 28 novembre 2025 - 17 h à 19 h
Bibliothèque du centenaire de Campbellton
19 rue Aberdeen, suite 100, Campbellton, Nouveau-Brunswick, E3N 2V1
En français seulement

« Félicitations à Alain Deneault! » – Université de Moncton

« Le Conseil des arts du Canada a dévoilé la liste des finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général 2025, et Alain Deneault, professeur de philosophie et de sociologie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton, figure parmi les finalistes dans la catégorie Essais pour son ouvrage Faire que! L’engagement politique à l’ère de l’inouï.

Les Prix littéraires du Gouverneur général, parmi les distinctions les plus prestigieuses au pays, célèbrent chaque année la richesse de la littérature canadienne et mettent en lumière le talent des créatrices et créateurs d’ici.

Les lauréates et lauréats seront annoncés le 6 novembre 2025. » – Université de Moncton

Le 35e Salon du livre de Dieppe s’ouvre sur le monde

Radio-Canada

Par Pierre-Philippe LeBlanc
22 octobre 2025

Le 35e Salon du livre de Dieppe, au Nouveau-Brunswick, met l’accent cette année sur un dialogue entre l’Acadie et le reste du monde.

L’événement qui a lieu du 23 au 26 octobre compte sur la participation de plus de 60 auteurs, indique sa directrice, Morgane Bonamy.

« On a bien sûr des auteurs du Nouveau-Brunswick et du Québec et on a été cherché des auteurs français, des auteurs de l’Afrique. […] C’est quand même une ouverture, vraiment l’ouverture à différentes cultures et au monde. » – Morgane Bonamy, directrice du Salon du livre de Dieppe

[…] Une soirée littéraire vendredi au CCNB ayant pour thème Sujet de société rassemble les auteurs Alain Deneault, Sonia Mascolo, Francine Bujold, Fadwa Lapierre, Louise Morneault et Sébastien St-Croix Dubé.


Face à face « nature anxieuse »
Avec Alain Deneault et Sébastien St-Croix Dubé
Salon du livre de Dieppe
Samedi 25 octobre 2025 - 13 h 25 à 13 h 45
Collège communautaire du Nouveau-Brunswick (CCNB)
505 Rue du College, Dieppe, NB E1A 6X2
Entrée gratuite
______________________________________________________

Face à face « politique »
Avec Alain Deneault et Réal Godbout
Salon du livre de Dieppe
Samedi 25 octobre 2025 - 17 h 40 à 18 h 10
Collège communautaire du Nouveau-Brunswick (CCNB)
505 Rue du College, Dieppe, NB E1A 6X2
Entrée gratuite

Photo © Lux Éditeur

« Lux Éditeur est au Salon du livre de Dieppe, grâce à la redoutable équipe de la Librairie Pelagie ! Retrouvez-nous jusqu’à dimanche au kiosque #23.

Alain Deneault, invité d’honneur, participe à plusieurs activités et séances de dédicaces. » – Lux Éditeur

Finaliste dans la catégorie essai des Prix littéraires du Gouverneur général 2025

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï parmi les finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault fait partie des finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de 2025 dans la catégorie essai. L’annonce des livres gagnants sera le 6 novembre 2025.


« Les livres sélectionnés comme finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général 2025 motivent les lectrices et lecteurs de tout âge à rêver et à découvrir des récits captivants en s’y laissant plonger. Chacune de ces œuvres littéraires offre un point de vue différent sur le Canada et le monde. Ces livres ont le pouvoir d’approfondir les liens qui unissent les gens, de bâtir des communautés et d’imaginer un avenir meilleur. Le Conseil des arts du Canada est honoré de célébrer les voix canadiennes uniques représentées dans ces œuvres littéraires exceptionnelles. »

— Michelle Chawla, directrice et chef de la direction, Conseil des arts du Canada

Les finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de 2025 dans la catégorie essai :

Tu viens d’où? Réflexions sur le métissage et les frontières Maïka Sondarjee (Gatineau, Québec), Lux Éditeur

Faire que! L’engagement politique à l’ère de l’inouï Alain Deneault (Petite-Rivière-de-l’Île, Nouveau-Brunswick), Lux Éditeur 

Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux – Nathalie Plaat (Sherbrooke, Québec), Les Presses de l’Université de Montréal (Les salicaires)

Recueillir – Louise Warren (Saint-Lambert, Québec), Éditions du Noroît

Soigner, écrire Ouanessa Younsi (Montréal, Québec), Les Presses de l’Université de Montréal

Alain Deneault, invité d’honneur à la 35e édition du Salon du livre de Dieppe

Affiche © Le Salon du livre de Dieppe en collaboration avec l’école du Marais de Dieppe

Alain Deneault est l’invité d’honneur à la 35e édition du Salon du livre de Dieppe qui se tiendra du 23 au 26 octobre 2025.

Alain Deneault participera à la soirée littéraire Sujet de société le vendredi 24 octobre et deux « Face à face » le samedi 25 octobre dont le premier « Nature anxieuse» avec Sébastien St-Croix Dubé et le deuxième « Politique » avec Réal Godbout. Il sera également présent au kiosque # 23 de Lux Éditeur pour deux séances de dédicaces.

« Cette année, le Salon du livre de Dieppe a la chance d’accueillir pas moins de 58 auteur·es. Les thématiques abordées – de l’Acadie à la nutrition, en passant par les peuples autochtones, le développement personnel et l’autisme – sauront ravir petits et grands ! » – Salon du livre de Dieppe


Soirée littéraire - Sujet de société
avec Alain Deneault, Sonia Mascolo, Francine Bujold, Fadwa Lapierre,
Louise Morneault et Sébastien St-Croix Dubé
Vendredi 24 octobre - 18 h 30 à 20 h
Collège Communautaire du Nouveau-Brunswick (CCNB)
505 Rue du College, Dieppe, NB E1A 6X2
Entrée gratuite


Face à face « nature anxieuse »
Avec Alain Deneault et Sébastien St-Croix Dubé
Salon du livre de Dieppe
Samedi 25 octobre 2025 - 13 h 25 à 13 h 45
Collège communautaire du Nouveau-Brunswick (CCNB)
505 Rue du College, Dieppe, NB E1A 6X2
Entrée gratuite
______________________________________________________

Face à face « politique »
Avec Alain Deneault et Réal Godbout
Salon du livre de Dieppe
Samedi 25 octobre 2025 - 17 h 40 à 18 h 10
Collège communautaire du Nouveau-Brunswick (CCNB)
505 Rue du College, Dieppe, NB E1A 6X2
Entrée gratuite

« Rejoignez-nous pour une soirée autour des sujets de société qui nous touchent tous, où auteurs et participants échangeront sur des thèmes actuels et passionnants. Un moment de réflexion, de partage et de découverte vous attend ! Venez avec vos questions, vos idées… et votre curiosité. »

Alain Deneault a animé plusieurs causeries à la 22e édition du Salon du livre de la Péninsule acadienne

Alain Deneault a animé plusieurs causeries à la 22e édition du Salon du livre de la Péninsule acadienne, notamment avec l’auteur Bruno Dubuc et son ouvrage Notre cerveau à tous les niveaux. Du Big Bang à la conscience sociale, Alain Crevier et son livre Être. Nos quêtes de sens et de liberté et Simon Paré-Poupart, récipiendaire du Prix des libraires du Québec 2025 dans la catégorie Essai pour Ordures! Journal d’un vidangeur dans lequel il remercie Alain Deneault d’avoir été l’instigateur de ce projet de livre.

« La journée a commencé à l’Amphithéâtre Gisèle-McGraw (UMCS) avec une réflexion passionnante menée par Bruno Dubuc, autour de son ouvrage Notre cerveau à tous les niveaux – Du Big Bang à la conscience sociale. » – SLPA

« Un échange profond [avec Alain Crevier] autour des grandes questions éthiques du 21e siècle, qui a donné le ton à une journée riche en réflexions. » – SLPA

« Une discussion inspirante [avec Simon-Paré-Poupart] autour du thème : Prendre soin du monde une poubelle à la fois. » – SLPA

Alain Deneault sera également présent pour des séances de dédicaces au kiosque #26 de Lux Éditeur le samedi 4 octobre de 16 h à 17 h et le dimanche 5 octobre de 13 h à 14 h pour son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï.

Emma Haché, Simon Paré-Poupart et Alain Deneault – Kiosque #26 de Lux Éditeur – Photo © Isjaki Studio

Séances de dédicaces d’Alain Deneault au Salon du livre de la Péninsule acadienne

Alain Deneault sera présent à la 22e édition du Salon du livre de la Péninsule acadienne sous le thème « Construire des ponts » les 4 et 5 octobre 2025 pour des séances de dédicaces de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï au kiosque #26 de Lux Éditeur.


