L’économie de la nature d’Alain Deneault fait partie de la bibliothèque d’autodéfense intellectuelle d’Élucid

L’économie de la nature, qui est le premier opuscule du Feuilleton théorique : Les Économies d’Alain Deneault, fait partie de la bibliothèque d’autodéfense intellectuelle d’Élucid. Cette bibliothèque est « un ensemble de synthèses d’ouvrages pour développer l’esprit critique. Des fiches de lectures riches et faciles d’accès à lire ou à écouter. »

« L’économie de la nature (2019) est la première publication d’un « feuilleton théorique » dans lequel Alain Deneault analyse le sens attribué au terme « économie » à travers l’histoire. Dans cet ouvrage, il explique comment les premiers « économistes » ont dévoyé ce terme pour fonder une science de l’agriculture. » – Élucid, 26 septembre 2025

La rentrée de l’«intelligence» artificielle

AP Photo © Richard Drew

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 août 2025

La rentrée de l’«intelligence» artificielle

C’est vraiment prendre à la légère ces machineries que de penser en disposer souverainement, nous, serviles utilisateurs.

Pour la première fois de l’histoire moderne, on se demandera cette année si ce sont des humains assistés d’appareils qui feront leur entrée à l’école et à l’université, ou bien des machines que des humains escortent. Plus ils sont âgés, plus la question se posera.

Ç’a été dit, les officiellement nommées « intelligences artificielles » (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours.

En effet, la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. C’est vers elles qu’on se tourne désormais sitôt qu’on doit réfléchir à quoi que ce soit. « Je ne savais pas quoi penser alors j’ai demandé à la machine… » admet-on désormais, toute honte bue, à l’amorce d’un discours, qu’on soit étudiant, professeur, gestionnaire ou ministre.

La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques.

Le premier sujet informatique qu’on a lancé dans les aléas de discussions ouvertes sur les « médias sociaux » a mis 36 heures à devenir néonazi.

Des jeunes ont été poussés au suicide par des machines interactives devenues leur « ami », sous la promesse de se « retrouver là-haut ». C’est de toute façon toujours en une telle compagnie que plusieurs d’entre eux s’essaient aujourd’hui à l’amitié, comme s’il leur fallait ce chaperon.

Des adultes nouent aussi de pathologiques relations avec leur âme soeur fictionnelle, au point de sombrer dans une profonde mélancolie quand le réel se rappelle à eux.

De puissants ordinateurs devenus « intelligents », une fois mis en relation les uns avec les autres, ont rapidement développé un langage auquel ne comprenaient rien ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Il a fallu les débrancher avant qu’il ne soit trop tard.

Les machines rendues autonomes dans le champ social savent mentir, manipuler, menacer. L’ingénieur Maxime Fournes raconte sur Elucid.media qu’en circuit fermé, dans une expérience en laboratoire informatique, un ordinateur a menacé un employé de révéler à sa femme le fait de sa relation adultérine s’il entreprenait de le débrancher. Ce sont ces mêmes logiciels dont on a doté aujourd’hui des drones de guerre pour qu’ils sachent tuer l’ennemi sans même être téléguidés ni recevoir d’ordre.

Ces ordinateurs transforment à grande vitesse certains États ou des entreprises en des instances totalitaires capables d’enquêter sur soi en nanosecondes, à partir des multiples traces qu’on se doit de laisser sur la Toile.

Ces mêmes oracles computationnels sont consultés par différents acteurs criminels et terroristes pour apprendre d’efficaces méthodes de nuisance.

Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits ? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les « médias sociaux », eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants ? Les mentions J’aime, les retours d’image ou la réduction de sa vie à une obsédante entreprise de relations publiques narcissiques nous rendent fous. Sans parler du caractère imbécile, vulgaire et abject de ce qu’on est massivement amené à regarder et à partager en ligne.

À ce propos, tout parent, sinon tout jeune, devrait s’empresser de lire le frappant On achève bien les enfants de Fabien Lebrun de même qu’Infernet de Pacôme Thiellement. Ces livres nous font comprendre comment les terriers d’Internet amènent les jeunes invétérés à s’exposer brutalement à des scènes de violence et de pornographie, à se prostituer à l’école, à abuser et à intimider leurs condisciples, voire à sombrer dans des univers parallèles, en raison de techniques d’accaparement sans pareil dans l’histoire.

Mais non, il fallait pousser le bouchon encore plus loin, et mener désormais sa propre vie par procuration. « Machine, dis-moi que penser. » « Dis-moi qu’imaginer, machine. » « Machine, fais-moi rire. » « Machine, dessine-moi un mouton. » « Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine. » « Machine, évalue l’article scientifique de mon pair… »

Si on apprécie à ce point la machine, en somnambules incapables d’apercevoir ses penchants totalitaires les plus évidents, c’est parce que nous avons déjà été formatés. Le ver est dans le fruit. Nous nous reconnaissons dans ce qu’une machine écrit à notre place parce que nous sommes déjà conditionnés à écrire comme une machine.

Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, hormis sûrement quelques exceptions dans des domaines de pointe, l’« intelligence » artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. Pas le seul produit.

