Total, vous n’allez pas chez eux par hasard

Total, vous n’allez pas chez eux par hasard est un épisode du balado Multinationales, l’histoire de ces entreprises qui nous gouvernent animé par Camille Crosnier sur France Inter où l’ouvrage d’Alain Deneault De quoi Total est la somme ? Multinationales et perversion du droit (Rue de l’Echiquier et Éditions Écosociété) est mentionné. Durée : 48 min – 17 mars 2026

« Des premiers forages en Irak après la Grande guerre au géant mondial de l’énergie, découvrez l’histoire de TotalEnergies. Entre quête de souveraineté et urgence climatique, comment, ce qui était au départ un outil d’État est devenu un mastodonte mondial prêt à tout pour conserver sa puissance ?

L’histoire de la plus grande entreprise française ne commence pas dans l’Hexagone, mais par un constat d’urgence au sortir de la Grande Guerre : « l’énergie, c’est la puissance ». Née de la volonté de l’État de ne plus dépendre des majors étrangères, ce qui était autrefois la Compagnie française des pétroles (CFP) a traversé un siècle de révolutions industrielles, de crises géopolitiques et de découvertes spectaculaires pour devenir un pilier incontournable de l’économie mondiale.

Pour explorer les rouages de ce fleuron industriel, Camille Crosnier s’entretient avec Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project, auteur de « Or noir, la grande histoire du pétrole », et avec le chercheur Pierre-Louis Choquet, chargé de recherches en sociologie, spécialiste des enjeux climatiques.

La quête de l’indépendance : du désert irakien à la marque Total

C’est en 1924 que naît la CFP, avec une mission claire : assurer à la France un accès direct aux ressources pétrolières. Sans pétrole sur son propre sol, la France se tourne vers la Mésopotamie (l’actuel Irak), qui devient le « camp de base » de son empire naissant. Puis, l’entreprise  grandit dans l’ombre des « Sept Sœurs » anglo-saxonnes avant de lancer, en 1954, la marque « Total », un nom simple et universel destiné à conquérir les routes du monde entier. De la découverte historique du gisement d’Hassi Messaoud en Algérie, aux premiers pas de la publicité, Total s’impose comme le symbole d’une France qui retrouve sa puissance industrielle sous l’impulsion du général de Gaulle.

L’ombre de la puissance : pétrole, influence et diplomatie secrète

Derrière la réussite commerciale se cachent des épisodes plus sombres de la Françafrique. Il s’agit donc de revenir sur le rôle complexe des pétroliers français au Gabon, au Congo et lors de la tragique guerre du Biafra au Nigeria, où la quête de ressources a parfois dicté une diplomatie de l’ombre. L’histoire de Total est aussi indissociable de sa rivalité avec « Elf », l’autre géant public né en 1967. Entre scandales financiers et luttes d’influence, le récit culmine en 1999 avec l’absorption d’Elf par Total, donnant naissance à la quatrième Major mondial des hydrocarbures.

Le géant face aux enjeux de la transition énergétique : du choc pétrolier au défi climatique

Aujourd’hui, l’empire vacille sous la pression de ceux et celles qui considèrent qu’il faut lutter de toutes ses forces contre le changement climatique et faire de la transition énergétique une priorité. Du traumatisme de la marée noire de l’Erika en 1999 aux révélations sur ce que l’entreprise savait du dérèglement climatique dès les années 1970, le récit lève le voile sur les stratégies de légitimation et le « greenwashing » d’une multinationale à la croisée des chemins. Devenu « TotalEnergies » en 2021 pour marquer un tournant vers les énergies renouvelables, le groupe reste au cœur des polémiques, notamment avec ses projets gaziers en Russie ou le méga-projet EACOP en Ouganda, en raison de nombreuses violations des droits humains. Entre impératifs économiques et urgence planétaire, jusqu’où peut aller la quête incessante de nouveaux gisements ? » – Multinationales, l’histoire de ces entreprises qui nous gouvernent, France Inter

Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété. Le documentaire est réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022


L’Emprise Total. Le pouvoir silencieux du géant du pétrole. Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace France, 2021.

Le pouvoir des médiocres – Entretien avec Alain Deneault

Le pouvoir des médiocres ou L’Empire de la médiocrité nous mène à la guerre. Entretien avec Alain Deneault àTheSwissBox Conversation. Balado épisode # 163 . Durée : 1 h 51 min 23 sec – 28 février 2026

« Dans cet entretien, nous interrogeons les structures profondes de nos sociétés contemporaines : sommes-nous encore en démocratie ou évoluons-nous dans un système où le pouvoir réel échappe au politique ?

Alain Deneault analyse les mécanismes invisibles qui organisent la dépossession collective : financiarisation, gouvernance technocratique, dilution des responsabilités, capture des institutions. Il propose une lecture rigoureuse et exigeante de notre époque, loin des polémiques superficielles.

Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais de comprendre pour mieux se défendre.

Un échange dense, structurant, qui invite à penser au-delà des catégories convenues. » – TheSwissBox Conversation

Chapitrage :
00:01:48 - Vision des dirigeants actuels
00:15:33 - Responsabilité présente et futur de la population
00:43:17 - Moralité des institutions
00:53:38 - Le concept de la gouvernance
01:01:48 - Le mot économie dans notre histoire
01:14:33 - Esprit et philosophie
01:24:30 - Regard sur la démocratie
01:32:00 - L'anxiété et l'angoisse
01:43:42 - Conclusion

Penser demain avec Alain Deneault – Le troisième épisode du balado étudiant «Éthique en pratique » de l’IDÉA

Penser demain avec Alain Deneault. Les animateurs Édouard Goupil-Leroux & Alexandre Poiré reçoivent Alain Deneault pour le troisième épisode du balado étudiant « Éthique en pratique » de l’Institut d’éthique appliquée de l’Université Laval (IDÉA). Durée : 1 h 32 min – 23 mars 2026

« Dans cet épisode, nous recevons Alain Deneault, philosophe et professeur à l’Université de Moncton au campus de Shippagan. En clarifiant certains concepts centraux de sa réflexion comme l’économie, la gouvernance et plus récemment le biorégionalisme, cet entretien propose de sonder le monde dans lequel nous vivons avec un regard philosophique tout en gardant en filigrane la question « Comment penser demain ? ». » – Balado de l’IDÉA

Essais mentionnés dans cet entretien

Entretien avec Alain Deneault sur TotalEnergies par Agathe Di Lenardo de Reporterre

«La soi-disant conversion écologiste de TotalEnergies n’était que du marketing»

Reporterre

Entretien avec Alain Deneault par Agathe Di Lenardo
31 mars 2026

« Être éthique n’est plus nécessaire », dit le philosophe et auteur sur l’économie Alain Deneault à propos de l’accord entre TotalEnergies et l’administration Trump. Il montre, selon lui, que le verdissement de la firme n’a jamais été que du marketing.

Moins d’éoliennes, plus d’hydrocarbures. Le 23 mars, un accord entre l’administration Trump et TotalEnergies a été dévoilé. Il prévoit l’abandon de deux projets éoliens en mer, en échange de 928 millions de dollars à réinvestir dans des projets d’hydrocarbures. Une politique totalement à rebours de la transition énergétique pourtant nécessaire pour limiter le changement climatique.

Alain Deneault est docteur en philosophie. Il est l’auteur de De quoi Total est-elle la somme ? (2017, éd. l’Échiquier), un ouvrage qui révèle ce qui a rendu TotalEnergies si puissante sur le plan politique et économique. Avec une vision historique et engagée, il livre à Reporterre son analyse sur la stratégie de l’entreprise.


Reporterre — TotalEnergies se positionne depuis plusieurs années comme un acteur majeur de la transition écologique. Avec ce pacte, l’entreprise ne semble plus tenter de maintenir cette image déjà écornée, mais assumer ses projets climaticides… Quelle analyse portez-vous sur cet accord ?

Alain Deneault — Cela montre, même si on s’en doutait déjà, que la soi-disant conversion écologiste de TotalEnergies n’était que de pure forme, qu’elle relevait du marketing plutôt que des convictions.