Séances de dédicaces d'Alain Deneault
Salon du livre de la Péninsule acadienne
Kiosque #26 - Lux Éditeur
4 octobre 2025 - 16 h à 17 h
5 octobre 2025 - 13 h à 14 h
Centre Rhéal-Cormier
155 rue DeGrâce, Shippagan, New Brunswick

Emma Haché, Simon Paré-Poupart et Alain Deneault – Kiosque #26 de Lux Éditeur – Photo © Isjaki Studio

Les essais d’Alain Deneault chez Lux Éditeur

Un nouvel organisme pour la défense de la baie des Chaleurs

Photo © Isabelle Larose / Radio-Canada
Radio-Canada
Par Martin Toulgoat
12 septembre 2025

Un nouveau comité citoyen voit le jour pour la défense de la baie des Chaleurs face aux projets industriels. L’organisme à but non lucratif Éco baie des chaleurs se donne comme mandat d’assurer la protection et la mise en valeur de ce plan d’eau, qui sépare le Nouveau-Brunswick et la Gaspésie.

Ce nouveau regroupement souhaite recruter des membres à la fois en Gaspésie et au Nouveau-Brunswick. L’idée est de donner davantage de poids à la voix citoyenne face aux gouvernements et aux industriels avant que ne soient autorisés des projets comme celui de la mine de pouzzolane d’EcoRock Dalhousie.

Ce projet industriel vise à fournir à l’industrie un matériau cimentaire avec une plus faible empreinte écologique que le clinker dans le ciment. Mais il suscite une vive opposition du côté gaspésien de la baie des Chaleurs.

Ce nouvel organisme émane du groupe citoyen Non merci Pozzolan Dalhousie.

Au lieu de réagir à des projets qu’on nous met dans la face, c’est de s’unir autour de la baie parce que ce n’est pas vrai que, quand ça se passe au Nouveau-Brunswick, ça ne concerne pas le côté gaspésien et que, quand ça se passe en Gaspésie, ça ne concerne pas le côté du Nouveau-Brunswick non plus; donc, on veut décider de ce qu’on veut comme environnement et comme milieu de vie. Une citation de Jean-Marc Beaulieu, cofondateur, Éco baie des chaleurs

L’organisme veut ainsi donner un plus grand pouvoir de lobby aux citoyens en général et aux membres des communautés mi’gmaw pour faire valoir les enjeux environnementaux qui touchent la baie des chaleurs face aux projets industriels.

Quand on regarde le premier ministre du Canada Mark Carney avec le Bill C-5, qui vise à accélérer le développement de projets industriels et au Québec, François Legault qui « bulldoze » le BAPE quand il le peut… donc, il faut se donner les moyens d’être au courant et de faire des moyens de pression pour ne pas se faire enfirouaper, ajoute le citoyen.

L’organisme tient une activité de lancement et une levée de fonds pour soutenir ses activités samedi à l’Auberge de Miguasha. Au programme : des discussions et échanges qui réuniront, notamment, le député fédéral de Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine-Listuguj Alexis Deschênes et le philosophe Alain Deneault.

Participation d’Alain Deneault à l’événement « Célébrons le territoire » d’Éco baie des chaleurs

Alain Deneault a été invité par Éco baie des chaleurs, une nouvelle OBNL dédiée à la protection et à la mise en valeur de la baie des chaleurs, pour une discussion ayant pour titre Les limites de la notion de frontière lors de l’événement festif « Célébrons le territoire », une levée de fonds pour soutenir l’organisme, qui aura lieu le samedi 13 septembre 2025.

« Venez célébrer la richesse du territoire et découvrir Éco baie des chaleurs, une nouvelle OBNL dédiée à la protection et à la mise en valeur de la baie des chaleurs.

13 h à 16 h – Discussions et réflexions avec nos invités spéciaux :
Alexis Deschênes, député Gaspésie–Les Îles-de-la-Madeleine–Listuguj
Marc Fafard, militant et penseur engagé
et Alain Deneault, philosophe
Titre de la discussion : Les limites de la notion de frontière
« À un jet de pierre de chez soi, se trame un projet industriel face auquel il est encore plus difficile d’agir qu’à l’ordinaire, car l’autorité formellement compétente se trouve de l’autre côté de la frontière. Or, les conséquences manifestes de ce projet n’en connaissent aucune… Qu’est-ce qu’une frontière, qui en est l’auteur, qui rend-elle responsable et qu’en faire »

16 h à 22 h – Place à l’art et à la musique :
Slam et poésie avec Bilbo et Mael Pelletier
Musique live avec : Nadine et Sammy, La Mécanique et Micmac Drive

Sur place :
Service de bar et bistro artisanal
Vente de vêtements récupérés par Éco baie des chaleurs

Un événement festif et rassembleur pour ceux et celles qui aiment leur territoire et veulent le célébrer, le comprendre… et surtout, le protéger. On vous attend en grand nombre ! Bienvenue, pjila’si, welcome. » – Éco baie des chaleurs


Célébrons le territoire
Levée de fonds pour soutenir l’OBNL Éco baie des chaleurs

Les limites de la notion de frontière
Une discussion avec Alain Deneault, Alexis Deschênes et Marc Fafard
Samedi 13 septembre 2025 - 13 h à 16 h
Camping de l'auberge Miguasha
154, Route Wafer, Nouvelle, Québec, G0C 2E0
Contribution volontaire - Argent comptant seulement

La Péninsule acadienne comme laboratoire biorégional

La Péninsule acadienne comme laboratoire biorégional. Entretien avec Alain Deneault à l’émission L’heure de pointe Acadie animée par Amélie Gosselin sur ICI Première à Radio-Canada autour de la question de la « biorégion ». Durée : 16 min – 3 septembre 2025

Conférence d’Alain Deneault à la Grande conférence Sainte-Anne pour la rentrée 2025

La conférence d’Alain Deneault qui a pour titre La « biorégion » du détroit de Northumberland à la Baie-Sainte-Marie : une approche disciplinaire et communautaire aura lieu le vendredi 19 septembre 2025 dans le cadre de la Grande conférence Sainte-Anne pour la rentrée 2025 de l’Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse.

« Une « biorégion » est un terme utilisé depuis une vingtaine d’années pour qualifier un territoire dont les limites ne sont pas politiques, mais plutôt géographiques, de manière à tenir compte des écosystèmes et des communautés, autrement dit : de l’interaction entre les espèces et les humains et les caractéristiques de la géographie.

Alain Deneault s’intéresse au concept de biorégion afin de mieux connaître et faire valoir la vie régionale dans une perspective « universelle », pour contrer autant le repli identitaire que le défaitisme face aux changements environnementaux.

Le professeur Deneault présentera ces idées, développées dans son récent livre Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï (Montréal, Lux, 2024) dans une grande conférence qui sera suivie d’une période d’échanges avec le public.

L’événement vise à donner le ton à notre année académique 2025-2026 et s’adresse à toute la communauté universitaire; les membres de la communauté de la baie Sainte-Marie sont bien sûr invités à se joindre à nous ! » – Université Sainte-Anne


La « biorégion » du détroit de Northumberland à la Baie-Sainte-Marie : une approche disciplinaire et communautaire

Conférence d'Alain Deneault
Vendredi 19 septembre 2025 - 13 h
La conférence sera suivie d'une période d'échanges avec le public
Chapelle - 1695, route 1, Pointe-de-l'Église (Nouvelle-Écosse) B0W 1M0
et par vidéoconférence aux autres campus de l'Université Sainte-Anne


L’écologie politique de la biorégion : un dessein et une praxis – Conférence d’Alain Deneault à « Les Automnales de l’environnement » de l’ISE

Alain Deneault présentera sa conférence L’écologie politique de la biorégion : un dessein et une praxis le 29 octobre 2025 lors de la première édition de l’événement Les Automnales de l’environnement organisé par l’Institut des sciences de l’environnement (ISE) à l’UQAM.

« Cette conférence permettra de faire la lumière sur l’approche biorégionale et quels sont les liens à tisser avec l’engagement politique, l’agentivité sociale et la transition socio-écologique. » – ISE

Descriptif de la conférence :

L’approche biorégionale ne consiste pas en une vague option parmi d’autres mais en une réponse urgente donnée dans un esprit de solidarité à un impératif de décroissance qui ne manquera pas d’être vécu de manière subie et subite de la part de différentes communautés. Cet impératif s’incarnera sous la forme de menaces écologiques et climatiques graves, voire de catastrophes avérées. Le dessein que constitue la biorégion est dans l’immédiat une façon de contrer l’écoangoisse (souvent présentée comme une écoanxiété) en structurant l’agir politique contemporain autour de trois axes : science et sapience ; culture et spiritualité ; politique. Il consiste en une élaboration qui travaille à contrer les formes de dénis grossiers ou subtiles dont les différentes analyses climatologiques ou écologiques font l’objet.


L'écologie politique de la biorégion : un dessein et une praxis
Conférence d'Alain Deneault
29 octobre 2025 - 12 h à 13 h 30
Université du Québec à Montréal (UQAM) - Salle PK-1780
Pavillon Président-Kennedy, 201, avenue du Président-Kennedy
Gratuit - ouvert à toustes
Inscription obligatoire : ici

L’écologie politique de la biorégion : un dessein et une praxis – Conférence d’Alain Deneault dans le cadre des Automnales de l’environnement à l’UQAM – Durée 1 h 33 min 45 sec – 29 octobre 2025

*Veuillez noter la présence de plusieurs coupures tant au niveau sonore que visuel et que l’image est pixelisée, puisque cette conférence ne devait pas être rediffusée.

