Résolution ou barbarie

Photo ©Julia Demaree Nikhinson

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
7 janvier 2026

Selon le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), les 100 principaux dirigeants d’entreprise du pays avaient déjà gagné, le 2 janvier dernier, l’équivalent du salaire moyen des travailleurs.

Pourtant, ces grands rentiers prennent désormais très peu de risques dans un monde de fusions-acquisitions, où de petites entreprises travaillent à l’innovation. Ces puissants les cueillent comme des fruits mûrs dès lors qu’une réussit là où des centaines échouent. Les États sont à leurs pieds pour les assister socialement, en leur aménageant des échappatoires fiscales et réglementaires les amenant à contourner plusieurs de leurs obligations sociales. Ils grandissent dans une classe qui leur permet de ponctionner à l’infini la valeur dégagée par le travail de subalternes contraints à les servir, ici ou dans le quasi-esclavagisme de pays lointains. Rien ne justifie une telle disparité. C’est le capitalisme dans ses effets structurels.

Les conséquences de ces inégalités proprement scandaleuses ne se réduisent pas au spectacle d’une ignominie sociale. Certes, il est indigne de voir un petit nombre de sujets souvent arrogants se vautrer dans l’opulence, tandis que l’inflation qui leur profite étrangle de plus en plus de gens. Les membres de la classe moyenne se voient glisser vers le prolétariat, quelques générations après en être sortis.

Mais plus encore, ces disparités sociales consolident d’un point de vue politique la capacité d’une caste de milliardaires à régner sur le monde. Ce sont eux qui financent les présidents des États-Unis les uns après les autres, pour qu’ils remplissent leur cahier des charges. Ce sont leurs banquiers que l’on retrouve à la tête des institutions politiques de la France ou du Canada. Dans certains cas, ce sont leurs médias qui soufflent sur le feu de l’extrême droite. Leurs lobbyistes font la pluie et le beau temps dans les capitales et autres centres stratégiques du monde. Le régime est organisé pour les servir. C’est le sens du –isme dans « capitalisme », le fait d’une doctrine et d’une structure institutionnelle qui sécurise le capital des très puissants, le conforte et le promeut.

Ultimement, la planète y passe. Ici, les chantiers industriels chers au gouvernement libéral, calqués sur le programme des conservateurs, contribueront encore plus à l’émission de gaz à effet de serre, tandis que la déforestation, l’exploitation non conventionnelle d’énergie, l’extractivisme minier au nom d’une sophistique « économie verte » se poursuivent de manière excessive et irresponsable. La production démesurée de plastique et de produits chimiques continue pour sa part de nous encombrer et de nous empoisonner. Les puissants nous font courir à notre perte, nous qui les suivons en somnambules.

Puisque c’est de saison, deux résolutions du Nouvel An s’imposent à nous maintenant, surtout lorsqu’on est de ceux qui ont accès de près ou de loin à la parole publique.  

D’abord, exiger intellectuellement des figures politiques qu’elles soient à la hauteur de l’histoire. Ne pas se satisfaire d’une « gouvernance » à la petite semaine. Nul n’est critique en se montrant seulement comptable d’anecdotiques engagements électoraux. Qu’un État gère des budgets et administre des institutions est une réalité importante, oui, mais pas au point qu’on le réduise à ce rôle. La politique institutionnelle crève de cette mentalité de pense-petit.  Elle gagnerait à s’attaquer à des enjeux fondamentaux et structuraux de la société.

Prenons par exemple la fiscalité et le budget de l’État. Promettons-nous cette année de ne pas considérer une seule fois l’État comme incapable de financer sa mission sociale, sans placer dans la balance le fait structurel de l’évitement fiscal des grandes entreprises. Si les hôpitaux sont dysfonctionnels, si les enseignants se montrent surmenés dans les écoles, si le transport en commun est abandonné à son état parodique, si les artistes désespèrent de pratiquer un art qui nous est indispensable collectivement, si les universités sont inaccessibles à plusieurs, si les pauvres s’enferment dans la honte de leurs maisons mal chauffées… ce n’est pas seulement parce que l’État dépense trop, gère mal les finances ou ne parvient pas à enrayer le déficit par on ne sait quel fait d’incompétence, mais surtout parce qu’il n’impose pas équitablement les grands détenteurs de capitaux et les multinationales. Il manque de revenus.