Le documentaire Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie de Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall, montre très bien les coulisses de son verdissement. Par exemple, elle communique largement sur les énergies renouvelables, même si cela reste marginal dans son activité globale.

Donald Trump s’oppose fermement aux éoliennes et soutient au contraire le développement des hydrocarbures. Dans quelle mesure son élection a-t-elle bénéficié à la firme ?

TotalEnergies n’a plus à faire semblant. Du moment qu’il y a à la tête des États-Unis Donald Trump, qui présente le discours écologiste comme un canular, et Mark Carney comme Premier ministre au Canada — qui lance lui aussi de grands chantiers d’exploitations d’hydrocarbures, la question environnementale ne passera pas au premier plan. Être éthique n’est plus nécessaire, ce n’est plus spécialement bon pour les affaires, donc TotalEnergies cesse de l’être.

Récemment, des sociétés énergétiques ont déposé des recours contre les États-Unis à la suite de l’annulation de projets éoliens. TotalEnergies a quant à elle fait le choix de négocier avec la Maison-Blanche. Comment expliquer cette stratégie ?

On peut supposer qu’elle y voit un avantage concurrentiel, ce qui ne serait pas la première fois dans son histoire. C’était par exemple l’une des seules sociétés à avoir collaboré avec le régime de l’apartheid de l’Afrique du Sud. Ce qui avait nuit à ses affaires, car cela avait touché une corde sensible dans l’opinion publique.

Dans le cas présent, l’entreprise fait le pari que la résistance éthique à laquelle elle aurait pu faire face il y a dix, quinze ou vingt ans est moins intense, du fait que la fenêtre d’Overton est déplacée vers la droite. Ce qui lui permet de spéculer sur ces biens financiers sans s’encombrer de questions éthiques.

Quel est le positionnement vis-à-vis du climat chez TotalEnergies ?

Jusqu’alors, et ce depuis la naissance du concept de développement durable, la rhétorique de toutes les grandes compagnies pétrolières a été de réduire la question écologique à celle du climat et la question du climat à celle des émissions de CO₂ de nos produits. C’est-à-dire qu’on a comparé des objets en fonction des gaz à effet de serre qu’ils émettent, sans réfléchir aux émissions nécessaires pour leur production. Par exemple, on en est venu à dire que le gaz est écologique, car il émettrait moins de CO₂… TotalEnergies a fait partie des vecteurs de ce discours.

L’entreprise déclare que ces investissements contribueront à la sécurité d’approvisionnement de l’Union européenne en lui apportant le gaz dont elle reste très dépendante. Peut-on dire que cet accord contribue à une certaine vassalisation de l’Union européenne vis-à-vis des États-Unis ?

TotalEnergies agit dans une synergie historique. On ne va pas lui attribuer la vassalisation des Européens envers les États-Unis. Les dirigeants européens sont fort capables de s’autovassaliser eux-mêmes. La firme comprend cette dynamique-là, car elle fait de la géopolitique.

D’un point de vue rhétorique, dire qu’elle aide l’Union européenne parce qu’elle lui fournit du gaz tient la route : c’est le discours que tient la Compagnie française du pétrole, l’ancêtre de TotalEnergies, depuis sa création en 1924.

Mais cet argument ne fonctionne que si l’on part du principe que l’on va toujours devoir consommer comme on le fait aujourd’hui, qu’il ne faut pas réorganiser notre façon de produire, distribuer et consommer de l’énergie.

L’accord permet de réinvestir notamment dans le Rio Grande LNG, un projet qui, en plus d’être très préoccupant pour l’environnement, menace les droits humains des peuples autochtones. Mais cela ne semble pas inquiéter TotalEnergies…

Effectivement, son seul souci est de pouvoir dire que ses actions sont légales. Dans mon livre, je cite Christophe de Margerie, ancien président-directeur général, qui affirme que « tant que ce n’est pas interdit, c’est permis ». Et c’est vrai : lorsque que la firme agit d’une manière qui choque l’opinion, cela reste néanmoins légal.

C’est par exemple comme ça que la firme était légalement présente en Alberta dans son projet de sables bitumineux, même si cela mettait en péril des communautés autochtones, car elle respectait le droit environnemental. Pareil en ce qui concerne sa présence au Gabon, qui reste malgré tout légale malgré les critiques sur les impacts sociaux.

TotalEnergies, à l’image d’autres multinationales, semble aujourd’hui être surpuissante. Vous plaidez pour une dissolution des multinationales : comment faire contre-pouvoir ?

Les multinationales ne sont pas à penser uniquement comme des entreprises, mais comme des pouvoirs qui existent à l’échelle mondiale et qui négocient avec des États qui, eux, ne peuvent agir que sur leur territoire. Il y a donc déjà un rapport de force à leur avantage.

D’autre part, le génie est sorti de la bouteille : on a laissé ces entreprises prospérer, fusionner, on les a financées, on a créé des partenariats… Les États ont tout fait pour les rendre toutes puissantes, et aujourd’hui elles opèrent sur un mode pratiquement autonome. Quand je plaide pour leur dissolution, je me réfère aux nombreuses prises de position, de tous les spectres politiques, du tournant du XIXᵉ et XXᵉ siècle.

Aux États-Unis, des représentants politiques s’activaient pour faire voter une loi antitrust — les trusts désignant alors les multinationales. On voyait bien que l’industriel John Rockefeller, symbole de l’industrie pétrolière, allait faire chanter tout le monde et avoir la main sur le pétrole mondial avec sa société Standard Oil. On a essayé de le contenir, même si cela n’a rien donné car il a rusé en créant des filiales toutes liées au même actionnariat. Mais au moins, il y a eu des tentatives !

Par ailleurs, en France, Edgar Faure militait contre ces pouvoirs privés, notamment dans le domaine de l’énergie, qui pouvaient faire chanter les États. C’est à cet esprit que je reviens, en sachant qu’il est très tard… Mais en rappelant que ces personnalités qui défendaient les lois antitrust nous annonçaient, déjà à l’époque, ce que nous vivons maintenant.


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Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété. Le documentaire est réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022

L’Emprise Total. Le pouvoir silencieux du géant du pétrole. Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace France, 2021.

L’urgence de décroître, selon le philosophe Alain Deneault

Photo © Kim Bouchard

Entretien avec Alain Deneault par Marie-Louise Arsenault à l’émission Tout peut arriver sur Radio-Canada avant la première mondiale du film de Martin Bureau Plus rien n’est égal par ailleurs présenté dans le cadre du 44e Festival International du Film sur l’Art le 18 mars dernier.

Le film sera également présenté au Musée national des beaux-arts du Québec le 21 mars 2026 et sera disponible en ligne du 20 au 29 mars 2026 sur ARTS.FILM. Durée de l’entretien : 19 minutes – 14 mars 2026

« Face aux crises mondiales et au pouvoir démesuré des multinationales, le sentiment d’impuissance nous guette. Pourtant, le philosophe Alain Deneault invite à changer de perspective. De passage pour la première du documentaire Plus rien n’est égal par ailleurs, l’essayiste déconstruit l’illusion d’une économie dictée par les marchés.

« Le capital n’est jamais aussi fort que lorsqu’il a devant lui des gens atomisés. » — Une citation de Alain Deneault

Dans un système où la recherche infinie de profit détruit notre monde fini, Alain Denault prône une décroissance assumée.

« La croissance, c’est l’indécence. Et la décroissance, c’est la décence. » — Une citation de Alain Deneault

L’intellectuel explique que, pour vaincre le désarroi alimenté par l’individualisme et le capitalisme, il faut ramener la géopolitique à l’échelle régionale, et bâtir des communautés solidaires locales. » – Tout peut arriver, Radio-Canada

Résolution ou barbarie

Photo ©Julia Demaree Nikhinson

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
7 janvier 2026

Selon le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), les 100 principaux dirigeants d’entreprise du pays avaient déjà gagné, le 2 janvier dernier, l’équivalent du salaire moyen des travailleurs.