« Vous êtes-vous déjà demandé comment les émissions de CO ont évolué depuis les années 1960 ? Ou encore, qu’est-ce qu’une biorégion ? Peut-être êtes-vous plutôt préoccupé par l’écoanxiété ressentie par plusieurs personnes, particulièrement chez les jeunes… Aimeriez-vous échanger sur les représentations des changements climatiques, et plus encore sur celles de la résilience humaine, avec un réalisateur cinématographique ?

Les Automnales de l’environnement, c’est quoi ?

À compter de septembre et ce pour tout le semestre d’automne, l’ISE vous concocte une programmation riche d’événements qui prendront les formes variées de conférences, de classes de maîtres, de projection de film, de webinaires et de discussions. Ces événements sont conçus pour les étudiant∙es et les membres professeur∙es de l’ISE, la communauté uqamienne et le grand public, afin que toustes puissent se saisir des concepts fondamentaux des sciences de l’environnement et mieux appréhender les enjeux actuels de la crise climatique et les débats qui animent l’espace public.

La biorégion : un enjeu impératif – Participation d’Alain Deneault au festival Pour la suite du monde à Sutton

Alain Deneault participera, le dimanche 31 août, au festival Pour la suite du monde avec la conférence La biorégion : un enjeu impératif. Ce festival art & vivant est présenté par l’organisme D’Arts et de rêves enraciné dans la communauté de Sutton et aura lieu du 29 août au 1er septembre 2025.

Pour la suite du monde présente des artistes pluridisciplinaires de tous horizons : littérature, musique, cirque, art visuel, danse, philosophie et art culinaire.

Les artistes invités pour l’édition 2025 sont : Sara A.Tremblay , Anaïs Barbeau-Lavalette et Steve Gagnon, Marie-Renée Bourget-Harvey, Alain Deneault, Maude Lecours, Patrick Leonard, Alex Nevsky, Lysanne O’Bomsawin, Nicole O’Bomsawin, Pattie O’Green et Les chefs de Sutton.

« Un festival à Sutton qui rassemble les arts et les idées pour imaginer, ensemble, de nouveaux récits pour demain. » – D’Arts et de rêve


La biorégion : un enjeu impératif
Conférence philosophique d'Alain Deneault
Pour la suite du monde - Festival art et vivant
Dimanche 31 août 2025 - 11 h
Lieu : D'arts et de rêves
57, rue Principale Nord
Sutton (Québec) J0E 2K0
Téléphone : 450 531-5707
Ouvert à tous - Gratuit
*Des «grilled cheese» sur pain maison
et de la tisane philosophale seront servis

La conférence La biorégion : un enjeu impératif d’Alain Deneault est une invitation à repenser nos territoires à l’échelle la biorégion, un cadre nécessaire pour faire face, dès maintenant, aux limites écologiques et sociales de notre époque. – D’Arts et de rêve

« Biorégion n’est pas le nom d’une offre de plus à la carte du restaurant électoral, ni un vague effet de mode, ni une agréable utopie. Le terme dénote un cadre conceptuel par lequel se situer dans un moment de l’histoire où la décroissance, si elle est déjà désirée par certain.es, se trouve effective, voire subie et subite, aux yeux de tous. Il s’agit d’une réponse à donner à un impératif historique, soit l’atteinte des limites, en tant que cette réponse peut être d’ores et déjà portée par une avant-garde et mise en pratique à différentes échelles. » – Alain Deneault

« L’essai compte parmi les modes stylistiques les plus démocratiques qui soient. Il s’agit d’exposer des problèmes philosophiques et sociaux qui se situe là où le profane en même temps que l’initié peuvent se trouver interpellés à titre égal. Face à un essai, on participe de plain-pied à des enjeux communs. » – Alain Deneault

« Biorégion » : cinquante ans de préparation à l’autonomie politique

Photo-illustration © Thibault Inglebert

Blast, le souffle de l'info
Culture-Idées
Par Alain Deneault
10 août 2025

Alain Deneault est un philosophe québécois, auteur de nombreux essais comme « La médiocratie, Politique de l’extrême centre », ou encore « Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï », à l’occasion duquel il avait accordé un entretien à Blast. Dans ce texte exclusif, l’intellectuel retrace le parcours du concept de « biorégion » et démontre les raisons pour lesquelles il est un instrument central pour les luttes de demain.

Il y a cinquante ans naissait le concept de biorégion. Ce concept, plus complexe qu’il n’y parait, vise à outiller les communautés qui se choisissent libres de s’organiser en fonction des dynamiques propres à leur territoire, dans un esprit universel. Non plus plaquer sur les lieux ses propres visées mais apprendre à composer avec eux du point de vue de la politique, de la science et de la culture. C’est une révolution, mais elle s’impose par la force des choses, ici et maintenant, où qu’on soit. L’effondrement de la biodiversité, les bouleversements climatiques, la pollution massive, la production de déchets multiples, l’assèchement des eaux, l’érosion des sols, la surpêche, l’épuisement des réserves énergétiques et l’éradication minière rendent impérative l’organisation biorégionale.

Non pas partir du concept de biorégion, mais de l’histoire qui nous y conduit inexorablement. Plutôt qu’une vague utopie ou une option de plus offerte à la carte du restaurant électoral, voir en la « biorégion » le nom d’une réponse à donner à une situation impérative, source historique d’angoisse : la contraction annoncée de la géopolitique de la mondialisation à la région.

Comme à Mayotte, comme à Valence, comme à La Nouvelle-Orléans, Clova au Québec ou Lytton dans l’ouest canadien, des communautés entières secouées par des déluges ou des incendies de forêts sont appelées à redécouvrir crûment deux vérités anthropologiques : elles dépendent en dernière instance d’elles-mêmes, de leur entregent, de leur sens de la solidarité. Puis, elles se découvrent redevables du territoire qu’elles foulent, de ses sols, de son air, de ses eaux. « Vous nous avez abandonnés », clame-t-on de part et d’autre. Pour se résigner : c’est aussi à partir de cette échelle qu’on organisera désormais la politique. Et cette nouvelle approche appelle des concepts politiques adéquats.

Nous traversons comme société des moments inouïs. In-ouïs, jamais entendus, inédits. Il suffit d’entendre comment les instances politiques et/ou scientifiques exposent les menaces réelles qui pèsent sur la biodiversité, le climat, l’économie de la nature pour s’en convaincre. Jamais depuis des millions d’années n’a-t-on vu autant se transformer l’équilibre entre les espèces. Jamais depuis ce nombre insaisissable d’années n’en a-t-on vu s’éteindre. Jamais depuis 10 000 ans l’évolution du climat n’a été aussi rapide et radicale. Les phénomènes tels que les inondations, les ouragans et les sécheresses sont appelés à s’accentuer, car le processus de réchauffement climatique se révèle autonome et exponentiel : la fonte des glaciers a cours désormais d’elle-même puisque les surfaces réfléchissantes se réduisent, tout comme les étendues forestières, et menacent de se fissurer, laissant ainsi se libérer un méthane naturellement enfoui, un puissant gaz à effet de serre. De plus, rien n’arrête l’industrie dans son empoisonnement agrochimique des espèces.

À cela s’ajoute la raréfaction annoncée des énergies fossiles de même que des minerais censés garantir une prétendue « transition » énergétique (1). Puis les incertitudes géopolitiques relatives aux guerres et au commerce international.

Or, le caractère inédit de la situation peut aussi passer pour indicible. Comment penser encore cette conjoncture nôtre, sans précédent, sans pareil dans l’histoire, inouïe. Est-ce que penser reste une chose possible ? L’historien et essayiste Paul Veyne aurait indiqué que non. Chez lui, comparaison est raison, et c’est dans un va-et-vient entre des situations occurrentes et passées qu’on en vient à se donner une conception précise sur la singularité de ce qu’on traverse. Il nous est ainsi donné de penser l’invasion de l’Ukraine par la Russie, un nouveau virus ou des actes génocidaires d’un pays d’occupation comme au Moyen-Orient… Nous connaissons (hélas) des précédents.

Mais la déstabilisation du système Terre lui-même ? Faire le deuil de l’expression Ceteris paribus sic stantibus (toute chose étant égale par ailleurs), afin d’isoler des variables quant à ce sur quoi faire fond. Considérer désormais que rien n’est stable, tout bouge, tout s’altère…

Ce n’est pas sans raison que l’angoisse apparaît comme un mal psychique partagé. L’angoisse, c’est l’épreuve d’affects insistants, déstabilisants et troublants qui ne s’accompagnent d’aucune cause, image ou représentation précises. Contrairement à l’anxiété qui explique un malaise par le surinvestissement d’un objet (réel ou fictif), l’angoisse exprime la souffrance de qui n’en a guère.

Face à l’angoisse, les plus démunis, indépendamment de leur profil sociologique (classe sociale, diplomation, statut professionnel…), en proie à des émotions sans nom ni symbole, cherchent désespérément des objets de substitution, soit un paratonnerre sur lequel projeter son trouble. Arrivent alors une multitude de boutiquiers de l’extrême droite, avec leur offre de boucs émissaires. Tout va bien, ou tout irait bien, si… Si on faisait ablation avec telle ou telle catégorie sociale ou culturelle. Nous ferions ensuite Un avec nous-mêmes, dans le formol de l’histoire, ne constituant plus qu’une seule cellule, pour nous vautrer une fois pour toutes dans la jouissance de la pulsion de mort.