Donc, c’est vraiment prendre à la légère toutes ces machineries que de penser pouvoir en disposer souverainement, à sa guise, nous, serviles utilisateurs. Le comble de la naïveté consisterait à prétendre leur fixer, nous, une limite ! En fait, ce qui menace le plus la culture aujourd’hui, ce ne sont pas les furieux technolâtres qui croient en leurs joujoux comme en la rédemption, eux pour qui la science-fiction rejoint les fictions de la science.

Non, ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle « c’est trop ». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. En nous disant tous en choeur : quand j’entends le mot culture, je sors mon IA.

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege

Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA

Photo © Getty Images/iStockphoto

Le Devoir

Par Alain Deneault
30 août 2025

Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA

C’est vraiment prendre à la légère ces machineries que de penser en disposer souverainement, nous, serviles utilisateurs.

Pour la première fois de l’histoire moderne, on se demandera cette année si ce sont des humains assistés d’appareils qui feront leur entrée à l’école et à l’université, ou bien des machines que des humains escortent. Plus ils sont âgés, plus la question se posera.

Ç’a été dit, les officiellement nommées « intelligences artificielles » (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours.

En effet, la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. C’est vers elles qu’on se tourne désormais sitôt qu’on doit réfléchir à quoi que ce soit. « Je ne savais pas quoi penser alors j’ai demandé à la machine… » admet-on désormais, toute honte bue, à l’amorce d’un discours, qu’on soit étudiant, professeur, gestionnaire ou ministre.

La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques.

Le premier sujet informatique qu’on a lancé dans les aléas de discussions ouvertes sur les « médias sociaux » a mis 36 heures à devenir néonazi.

Des jeunes ont été poussés au suicide par des machines interactives devenues leur « ami », sous la promesse de se « retrouver là-haut ». C’est de toute façon toujours en une telle compagnie que plusieurs d’entre eux s’essaient aujourd’hui à l’amitié, comme s’il leur fallait ce chaperon.

Des adultes nouent aussi de pathologiques relations avec leur âme soeur fictionnelle, au point de sombrer dans une profonde mélancolie quand le réel se rappelle à eux.

De puissants ordinateurs devenus « intelligents », une fois mis en relation les uns avec les autres, ont rapidement développé un langage auquel ne comprenaient rien ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Il a fallu les débrancher avant qu’il ne soit trop tard.

Les machines rendues autonomes dans le champ social savent mentir, manipuler, menacer. L’ingénieur Maxime Fournes raconte sur Elucid.media qu’en circuit fermé, dans une expérience en laboratoire informatique, un ordinateur a menacé un employé de révéler à sa femme le fait de sa relation adultérine s’il entreprenait de le débrancher. Ce sont ces mêmes logiciels dont on a doté aujourd’hui des drones de guerre pour qu’ils sachent tuer l’ennemi sans même être téléguidés ni recevoir d’ordre.

Ces ordinateurs transforment à grande vitesse certains États ou des entreprises en des instances totalitaires capables d’enquêter sur soi en nanosecondes, à partir des multiples traces qu’on se doit de laisser sur la Toile.

Ces mêmes oracles computationnels sont consultés par différents acteurs criminels et terroristes pour apprendre d’efficaces méthodes de nuisance.

Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits ? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les « médias sociaux », eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants ? Les mentions J’aime, les retours d’image ou la réduction de sa vie à une obsédante entreprise de relations publiques narcissiques nous rendent fous. Sans parler du caractère imbécile, vulgaire et abject de ce qu’on est massivement amené à regarder et à partager en ligne.

À ce propos, tout parent, sinon tout jeune, devrait s’empresser de lire le frappant On achève bien les enfants de Fabien Lebrun de même qu’Infernet de Pacôme Thiellement. Ces livres nous font comprendre comment les terriers d’Internet amènent les jeunes invétérés à s’exposer brutalement à des scènes de violence et de pornographie, à se prostituer à l’école, à abuser et à intimider leurs condisciples, voire à sombrer dans des univers parallèles, en raison de techniques d’accaparement sans pareil dans l’histoire.

Mais non, il fallait pousser le bouchon encore plus loin, et mener désormais sa propre vie par procuration. « Machine, dis-moi que penser. » « Dis-moi qu’imaginer, machine. » « Machine, fais-moi rire. » « Machine, dessine-moi un mouton. » « Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine. » « Machine, évalue l’article scientifique de mon pair… »

Si on apprécie à ce point la machine, en somnambules incapables d’apercevoir ses penchants totalitaires les plus évidents, c’est parce que nous avons déjà été formatés. Le ver est dans le fruit. Nous nous reconnaissons dans ce qu’une machine écrit à notre place parce que nous sommes déjà conditionnés à écrire comme une machine.

Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, hormis sûrement quelques exceptions dans des domaines de pointe, l’« intelligence » artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. Pas le seul produit.