Pourtant, ces grands rentiers prennent désormais très peu de risques dans un monde de fusions-acquisitions, où de petites entreprises travaillent à l’innovation. Ces puissants les cueillent comme des fruits mûrs dès lors qu’une réussit là où des centaines échouent. Les États sont à leurs pieds pour les assister socialement, en leur aménageant des échappatoires fiscales et réglementaires les amenant à contourner plusieurs de leurs obligations sociales. Ils grandissent dans une classe qui leur permet de ponctionner à l’infini la valeur dégagée par le travail de subalternes contraints à les servir, ici ou dans le quasi-esclavagisme de pays lointains. Rien ne justifie une telle disparité. C’est le capitalisme dans ses effets structurels.

Les conséquences de ces inégalités proprement scandaleuses ne se réduisent pas au spectacle d’une ignominie sociale. Certes, il est indigne de voir un petit nombre de sujets souvent arrogants se vautrer dans l’opulence, tandis que l’inflation qui leur profite étrangle de plus en plus de gens. Les membres de la classe moyenne se voient glisser vers le prolétariat, quelques générations après en être sortis.

Mais plus encore, ces disparités sociales consolident d’un point de vue politique la capacité d’une caste de milliardaires à régner sur le monde. Ce sont eux qui financent les présidents des États-Unis les uns après les autres, pour qu’ils remplissent leur cahier des charges. Ce sont leurs banquiers que l’on retrouve à la tête des institutions politiques de la France ou du Canada. Dans certains cas, ce sont leurs médias qui soufflent sur le feu de l’extrême droite. Leurs lobbyistes font la pluie et le beau temps dans les capitales et autres centres stratégiques du monde. Le régime est organisé pour les servir. C’est le sens du –isme dans « capitalisme », le fait d’une doctrine et d’une structure institutionnelle qui sécurise le capital des très puissants, le conforte et le promeut.

Ultimement, la planète y passe. Ici, les chantiers industriels chers au gouvernement libéral, calqués sur le programme des conservateurs, contribueront encore plus à l’émission de gaz à effet de serre, tandis que la déforestation, l’exploitation non conventionnelle d’énergie, l’extractivisme minier au nom d’une sophistique « économie verte » se poursuivent de manière excessive et irresponsable. La production démesurée de plastique et de produits chimiques continue pour sa part de nous encombrer et de nous empoisonner. Les puissants nous font courir à notre perte, nous qui les suivons en somnambules.

Puisque c’est de saison, deux résolutions du Nouvel An s’imposent à nous maintenant, surtout lorsqu’on est de ceux qui ont accès de près ou de loin à la parole publique.  

D’abord, exiger intellectuellement des figures politiques qu’elles soient à la hauteur de l’histoire. Ne pas se satisfaire d’une « gouvernance » à la petite semaine. Nul n’est critique en se montrant seulement comptable d’anecdotiques engagements électoraux. Qu’un État gère des budgets et administre des institutions est une réalité importante, oui, mais pas au point qu’on le réduise à ce rôle. La politique institutionnelle crève de cette mentalité de pense-petit.  Elle gagnerait à s’attaquer à des enjeux fondamentaux et structuraux de la société.

Prenons par exemple la fiscalité et le budget de l’État. Promettons-nous cette année de ne pas considérer une seule fois l’État comme incapable de financer sa mission sociale, sans placer dans la balance le fait structurel de l’évitement fiscal des grandes entreprises. Si les hôpitaux sont dysfonctionnels, si les enseignants se montrent surmenés dans les écoles, si le transport en commun est abandonné à son état parodique, si les artistes désespèrent de pratiquer un art qui nous est indispensable collectivement, si les universités sont inaccessibles à plusieurs, si les pauvres s’enferment dans la honte de leurs maisons mal chauffées… ce n’est pas seulement parce que l’État dépense trop, gère mal les finances ou ne parvient pas à enrayer le déficit par on ne sait quel fait d’incompétence, mais surtout parce qu’il n’impose pas équitablement les grands détenteurs de capitaux et les multinationales. Il manque de revenus.

Nous devrions pouffer de rire lorsqu’un responsable d’affaires publiques nous dit de l’État qu’il n’a plus d’argent, que celui-ci ne pousse pas dans les arbres… Ou lorsqu’il pleure parce que les contribuables sont imposés à leur pleine capacité. Cessons cette farce !

L’État est déficient lorsque les Irving de ce monde délocalisent une partie importante de leur trésorerie aux Bermudes, lorsque l’État continue néanmoins de les soutenir à coups de subventions, s’il n’aménage pas la loi pour leur permettre de contourner légalement leurs obligations. Tant que le problème majeur de ces privilèges ne sera pas abordé de front – ce en quoi constitue la grande politique depuis la Révolution française –, aucun personnage institutionnel, aussi médiatique et « gendre idéal » qu’il fut, ne méritera quelque approbation que ce soit. Fixons là la barre et mettons fin à toute complaisance.

Deuxième résolution : placer l’écologie au centre de toute décision en cessant de louvoyer avec ces mots-valises et autres miroirs aux alouettes que sont le « développement durable », la « transition énergétique » ou le « capitalisme vert ». Nous n’aiderons notre cause comme peuple qu’en collectivisant les richesses énergétiques et en organisant une politique de décroissance, impérative. En cela, la décision du gouvernement Carney de surseoir à ses obligations formelles en matière environnementale, en raison de sa politique sur les chantiers nationaux pilotés par Dominic Leblanc, ne saurait mieux contredire les nécessités de notre époque. Il témoigne d’un aveuglement sectaire au profit de la grande industrie et d’un manque cruel d’imagination.

Au contraire, placer l’écologie d’abord, puisqu’à maints égards nous pâtissons déjà du saccage de notre monde. Cela signifie revoir philosophiquement tout notre système de valeur et désindustrialiser notre activité au profit du low-tech, lui, véritablement durable. C’est aussi suspendre dans la majorité de ses usages la très polluante et très artificielle « intelligence » que nous vendent des marchands technolâtres, indifférents à l’accentuation du réchauffement climatique et à l’inanité culturelle qu’ils provoquent.

Préparer et faire advenir le monde d’après

Illustration © Maatthieu Ossona de Mendez
Agir par la culture
Printemps-Été 2025 - No 75
Entretien avec Alain Deneault
Propos recueillis par Aurélien Berthier
28 avril 2025

Préparer et faire advenir le monde d’après

Avec l’avènement d’une révo­lu­tion popu­liste et réac­tion­naire dans divers pays, États-Unis en tête, on sent de nom­breuses pos­si­bi­li­tés de bas­cules. Notam­ment une indif­fé­rence totale au dérè­gle­ment cli­ma­tique et à l’effondrement de la bio­di­ver­si­té. Ain­si qu’une pour­suite effré­née de l’exploitation de la nature et des acti­vi­tés extrac­ti­vistes à tout crin. Ren­contre avec le pen­seur du capi­ta­lisme contem­po­rain Alain Deneault, pour voir com­ment faire face à cette ques­tion cli­ma­tique et à l’angoisse qu’elle sus­cite. Il ren­verse le Que faire ? de la gauche qui pro­pose des pro­grammes clés en main inhi­bant en un Faire que ! appe­lant à l’action pour sor­tir de la sidé­ra­tion. Alors que ni l’État ni le capi­tal ne semblent en mesure d’enrayer le désastre, le phi­lo­sophe cana­dien, ima­gine ain­si un « des­sein » dési­rable et solide à faire adve­nir : la biorégion.

Votre livre Faire que ! est sous-titré « L’engagement politique à l’ère de l’inouï ». Est-ce qu’on est allé avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis encore un cran plus loin en matière d’inouï ?

Le carac­tère grave de notre époque porte sur le fait que nous sommes confron­tés à des pers­pec­tives extrêmes rela­tives aux bou­le­ver­se­ments cli­ma­tiques et à la perte de bio­di­ver­si­té qui ne concernent plus la déci­sion humaine. Nous sommes face à un phé­no­mène que j’ai qua­li­fié, avec tant d’autres, d’autonome et d’exponentiel. Le peu que ces sou­ve­rains pour­raient faire pour atté­nuer le choc est à pré­sent mis de côté. Les quelques options qui nous res­tent pour rec­ti­fier le tir sont abso­lu­ment négli­gées par des pou­voirs fas­cis­toïdes qui inau­gurent une ère de pur rap­port de force. Non seule­ment concer­nant la géo­po­li­tique, l’accès aux terres, le contrôle des popu­la­tions, mais aus­si le dis­cours, la des­crip­tion des faits et la pré­ten­tion à la vérité.