Nous devrions pouffer de rire lorsqu’un responsable d’affaires publiques nous dit de l’État qu’il n’a plus d’argent, que celui-ci ne pousse pas dans les arbres… Ou lorsqu’il pleure parce que les contribuables sont imposés à leur pleine capacité. Cessons cette farce !

L’État est déficient lorsque les Irving de ce monde délocalisent une partie importante de leur trésorerie aux Bermudes, lorsque l’État continue néanmoins de les soutenir à coups de subventions, s’il n’aménage pas la loi pour leur permettre de contourner légalement leurs obligations. Tant que le problème majeur de ces privilèges ne sera pas abordé de front – ce en quoi constitue la grande politique depuis la Révolution française –, aucun personnage institutionnel, aussi médiatique et « gendre idéal » qu’il fut, ne méritera quelque approbation que ce soit. Fixons là la barre et mettons fin à toute complaisance.

Deuxième résolution : placer l’écologie au centre de toute décision en cessant de louvoyer avec ces mots-valises et autres miroirs aux alouettes que sont le « développement durable », la « transition énergétique » ou le « capitalisme vert ». Nous n’aiderons notre cause comme peuple qu’en collectivisant les richesses énergétiques et en organisant une politique de décroissance, impérative. En cela, la décision du gouvernement Carney de surseoir à ses obligations formelles en matière environnementale, en raison de sa politique sur les chantiers nationaux pilotés par Dominic Leblanc, ne saurait mieux contredire les nécessités de notre époque. Il témoigne d’un aveuglement sectaire au profit de la grande industrie et d’un manque cruel d’imagination.

Au contraire, placer l’écologie d’abord, puisqu’à maints égards nous pâtissons déjà du saccage de notre monde. Cela signifie revoir philosophiquement tout notre système de valeur et désindustrialiser notre activité au profit du low-tech, lui, véritablement durable. C’est aussi suspendre dans la majorité de ses usages la très polluante et très artificielle « intelligence » que nous vendent des marchands technolâtres, indifférents à l’accentuation du réchauffement climatique et à l’inanité culturelle qu’ils provoquent.

Philippe Fortin-Villeneuve de la Librairie Marie-Laura choisit «La médiocratie» d’Alain Deneault comme son coup de coeur absolu chez Lux!

Lux continue sa pêche aux compliments! Nous avons demandé à cinq libraires incroyables de nous présenter leur coup de coeur parmi notre catalogue. Petite façon sympathique de clôturer notre 30e anniversaire d’existence comme maison d’édition. – Lux Éditeur

« Dernière victime de notre course aux éloges, le libraire Philippe Fortin-Villeneuve de la Librairie Marie-Laura choisit «La médiocratie» d’Alain Deneault comme son coup de coeur absolu chez Lux!

Ses mots: «Paru il y a une décennie, ce petit livre d’Alain Deneault recèle en son sein la quintessence de ce qui fait de ce professeur de philosophie l’un de mes auteurs chouchous : la pertinence, l’ironie, l’audace, l’intelligence et, d’une certaine façon, une forme d’humour entendu qui adoucit la dureté des constats qu’il fait tout au long de cet essai consacré à la médiocrité ambiante. Dix ans plus tard, force est de constater, malheureusement, que ce qu’il dénonce demeure d’une actualité consternante.»

Gens du Saguenay, vous avez par chez vous l’un des meilleurs libraires du Québec! Allez-lui rendre visite! » – Lux Éditeur, page Meta (Facebook) – 20 décembre 2025

La médiocratie ou l’injonction à rester enfermé dans une moyenne impérieuse

La médiocratie – Photo © Getty-Fanatic Studio/Gary Waters

Entretien avec Alain Deneault par Matthieu Noël à l’émission Zoom Zoom Zen sur les ondes de France Inter – Durée : 43 min – 31 janvier 2025

« « La médiocratie est un monde -le nôtre- qui a fait de la moyenne une norme impérieuse de n’avoir rien de plus à afficher, à affirmer, à manifester qu’une activité moyenne, qu’une connaissance moyenne, qu’un désir moyen. Il faut être paramétrable. »  Voici la thèse avancée par Alain Deneault invité pour son livre La médiocratie paru en 2015 aux éditions Lux.