Mais face à l’angoisse, les plus aguerris, là aussi de toute provenance sociale, mobilisent cette énergie psychique au service de desseins adaptés, de concepts adéquats, de principes opportuns. Certains sont mis à disposition et nous font avancer : celui de « chimère » chez Baptiste Morizot (2) qui nous outille quant à un temps où tout change, où le terrain vague devient un marais et ailleurs le marais, un terrain vague; où l’ours brun apprend à monter vers le nord en temps de canicule, mais où l’ours blanc, ayant lui perdu sa banquise, découvre les chemins du sud. Ils déjouent les prétendues « lois de la nature » de l’épistémologie humaine, se rencontrent et découvrent une nouvelle espèce. Politiquement aussi, des chimères sont de rigueur. Par exemple, la biorégion.

Un concept lucide et joyeux

En tant que concept, la « biorégion » a aujourd’hui cinquante ans. Allen van Newkirk lui donnait son acte de naissance en le proposant dans un court texte de la revue Environnemental Conservation à l’été 1975. Depuis le repaire historique du mouvement coopératif en Amérique, à Heatherton dans la région d’Antigonish (Nouvelle-Écosse, partie atlantique du Canada), cet artiste d’origine états-unienne devenu militant écologiste cherchait à fonder une géopolitique tout autre, dans laquelle le préfixe géo– serait aussi déterminant que la racine politique (3). Il ne s’agissait plus de faire de la politique sur le territoire, en fonction de son exploitation et dès lors contre lui, mais d’intégrer radicalement la politique aux dynamiques territoriales elles-mêmes.

Partant de la notion de région biotique, non loin des mouvements de retour à la terre ou du municipalisme libertaire, sans s’y restreindre, il perçoit d’abord la biorégion en fonction de sa portée biologique. Autrement dit, la politique ne s’imprime plus sur le territoire à la manière d’espaces qu’il faut rendre conformes aux cartes et aux intérêts dictés par l’exploitation industrielle et commerciale, mais elle s’intègre aux réalités biologiques et territoriales d’un lieu. La flore, la faune, les sols, les eaux, le climat, les bassins versants… sont ce à partir de quoi les citoyens d’un espace politique savent amorcer leurs pratiques. La signification du lieu commence par l’histoire, pas seulement celle, sociale, des sciences humaines, mais l’histoire même qui a rendu possible la gestation millénaire du lieu qu’on occupe. Comprendre ce qu’il en a fallu de contributions de la part des insectes, des oiseaux, des grands mammifères, y compris des humains, pour qu’un lieu perdure comme il l’est, le cas échéant où il ne faudrait pas chercher à tenter de le restaurer, afin d’envisager la façon de s’y fondre pour les temps à venir.

Science, culture et politique

Cela implique une approche à la fois interdisciplinaire et, à ce titre, égalitaire. Aucune discipline, c’est-à-dire pas plus les sciences exactes que les autres, contrairement à ce qui se produit maintenant au titre du discours écologique, n’occupe de fonction hégémonique. Certes, la modélisation, la biologie, l’océanographie et la climatologie sont prisées, tout comme le devient également la sapience, c’est-à-dire les savoirs populaires accumulés indépendamment des titres de diplôme. L’historien des sciences Dominique Pestre invite ses collègues scientifiques à « apprendre à faire confiance aux solutions que le social invente (4) ». Il se peut que ceux-là mêmes qui dépendent du territoire sachent en défendre les modalités agricoles et les normes escomptées, surtout dans un contexte où il s’agit d’en vivre plutôt que de les exploiter aux fins de pratiques commerciales coloniales.

À cela s’ajoute la culture, la littérature et les arts : se redonner de nouveaux récits, s’expliquer par la fiction des situations semblables à la sienne pour suppléer l’absence de référence historiographique relative à la période inouïe qu’on traverse, réorganiser la façon de découper le réel. Un exemple dans le domaine du landart, les œuvres d’Andy Goldsworthy. En traçant des lignes dans l’espace à partir d’éléments qu’il y trouve (brindilles, feuilles, pierres…), il nous persuade de la pertinence d’une autre forme de tracé dans l’espace, non plus celui des frontières qui consiste pour le plus fort à circonscrire un lieu pour clamer que ce qui s’y trouve lui appartient, mais celui qui marque à l’intérieur d’un cadre symbiotique déterminé par lui-même (on sait en suivant ses dynamiques quand un lieu s’arrête et cède à un autre) quel en est l’axe de vie, la ligne symbiotique, exemplairement une rivière ou une bande cultivable…

Enfin, la politique. La biorégion ne se « développera » pas parce qu’on la désire, vote pour elle ou la choisit. Elle s’imposera, là où une avant-garde en aura prédit la nécessité, dans des contextes historiques de bris, de drames ou de crises où on se découvrira dépendant de soi-même. Dans de tels désarrois, des petits-chefs vociféreront pour ameuter une catégorie de soumis face aux autres à qui ils déclareront la guerre. Les plus fins opteront pour l’entraide. Ils trouveront à fonder des communs autour d’éléments (fours à pain, terres arables, caveaux, compétences diverses…) favorisant le rapport de la communauté aux épreuves, urgences et aspirations qui deviendront les siennes. De nouvelles organisations politiques, à partir de ce que les zones à défendre, collectifs, associations et coopératives génèrent déjà, prendront le pas pour être à la hauteur du changement de paradigme qui ne manquera pas de s’imposer en ce siècle.

En cela, la biorégion ne procède pas d’un parfait renversement. Ce n’est pas tout à fait une révolution, si elle n’est pas de celles qui s’accomplissent par « la force des choses » comme l’écrivait Hannah Arendt, et non pas par la seule volonté sociale. Elle peut encore cohabiter dans le mille-feuille institutionnel avec les différents pouvoirs institués, ceux qui, impuissants, en ont déjà plein les bras avec les mutations historiques du siècle et se retournent parfois contre les communautés pour les coloniser à nouveau. Elle n’est pas passéiste au sens où des architectes imaginent par quelles nouvelles techniques habiter grâce à des matériaux environnants et recyclables, et où des permaculteurs conçoivent des formes adaptées d’agriculture sans recourir aux laborieuses méthodes des anciens. Elle est universelle au sens où elle croit que l’Afrique doit venir au secours de l’Occident (5), et lui permettre de partager des expériences agricoles et sociales provenant d’un monde qui a pu se passer d’un capitalisme aujourd’hui vacillant, tout comme les peuples premiers des Amériques.

La biorégion est surtout un concept vitaliste et affirmatif qui permet de surmonter l’angoisse occasionnée par les discours accablants de l’époque, pour avancer, à tâtons, frayant un chemin vers ce qui s’impose comme nécessaire.

(1) Matthieu Auzanneau, Pétrole. Le déclin est procheParis, Éditions du Seuil, coll. « Reporterre », 2022 ; Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, Paris, Les Liens qui libèrent / Acte Sud, 2019, et Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, coll. « Écocène », 2024.

(2) Baptiste Morizot, Raviver les brasiers du vivant,Arles, Actes Sud/Wildproject, coll. « Domaine du possible », 2020.

(3) Allen van Newkirk, « Bioregions: Towards Bioregional Strategy for Human Cultures », Environmental Conservation, no 2, vol. 2, Été 1975, p. 108. Lire aussi Mathias Rollot et Marin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biorégion ?, Marseille, Wildproject, 2021.

(4) Dominique Pestre, À Contre-science. Politiques et savoirs des sociétés contemporaines, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées, 2013, p. 84. Selon le beau titre du livre d’ Anne-Cécile Robert, L’Afrique au secours de l’Occident, Ivry-sur-Seine, Éditions de l’Atelier, 2006.

Denis Robert s’entretient avec Alain Deneault à l’émission Zoom arrière sur Blast, le souffle de l’info publié le 15 novembre 2024 – Durée : 1 h 26 min 56 sec

La jeunesse entendue

Le Devoir 
(Section Opinion)
Par Samir Shaheen-Hussain
28 juillet 2025

Mon cher neveu, je t’écris aujourd’hui après avoir appris que le 24 juillet a marqué cette année le « jour du dépassement », selon le collectif international Global Footprint Network. Dans un texte d’Alain Deneault paru dans Le Devoir, l’auteur et professeur de philosophie nous explique l’importance de cette journée : « en raison de nos modes de production dominés par l’idéologie extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste, nous avons épuisé ce que la planète est à même de générer sans se trouver hypothéquée ».

Cette journée macabre m’a fait penser à notre échange lors de ta dernière visite. Le 6 juin, alors que je vous disais, à toi et ton frère cadet, que Montréal se retrouvait au palmarès des métropoles les plus polluées du monde à cause des incendies de forêt dans les Prairies, tu m’as fait part, avec une franchise désarmante, de ton désespoir face au fait que les feux de forêt sont devenus le « nouveau normal » pour beaucoup de jeunes de ta génération partout dans le monde.