Face à cela, il existe une oppo­si­tion, mais elle n’est pas spé­cia­le­ment réjouis­sante, comme ici au Cana­da – pays qui est la cible expli­cite de vel­léi­tés d’annexion répé­tées de la part de Donald Trump. Cette oppo­si­tion pro­vient, pour le moment, de la droite tra­di­tion­nelle, pour­tant un temps ten­tée par le trum­pisme, et qui reven­dique un retour au néo­li­bé­ra­lisme tel qu’il a pu être enca­dré, réflé­chi, légi­fé­ré depuis la chute du mur de Ber­lin. On n’a donc même plus une oppo­si­tion gauche/droite, mais une oppo­si­tion droite hyper libérale/extrême droite. Comme d’ailleurs dans beau­coup de pays d’Europe aujourd’hui.

On vit actuellement l’avènement du climatoscepticisme ou, du moins, de l’indifférence à la catastrophe écologique qui arrive. Est-ce que la franchise du populisme d’extrême droite — qui assume ouvertement la destruction du monde, son exploitation jusqu’à la dernière miette — pourrait paradoxalement ouvrir des opportunités politiques pour la gauche, là où le capitalisme vert faisait miroiter des solutions factices comme le développement durable ?

Oui, mais à deux condi­tions. D’abord qu’on inven­to­rie les points com­muns entre l’extrême centre (cette droite néo­li­bé­rale dégui­sée en centre) et l’extrême droite. En sachant que si cette der­nière nous ter­ri­fie encore plus que l’extrême centre, elle mérite davan­tage notre res­pect au sens où elle a le mérite d’assumer ses convic­tions et de jouer franc jeu. Alors que ce qui carac­té­rise l’extrême centre, c’est le lou­voie­ment, le tra­ves­tis­se­ment et la fausse conscience.

Ensuite, il faut déve­lop­per un autre rap­port à l’écoangoisse qui est un rap­port au vide, à l’impensable, à l’inouï puisqu’il n’existe pas de pré­cé­dent à ces muta­tions du cli­mat et de la bio­di­ver­si­té qui per­met­trait de les pen­ser. Éprou­ver de l’angoisse est en réa­li­té néces­saire et un signe de bonne san­té men­tale. C’est-à-dire qu’il faut en pas­ser par là, il faut vivre et assu­mer l’angoisse. Mais par contre, il ne faut pas s’y sta­tion­ner ou en faire un trait iden­ti­taire. Pas­ser par l’angoisse, c’est accé­der à cette for­mi­dable éner­gie psy­chique. Une éner­gie qui demande, si on l’accepte, la créa­tion d’objets de pen­sée, l’élaboration de des­seins.

Que se passe-t-il si on ne l’accepte pas, qu’on résiste à cette écoangoisse ?

Lorsqu’on est mû par l’angoisse et qu’on y résiste, on asso­cie cette éner­gie psy­chique qui fonc­tionne à vide à des objets de sub­sti­tu­tion. Par exemple à des boucs émis­saires que l’extrême droite nous offre sur un pla­teau. Ou à des phé­no­mènes d’identité socié­taux, qui partent de cri­tiques his­to­ri­que­ment per­ti­nentes et néces­saires, mais qui se trouvent par­fois exa­cer­bés de manière fré­né­tique et déli­rante. Ou encore à des objets de conver­sion, qui relèvent plu­tôt de l’hystérie, où il s’agirait de voir la par­tie pour le tout et de pen­ser, par exemple, qu’en sup­pri­mant des pailles en plas­tique on régle­ra un pro­blème gra­vis­sime et majeur.

Il y a actuel­le­ment un vide quant à ce que l’inouï com­mande en termes de réponses. Il y a là un besoin for­mi­dable. Et c’est parce qu’on n’arrive pas à éla­bo­rer des réfé­rents qui soient à la hau­teur des enjeux qu’on se retrouve avec un foi­son­ne­ment de vani­tés c’est-à-dire d’objets de sub­sti­tu­tion. Parce que des idées comme le déve­lop­pe­ment durable ou la haine de l’autre ne font évi­dem­ment pas le poids pour régler cet enjeu cli­ma­tique qui nous crève les yeux, mais qu’on cherche par tous les moyens à éviter.

Lorsqu’on résiste à l’angoisse, on reste donc dans le régime des objets de sub­sti­tu­tion, dans l’état actuel des choses. Mais si on arrive à assu­mer le vide qui se pré­sente à soi, on s’apercevra assez vite que l’angoisse est un véri­table réser­voir d’énergie psy­chique pour inves­tir des objets à pro­duire, c’est-à-dire pour tra­vailler à l’élaboration de des­seins, de concepts.

J’ajouterai qu’il faut veiller à éla­bo­rer des concepts qui soient à la fois lucides et joyeux, les deux en même temps. La luci­di­té seule, c’est par exemple celle du GIEC, des sciences exactes, avec des scé­na­rios sur des échelles immenses par rap­port à des pers­pec­tives impre­nables, quant à des enjeux qui noient l’humain dans une masse. On se retrouve dans des contextes d’anomie : on n’est plus rien, on ne compte plus. Une situa­tion, comme l’indiquait le socio­logue Émile Dur­kheim, qui favo­rise le suicide.

Main­te­nant, si on part des don­nées que les sciences exactes nous four­nissent pour ensuite se consa­crer à la poli­tique, c’est-à-dire en la consi­dé­rant comme un genre auto­nome de la science, on va réap­prendre à par­ler en inves­tis­sant des concepts, des des­seins, des pers­pec­tives qui soient adap­tés aux situa­tions sen­sibles et cir­cons­tan­cielles des uns et des autres. La joie qui peut se déga­ger de ce che­min réside dans ce que Nietzsche appe­lait un gai savoir, c’est-à-dire une série de pul­sions qui nous amènent à nous enga­ger dans le sens le plus dif­fi­cile, mais aus­si le plus sti­mu­lant, le plus enthou­sias­mant. Pour ma part, la notion de bio­ré­gion est un des­sein de ce type. Il per­met d’aborder le réel avec joie tout en étant lucide. Ce qui fait que l’objet est cré­dible, qu’il n’est pas un objet de sub­sti­tu­tion de plus qui nous ferait retour­ner à la case angoisse car on voit bien qu’il ne fait pas le poids.

La question « Que faire ? » parcourt comme un mantra les milieux de gauche depuis longtemps. Elle revient aujourd’hui, dans les temps incertains que nous vivons avec une plus grande fréquence encore. Pour vous, si elle possède une certaine force, cette question est aussi piégeuse. En quoi poser les choses sous forme de « Que faire ? » pose-t-il problème et peut nous mener à l’inaction ?

La ques­tion « Que faire ? » a ses ver­tus. Elle est tou­jours neuve, tou­jours fraiche. Dès le moment qu’on pense Que faire ? en poli­tique, toute une bat­te­rie de pro­blèmes se pose et on serait bien avi­sé d’en prendre conscience.

Cepen­dant, la ques­tion a quelque chose de dis­so­nant puisqu’en même temps qu’elle appelle au faire, la for­mule se ter­mine par un point d’interrogation. Elle appelle au faire, mais se voit faire. On fait, mais en même temps qu’on fait, on se demande si on fait bien, si on devrait faire comme on fait… Tout est concen­tré dans ce « que » qui est un pro­nom inter­ro­ga­tif qui appelle un COD. Cela ren­voie en somme à une méthode, un par­ti, des intellectuel·les patenté·es, une stra­té­gie… On est dans l’attente de direc­tives en même temps qu’on veut faire. On est atten­tif aux ordres.

Vous proposez donc d’inverser les termes, et d’appeler à « Faire que ! » .

Ce pro­cé­dé gram­ma­ti­cal change tota­le­ment la signi­fi­ca­tion. À par­tir du moment où on dit « Faire que ! » avec un point d’exclamation, on n’est plus dans l’attente de direc­tives, mais dans un rap­port à ce qui doit advenir.