Donc, c’est vraiment prendre à la légère toutes ces machineries que de penser pouvoir en disposer souverainement, à sa guise, nous, serviles utilisateurs. Le comble de la naïveté consisterait à prétendre leur fixer, nous, une limite ! En fait, ce qui menace le plus la culture aujourd’hui, ce ne sont pas les furieux technolâtres qui croient en leurs joujoux comme en la rédemption, eux pour qui la science-fiction rejoint les fictions de la science.

Non, ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle « c’est trop ». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. En nous disant tous en choeur : quand j’entends le mot culture, je sors mon IA.

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege

La consommation : désirs d’objets ou désirs substitutifs ? Conférence d’Alain Deneault à la 13e édition de la Semaine de la citoyenneté du Cégep du Vieux Montréal – 27 mars 2025 – Durée : 47 min 16 sec

40 minutes d’idées pour refaire le monde

Un extrait de l’entretien avec Alain Deneault par Olivier Berruyer ayant pour titre Les médiocres ont pris le pouvoir et conduisent le monde à sa perte du 23 novembre 2024 fait partie de la première compilation des moments forts du média Élucid. L’extrait avec Alain Deneault débute à 23 min 20 sec – 16 août 2025

« L’été est là, et dans l’attente de nous retrouver avec plein de nouvelles interviews à la rentrée, voici une première compilation dans laquelle vous retrouverez quelques moments forts des entretiens de cette année ! Histoire de découvrir (ou redécouvrir) les intervenants exceptionnels et inspirants qui ont fait confiance à Élucid ! Merci à tous pour votre soutien indéfectible tout au long de cette année, on vous prépare plein de belles choses pour la rentrée ! » – Élucid

Les médiocres ont pris le pouvoir et conduisent le monde à sa perte
Entretien avec Alain Deneault par Olivier Berruyer chez Élucid
Durée 1 h 43 min 2 sec - 23 novembre 2024

Parce qu’on la redoute, la décroissance s’imposera par la force des choses

Élucid

Par Alain Deneault
24 juillet 2025

La journée du 24 juillet marque le « Jour du dépassement », selon le collectif international Global Footprint Network. C’est-à-dire qu’en raison de nos modes de production dominés par l’idéologie extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste, nous avons épuisé ce que la planète est à même de générer sans se trouver hypothéquée.

Cette donnée concerne différents enjeux : les étendues forestières, des terres arables et du pâturage, l’empreinte carbone, l’étalement urbain et l’intensité des pêches. Elle va de pair avec la théorie des limites planétaires établie par le Stockholm Resilience Centre. Elle concerne neuf domaines essentiels à l’équilibre planétaire : les bouleversements climatiques, l’extinction massive des espèces, la perte d’azote et de phosphore dans les sols, la réduction des terres arables, l’acidification des océans, l’épuisement de l’eau douce, l’appauvrissement de la couche d’ozone, le taux de polluants chimiques et l’augmentation des aérosols dans l’atmosphère.

Huit de ces domaines font l’objet d’approches commensurables et six sont entrés dans un état critique. Les conditions ne sont plus réunies pour qu’ils continuent d’exister de manière stable et durable : on dit alors que les seuils de détérioration ont déjà été franchis.

À partir de maintenant, selon ces travaux de synthèse, tout ce que nous prélèverons des territoires, des eaux, de la flore et de la faune, et tout ce que nous produirons comme déchets mettront à mal dans son essence et à sa source la capacité de ces biens à se régénérer. Ce n’est pas rien. C’est même majeur. Pis, c’est inouï. Jamais depuis des milliers d’années n’a-t-on vu notre habitat de référence être aussi profondément perturbé, lui sur lequel on faisait jadis fond à la manière d’un garant stable et universel. C’est la fin de la fameuse locution latine Ceteris paribus sic stantibus : désormais plus rien n’est égal par ailleurs. Tout bouge. Tout s’altère.

La tendance est tellement lourde que le Global Footprint Network a dû devancer à deux reprises l’établissement de la date, tellement la situation s’aggrave à vue d’œil. Le seuil était fixé au départ au 13 août, puis au 9 du même mois.

Le collectif de scientifiques soutenu par des organisations écologistes ventile ses données et établit des dates selon les pays. Si tous les pays de la planète se comportaient de la même manière qu’on le fait en France ou au Canada par exemple, au prorata de leur importance, le « Jour du dépassement » serait déjà survenu, respectivement le 19 avril et le 26 mars de cette année. C’est donc dire que dans les premiers moments du printemps, ces deux pays ont déjà épuisé leur dû et vivent écologiquement à crédit, au-delà de ces dates.

Que faire ? Faire autrement. La logique qui s’impose ne suppose pas seulement de simplement échelonner sur douze mois tout ce qu’on a consommé en une quinzaine de semaines. Les mathématiques ici ne sont d’aucune pertinence. Il s’agit d’abord de mettre en pratique des modes de partage relevant de profonds changements de mœurs en ce qui concerne la propriété privée d’instruments à moteur, de véhicules et d’infrastructures. Ces données impliquent, dans un deuxième temps, de revoir les pratiques alimentaires (ampleur du régime alimentaire à base de viande ou de dérivés animaux) et les modes de production en architecture.