« La médiocratie ou quand le nivellement par le bas devient un fait social. Il est humain de ressentir ce genre de choses et surtout, c’est bien plus qu’un ressenti, car dans beaucoup de cas, c’est une réalité. De plus en plus de personnes occuperaient en entreprise des postes situés au-delà de leur seuil de compétence.
Les individus deviennent alors entièrement interchangeables. Cette médiocratie comporte des risques, dont celui de perdre de vue les enjeux importants comme la justice sociale et l’écologie.

Le règne de la banalité du mal et de l’enfermement de l’individu

Ce qui définit aujourd’hui un système médiocratique, c’est, d’après Alain Deneault, le fait de se complaire dans une forme d’automaticité déraisonnée où l’individu ne résonne pas en sa conscience, par sa propre liberté, puisque son autonomie est définie par les limites mêmes que lui imposerait cette médiocratie sociale : « C’est un système dans lequel le métier a été remplacé par la fonction, où les techniques prévalent sur les pratiques. La médiocratie a beaucoup à voir avec le taylorisme, où on a compris que dans une grande organisation, les sujets doivent être interchangeables, sous une forme incitative ou coercitive. La médiocratie est à voir comme une façon de laisser des sujets par eux-mêmes atteindre des cibles en jouant le jeu et en abdiquant sur un certain nombre d’exigences, notamment d’autonomie intellectuelle. Et si vous démultipliez dans une société des acteurs qui se plient à des règles irréfléchies, vous alimentez la banalité du mal. Vous arrivez à une situation où tout le monde obéit sans trop prendre la responsabilité à des injonctions« .

Elle consisterait à suivre une certaine tendance, lourde et invisible, qui consiste à enjoindre et à enfermer, sans qu’il en ait conscience, autrui à une liberté déguisée, normée, qui l’empêcherait de s’élever comme individu, pour servir les intérêts d’un ou d’une « médiocrate », notamment une certaine élite, qui tirerait autrui vers le bas, dans les bas instincts : « C’est enjoindre dans différents milieux, dans différentes conjonctures, des gens à se plier à des normes, à des protocoles, à des standards étriqués, et ce sous couvert d’initiatives, de liberté toujours très balisée et limitée. »

« Au fond, être médiocre, paradoxalement, c’est exploiter son intelligence sociale de manière perverse pour faire en sorte qu’autrui déraisonne et n’ait pas la volonté de s’élever, pour que celui-ci soit soustrait à ses intérêts. Et nous sommes aujourd’hui face à des pouvoirs organisationnels, institutionnels, incitatifs qui nous restreignent à ne surtout pas en faire plus. Aujourd’hui, il est regrettable de voir que l’élite, les gens puissants favorisent la médiocrité, cette injonction à être moyen qui fait que, dans tous les secteurs de nos vies aujourd’hui, nous ne serions jamais poussés à nous dépasser, à faire preuve de créativité, mais à rester dans le rang moyen. Car cette moyenne n’a rien de démocratique, d’intelligible, au contraire, elle est imposée. Pourtant, on a le pouvoir de s’affranchir de ce comportement moyen prescrit, qui sert les intérêts de cette médiocratie, qui n’a pas intérêt à laisser autrui à penser par lui-même« .

La société serait-elle en train de rompre avec la médiocratie ?

Considérant que tous les repères de notre époque seraient dominés depuis longtemps par les médiocres, le philosophe explique que le tournant politique auquel nous assistons aujourd’hui, ne traduit rien d’autre que la faillite du projet médiocrate : « Les gens prennent conscience qu’il faut s’affranchir de la volonté de s’enfermer dans un paramétrage, un certain nombre de protocoles, de normes, de standards et qu’il faut se redonner les moyens de notre citoyenneté, de notre société civile éclairée, rompre avec cette façon d’enfermer le commun dans un paramétrage qui donne une impression de liberté, mais sous une forme très contrôlée. Ce qu’on voit aujourd’hui, même politiquement, c’est la volonté de rompre avec la faillite de ce système parce qu’il n’est jamais parvenu à prendre la mesure des problèmes du temps et à être à la hauteur des enjeux« .