Le sujet n’est pas non plus le même. Car au fond, qui pose la ques­tion Que faire ? s’approprie le droit d’y répondre. À l’inverse, le Faire que ! sup­pose une sub­jec­ti­vi­té beau­coup plus ouverte et mul­tiple. En effet, le que du  Faire que ! est une conjonc­tion de subor­di­na­tion, qui appelle le temps du sub­jonc­tif. Un temps qui est celui des aspi­ra­tions, des dési­rs, du sou­hait, de la pro­jec­tion : faire que, faire en sorte que, faire en sorte que les choses soient telle ou telle. Et qui concerne ain­si toutes celles et ceux qui peuvent s’intéresser à cette perspective-là.

Et ce, même au-delà de l’espèce humaine, au sens où on intègre dans la pers­pec­tive le vivant pour faire en sorte que nous occu­pions un espace viable, un espace durable. Et là, on engage au fond un pro­ces­sus démo­cra­tique, à une échelle sen­sée qui n’est pas celle de la géo­po­li­tique mon­dia­li­sée, finan­cière et indus­trielle, capi­ta­lis­tique, mais qui est néces­sai­re­ment celle de l’espace qu’on habite, le seul qui soit : l’espace régional.

Qu’est-ce que ça change dans notre manière d’investir le monde aujourd’hui cette idée de se mettre dans le faire au lieu de réfléchir à un programme global, pour ainsi dire clé en main ?

Que faire ? est un pro­gramme, Faire que ! ren­voie à un impé­ra­tif. C’est la grande dif­fé­rence. La ques­tion du Faire que ! se trouve inti­me­ment posée avec un impé­ra­tif his­to­rique qui ne concerne plus la déli­bé­ra­tion humaine, mais qui concerne plu­tôt la néces­si­té de se posi­tion­ner par rap­port à ce qui nous advient par la force des choses et qui est irré­ver­sible. A savoir les vastes et pro­fondes per­tur­ba­tions de la situa­tion cli­ma­tique et la perte de bio­di­ver­si­té. Et donc à toute une série de consé­quences qu’on connait : recru­des­cence de zoo­noses, incen­dies de forêt, inon­da­tions, éro­sion des sols et des côtes, canicules…

Une telle conjonc­ture appelle à de la créa­ti­vi­té poli­tique, cultu­relle, spi­ri­tuelle même, éco­no­mique, celle du génie indus­triel qui devra s’intéresser au low tech et non plus au high-tech, à la per­ma­cul­ture et non plus à l’agriculture inten­sive, à l’architecture à par­tir de maté­riaux de recy­clage acces­sibles et ain­si de suite. C’est aus­si la fin de la mon­dia­li­sa­tion indus­trielle et capitalistique.

Il ne s’agit pas d’une option offerte à la carte du res­tau­rant élec­to­ral où on se demande ce qu’on va man­ger pen­dant 4 ou 5 ans. C’est une ques­tion beau­coup plus pro­fonde qui consiste à revoir nos façons de pen­ser, non pas ce qui vient, mais ce dans quoi nous sommes déjà plon­gés, mal­gré tous nos dénis. Par quelles for­mules créa­tives, adap­tées, fécondes, nous allons le faire. Sous peine de nous retrou­ver devant des voci­fé­ra­teurs d’extrême droite et des petits chefs fas­cis­toïdes, comme c’est légion en situa­tion de crise pro­fonde, qui pro­fi­te­raient du désar­roi col­lec­tif pour impo­ser un pou­voir de circonstance.

Je pense donc qu’il faut pour ce faire se consti­tuer en avant-garde, puisque nous voyons bien que, mal­gré la situa­tion his­to­rique qui nous crève les yeux, une majo­ri­té est encore sou­mise aux séduc­tions du mar­ke­ting, à la pres­sion des mar­chés, à l’aliénation du tra­vail et n’arrive pas à mani­fes­ter un sur­saut majo­ri­taire. L’histoire est tou­jours l’affaire des mino­ri­tés. Soyons cette mino­ri­té, cette avant-garde, et voyons venir. Et quand le moment des choix se pose­ra, lorsque l’écoute sera là dans la popu­la­tion, il y aura alors des gens pour par­ler, pour pen­ser, pour orga­ni­ser. C’est le plus impor­tant pour le moment. Et c’est une façon pour les éco­lo­gistes, en éco­lo­gie poli­tique, de se ména­ger, pour ne pas prendre sur eux la misère du monde et la res­pon­sa­bi­li­té du déni d’autrui. Nous n’avons pas à por­ter ça. Mais nous avons, en tant qu’avant-garde, à avan­cer aus­si vite que pos­sible, dans une situa­tion où, hélas, nous sommes dans une très désa­van­ta­geuse course contre la montre.

Quelle est cette approche, cette pensée et cet agir biorégional qu’on peut préparer ou bien qui s’imposera à nous par la force des choses ?

La bio­ré­gion telle que je l’ai tra­vaillée, en par­tant d’un legs qui a 50 ans aujourd’hui, doit se pen­ser dans un rap­port contraire au sépa­ra­tisme. Il ne s’agit plus de conce­voir la région dans un acte d’indépendance poli­tique où on se scin­de­rait en tout ou en par­tie. Il s’agit plu­tôt d’anticiper le moment où la région qu’on habite se consta­te­ra dans une situa­tion de déré­lic­tion par rap­port aux pou­voirs cen­traux, dans un moment où les péri­phé­ries seront aban­don­nées par le centre. Parce que le centre en aura plein les bras : trop d’incendies de forêt, de pan­dé­mies, d’inondations, de tsu­na­mis, de tor­nades, etc. À Mayotte, à Valence, dans la val­lée de la Vesdre en Bel­gique [ter­ri­toires affec­tés par les inon­da­tions de 2021. NDLR], à La Nou­velle-Orléans, dans la région de Clo­va au Qué­bec [Région boi­sée sou­mise à des méga­feux de forêt en juin 2023. NDLR], il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer que par moments, l’État nous aban­donne et qu’on est lais­sé à soi-même.

À ce moment-là, on redé­couvre deux rap­ports de dépen­dance que le capi­ta­lisme mon­dia­li­sé nous a fait com­plè­te­ment oublier, alors qu’ils sont fon­da­men­taux. D’une part, notre dépen­dance au pro­chain, à ceux qui nous envi­ronnent : nous redé­cou­vrons un lien de soli­da­ri­té et une inter­dé­pen­dance. D’autre part, un rap­port de dépen­dance au ter­ri­toire qu’on occupe et dont il faut prendre soin. Redé­cou­vrant ce rap­port de soli­da­ri­té néces­saire avec l’autre et avec le sol, dans un rayon qu’on peut embras­ser du regard, car on ne comp­te­ra plus long­temps sur l’importation de fruits ou de biens depuis l’autre bout du monde, il fau­dra bien apprendre à conce­voir la poli­tique, l’économie, le tra­vail, l’élevage au regard de ces nou­veaux para­mètres. Ces ques­tions se posent tout de suite. L’heure est venue de faire l’inventaire de nos forces, de nos talents, de nos atouts par rap­port à ce qui s’annonce comme des besoins, des urgences, des aspi­ra­tions aussi.

Et il faut ajou­ter à cela l’accueil de mil­lions de réfugié·es cli­ma­tiques, qui seront un bien­fait, car on aura besoin de ces popu­la­tions qui se sont pas­sées du capi­ta­lisme alors que nous en étions dépen­dants. Ce sera inté­res­sant d’avoir des gens qui ont pra­ti­qué la ton­tine, les gaca­ca [ces tri­bu­naux com­mu­nau­taires et vil­la­geois au Rwan­da qui ont per­mis d’essayer de sur­mon­ter les consé­quences du géno­cide. NDLR] en droit, ou l’agriculture de sub­sis­tance… Ce sont des savoir-faire qui devront être adap­tés aux ter­ri­toires et aux populations.