En tous les cas, la question de la décroissance pèse désormais sur les consciences au point de faire pression sur elles. Comme l’écrit le sociologue Yves-Marie Abraham, spécialiste de ce champ, « la question est de savoir si cette décroissance sera subie, conséquence brutale et incontrôlable du dépassement des limites biophysiques de la planète, ou si elle sera choisie et assumée collectivement, dans le but d’éviter aux humains, en particulier aux plus démunis d’entre eux, les effets désastreux d’un tel dépassement » (NCS, automne 2015). Il le réitérait dans Guérir du mal de l’infini (Écosociété, 2019) :

« Si nous voulons vraiment cesser d’aggraver la catastrophe écologique, pour éviter entre autres d’avoir à subir à court ou moyen terme une forme de décroissance subie et sauvage, conséquence du dépassement des limites biophysiques planétaires, la seule solution est de produire moins qu’on ne le fait aujourd’hui. »

L’heure est venue de prendre au sérieux la nécessité de ce « Si », de cesser d’en faire un évident repoussoir. Empressés, nous tendons à rompre avec le déchaînement productiviste pour adopter dès maintenant des pratiques visant à entrer en symbiose avec le vivant et à composer avec un territoire sans le maltraiter. La décroissance, en ce sens restreint, concerne un projet sciemment voulu.

Reste l’autre terme. La décroissance, à un degré ou à un autre, se révélera, oui, « subie » et parfois subite pour d’autres catégories de gens. Soit ils plieront à son caractère impératif étant donné l’évolution d’indicateurs de marché, soit ils ne céderont qu’au jour de la sauvagerie annoncée.

En suivant le dégradé, on constate que, sur un point ou un autre, c’est la contrainte objective qui ramène les sujets à la raison. La question énergétique se pose de manière particulièrement emblématique. Lorsque le prix de l’essence à la pompe augmente, on découvre les vertus du covoiturage et on aspire au transport en commun. Lorsque le prix des voitures augmente, le public entretient davantage celles dont il dispose.

À ce stade, le parti pris relativement décroissantiste peut provenir de milieux dont on ne l’attendait pas. Même un capitaliste comme Pierre Fitzgibbon, un temps ministre au Québec de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, a préconisé la limitation de la production de voitures, au vu de l’enjeu climatique (« Il faut réduire le parc automobile, réitère Fitzgibbon », Le Devoir, 16 août 2023). On pourrait ajouter la question des minerais, limités en quantités et polluant à extraire. Pour sa part, le Forum économique mondial, célèbre pour la rencontre annuelle qu’il organise à Davos, préconise une réduction du nombre de voitures à 75 %. Dans cet esprit, la République française a par exemple interdit la publicité visant à stimuler la consommation d’énergie.

Mais c’est trop peu, trop tard. On le découvre en éprouvant désormais les contrecoups de décennies de négligences, lesquels se manifestent sous le jour de pluies de verglas, de sécheresses et d’érosion. Chaque année, dans l’Ouest nord-américain, des milliers de réfugiés doivent quitter leur maison en catastrophe. Conséquence directe, la vallée de l’Outaouais est devenue la région la plus polluée du monde le temps du 6 juin dernier, des conséquences d’incendies de forêt qui se produisaient à plus de 700 km de chez elle. Quelques jours auparavant en Suisse, le glacier du Birch s’est effondré sur le village de Blatten et l’a détruit. D’anormales inondations emportaient ces jours-là des véhicules dans les vagues en Afrique du Sud…

Pourquoi en arrive-t-on maintenant à ce jour de l’excès, sans avoir été capable de le repousser au moins au 31 décembre ? Parce que, précisément, à ne pas désirer la décroissance, on en est arrivé à devoir l’apprendre à la dure. Décroître, alors, il le faut dans sa chair. Comme on frappe un mur, le terme perd toute ambiguïté.

Ce n’est plus l’invocation anticapitaliste cherchant à résister à l’ordre conduit par la soif goulue de bénéfices et de dividendes. Ce n’est plus la décapitation fantasmée d’un régime de capitalisation qui légitime les seules actions concourant à son augmentation. Ce n’est plus un changement de mœurs escompté on ne sait comment, amenant la multitude à tourner le dos à l’offre manipulatrice des neurologues de la consommation, des psychologues du marketing, des sémiologues de la réclame, ces traîtres ! Foin de ces subtilités de langage !