Il est urgent de rompre avec la médiocratie et de soutenir ceux qui résistent

Au contraire, Alain Deneault considère qu’il est plus qu’urgent de prendre fait et cause pour toutes celles et ceux qui résistent à la médiocrité et à la médiocratie, en refusant un certain nombre d’injonctions, en rompant avec un certain nombre de pratiques pour des raisons à la fois éthiques, philosophiques et politiques collectives : « Les gens doivent s’affranchir de cette tendance prégnante pour prendre leur propre destin en main et ainsi arrêter de flatter ce qui encourage les bas instincts et les passions tristes, la bassesse des égos. Il y a notamment chez les élites une volonté non pas seulement de suivre les directives, mais de s’y plier avec ardeur, en manœuvrant de façon à se positionner sur un échiquier et s’enrichir par la médiocrité. Le spectacle qui nous est donné en France aujourd’hui, c’est souvent la médiocrité par la politique plutôt que de songer à trouver une autre boussole que celle de la tactique et la communication dérisoire« .

Cependant, le philosophe alerte sur les dangers des élites qui prétendent rompre avec la médiocratie pour mieux s’y reprécipiter une fois qu’elles ont obtenu gain de cause. Il cite l’exemple de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis : « Donald Trump est d’une part le symptôme même de l’échec de la médiocratie, car si au fond les gens se sont reconnus en lui, c’est par volonté d’en finir avec cette médiocratie et le système établi. Sauf que, d’autre part, le paradoxe veut que les gens aient finalement opté pour quelque chose de pire que ce contre quoi Trump s’est positionné, car il replonge aussitôt dans ce même médiocratisme qu’il prétendait combattre, pour tirer avantage, une fois au pouvoir, de la popularité que lui a conféré son électorat, et le replonger dans les bas instincts« .

La suite, passionnante, est à écouter… »

Alain Deneault: comment la médiocrité a pris le pouvoir

Comment la médiocrité a pris le pouvoir. Entretien avec Alain Deneault sur la chaine YouTube de Mizane TV pour discuter de son essai La médiocratie paru en 2015 et réédité à l’automne 2024 en format poche avec les essais classiques Politique de l’extrême centre et «Gouvernance» publié chez Lux Éditeur – Durée : 1 h 15 min 55 sec – 10 janvier 2025

Les médiocres ont pris le pouvoir et conduisent le monde à sa perte

« Dans cette interview par Olivier Berruyer, pour Élucid, Alain Deneault montre à quel point notre monde a basculé dans la médiocratie, un régime où les dérives politiques sont conduites par un extrême centre de plus en plus autoritaire. Cette philosophie mortifère a tout corrompu : le savoir, le langage, les liens collectifs, la créativité, et bientôt notre planète. Nous devons faire face à ce système, faire un pas de côté, et résister. » – Elucid

Durée : 1 h 43 min 2 sec – 23 novembre 2024

Paradis Fiscaux, je ne savais pas que je savais
ou
Paradis Fiscaux expliqués par Hollywood
Paradis Fiscaux, je ne savais pas que je savais ou Paradis Fiscaux expliqués par Hollywood est le film réalisé par Alexandre Gingras en collaboration avec Alain Deneault dont il fait mention dans cet entretien d’Élucid.
Un remix vidéo politique sur les références aux paradis fiscaux dans les arts
Réalisation et montage : Alexandre Gingras
Son (mix) : Mélanie Frisoli
Narration et idéateur : Alain Deneault

Faire que ! Aux Sources avec Alain Deneault sur Hors-Série

Manuel Cervera-Marzal s’entretient avec Alain Deneault à l’émission Aux Sources sur Hors-Série. L’entretien a eu lieu le 5 novembre et publié le 9 novembre 2024. Le visionnement est réservé aux abonnés à Hors-Série – Durée : 1 heure 24 minutes 10 secondes

Extrait de l’entretien avec Alain Deneault sur Hors-Série

« Lire Alain Deneault est toujours stimulant. L’écouter aussi. Et il en faut, des stimuli, à l’instant précis où j’écris ces lignes : nous sommes le mercredi 6 novembre, il est 08h33, l’agence Associated Press annonce Trump à 267 sièges. Dans quelques minutes, quelques heures tout au plus, le résultat sera officiel. De retour à la Maison Blanche. L’accablement, la paralysie, l’angoisse prennent logiquement le pas sur la colère, la rage, l’envie de se battre. Ces dernières, certainement, referont surface une fois la nouvelle encaissée, une fois le choc digéré. Il n’est pas nécessaire d’avoir espoir pour se mettre à lutter. C’est en luttant que vient l’espoir. Ou plutôt : l’espérance.