Ta confidence m’en a rappelé une autre, faite en 2015. Alors qu’elle n’avait que sept ans et apprenant l’existence de la sixième extinction (à la suite d’une recherche qui venait d’être publiée dans la revue Science Advances et faisait les manchettes), ta cousine, qui a le même âge que toi, faisait ce constat accablant : « les humains sont la pire [espèce] ». Certes, ce n’est pas toute l’espèce humaine qui est responsable de « l’idéologie extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste » (à laquelle j’ajouterai « coloniale et impérialiste »), mais bien une minorité qui détient le pouvoir et en tire profit.

Je dois avouer que vos constats lucides (et crève-cœur) me laissent souvent bouche bée. À l’époque, je n’avais pas su répondre à ta cousine pour la rassurer. Dix ans plus tard, la crise climatique s’imbriquant dans des crises géopolitiques et économiques marquées par la montée des autoritarismes et des fascismes, je ne sais toujours pas comment te répondre pour te rassurer.

En plus des ravages de la crise climatique, nous vivons un moment dans lequel des dizaines de millions de jeunes sont privés d’école à cause des conflits armés. Un moment où l’UNICEF a reconnu que nous avons échoué collectivement à protéger les enfants des horreurs de la guerre. Un moment où, selon le plus récent rapport de la rapporteuse spéciale de l’ONU, nos gouvernements respectifs, les États-Unis et le Canada, risquent d’être jugés complices de ce qu’elle qualifie sans détour comme un génocide perpétré par le gouvernement d’Israël contre le peuple palestinien alors qu’une famine de masse se propage à Gaza.

J’ai récemment écrit dans ces pages que « résister collectivement aux forces fascistes apocalyptiques qui prônent la destruction et la mort nous permettra de créer de nouveaux mondes pour nous et nos enfants ». J’ai réalisé depuis que j’ai fait une erreur en formulant la phrase ainsi : le « nous » qui doit résister collectivement n’incluait pas la jeunesse.

Pourtant, lors de la première de son dernier documentaire en décembre, la réalisatrice Kim O’Bomsawin avait expliqué que « les enfants ont beaucoup de choses à dire si on prend le temps de les écouter ». Dans son lumineux Ninan Auassat. Nous, les enfants, des jeunes de différentes communautés autochtones au Québec (Attikameks, Eeyou-Cris, Innus) partagent leur sagesse en soulignant l’importance pour eux de la langue, la tradition et la culture. Que ce soient les enfants autochtones, les jeunes de la DPJ, ceux issus de l’immigration, ou les enfants trans, « il faut plus d’initiatives pour donner une voix à la jeunesse », nous rappelait en ces pages Gen Ste-Marie, de TransEstrie.

Ici, au Québec, cette jeunesse a mené des luttes phares depuis des décennies. Pensons récemment au printemps étudiant de 2012 — qui nous a montré que militer collectivement peut « contribu[er] à politiser toute une génération » et nous donner « une extraordinaire leçon de culture démocratique » — et aux mobilisations du Mouvement des jeunes pour le climat, qui a réussi à mobiliser une marche de 500 000 personnes à Montréal en 2019.

Ces mobilisations soulignent l’importance de « l’intersectionnalité des luttes » et identifient le rôle du capitalisme comme étant la « genèse » des polycrises, notamment économique et écologique, comme l’avait noté Sandrine Giérula, membre de la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social et citée dans la bédé documentaire Quand les élèves se révoltaient, par Emanuelle Dufour et Francis Dupuis-Déri, qui racontent justement l’histoire des différentes révoltes que des millions d’élèves ont menées au fil des années et des décennies pour protester contre les injustices.

Hors du Québec, juste la semaine passée, de jeunes Autochtones du nord de l’Ontario qui se mobilisent depuis des semaines contre le projet de loi C-5 ont bravé la canicule en marchant dans les rues d’Ottawa. Kohen Chisel, 25 ans et originaire de Constance Lake, a clairement expliqué sa compréhension de la responsabilité de la jeunesse : « Nous sommes ici pour protéger nos terres, protéger les futures générations et nous assurer que nos aînés et nos ancêtres sont bien respectés. »

Plus près de chez toi, aux États-Unis, en 2024, des étudiants des campus universitaires ont érigé des campements en solidarité avec la Palestine, qui avaient inspiré des actions semblables ici. Et quand plusieurs de ces mêmes leaders étudiants, et d’autres étudiants immigrants, ont été ciblés par les politiques anti-migrants du régime Trump 2.0, la jeunesse a courageusement organisé des grèves et des manifestations pour s’opposer aux politiques violentes de détention et d’expulsion d’ICE.

La veille du « jour du dépassement », la Cour internationale de justice, la plus haute juridiction de l’ONU, a diffusé un rare avis consultatif à l’unanimité et sans précédent voulant que « les États qui violent leurs obligations climatiques commettent un acte “illicite” et pourraient se voir réclamer des réparations par les pays les plus affectés ».

Cet avis, décrit comme « révolutionnaire » par certains défenseurs du climat et de la biodiversité, est le fruit d’une initiative qui a débuté dans des salles de classe du Vanuatu en 2019, un pays de la région Pacifique qui s’est formellement libéré des colonialismes britannique et français en 1980.

Selon Vishal Prasad, directeur du groupe Pacific Islands Students Fighting Climate Change, qui a joué un rôle déterminant pour amener la cause devant la CIJ : « Pour nous, le changement climatique n’est pas une menace lointaine. Il est en train de bouleverser nos vies dès aujourd’hui. Nos îles sont en danger. Nos communautés font face à des changements perturbateurs d’une ampleur et à un rythme que les générations précédentes n’ont jamais connus ».

Un reportage du Guardian nous explique que pour les jeunes impliqués, « cette victoire n’était pas seulement politique, elle était personnelle. Et c’était historique ». Cynthia Houniuhi, une des étudiantes en droit à l’origine de la campagne juridique mondiale a déclaré : « Nous étions là. Et nous avons été entendues. »

Force est de constater, mon cher neveu, que la jeunesse engagée peut non seulement poser un regard désarmant, lucide et critique sur l’état de monde, mais aussi changer le cours de l’histoire. Je ne sais pas si nous, les adultes, sommes à l’écoute, mais si j’avais des conseils à te donner, ça serait de ne pas nous attendre.

Renforcer le pouvoir des MRC pour faire advenir les biorégions

Photo © Olivier Zuida – Le Devoir
Le Devoir 
(Section Opinion)
Par Pierre Avignon
25 juillet 2025

La lettre ouverte d’Alain Deneault publiée dans Le Devoir du 24 juillet nous offrait un réveil estival réaliste, mais difficile : « La journée du 24 juillet marque le “jour du dépassement” », nous rappelait l’auteur de Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï.

Au-delà des critiques largement justifiées de notre système consumériste qui vise la croissance infinie dans un monde fini, le professeur de l’Université de Moncton conclut son texte sur une piste d’action dont on entend de plus en plus souvent parler, le développement de biorégions. Il s’agirait, pour faire face à la crise climatique, de (ré)apprendre à vivre « en rapport étroit avec le territoire » et sa communauté.

À quelques mois du déclenchement des élections municipales, il nous apparaît utile de rappeler les capacités d’action de ces entités, mais également des municipalités régionales de comté (MRC), qui exercent un rôle supramunicipal de premier ordre.

Impliqué depuis plusieurs années dans des regroupements citoyens écologistes actifs à l’échelle locale, j’ai eu l’occasion de constater à la fois les possibilités et les limites de l’action des petites municipalités. Comme le rappelait Stéphane Gendron dans son essai intitulé Rapailler nos territoires. Plaidoyer pour une nouvelle ruralité : « Il existe 1107 entités municipales au Québec. De ce nombre, 711 ont moins de 2000 habitants. » La très grande majorité des municipalités, qui représentent également la très grande majorité du territoire, sont donc de très petite taille. Pourtant, l’État québécois leur confie des responsabilités importantes, notamment la gestion des déchets et le respect des normes pour la protection de l’eau. Cela peut paraître anodin quand on les considère une à une, mais la protection écologique du territoire québécois ainsi que la nécessaire résilience à venir passent par les décisions prises dans nos villages.

Au cours des dernières années, plusieurs villes de taille moyenne ont réussi à mettre en œuvre des initiatives inspirantes, telles que le bureau de la transition écologique à Nicolet et la réduction des déchets à la source à Prévost. À l’échelle des petites municipalités, il y a bien quelques projets hors normes, comme la Politique de développement durable de Petit-Saguenay, où habitent moins de 1000 « âmes » ; toutefois, dans bien des cas, la volonté d’être proactif en matière environnementale est faible, voire inexistante. Or, de l’aveu du ministre de l’Environnement dans le rapport 2025 sur l’état de l’eau au Québec, « des efforts importants » sont encore à faire.

Malheureusement, nos petites municipalités n’ont pas les ressources humaines et financières suffisantes pour agir adéquatement. C’est là qu’entrent en jeu les MRC.

Responsable du schéma d’aménagement, du plan de développement de la zone agricole ou encore du Plan régional des milieux humides et hydriques, le conseil de la MRC qui réunit les maires et les mairesses a un rôle important à jouer. Trop peu de citoyennes et de citoyens (ou de personnes élues) s’intéressent au pouvoir de cette entité trop souvent considérée comme administrative plutôt que politique. Vu leurs ressources et leur espace d’action plus importants que ceux de nos petites municipalités, ces acteurs supralocaux devront pourtant être de plus en plus mis à contribution dans le contexte de la crise climatique. La mise en place actuelle des plans climat est une bonne occasion de le faire savoir.