Aucun mouvement de foule ne désire ni ne planifie la décroissance. Pour ceux qui en ont peur, elle a l’écho du gargouillement ; la peau se fait grise, la lèvre inférieure tremble et le regard devient torve. Nous régressons au statut de morts-vivants. Ils craignent alors le pullulement des jevousl’avaisbiendistes. Parce qu’on la redoute, la décroissance s’imposera par la force des choses, dans sa chair, et se manifestera donc exactement comme on l’appréhende, douloureuse, entravante, physique, d’où qu’elle ne passe point pour désirable…

Hélas, tous ces événements ne constituent toujours pas de « preuves » suffisantes pour susciter le réveil immédiat du plus grand nombre. Il lui faudra frapper un mur pour que la décroissance fasse l’objet de considérations. Dans sa candeur idéologique, l’agitateur public québécois Richard Martineau l’avait vitupérée pendant la période marquée par la Covid. Alors que les boutiques et restaurants devaient fermer et que d’aucuns angoissaient quant à leur sort, il savourait en mordant bien dans tous ses mots :

« Trouvez-vous ça cool, la décroissance ? Est-ce que c’est l’fun la décroissance, hein ? De moins en moins de gens qui consomment, de plus en plus de gens qui perdent leur job, la bourse qui s’affole, les gens qui perdent leurs économies… Est-ce que vous trouvez ça tripant la décroissance ? » (Propos reproduit dans « Le Bêtisier 2020 » de Olivier Niquet à Radio-Canada, 1er janvier 2021.)

Pour des gens qu’on a amenés à s’identifier à ce point au délire consumériste d’une croissance infinie dans un monde fini, nécessité fera loi. Il s’agit encore, en termes de comportements sociaux, culturels et pratiques, d’une immense majorité. L’atavisme de la consommation est tout simplement trop grand.

Une industrie du marketing a su, depuis son invention, dit alors la « propagande », par Edward Bernays, neveu du psychanalyste Sigmund Freud, coloniser le désir, en encoder par la production marchande les signes et symboles par lesquels il se manifeste à la conscience. À la fin du dernier siècle, Doris-Louise Haineault a étudié comment la symbolique publicitaire contamine le siège du désir et, plus récemment, Michel Desmurget, spécialiste des neurosciences, a exploré les ravages que produisent les « médias sociaux » sur l’activité cérébrale dans La Fabrique du crétin digital (Seuil, 2019).

Tôt ou tard, maintenant pour les gens avertis et plus tard pour ceux qu’elle traumatisera, la décroissance marquera l’impératif à partir duquel il convient de penser tout autrement la définition du rapport au territoire. Parce qu’on ne convient plus du fait que l’aliment qu’on mange ou le moindre objet qu’on achète ait parcouru en moyenne plusieurs milliers de kilomètres, force sera de réorganiser la production dans un rayon de vie régional. Cela se fera conséquemment en lien avec le territoire qu’on habite et la communauté dont on dépend en dernière instance.

Les catastrophes et tragédies qu’annoncent des décennies d’irresponsables démesures entraîneront trop souvent un sentiment d’abandon parmi les différentes communautés, comme à Clova, à Valence ou à Mayotte, ces dernières années éprouvées par des incendies de forêt, des pluies diluviennes ou des cyclones. On se découvre à ce moment-là en situation de déréliction, on comprend à la dure le discours, les pratiques et les engagements de celles et ceux qui ont déjà pris le parti de la décroissance.

« Biorégion », concept fondé il y a exactement cinquante ans par Allen Van Newkirk, en Nouvelle-Écosse en bordure de l’Atlantique, devient alors le nom de cet ensemble symbiotique où l’on entreprend de vivre en rapport étroit avec le territoire dont on apprend, par la force des choses, à respecter les modalités d’existence et une communauté qui n’a plus rien de virtuel.

Le Canada, «51e État américain», un article d’Alain Deneault

Élucid

Alors qu’il n’est pas encore entré en fonction, Donald Trump répète les « coups de menton », réitérant notamment sa volonté de faire du Canada le 51e État de la confédération américaine. Si ces velléités font d’abord sourire par leur démesure, leur répétition nous force à les prendre aujourd’hui au sérieux. Que signifient ces discours ? Doit-on craindre qu’ils se concrétisent ? Pour Alain Deneault, professeur de philosophie à l’Université canadienne de Moncton (Shippagan), ces déclarations du président des États-Unis montrent que le protectionnisme dont se revendique Donald Trump marque une régression : la protection de ses propres frontières n’empêchera pas Washington de franchir allègrement toutes celles qui le séparent des richesses convoitées par le milieu des affaires.

Trump : la fin du libre-échange, le retour du colonialisme – Alain Deneault


Le Canada, «51e État américain »

Par Alain Deneault
16 janvier 2025

Les coups de menton du président des États-Unis, Donald Trump, ne s’apparentent plus à de seuls coups de tête lorsqu’ils se répètent à l’identique. Une déclaration sur l’annexion du Groenland aux États-Unis apparaît insolite lorsqu’elle est faite une première fois en août 2019. Elle devient un projet lorsqu’elle est réitérée le 7 janvier 2025. On se met soudainement à rationaliser. Le réchauffement climatique et la fonte des glaciers restent synonymes pour M. Trump d’occasions d’affaires, un Eldorado même : les terres rares et autres éléments stratégiques pour l’industrie de pointe deviendront accessibles dans cette région nordique à la faveur du processus de dégel. Le phénomène climatique facilite aussi le transport maritime, à un carrefour que Washington entend régir.

Ici, rationaliser, c’est prendre la mesure de la déraison de la nouvelle administration américaine. « Beaucoup fantasment sur les ressources de l’île en minerais, en hydrocarbures ou en potentiel hydroélectrique. Ils minorent généralement la rudesse des conditions d’exploitation et les lourds investissements requis », a déjà écrit le journaliste Philippe Descamps dans Le Monde Diplomatique au terme d’un voyage sur l’île.