En vivant un sale quart d’heure uni­ver­sel, les gens des régions res­pec­tives se retrou­ve­ront dans ce pro­jet uni­ver­sel. Car il ne s’agit pas de tra­vailler pour son bled mais de pen­ser le monde en fonc­tion de cir­cuits courts et au lieu qui nous envi­ronne. Ce pro­jet uni­ver­sel sup­po­se­ra d’une manière rigou­reuse qu’on pense le rap­port au ter­ri­toire sans que ce soit fait sur un mode arbi­traire ou domi­na­teur. Et sur­tout pas com­mer­cial, où il s’agit d’extraire des élé­ments de son ter­ri­toire pour des mar­chés exté­rieurs en retour d’un pou­voir d’achat nous per­met­tant, à notre tour, de consom­mer des élé­ments qui ont été arra­chés à leurs lieux res­pec­tifs pour qu’on puisse un peu y avoir accès chez soi. Ça, c’est le monde qui est appe­lé à s’effondrer.

Vulgaires Machins, avec nous, face au monde

Photo © Adil Boukind – Le Devoir

Le Devoir

Par Philippe Renaud
8 novembre 2025

Vulgaires Machins, avec nous, face au monde

Le neuvième album des vétérans du punk québécois possède des textes lucides et des musiques audacieuses.

Vulgaires Machins lancera le 14 novembre un puissant et urgent neuvième album, conceptuel dans son propos et sa direction musicale, intitulé Contempler l’abîme, sur lequel le quatuor punk atteint la limite de ce qu’il pouvait tolérer d’inégalités, d’injustice et de canicules : « Mesdames et messieurs c’est la fin / Il était temps qu’on y arrive / Il aura fallu qu’on décrisse / Les trois quarts de tout ce qui existe », chante, comme on assomme quelqu’un d’un coup de pelle, Guillaume Beauregard dès les premières secondes de l’album.

« Moi, mon coup de pelle dans la face, c’est Alain Deneault qui me l’a donné », raconte Guillaume Beauregard.Il y a deux ans, un ami l’a incité à s’inscrire à un atelier d’écriture engagée en petit comité dans le village de Miscou, en péninsule acadienne, avec le philosophe et écrivain québécois réputé pour sa recherche et sa réflexion sur l’économie, le consumérisme ou encore le capitalisme.

« J’ai reconnu son approche de la littérature engagée, poursuit Beauregard. L’importance de faire mal en écrivant. De puncher. De ne pas se complaire dans notre rôle. Cette rencontre a réveillé quelque chose qui dormait depuis Aimer le mal », classique de la discographie des Machins, paru en 2002. « C’est comme si je retrouvais le sentiment d’écrire une chanson comme Un vote de moins, sur laquelle j’étais plutôt vulgaire, très enragé, sans compromis. Tout ça est réapparu, comme si je vivais une petite épiphanie. Cette énergie, j’ai envie de l’exploiter encore pour parler de l’effondrement qui s’en vient.

[…] Enfin, que désirez-vous que les fans retiennent de ce nouvel album ? « Qu’ils ne sont pas seuls, répond Guillaume Beauregard. Comme dans Speak White de Michèle Lalonde, un poème que j’ai revisité pendant l’écriture de l’album. Ça aussi, ça a été reçu comme un coup de pelle dans la face. « Nous savons que nous ne sommes pas seuls », écrit-elle. Je trouve que ça résume bien ce qu’on doit faire : c’est ensemble, collectivement, que tout a du sens. »

Les essais d’Alain Deneault

15 ans d’Usbek & Rica : nos 15 interviews les plus visionnaires

L’entretien avec Alain Deneault par Pablo Maillé du 4 mai 2020 ayant pour titre Alain Deneault : Il devient impératif de redéfinir le mot « économie » figure parmi les 15 entrevues les plus visionnaires publiées dans la revue Usbek & Rica.

« Pour fêter ses 15 bougies, la rédaction d’Usbek & Rica a dégoté dans ses archives 15 interviews qui portaient un regard précurseur sur le futur. L’occasion de faire le point sur l’impact des idées d’hier sur le monde d’aujourd’hui. » – Usbek & Rica

Photo © Jean-François Nadeau

Extrait de l’entretien avec Alain Deneault par Pablo Maillé, Usbek & Rica

Entretien avec le philosophe Alain Deneault, dont la dernière série de livres vise à « ôter l’économie aux économistes »

Et si le mot « économie » n’était pas aussi facile à définir qu’on le pense ? Quels secteurs et quelles disciplines recouvre-t-il vraiment ? Comment le « concilier » par exemple avec le terme « écologie », auquel on l’oppose souvent ? Alors que la propagation du Covid-19 continue partout dans le monde, ces questions n’ont jamais semblé aussi actuelles.

Dans son feuilleton théorique en 6 tomes, le philosophe québécois Alain Deneault s’emploie justement à explorer les différentes acceptions de ce qu’on appelle aujourd’hui « l’économie », pour finalement « synthétiser tous ces usages dans une définition conceptuelle en lieu et place de celle, idéologique, qui s’est imposée à nous ». Abscons ? Le projet s’avère au contraire passionnant et concret car, comme il le dit lui-même, « quand on arrivera à la fin du capitalisme, il restera des appareils électroménagers, des voitures et des objets ». Après L’économie de la nature et L’économie de la foi en 2019, celui qui est aussi le correspondant canadien du Collège international de philosophie de Paris vient de livrer la troisième mouture de sa série, L’économie esthétique (éditions Lux, paru le 5 mars 2020). 

Usbek & Rica : Avant d’en venir à votre dernier livre, un mot sur la période que nous traversons. À l’aune de l’analyse très détaillée que vous faites de l’usage du mot « économie  », quel regard portez-vous sur la situation économique actuelle engendrée par l’épidémie de Covid-19 ?

Alain Deneault : La crise que nous connaissons nous rappelle brutalement les différentes significations du terme « économie », en tant qu’il renvoie autant à des réalités biologiques et naturelles qu’à l’écologie, la psychologie, la production de savoirs et les formes de croyance. Là maintenant, faire preuve d’économie, c’est enfin considérer la santé publique, la psychologie, les modes de croyance, la production de savoirs, l’organisation sociale et les décisions politiques autrement que pour de strictes logiques de marché motivées par des actionnaires goulus. Plus qu’avant du moins. La crise nous rappelle aussi la vulnérabilité d’un système mondialisé dans lequel les États ont laissé l’industrie déménager complètement ses infrastructures dans des pays où on peut encore exploiter inconsidérément le prolétariat et transférer leurs actifs dans des paradis fiscaux où l’opacité reste totale.

L’ambition de votre feuilleton théorique est d’ôter « l’économie aux économistes ». Mais à vouloir redonner une acception plus large au terme « économie », ne risque-t-on pas de perdre de vue la question des inégalités ou celle de la répartition des richesses ?

Ce qui m’importe, c’est de faire en sorte qu’on ait en tête une définition qui ne soit pas seulement celle des « sciences de l’intendance » [ensemble des activités de gestion, d’économie et de budget d’un groupe, ndlr]. Les sciences de l’intendance se sont présentées comme étant égales à l’économie et, aujourd’hui qui plus est, égales au capitalisme. Mais lorsqu’on fait l’examen des usages du mot « économie » dans les différentes disciplines ou dans les différentes traditions où ce mot a existé de manière centrale — théologies, sciences de la nature, linguistique, esthétique, rhétorique, mathématiques, etc. — on se rend compte que la définition générale qui s’en dégage est très différente.

Les usages du mot « économie » dans ces différentes disciplines ne sont pas des synonymes mais ce ne sont pas des homonymes non plus. Ces disciplines utilisent bien ce même mot d’économie, ce qui suggère une sorte de connaissance transversale. Lorsqu’on essaye d’en dégager le sens de façon conceptuelle, on aboutit à l’idée que l’économie est la science de la connaissance des relations bonnes. Ou bien, pour le dire autrement, l’observation des relations qui se veulent bonnes — « bonnes » au sens où le définit Spinoza, c’est-à-dire qu’elles nous permettent de durer, de tendre vers une forme escomptée de perfection.