Dans les 18 MRC qui ont la belle possibilité d’élire leur préfet au suffrage universel, cela sera sans doute plus aisé qu’ailleurs, mais il faut espérer que cette pratique se développera dans le futur.

Bien qu’au Québec, les espaces régionaux résonnent dans le cœur des gens, c’est bien à l’échelle des MRC que des perspectives d’action doivent être renforcées. Il serait donc intéressant de penser bio-MRC autant que biorégions pour poursuivre des projets tels que le développement de communautés nourricières. Plusieurs mouvements actuels s’inscrivent d’ailleurs dans cet élan (nouvelle vague au municipal, plateforme AGORA, Multitudes, Communagir, etc.).

Espérons que cela stimulera les débats en vue des élections de novembre prochain.

Le Jour du dépassement et la décroissance : Entrevue avec Alain Deneault

Photo © Radio-Canada

L’animateur Hugo Lavoie s’entretient avec Alain Deneault à l’émission Le 15-18 sur les ondes de Radio-Canada concernant l’article qu’il a publié dans le journal Le Devoir ayant pour titre Le « Jour du dépassement » rappelle le caractère impératif de la décroissance. Durée : 10 minutes – 24 juillet 2025

L’éthique, entre mondialisation et biorégion – Captation de la conférence d’Alain Deneault chez VOX

Captation de la conférence L’éthique, entre mondialisation et biorégion d’Alain Deneault qui a eu lieu chez chez VOX, centre de l’image contemporaine, dans le cadre de l’exposition « Mon Sud est ton Nord » de l’artiste Bertille Bak – 29 novembre 2024 – Durée : 1 heure 2 min 45 sec

Retour sur la conférence d’Alain Deneault au Festival de la décroissance de Québec par Samuel Matteau

Lélia Wanick et Sébastião Salagado / Photo © Ricaro Bellel
Page Facebook de Simon Matteau
22 mai 2025

« Il y a quelques semaines, Alain Deneault était de passage à la Korrigane pour nous parler de l’effondrement à venir… et des pistes d’ouverture possibles.

Son constat est implacable : ce qui s’en vient, ce n’est pas une transition douce, mais une décroissance souffrante. Plutôt que de préparer collectivement nos esprits à une décroissance volontaire, nous fonçons dans le mur du réel, portés par un déni tenace. Les chaînes d’approvisionnement se brisent, la mondialisation craque, les cartes géopolitiques sont en plein remaniement. Il faudra apprendre à vivre sans plusieurs de nos repères matériels : des aliments, des métaux, des produits du quotidien disparaîtront.

À cela s’ajoute l’augmentation fulgurante des catastrophes climatiques. Les États, débordés, ne pourront plus protéger tout le monde. Trop de crises, trop de gens, et des richesses soustraites à l’intérêt commun, abritées dans les paradis fiscaux. Nous serons seuls face aux désastres, seuls à constater la brisure des systèmes — sociaux, étatiques, symboliques. On croyait nos filets sociaux solides, notre société stable. Jusqu’à ce que… Les deuils seront nombreux. L’adaptation constante. Et il nous faudra nous adapter sans cesse.

Alors que reste-t-il ?

Nos communautés. Notre territoire. Ce sont les seules choses sur lesquelles nous pourrons encore nous appuyer. C’est là que réside, selon Deneault, la clé d’un avenir possible : non pas dans un repli survivaliste, mais dans un autonomisme volontaire, lucide et joyeux.

C’est ce qu’il appelle la biorégion : un espace de vie à échelle humaine, où l’on organise nos existences selon ce que notre sol, notre climat, notre écosystème peuvent raisonnablement offrir. La biorégion n’est pas un retour nostalgique, mais un acte politique. Elle ne peut pas simplement surgir « naturellement » à la manière des plantes ou des utopies spontanées. Elle devra être imposée collectivement, comme un geste politique conscient, un raccourci de l’histoire face à la déroute institutionnelle. C’est un temps d’anarchie fertile : un moment où les formes de pouvoir établies s’effacent pour laisser émerger de nouvelles manières de s’organiser, plus proches du vivant.

La biorégion devient alors un acte de résistance face au millefeuille institutionnel étouffant de notre époque : les États fragmentés, les pouvoirs municipaux et financiers, les multinationales, les mafias locales. Au cœur de cet enchevêtré d’autorités concurrentes, la biorégion revendique une souveraineté alimentaire, une autonomie énergétique, une liberté intellectuelle. Elle est à construire, avec détermination, par des sujets désireux de transformer la survie en forme d’habitation durable.

Et ce n’est pas qu’un rêve théorique. On le voit dans des gestes concrets. Comme Sebastião Salgado, photographe marqué par les horreurs du XXe siècle, qui retape avec sa femme une ferme en friche au Brésil. Dix ans plus tard : 600 hectares de forêt replantée, un projet devenu l’Instituto Terra.

La biorégion est un projet esthétique, éthique et politique à la fois. Un art de vivre. Une manière de comprendre qu’on ne défend pas la nature comme un extérieur, mais qu’on se déploie avec elle. Nous sommes cette nature. Et nous devons la connaître, la respecter et l’aimer.

Merci Alain. » – Simon Matteau

Conférence d’Alain Deneault au Festival de la décroissance de Québec – Durée: 1 heure 35 min 10 sec – 16 avril 2025

Participation d’Alain Deneault à l’École d’été citoyenne 2025 : Réhabiter l’Outaouais

Alain Deneault participera à l’École d’été citoyenne 2025 : Réhabiter l’Outaouais dont les quatre thématiques seront : l’expropriation (21 mai), l’itinérance (22 mai), la biorégion (6 juin) et la décroissance (7 juin). L’événement est organisé en collaboration avec l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et le Laboratoire de formation populaire de l’Outaouais (LFPO). La conférence d’Alain Deneault aura lieu le 6 juin et s’intitule : Qu’est-ce qu’une biorégion ? De la force des choses au dessein politique.

« Alliant à la fois savoirs expérientiels et savoirs théoriques, l’École a généré des échanges et des réflexions autour d’une citoyenneté plus engagée et plus inclusive. Au cours des quatre jours de l’École, des activités de partage d’expériences et de savoirs, de co-formation et de discussion ont eu lieu afin de nous outiller à agir au sein de nos communautés au bénéfice d’une société plus juste. » – École d’été citoyenne 2025


Qu'est-ce qu'une biorégion ? De la force des choses au dessein politique
Conférence d'Alain Deneault à l'École d'été citoyenne 2025
Vendredi 6 juin 2025 - 9 h 15 à 10 h 15
Université du Québec en Outaouais (UQO) - Campus Alexandre Taché
283 boulevard Alexandre-Taché, Gatineau
Stationnement gratuit
Inscriptions ici

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï parmi «Les livres du mois» du Monde diplomatique

Le Monde diplomatique

Par Esteban Chevalier
Mai 2025

Comment affronter un présent sans précédent — « inouï » ? Pour mieux répondre à la crise écologique, nous gagnerions à « faire que », plutôt que de nous demander « que faire », comme autrefois Lénine. Face à l’insuffisance des gouvernements et du capital, il nous faudrait, selon Alain Deneault, sortir de la torpeur et de l’éco-angoisse et adopter une posture transformatrice. Le philosophe québécois critique vertement une gauche en perte de repères, déplore un libéralisme technocratique qui fragmente nos sociétés. Il invite à reconstruire l’engagement politique en partant de l’échelle locale, à travers des initiatives comme la biorégion, « contraction de la pensée politique à l’échelle régionale ». Livrer la guerre à la « médiocratie », affronter les sujets qui dérangent et prendre des risques : tels sont les axes d’une action politique enracinée dans l’inédit. Loin d’une réponse programmatique, l’ouvrage appelle à expérimenter dans l’essai et le mouvement, à repenser l’engagement politique pour donner corps à une pensée agissante.

Interview : Alain Deneault – Être lucide face à l’obscurantisme et l’angoisse

Bruxelles Laïque Échos 

Par Jean-François Grégoire
1er trimestre No 128 - Printemps 2025

Philosophe et essayiste, Alain Deneault, auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Totalitarisme PerversPolitiques de l’extrême centre (2016)et Mœurs (2022), a publié fin 2024, Faire Que ! L’engagement Politique à l’Ère de l’Inouï. Ce professeur de philosophie a choisi d’enseigner en Acadie, au Canada, loin des centres urbains. Face aux bouleversements climatiques et à la « pandémie de crises » que nous vivons aujourd’hui, comment repenser nos modes de vie sur un mode solidaire, afin de réenchanter l’engagement à la hauteur des défis qui nous attendent ?

Jean-François Grégoire (JFG) : En philosophie pratique, c’est-à-dire en éthique et en politique, la question classique est « que faire ? », comment agir ? Vous avez choisi d’intituler votre ouvrage « Faire que ! ». Pouvez-vous nous expliquer ce choix ? Quel était votre objectif en rédigeant ce livre et à qui s’adresse-t-il ?