Il en va de même pour l’expression, répétée à l’envi en janvier 2025 par Donald Trump alors président désigné, voulant que le Canada soit le 51e État de la confédération américaine. Longtemps une métaphore pour dénoncer à gauche l’intégration du Canada aux dynamiques industrielles et commerciales états-uniennes, la voilà devenir subitement une lubie, voire un programme. Tout comme la dystopie voulant que l’armée des États-Unis prenne le contrôle de l’eau douce du Canada dans des années de sécheresse devient un plan. À l’image de l’immeuble de l’ambassade des États-Unis dans la capitale fédérale d’Ottawa, presque aussi grand que le parlement lui-même, voilà que cette représentation mentale prend un tour concret.

Le président Trump n’entend rien à l’humour. Mais c’est parce que d’ordinaire on n’entend rien à ceux qui n’entendent rien à l’humour que ces derniers parviennent, sous couvert d’humour, à avancer des revendications aux apparences invraisemblables. Ils profitent ainsi du temps gagné.

Ils le font d’autant mieux que, parfois, leurs sujets de prédilection se révèlent pathétiques. Que faire, sinon les parodier, lorsque Donald Trump, par exemple, suggère en 2017 que son visage figure à son tour sur la falaise du mont Rushmore ? Mais lorsque d’autres enjeux revêtent un caractère beaucoup plus grave, on le comprend trop tard. Dans un contexte mondial où le Président Trump voit d’un bon œil l’invasion de l’Ukraine par la Russie et trouve normal que l’État israélien se déchaîne cruellement en territoire palestinien, au Liban ou dans la Syrie dévastée, réduire ces déclarations à un simple jeu de bluff donne seulement l’illusion de reprendre la main. Force est de se rendre à l’évidence : avec Donald Trump, une meute de personnages intransigeants arrive en force à Washington et ne conçoit rien qui puisse résister à sa volonté.

Sans se perdre dans des débats sémantiques à savoir si le trumpisme est véritablement ou non un fascisme, bien des analogies s’imposent à l’esprit avec les précédents de l’Histoire lorsqu’on observe à Washington le déni des règles établies, l’arrogance de l’équipe ministérielle érigée en méthode, l’ignorance crasse de l’Histoire et le mépris de la culture retournés en valeur…

On écarquille les yeux en constatant par quelle rhétorique ordurière le futur secrétaire d’État, Elon Musk, répond au Premier ministre du Canada, lorsque celui-ci rappelle le statut politique souverain du Canada : « Ma nana, t’es plus le gouverneur du Canada. Ce que tu dis n’a aucune importance ».

Les analogies se vérifient aussi dans la façon qu’a l’environnement proche ou distant de plaire aux puissants. Il fallait voir en janvier 2025 les représentants des différents paliers de gouvernement du Canada s’empresser de se mettre en bouche des éléments de langage sur l’immigration, le commerce ou la souveraineté en Arctique, qu’on ne les avait jamais entendus partager, et ce, dans une tentative vaine de tempérer les ardeurs du président patibulaire.

C’est dans cet effet de cascades qu’on voit des acteurs sociaux influents de toute catégorie accepter l’augure du tyran huppé d’Amérique. On ne parle pas seulement des cadres et élus sceptiques du Parti républicain qui le suivent à tombeau ouvert dans ses dévalaisons, toute honte bue, après s’être opposés à lui, au premier chef le catholique James David Vance, maintenant vice-président, mais d’autres figures publiques, le dernier en lice étant le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg. Se découvrant soudainement viriliste, ce dernier a viré sa veste sans subtilité aucune en attribuant explicitement aux « récentes élections » sa décision de surseoir à toute velléité d’édition des contenus qui circulent sur les réseaux de son empire Meta.

Nous nous retrouvons dans l’ère des « rhinocéros », du nom de la pièce de théâtre qu’Eugène Ionesco avait écrite pour témoigner des basculements successifs de ses camarades antifascistes dans la rhétorique complotiste, suprémaciste et guerrière des nazis. Rare production historiquement significative de l’auteur d’un théâtre absurde, il s’en prenait aux « demi-intellectuels » des années 1920 et 1930, seulement capables de « succomber à des slogans supérieurs ».

La pièce Rhinocéros porte clairement sur la « nazification progressive » de cette engeance, déjà observée par l’auteur en Roumanie : « Nous étions un tas de gens qui étions contre le nazisme. Et puis, petit à petit, nous étions de moins en moins nombreux. Un moment donné, un de nos amis disait : “Certainement, les fascistes n’ont pas raison. Cependant, sur ce point…”, alors on savait tout de suite que, dès qu’ils disaient cela, ils étaient dans la machine, dans l’engrenage, et que c’était fini ». On ne les voyait plus aux réunions.