« Pour le commun, il ne peut pas être « économique » qu’un régime génère de la pauvreté à un point inouï dans l’Histoire ! »

Admettons maintenant cette proposition conceptuelle comme étant un point de départ acceptable. Lorsqu’on fait subir un examen critique de l’usage idéologique de l’économie, comme on le fait souvent dans les sciences de l’intendance, on se rend compte qu’on peut difficilement considérer comme économique ce à quoi renvoie aujourd’hui cette expression. L’économie au sens où on l’entend actuellement est un régime inique sur le plan social, qui n’est pas souhaitable pour le commun… sauf peut-être pour des acteurs pervers et cyniques. Pour le commun, il ne peut pas être « économique » qu’un régime génère de la pauvreté à un point inouï dans l’Histoire ! Sans parler de la pollution, de la destruction et de la déstabilisation des écosystèmes… Ce qu’on appelle « économie » se révèle lorsqu’on a fait ce grand détour : c’est un usage orwellien, qui nomme d’une expression donnée ce qui relève en fait de son contraire. […]

«L’économie psychique» parmi les comptes rendus de lecture de Bruno Marquis

Image © pngtree

Presse-toi à gauche

Par Bruno Marquis
26 novembre 2024

« Ce quatrième feuilleton théorique d’Alain Deneault sur l’économie, qui porte sur l’économie psychique, traite à travers le temps et de nos jours de l’effritement de la pensée opéré par le capitalisme, et en particulier de questions comme la toute-puissance des entreprises par rapport aux individus, le harcèlement moral, la détresse au travail, etc. C’est un feuilleton très théorique, mais dont plusieurs pages sont d’un grand intérêt et fort éclairantes. » – Bruno Marquis

Extrait :

« Si l’œuvre d’Hirigoyen se nourrit d’exemples qui portent sur des cas emblématiques, elle se trouve inopérante lorsque le phénomène pervers s’érige de manière structurelle, lorsqu’il fonde les principes même de gestion de l’économie marchande. Le harcèlement moral dans la vie professionnelle fait état d’entreprises qui sont elles-mêmes, comme entités, des sujets pervers, ce dont témoignent leurs directives implicites ou explicites et l’esprit qui y règne. »

«Faire que!», Alain Deneault veut changer le climat

Photo © Faustine Lefranc

Le Devoir

Par Christian Desmeules
Coup d'essai
21 octobre 2024

« Fonte des glaciers, multiplication des ouragans et des crues dévastatrices, canicules et incendies de forêt à répétition : les perturbations climatiques sont en cours. Une fenêtre ouverte sur ce qui peut-être nous attend demain : famines, guerres civiles, migrations, épidémies.

Partout, le climat est devenu hostile, imprévisible, en ébullition. Du jamais vu, des phénomènes inédits de mémoire de femmes et d’hommes, de l’inouï en cascade. Les politiciens détournent le regard, les scientifiques s’arrachent les cheveux face à l’inaction collective. Et nombreux, aujourd’hui, sont les citoyens que l’écoanxiété étouffe.

Que faire ? Faire que ! répond à sa manière le philosophe et essayiste Alain Deneault dans Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï. Combattre la médiocratie, penser de manière collective, prendre la parole, essayer de faire quelque chose. Sortir de la sidération et transcender l’état de crise.

« Il s’agit tellement d’une question à la fois inévitable et grave que le mot “crise” est devenu faible, nous dit Alain Deneault en entrevue. On l’utilise pour toutes sortes de choses. Tout est en crise aujourd’hui. Mais le mot “crise” suppose qu’on puisse en sortir. » Or, nous dit l’essayiste, sans chercher à jouer les prophètes de malheur, il est peu probable que l’après nous réserve des lendemains qui chantent.

« À cela s’ajoute, poursuit-il, une perturbation grave par rapport à notre mode d’organisation, qui est le capitalisme, qu’on peut critiquer ou pas, mais il s’agit de voir qu’il est avantageux seulement pour une portion de l’humanité. » Une portion qui risque de se restreindre toujours davantage. Et une question qui concerne en particulier la classe moyenne occidentale, qui éprouve aujourd’hui face à elle une sorte d’angoisse. « C’est ce désarroi que j’ai voulu expliquer et que j’ai voulu penser. »

Convertir l’angoisse

Car nous sommes angoissés, plutôt qu’anxieux, souligne Alain Deneault, rappelant que l’angoisse est un affect sans objet. « L’une des conséquences de l’angoisse, lorsqu’on n’est pas psychanalyste dans l’âme, c’est de chercher des objets de substitution. Et le désarroi lié à l’enjeu écologique explique, je pense, l’appétence de l’Occident pour les idées d’extrême droite. Parce qu’elles offrent des boucs émissaires, des recettes, des mirages. Et ça peut être réconfortant un temps. »

Une recherche de « dérivatifs » qui n’épargne pas non plus les tenants de la gauche politique, observe l’auteur de Moeurs. De la gauche cannibale à la droite vandale (Lux, 2022), qui y constate « un surinvestissement d’objets sociologiques qui sont pertinents en eux-mêmes, mais qui, érigés en vérités et montés en épingle, deviennent délirants ». Ensemble, ces deux phénomènes lui semblent le symptôme d’un désarroi et d’un sentiment d’angoisse partagés collectivement.

À propos d’écologie, l’auteur de Noir Canada (Écosociété, 2008), de La médiocratie et de Bande de colons (Lux, 2015 et 2020) fait remarquer que nous sommes depuis quelques années en plein « règne de l’oxymore », citant le sociologue suisse Gilbert Rist, tous un peu engourdis par des expressions comme « développement durable » ou « capitalisme vert ».

Car, pour Alain Deneault, comme pour d’autres penseurs contemporains, le développement durable est un « problème travesti en solution ». Un leurre qui masque la réalité de l’urgence qui est aujourd’hui la nôtre.

Quand dire, c’est faire

« Il y a eu tout un premier temps, fait remarquer Alain Deneault, où j’ai travaillé sur des objets que je n’aimais pas : les paradis fiscaux, les multinationales, les régimes autocrates. Et ensuite, des concepts qui m’apparaissaient malheureux, comme la gouvernance, des phénomènes tristes, comme la médiocratie. »

« Face aux questions larmoyantes ou pathétiques que je recevais de façon récurrente, même si je voulais galvaniser, j’ai constaté que j’étais déprimant. À partir de là, j’ai décidé de travailler en fonction d’objets que je trouvais structurants, comme l’économie. Ça a été un chantier, que je poursuis à mon rythme. » La biorégion est un autre de ces chantiers, d’un point de vue moins théorique, qui animent l’essayiste. « L’idée maintenant est de travailler des objets qui nous tirent vers l’avant, qui nous sortent de la mouise. Qui sont roboratifs et structurants. »

Il y a 25 ans, se rappelle Alain Deneault, il était présent à Seattle lors des manifestations contre la conférence de l’Organisation mondiale du commerce. Ça a été en quelque sorte son baptême. Pour la lutte contre les paradis fiscaux, contre le libre-échange mondialisé, les banques et les paradis fiscaux. Contre la symbolique de l’enrichissement à tous crins. C’était nécessaire, estime-t-il, et ce l’a été pendant longtemps. « Mais là, la cour est pleine, on est saturés. Ce n’est pas une compagnie de plus, un exemple de plus, un scandale de plus qui vont faire bouger les choses. L’heure était venue de se demander : qu’est-ce qu’on fait ? »

Que faire ? Nombreux sont les penseurs qui se sont posé la question, hier et aujourd’hui, de Tchernychevski à Bruno Latour, en passant par Marx, Bernanos et, bien sûr, Lénine en 1902. Et se demander que faire, note l’essayiste, c’est déjà aussi penser ce qui vient.

Mais « la solution ne se présentera pas comme une offre dans la carte du restaurant électoral, mais elle s’imposera comme un souhait politique vital le jour où il deviendra impérieux de penser autrement la politique », soutient-il dans Faire que !, un essai qui a germé à la suite de la demande du documentariste français Yannick Kergoat (Les nouveaux chiens de garde, La (très) grande évasion), qui avait invité Alain Deneault à écrire son prochain film.