Alain Deneault (AD) :

La question « Que faire ? » jalonne mon travail depuis longtemps, à la manière d’une formule qu’il convient d’étudier dans sa forme même ainsi que dans son évolution. Autant l’expression interrogative, et quasi exclamative, était galvanisante du milieu du XIXe siècle au début du XXe, et motivait la praxis politique au point d’engendrer des révolutions (on n’avait pas encore idée à l’époque du cauchemar stalinien qu’elle allait engendrer), autant elle s’est conclue au début du XXIe siècle sous la forme d’une grande lamentation : « Qu’est-ce que je peux faire, moi, petit citoyen, le Petit-chose à qui rien ne réussit…? » C’est comme si la question qui trouvait à l’origine du tonus dans la prose de Nikolaï Tchernychevski ou le verbe de Lénine ne résonnait plus qu’en faibles ondes dans les lamentations de Calimero. 

Dans un premier temps, en m’y arrêtant dans Faire que !, j’ai souhaité mettre en valeur le caractère stimulant d’une telle interrogation, notamment en rappelant comment dans sa forme première véhiculée au XVIIIe siècle par le révolutionnaire Babeuf, et son « Quoi faire ? », il nous était possible de penser les politiques publiques, notamment fiscales, en lien avec le progrès social. En relisant le premier livre ayant arboré ce titre, celui du romancier révolutionnaire Tchernychevski, pour postuler la possibilité d’une refonte complète des mœurs sous le signe du féminisme radical, de façon à entraîner de lui-même une révolution. En prenant au sérieux le plus célèbre des livres intitulés Que faire ?, celui de Lénine, non pas tant pour épouser son programme de type partisan autoritaire, mais pour inventorier les questions exhaustives et précises que se trouve à poser ce penseur de l’organisation en ce qui regarde la structuration d’un combat politique. Enfin, je me suis étonné de constater à quel point notre culture regorge de livres, de chapitres ou d’articles dont le titre est précisément Que faire ?. Certains sont nettement d’inspiration léniniste, malgré mille nuances importantes, comme chez Alain Badiou ou Louis Althusser, d’autres sont absolument ironiques, comme chez les libéraux de la décennie 1990 qui s’amusaient à détourner les reliques du soviétisme ou chez les aboyeurs de l’extrême droite qui piochent continuellement dans le jardin de la gauche, en passant par des reprises qui se contentent d’un effet marketing relevant de la référence désinvestie et fade, comme chez la passionaria de la lutte écologiste, Jane Fonda, l’écologiste libéral Daniel Cohn-Bendit ou le libéral-« socialiste », Jean-Christophe Cambadélis. Dans ce tour d’horizon quelque peu oulipien, j’ai cherché à comprendre ce que tous ces titres, sur 150 ans, disaient de l’évolution de la question elle-même.

Dans un deuxième temps, j’ai porté attention aux critiques de la question, une philosophe de l’écologie comme Isabelle Stengers ou un autre, Vincent de Victor, récusant l’expression dans sa formulation même. Et j’y suis allé de mon propre décalage. La question « Que faire ? » est dissonante : elle motive à l’action, mais la fige dans l’attente d’une réponse, fatalement offerte sous la forme de consignes. Le « que » de l’expression est un pronom interrogatif qui appelle des précisions, plus précisément des compléments d’objet direct. Cela conspire à simplifier considérablement l’analyse du réel et à interrompre le moment de la pensée et de l’analyse collectives. Le « faire » devient faible en cette circonstance, car il appelle lui aussi une métamorphose dans des verbes prescripteurs et directifs. C’est la raison pour laquelle l’inversion de la forme dans la tournure « Faire que ! » m’a parue salutaire. Le « que » y agit soudainement comme une conjonction de subordination et appelle des phrases au subjonctif. Le sujet de l’expression n’est donc plus celui qui l’énonce (un homme occidental le plus souvent en ce qui concerne « Que faire ? »), mais toute personne qui se sent concernée par elle, qui entend agir pour faire en sorte que… l’action sociale, culturelle et publique soit en phase avec les exigences de la biophysique et du climat, de l’éthique et du sens. Cette subjectivité n’est d’ailleurs plus exclusivement humaine et entraîne dans la réflexion toutes les instances du vivant ayant une part dans l’économie de la nature.

JFG : Pourriez-vous élaborer sur la notion d’inouï ? Qu’est-ce qui vous semble si unique aujourd’hui – qu’est-ce qui fait que vous n’êtes pas seulement un (philosophe) marxiste de plus qui annonce la fin du capitalisme ?

AD :

L’inouï est d’abord un terme qui résume la façon dont les bouleversements climatiques et la sixième extinction de masse nous sont racontés dans un ordre intellectuel où le discours est en particulier l’apanage des sciences exactes et de la recherche opérationnelle. C’est en termes de millions d’années, de seuils, de pourcentages, de ratios, de moyennes universelles… que s’organisent le discours politique, l’historiographie, l’éthique et la psychologie sociale. Ce type de construction tend à nous faire voir le réel – à juste titre à certains égards – en tant qu’il n’a pas de pareil dans l’historiographie, qu’il ne se compare à rien d’autre que lui-même, et qu’il est par définition inouï. Ce qui est inouï est pratiquement impensable parce qu’on ne peut le comparer à rien d’autre qui nous permet de le spécifier.

J’en conclus que cela relève autant d’un état de fait historique gravissime que d’un échec de l’écologie politique, au sens où en s’alliant exclusivement avec les sciences exactes, elle s’est privée de modes d’articulation susceptibles d’entraîner des modifications comportementales et politiques. Que faire lorsqu’on se fait dire que l’« activité humaine » est responsable de la transgression de six seuils fondamentaux se résumant à l’excès des 400 parties par millions de dioxyde de carbone dans l’atmosphère et de l’augmentation de la température moyenne de 1,5 % dans le monde depuis le premier brevetage de la machine à vapeur? Cette rhétorique ne parle pas globalement. Elle n’est pas fautive, mais souffre d’un manque d’expression littéraire, politique, sociale, symbolique et spirituelle. Nous manquons d’objets mentaux auxquels nous référer pour penser ce qui vient, et pour nous donner collectivement un dessein nous permettant d’engager l’action de manière réfléchie, concertée, lucide mais aussi joyeuse.

Ce qu’il y a de proprement inouï, c’est le fait de s’aligner sur des temps catastrophiques qui ne répondent justement plus de l’ « activité humaine ». Cette expression nous abuse. Elle relève d’une façon pudique (et censurée) pour les pouvoirs institués et leurs organes officiellement « politiques et scientifiques » (le Giec, l’IPBES…) de couvrir notre régime extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste. Mais le sujet dit « humain », selon cette approche sociologiquement myope, est spectateur ; le réchauffement climatique et la perte de biodiversité sont partis ; il s’agit de processus désormais indépendants, autonomes et exponentiels. Nous avons détraqué le système Terre. Et si nous, les décideurs du capital en particulier, en sommes responsables, nous ne pouvons pas pour autant réparer les conséquences de ce vandalisme universel. C’est cela qui est inouï. Autant les pacifistes pouvaient espérer que les Guerres mondiales ne soient pas enclenchées au XXe siècle en raison de décisions humaines, autant nous sommes ici confrontés à la « force des choses », comme l’écrit Hannah Arendt, un phénomène historique qui ne dépend pas de la délibération politique.

Dans cette perspective, le capitalisme se présente comme un système à bout de souffle, cancérigène. Il bénéficie à des illuminés du marché et porte au pouvoir politique des psychopathes. La science écologique, la justice fiscale, les droits de la personne, la structuration de la géopolitique et même la rationalité économétrique, pour ce qu’il en restait, se trouvent raturés comme si cela n’avait jamais existé. Ce système s’effondre sous nos yeux, mais pas comme on se l’imaginait. Il disparaît pour des pans entiers de la population. Les différentes « classes moyennes » se voient glisser au rang de la majorité de prolétaires qui n’en ont jamais été dans l’histoire que les bénéficiaires relatifs, se voyant eux-mêmes socialement marginalisés au-delà de leur marge de crédit. Le capitalisme a profité à une portion de bénéficiaires relatifs; ceux qui pouvaient encore consommer ce qu’il produit au fort prix d’une alinéation psychologique et sociale, se voient tomber dans le camp des adversaires de l’oligarchie, sitôt qu’ils n’ont plus le pouvoir d’achat ou le capital culturel et social de composer avec elle. Pour eux, désormais, chutant un à un, le capitalisme se termine. Ils se découvrent va-nu-pieds, exposés à la violence d’un régime qui ne tient aucune des promesses défendues par son marketing. 

JFG : La question de l’objet, au sens d’une grille de lecture pour penser le monde dans son objectivité est centrale dans l’ouvrage. Nous savons qu’à droite, les objets de substitution et le déni ou la négation de la crise environnementale sont normalisés. Croyez-vous aussi que le discours intersectionnaliste, dans sa version « cannibale » telle que vous la décrivez dans Mœurs, suit le même schéma en représentant un appauvrissement du langage, des représentations et de la pensée, et ce, malgré sa critique du capitalisme ? Comment qualifiez-vous d’ailleurs cette critique ?