Ce dont la fin du libre-échange marque le début

La franchise avec laquelle cette volonté se déclare déroute ceux qui se sont formés dans les années obliques, rhétoriques et insidieuses de l’économie de marché néolibérale. La domination s’y exerçait selon des méthodes indirectes. Les politiques dites de développement suivant la Seconde Guerre mondiale, les plans d’ajustement structurels du Fonds monétaire international de la fin du XXe siècle ou la théorie de la « bonne gouvernance » les relevant ces dernières décennies, ont permis à une oligarchie principalement occidentale d’asseoir son hégémonie par le biais de mécanismes aux apparences autonomes. Le régime concurrentiel mondialisé qu’il s’est agi de promouvoir consistait à faire participer les différents acteurs sociaux à un jeu dans lequel les puissants maîtrisaient les règles.

Contrairement à un commerce malien, une coopérative malaisienne ou une société d’État brésilienne, une entreprise multinationale soutenue fiscalement, politiquement, voire militairement, par des États puissants, disposait de leviers infinis afin de s’adapter à toute conjoncture. Par le lobbyisme, sa force de négociation, ses capitaux financiers et aussi son pouvoir de corruption, elle pouvait obtenir d’une majorité d’États des droits de douane, des politiques fiscales, un aménagement du territoire, des subventions publiques et un encadrement sécuritaire valant pour règles communes, au détriment d’acteurs sociaux incapables de faire le poids.

Le syntagme de « libre-échange » a accompagné cette histoire moderne. Il a désigné plusieurs régimes différents de l’organisation commerciale mondiale, dont tous avaient pour finalité de consacrer un rapport de domination à travers des structures d’échange qui les normalisaient et les naturalisaient.

C’est aussi au nom de ce libre-échange qu’à la Conférence de Berlin de 1884-85, le souverain belge Léopold II convainc ses partenaires européens de lui accorder l’immense territoire congolais. Le Roi belge exercera d’abord à titre privé, plutôt qu’au nom de son État, une souveraineté politique sur le territoire. Il convaincra Allemands, Britanniques et Français de la lui reconnaître à la condition de créer un vaste espace de « libre-échange ». Il s’agissait de garantir un accès aux puissances industrielles dans cette très grande part du « gâteau africain ».

L’historien Henri Wessiling rappelle que le roi Léopold II avait pour livre de chevet l’ouvrage du bien nommé J. M. B. Money, Java. Or, How to Manage a Colony (1). C’est le grimoire utopiste de la colonisation à l’anglaise : des sociétés privées qui exploitent les richesses, un personnel administratif européen respecté, des colonisés admiratifs de l’autorité des Blancs, des chefs de clans incorporés ou neutralisés. On sait aujourd’hui qu’il n’en fut rien, et que le Congo belge fut sa souveraineté privée exerçant une cruelle domination sur des peuples asservis, notamment en ce qui concerne la filière du caoutchouc.

C’est aussi l’approche libre-échangiste que les États-Unis d’Amérique chercheront à faire triompher au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, au titre du « développement ». Les États européens seront amenés à abandonner leur tutelle politique et institutionnelle sur nombre de contrées du Sud et de l’Est, au profit d’une ouverture de ces régions aux entités privées convoitant leurs richesses naturelles (2). Cela aboutira à la fin du siècle à la mondialisation libérale, sous les auspices de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) favorisant l’abattement des tarifs douaniers dans le monde et la libre circulation des marchandises et des services.

Un regard superficiel sur le retour en force de l’État, que Donald Trump promeut, peut tromper ceux qui auraient été prompts à se dire de gauche il y a un demi-siècle. M. Trump parvient à les séduire en replaçant l’autorité publique au centre du jeu, prétend à la réindustrialisation et compte mettre fin à d’astreignantes guerres d’occupation en territoires lointains. Mais ce serait oublier que Washington ne compte faire respecter les frontières que lorsqu’il s’agit des siennes, et franchir allègrement toutes celles qui le séparent de richesses convoitées par le milieu des affaires dont il continue de faire partie, avec son gouvernement comprenant notamment 13 milliardaires.

Cette contestation du libre-échange mondial marque une régression. L’empire qui se veut « à nouveau grand » suppose, à l’ancienne, l’asservissement tutélaire d’espaces géopolitiques étrangers sur un monde conquérant et colonial. Se dire de nouveau « grand » ne s’est jamais résumé à la simple intendance des affaires intérieures. Les États-Unis d’Amérique ont longtemps eu leur chasse gardée en Amérique centrale et en Amérique du Sud, tout comme l’Europe ponctionnait les richesses de l’Afrique. Ils ont poursuivi sur un plan financier et industriel l’exploitation coloniale de ce vaste garde-manger agricole et réservoir de richesses énergétiques que le Canada constitue.

On est loin de la lutte populaire engagée contre le libre-échange qu’a provoquée le mouvement altermondialiste dans les années 1990, et qui a culminé à Seattle en novembre 1999 dans une neutralisation du sommet de l’OMC. À l’époque, l’autre mondialisation préconisée par la mouvance internationale visait à garantir des échanges justes entre les populations, sur la base du respect de normes sociales et écologiques. Le protectionnisme dont fait preuve désormais le pouvoir états-unien n’est le fait d’un repli que dans un premier temps.