Pour la biorégion

À l’ère de l’inouï, estime Alain Deneault, l’angoisse et l’anxiété sont des signes de santé mentale, dans la mesure où on l’assume. Le problème serait de se laisser emporter, croit-il, par l’angoisse en se satisfaisant d’objets de substitution — qui peuvent être de type environnementaliste. Pailles en carton, voitures électriques, éoliennes.

« Pour ma part, la biorégion est le seul objet dans la pensée écologique qui m’a semblé sensé », explique-t-il. Un concept apparu durant les années 1960 dans les milieux de la contre-culture nord-américaine, avant d’être développé notamment par l’écoanarchiste Peter Berg et l’historien Kirkpatrick Sale.

Une biorégion correspond à un territoire dont les limites ne sont pas définies par des frontières politiques, mais par des limites géographiques qui prennent en compte autant les communautés humaines que les écosystèmes. Il s’agira donc de recomposer des structures de solidarité entre les gens, en relation harmonieuse avec le territoire. Créer du lien, réapprendre à s’entraider, repenser le travail, se nourrir d’art et de poésie, élargir ses horizons pour penser autrement.

« Si on arrive à traverser ce moment de l’angoisse en l’assumant, on peut en faire un moteur, indique Alain Deneault. Cette énergie qui tourne à vide, qui nous envahit et nous déstabilise, on peut la juguler dans un objet qui serait adéquat aux circonstances historiques. » Il y a 150 ans, constate l’essayiste, lorsqu’on posait la question « Que faire ? », on répondait en faisant une révolution. « Alors qu’aujourd’hui, c’est devenu une question rhétorique qui consiste à attendre une réponse rassurante, à savoir qu’on ne peut rien faire. »

Or, pour contrer ce sentiment de dépossession et de déprime collective, pour changer de climat, il nous faut penser et agir en dehors des cadres habituels. Faire entrer les sciences en démocratie et penser le collectif « comme manière plurielle d’associer tous les sujets vivants ». »

Les essais d’Alain Deneault 
(dont plusieurs sont mentionnés dans cet article)

«L’économie de la nature» parmi les comptes rendus de lecture de Bruno Marquis

Image © pngtree

Presse-toi à gauche

Par Bruno Marquis
15 octobre 2024

« Ce brillant petit essai est d’une lecture un peu ardue au départ, mais on y prend goût assez vite. Il nous décrit intelligemment comment, au cours des deux derniers siècles, le terme « économie » a pu être dévoyé de son sens général englobant l’ensemble du monde naturel à une approche essentiellement comptable et utilitaire, mettant en fin de compte l’humain en opposition avec la nature. C’est le premier « feuilleton théorique » d’une série de six de l’auteur. J’aurai tôt fait de lire aussi le second, « L’économie de la foi ». » – Bruno Marquis

Extrait :

La science économique n’a pas seulement neutralisé la notion d’ « économie de la nature », mais elle l’a totalement intégrée au rang de ses savoirs et capitaux. Les entités multinationales et leurs actionnaires se fantasment aujourd’hui comme des souverains de l’évolution, celle qui, hier encore, nous fascinait comme une chose infinie. Leurs technosciences ont pénétré les secrets repliés de la génétique, au point de prétendre à la pleine maîtrise de la nature. Il s’est ensuivi au dernier tiers du XXe siècle des effets de manipulations inouïes dans le domaine animal et végétal. Maintenant, des exploits génétiques et agricoles d’apprentis sorciers perturbent en profondeur les écosystèmes, plus qu’ils ne les contrôlent. C’est à eux qu’on attribue en Europe la disparition de 80 % des insectes, parmi lesquels de forts contingents d’abeilles. »

Dissocier économie et capitalisme – L’Humanité magazine

L’Humanité Magazine

Par Jean-Christophe Le Duigou
No 923 - 3 au 16 octobre
Page 57

USE ET ABUSE de Christian Lapointe et Alix Dufresne d’après une conférence d’Alain Deneault au théâtre l’Escaouette

« Deux artistes québécois à la parole déliée et vive, Alix Dufresne et Christian Lapointe , s’emparent de la vidéo-conférence du philosophe Alain Deneault, Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art, présentée en 2021. Les deux artistes proposent une performance déjantée et incisive avec, comme toile de fond la prise de parole controversée du philosophe projetée sur écran. Ils y mettent en jeu la notion de marchandisation et les mécanismes de détournement de l’art, par la création d’un encan de jetons non fongibles fabriqués en direct devant public. Leurs corps deviennent outils de création, mais aussi, outils de promotion et de contestation.

Alix Dufresne s’allie ici naturellement à Christian Lapointe pour poursuivre sa recherche autour des réflexions d’Alain Deneault.  Cette création s’adresse à un public de 18 ans et plus. Les deux artistes y donnent corps à une forme hybride, à la fois ludique, performative et politique, laissant place à l’imprévisible à chaque représentation. » – Le théâtre l’Escaouette


Use et abuse
Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne
Inspiré de la conférence d'Alain Deneault
Une production de Carte blanche
Mercredi 9 avril et jeudi 10 avril 2025 à 19 h 30
Le théâtre l'Escaouette - 170, rue Botsford Moncton, NB, E1C 4X6
Infos et billetterie (Admission général) : ici
18 ans et +

Conférence Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art – diffusée sur VIMEO par l’AAAPND (Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick).

La médiocratie. Précédé de Politique de l’extrême centre et «Gouvernance» en format poche – À paraître le 3 octobre chez Lux Éditeur

« Nous profitons de la parution de «Faire que !» d’Alain Deneault, prévue pour le 3 octobre prochain, pour republier son succès «La médiocratie» dans notre collection à format poche. Cette édition comporte aussi les essais Politique de l’extrême centre et «Gouvernance» .

Voilà plusieurs textes d’Alain Deneault qui traitent de la révolution anesthésiante à laquelle nous poussent les théories du management et la propension aux petits arrangements institutionnels qui caractérisent les dernières décennies.
Parce que les glaciers fondent, parce que le désert avance, parce que les sols s’érodent, parce que les déchets nucléaires irradient, parce que la température planétaire augmente, parce que les écosystèmes se délitent, parce que l’État social s’écroule, parce que l’économie réduite à la finance s’aliène, parce que les repères philosophiques se perdent, notre époque n’a plus le luxe de se laisser conduire à la petite semaine par les médiocres qui dominent.
» – Lux Éditeur

Entretien, table ronde et lancement du livre «Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï » au Salon du livre de la Péninsule acadienne

Image : Œuvre de Nicole Haché

Alain Deneault participera à la 21e édition du Salon du livre de la Péninsule acadienne, Lumières sur l’invisible, pour un entretien sur le thème Redéfinir l’économie (3 octobre), une table ronde avec Paul Bossé autour de l’écoanxiété (6 octobre) et le lancement de son livre Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï (5 octobre) publié chez Lux Éditeur.

Redéfinir l'économie - Entretien avec Alain Deneault  
Jeudi 3 octobre - 13 h à 13 h 50
UMCS (Université de Moncton, campus de Shippagan) Amphithéâtre Gisèle-McGraw
Lancement du livre d'Alain Deneault
Faire que !
L'engagement politique à l'ère de l'inouï
Samedi 5 octobre - 18 h
Cielo Giamping, Haut-Shippagan

« Les prochaines méditations d’Alain Deneault, dans Faire que ! (Lux), se concentrent sur l’action, puisque les changements nécessaires à la transformation de la société sont connus, et qu’il faut faire que ceux-ci se produisent. Toujours appréciée, sa plume, lucide et sans compromis, bouscule les idées reçues et élargit les horizons. Loin du marasme politique et du désespoir sociétal, l’auteur nous invite à voir en face les enjeux, à nous secouer et à faire que ça bouge. » – Chantal Fontaine, Les Libraires

L'écoanxiété - Table ronde 
Avec Paul Bossé et Alain Deneault
Dimanche 6 octobre - 13 h à 13 h 50
Scène Place des auteurs - Centre Rhéal Cormier

Nature, économie et pandémie: changeons de paradigme – Un article d’Alain Deneault dans la revue Possibles

Nature, économie et pandémie: changeons de paradigme. Un article d’Alain Deneault publié dans la revue Possibles, Pour une autre suite du monde, Volume 46, No 02, pages 33-38 – Automne 2022