Le philosophe Ernst Bloch établit une distinction subtile mais fondamentale entre espoir et espérance. L’espoir est un affect passif, une réaction ponctuelle face à une situation qui pourrait être différente ou meilleure, mais sans certitude réelle de sa réalisation. En revanche, l’espérance est une forme d’anticipation active et créative de l’avenir. Elle va au-delà d’un simple espoir, d’une attente passive. Bloch voit l’espérance comme une énergie qui pousse l’individu à participer à la transformation de la réalité et à l’accomplissement de ce qu’il appelle le « pas encore ». Ce « pas encore » représente les potentialités inexploitées, les aspects latents de la réalité qui attendent d’être réalisés. L’espérance est donc une force orientée vers l’avenir, qui saisit dans les plis du présent autre chose que lui-même, le présent étant gros d’alternatives non advenues.

Encore faut-il avoir la lucidité requise. La capacité à voir, dans le réel, autre chose et davantage que ce qu’il donne à voir. Les Etats-Unis, même un jour comme celui-ci, ne se résument pas à Donald Trump. Pas plus que la Russie ne se résume à Poutine et la France à Macron. Adossés à ce principe espérance, au lieu de se lamenter (que puis-je faire, moi, pauvre petit être insignifiant, face au rouleau compresseur du capitalisme fascisant), au lieu de s’enfermer dans nos impuissances individuelles, on se rassemble et on résiste, pour faire que ! Faire que le pire ne soit jamais certain. Faire que recule la bête immonde. Faire que son poison, qui a déjà largement traversé l’Atlantique, ne se répande pas davantage sur nos rives. Que les prochaines inondations ne soient pas demain mais après-demain. Que les droits des femmes, premiers attaqués en pareilles circonstances, soient préservés.

Substituer le faire que ! au que faire ?, c’est l’audacieuse proposition qu’Alain Deneault, philosophe québecois, penseur incontournable de la médiocratie et de l’extrême-centre, a placé au cœur de son dernier essai, paru chez Lux : Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï. Dans cet ouvrage aussi bref que puissant, il est question de nos affects collectifs, de notre paralysie face au déluge de mauvaises nouvelles qui chaque jour nous accablent et des voies possibles pour y faire face. Nous en avons parlé longuement. Dans le prolongement de Bloch, Alain Deneault se fait l’analyste de nos angoisses et de nos espérances, le scribe de nos affects, afin d’y dénicher un sentier, où puisse se frayer une marche collective et résolue vers un mieux-être logé dans l’être lui-même. Bon visionnage ! » – Manuel Cervera-Marzal

Une assemblée sans Kevin Arseneau

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
22 octobre 2024

Une assemblée sans Kevin Arseneau

Nous ne saurons jamais si la défaite de Kevin Arseneau dans sa circonscription s’explique par l’hospitalisation qui l’a mis hors jeu durant la campagne électorale. Disons qu’il est handicapant de laisser à leurs seuls bons souvenirs des électeurs par ailleurs bombardés de slogans par des adversaires pressés d’en finir avec soi. 

À une époque où la population attend si peu de la politique – c’est Susan Holt qui le regrettait  à juste titre, en discussion avec L’Acadie Nouvelle (5 octobre 2024) –, Kevin Arseneau était davantage que le membre d’un Parti en lequel on peut avoir foi, en l’occurrence celui des écologistes. Par son intégrité, son sens critique et sa vivacité d’esprit, il conférait une autre dimension au rôle de député, donnant parfois l’impression de constituer à lui seul l’opposition politique dans ce coin de pays. Une lumière dans un désert d’idées.