AD :

La situation engendre en effet beaucoup d’angoisse, plus que d’anxiété (un autre mot jeté précipitamment dans le débat public). L’angoisse résume un état de malaise sans objet correspondant. Dans l’économie du désir, il s’agit d’un objet interdit, qu’on censure psychiquement, et qui nous place aux abois. On se rabat alors sur des formes substitutives. Dans le cas qui nous occupe, l’objet est difficile à nommer parce qu’il conditionne aussi la vie même du sujet, c’est de ses propres conditions d’existence qu’il est question. Objet et sujet se retrouvent dans une même problématique, très difficile à thématiser en termes pratiques. Que faire ? D’abord faire preuve d’un certain courage pour mobiliser l’énergie psychique à l’air libre de l’angoisse en une force de mobilisation structurée. Pour ce faire, il convient de se donner des objets lucides et adéquats, plutôt que substitutifs. Prendre la mesure du problème du vivant comme étant l’enjeu fondamental du XXIe siècle, ajuster son discours et ses concepts pour convenir à cette impressionnante réalité…

Or, tous n’ont pas autant de grandeur d’âme. D’autant plus qu’on se trouve massivement sollicité par des discours d’extrême droite qui ont pour eux l’avantage de la paresse. L’objet politique de l’extrême droite a tout pour rassurer à peu de frais le sujet historique (nécessairement) inquiet. Il élit quelques boucs émissaires aisément repérables et postule du reste que tout va bien, que tout irait bien si seulement le corps social apprenait à se défaire de ces éléments pathogènes qui le parasitent. Il y va alors de politiques par ablations. Débarrassons-nous des musulmans et autres apparents étrangers du Sud et de l’Est chez nous, et « nettoyons »-nous, ose affirmer Donald Trump, des Palestiniens au Moyen-Orient, purgeons nos institutions de tous les discours sociétaux et écologistes, et vous verrez comme tout ira bien. Nous serons de nouveau « grands », voire « immenses ». Cela séduit les esprits faibles, qui ont été formés dans la culture populaire aux théories du complot et aux intrigues à la whodunit, et cherchent dans la précipitation la clé de voûte de toute situation, qui leur permet de se dire que, du reste, tout va bien.

À gauche, l’élément culturel substitutif, qui permet de compenser la perte d’objet relative à l’époque, repose dans un premier temps sur une analyse sociopolitique sérieuse et féconde, à savoir la critique intersectionnelle. Qui peut encore contester qu’on n’ait pas droit au même destin social selon maintes caractéristiques personnelles identifiées socialement ? Il va désormais de soi de considérer aussi par ce prisme tout enjeu social. Dans un second temps, il y a substitution lorsque l’objet de la critique devient exclusif, obsessionnel, exalté même, et qu’il donne lieu à des mobilisations ou à des luttes exacerbées, quitte à verser dans des aberrations qui font honte, et qui se révèlent politiquement suicidaires. Alors qu’il y a tant d’enjeux graves et fondamentaux auxquels s’attaquer, on peut s’étonner de l’accent fétichiste qui a pu être mis sur des combats qui donnaient en réalité l’impression de minimiser les logiques discriminantes à l’œuvre dans notre société, que ce soit en lien avec l’appartenance sexuelle ou l’ethnie, ou certains partis pris intimes. Cela n’est pas sans rappeler la frénésie des années 1970 pour une vulgate marxiste qui a nui à la gauche plutôt que de l’aider. Auprès du commun, en véhiculant des revendications hermétiques, on s’érige comme repoussoir vers l’extrême droite, qui fait, elle, ses choux gras du simple recensement de ces manifestations excessives de la gauche sociétale.

JFG : On comprend à la lecture de l’ouvrage que la bio-région n’est pas l’objectif en soi, mais plutôt qu’elle adviendra par nécessité. Pouvez-vous la définir et nous expliquer en quoi son avènement de « faire que » ? Et comment concevez-vous les relations entre les bio-régions elles-mêmes dans le millefeuille des strates de pouvoir ? Et comment, comme vous l’expliquer dans le livre, Émile Durkheim, dans Le Suicide, tient un discours qui ramène au sens de la vie, au vivant ? Pouvez-vous nous expliquer en quoi la question de l’échelle induit, dans votre perspective, un changement de paradigme ?

AD :

Par la force des choses, donc, nous serons ramenés à une échelle plus censée. Il ne s’agit pas là d’un programme politique, d’une option, d’un choix, d’un vœu (pieux), d’un possible… Il s’agit d’une fatalité qui s’annonce. Notre régime ne dispose que d’une planète, mais il se comporte comme s’il pouvait en exploiter de nombreuses… Cela est voué à l’échec. L’immense, mais fragile architecture de la mondialisation industrielle et financière ne pourra que se disloquer lorsqu’il apparaîtra fatal qu’ici des canaux de circulation s’assèchent, que là il n’y a plus assez d’eau pour fournir le renouvellement des puces nécessaires au parc informatique mondial, quand plus loin on creusera désespérément pour fournir les minéraux stratégiques pour la technologie de pointe. Le champ du capitalisme se contractera encore davantage qu’il ne le fait maintenant au nom du retour à des politiques protectionnistes. Le mieux pour l’heure : prendre le parti de cette contraction de la géopolitque, passant de l’échelle mondialisée à un régionalisme nécessaire. Lorsque nous reviendrons politiquement à cette échelle, comme on revient à soi après une soirée par trop arrosée, on conviendra de deux réalités évidentes qui avaient fini par nous échapper. D’abord, en dernière instance, nous dépendons de nous tous et de notre sens de l’entraide à l’échelle d’une même communauté et ne devrions pas nous séparer les uns des autres comme des atomes indépendants. Ensuite, nous dépendons du territoire qui est sous nos pieds et des eaux qui nous entourent, et ne saurions sérieusement n’entretenir qu’un rapport de domination et d’exploitation avec ce lieu qui nous fait la grâce des moyens de notre subsistance. Pour Émile Durkheim, oui, c’est à cette échelle que réside le sens, sur un plan psychique, politique et spirituel. Pour Kirkpatrick Sale, c’est à cette échelle que réside le sens d’une éthique qui ne soit pas strictement l’affaire d’énoncés de pure forme ni de vulgaires tactiques de marketing.

Dans ce contexte, la biorégion est un concept qui compte une cinquantaine d’années. Il peut aujourd’hui quitter son champ utopique et s’intégrer à la perspective d’une nécessité historique, celle qui nous attend, à savoir réapprendre à habiter le monde en fonctions de son économie propre, dans une symbiose indispensable avec les conditions qui nous en sont données. C’est un acte d’humilité qui nous attend, auquel, il est vrai, les Occidentaux n’ont absolument pas été préparés. 

JFG : En terminant, on sent un enthousiasme dans votre ouvrage, envers le fait que les apories du système capitaliste se matérialiseront bientôt et que cela bouleversera nos modes de vie. Que répondez-vous à celles et ceux qui sont plus pessimistes ?

AD :

Nous sommes tous assez sensés pour savoir que personne n’éprouvera la moindre joie à devoir renoncer à beaucoup des biens et de facilités qui nous étaient jusqu’à maintenant abusivement présentés comme nécessaires et dus. Nous sommes déjà emportés collectivement dans une spirale qui ne nous permettra pas d’éviter le sale quart d’heure universel qui nous attend tous. Là où on peut se montrer enthousiaste, c’est en rompant avec le caractère intellectuellement insultant d’un régime qui nous fait croire depuis des décennies à des contradictions qui ne tiennent pas la route, notamment sous la forme d’oxymores débiles comme le « développement durable », le « capitalisme vert » et autres constructions sophistiques comme la « transition énergétique ». Il convient de sortir dare-dare de ce type d’illusions qu’entretient un régime suffisamment cynique pour transformer en de nouvelles occasions de marché l’illusion de pouvoir gérer à son profit le saccage mondial qu’il est en train de nous léguer.

Entretien autour de l’inouï avec Alain Deneault et Mark Fortier

Mark Fortier – Photo @ Caroline Fabre / Alain Deneault – Photo © Jean-François Bergeron

« Entretien avec les sociologues Mark Fortier et Alain Deneault des éditions Lux le 20 mai 2025 de 19 h à 20 h au Studio du Quai des arts à Carleton-sur-Mer. Cet événement est organisé par la Bibliothèque Gabrielle-Bernard-Dubé » – Ville de Carleton-sur-Mer


Entretien avec les sociologues Mark Fortier et Alain Deneault
Animé par : Patricia Chartier
20 mai 2025 - 19 h à 20 h
Studio du Quai des arts - 774, boul Perron, Carleton-sur-Mer
Pour plus d'informations : 418 364-7103
Billets : ici
Entrée gratuite

Faire que ! Le coup de coeur littéraire de Vincent de la bibliothèque Au jardin des livres de Saint-Apollinaire

Le dernier essai d’Alain Deneault Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï est le coup de coeur littéraire de Vincent qui fait partie du personnel de la bibliothèque Au jardin des livres de Saint-Apollinaire.

« Cette semaine, Vincent vous présente son coup de cœur littéraire: le Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault. Il est disponible à la bibliothèque ainsi que plusieurs autres coups de cœur sélectionnés par le personnel de la bibliothèque pour vous ! »