Comme artiste de scène, il était capable de représenter le milieu des arts ; comme diplômé en géographie ainsi que dans les humanités, il avait accès aux sciences humaines ; comme agriculteur biologique, il se montrait capable de défendre le territoire, la faune et la flore. Il était aussi critique en matière de finance. Surtout, il le faisait avec ce minimum de radicalité qu’on attend d’une pensée qui exige d’elle-même. 

Il y avait quelque chose de savoureux à l’entendre. À coups de paradoxes et d’initiatives, l’intelligence s’invitait au parlement. Les centres relatifs à la toxicomanie ? C’est en région qu’il faut y voir pour prévenir les problèmes avant qu’ils ne se concentrent dans les zones urbaines. L’épandage de glyphosate?, Voici un projet de loi qui l’interdit. La concentration des médias anglophones ? Que le législateur se dote d’une loi antimonopole…

Il fallait le voir asticoter le ministre des Finances, Ernie Steeves, lorsque ce dernier devait alors s’humilier à expliquer qu’il ne lèverait jamais le petit doigt pour que le gouvernement fédéral mette fin aux échappatoires fiscales dont profite le conglomérat Irving, au détriment de notre population. Kevin Arseneau se contenait d’enchaîner avec des propositions immédiatement réalisables en la matière : refuser toute subvention à des entités privées transférant des fonds dans les paradis fiscaux comme les Bermudes. 

Sur un plan symbolique, il était aussi le seul à oser des critiques pourtant sensées. Par de simples questions, comme : qui a décidé de mettre le drapeau acadien en berne devant l’assemblée, le jour du décès de la reine d’Angleterre ? 

À de tels moments, un silence malaisé s’imposait ; on entendait les mouches voler. Libéraux et conservateurs se confondaient ; on les voyait pour ce qu’ils sont.

 Au-delà de l’attachement qu’on peut entretenir pour la personne de Kevin Arseneau, son échec électoral, et celui de ses semblables Serge Brideau, Jacques Giguère et Simon Ouellette, témoignent bien de l’effrayant formatage que prévoit le processus électoral à l’occidentale. Que d’uniformité ! Qui détonne encore parmi ces gueules d’avocats, de comptables, de boutiquiers et de gestionnaires, ou celles de gens qui, d’autres milieux, font tout pour leur ressembler. Pourquoi aucune attirance pour ce qu’une Diani Blanco pourrait apporter à la politique ? Tous les mêmes profils socioprofessionnels, des têtes pareillement photoshopées avec ce regard obséquieux et ces dents affreusement blanches. 

L’habitus parlementaire – en sociologie, cela porte sur les règles comportementales et morales dans les différents milieux sociaux – implique la médiocrité. Faisons un usage précis de ce mot. Contrairement à l’usage courant, la médiocrité ne renvoie pas à ce qui est mauvais, nul et pauvre : cela témoignerait plutôt de l’infériorité. Non, la médiocrité, et son pendant structuré qu’est la médiocratie, nomme le règne de la moyenne, et du personnage moyen. C’est ce que la politique attire : des gens qui ont un degré moyen de culture, une ambition moyenne, qui moyenneront tout au long de leur mandat pour faire croire au plus grand nombre que nous n’avons collectivement pas plus de moyens que ceux qu’on lui octroie. On se persuadera que nous ne valons guère plus que tout ce qui se trouve à quelque juste milieu. Regardez les conservateurs s’empresser de rechercher ce point de gravité qu’est la moyenne. Et même le Parti vert s’y montré attiré. Qu’est-ce que la barre est basse…

Kevin Arseneau, avec son bagou, son audace, son humour, mais aussi son éthique de la conviction et sa compréhension intellectuelle des enjeux, était un des rares à donner espoir en la possibilité de quelque progression dans un sens souhaitable. Le monde va vraiment mal, et le monde, ce sont les gens dans les inégalités sociales qui crèvent les yeux, mais c’est aussi l’écologie et le climat. Ce n’est pas avec des politiques d’extrême centre que nous nous mesurerons aux enjeux du temps. L’heure est venue de résister à l’extérieur de ce forum stérile. 

Réédition en format poche des trois essais «classiques» d'Alain Deneault 
dans la collection Pollux chez Lux Éditeur !