Un Canada vulnérable

Les États-Unis n’ont pas attendu Donald Trump pour commettre de l’ingérence au Canada. On peut dire de celle-ci qu’elle est totalement intériorisée dans les affaires des deux États. Le dernier exemple en date concerne l’Outaouais rural, dans l’ouest du Québec. La multinationale Lomiko Metals entend saccager les terres aux abords du Lac-Simon pour y exploiter un minerai stratégique dans l’industrie de pointe, le graphite. Elle le fait, soutenue par les autorités fédérales canadiennes ainsi que par… le ministère de la Défense des États-Unis d’Amérique. Comme souvent, les Démocrates et le pouvoir politique canadien procèdent en douce pour effectuer ce que l’autoritarisme trumpiste se propose de mener frontalement.

À l’appui de sa déclaration de guerre commerciale, le redresseur de torts autoproclamé réitère qu’il imposera des tarifs douaniers de l’ordre de 25 % sur les produits d’importation canadiens, las de voir les États-Unis « subventionner » l’économie canadienne. Dans la novlangue trumpiste, une « subvention » américaine faite à un État est un coût qu’on doit payer lorsqu’on achète une marchandise plutôt que de se l’approprier par la force.

Le Canada est vulnérable à ce changement de paradigme étant donné que son fonctionnement industriel et financier dépend majoritairement de ces rapports commerciaux avec son voisin du sud. Selon l’agence de statistique du Canada, les biens et services qui font l’objet de relations commerciales de part et d’autre de la frontière séparant les deux pays représentaient quotidiennement 3,6 milliards de dollars canadiens en 2023. Près de 80 % des exportations canadiennes sont destinées aux États-Unis. Le pétrole sale des sables bitumineux en Alberta est raffiné au sud et Hydro-Québec fournit à la ville de New York l’électricité dont elle a besoin. Inversement, au Canada, près de la moitié des investissements directs de l’extérieur proviennent des États-Unis. Selon l’American Petroleum Institute, jusqu’à 90 % du pétrole raffiné dans l’est du Canada transite ou est produit par les États-Unis bon an mal an, tandis que « plus de 50 % du pétrole brut importé aux États-Unis provient du Canada, comparativement à 33 % en 2013 ».

Mais le Canada est d’autant plus fragile qu’il constitue lui-même dans son essence un avatar de l’idéologie libre-échangiste que l’administration Trump conteste. Il s’agit de la meilleure incarnation de l’utopie de J. W. Money. Le Canada moderne s’est déployé comme une colonie libérale moderne lorsqu’il a mis fin à l’apanage de la Compagnie de la Baie d’Hudson et autres sociétés à charte britanniques suivant la conquête anglaise de la Nouvelle-France. Ses bourses ultra-spéculatives et son gouvernement à la solde des investisseurs et banquiers en ont fait une colonie (officiellement un « Dominion ») essentiellement dédiée au soutien des multinationales et banques tournées vers l’exploitation de ses fourrures, céréales, minerais et énergies fossiles. Il n’a rien d’autre sur quoi s’appuyer pour exister.

Enfin, le Canada est un pays informe. Deux tiers de la population vit à moins de 100 kilomètres de la frontière américaine ; les Canadiens constituent une bande démographique le long d’un axe continental. D’un point de vue culturel, l’anglophonie canadienne, largement majoritaire, est depuis longtemps absolument absorbée par la production culturelle et médiatique américaine. C’est à la marge seulement que les « Canadians » fréquentent les artistes et intellectuels de leur pays. Le tsunami de propositions venant du sud s’exprimant dans leur langue, rien n’y résiste.  Cela le prive de toute unité. Son histoire constitue un tout guère plus grand que la somme de ses annales. Ce n’est pas tant la carte du pays qui confère une unité à son territoire que le territoire qui injecte du sens dans la carte. La contrée se résume à une distribution de travailleurs dédiés à l’exploitation de sites étrangers sis le long de la frontière états-unienne.

Le Canada n’a jamais eu à cultiver d’attitude pugnace. Rarement distant de son voisin du sud sur un plan idéologique – un peu quant à Cuba à l’époque du père Trudeau, Pierre-Elliott, ou encore sur le conflit en Irak en 2003 –, le Canada s’est contenté depuis sa refondation de 1867 de marcher dans les plates-bandes de la plus grande puissance mondiale avec qui il partage un vaste espace continental, et d’en calquer les politiques. Son modèle social lui a longtemps permis de se distinguer des États-Unis, comme n’a pas manqué de le souligner à maintes reprises le sénateur « socialiste » Bernie Sanders ou encore le réalisateur progressiste Michael Moore (3).

Mais celui-ci périclite du fait de la pression que lui fait justement subir l’impératif de concurrence avec le modèle états-unien, notamment en raison de l’Accord de libre-échange nord-américain, au point où le modèle social canadien, quoique toujours meilleur, tend à ressembler aujourd’hui à celui en vigueur dans les États progressistes des États-Unis. Il est aussi sous-financé du fait des politiques fiscales canadiennes, qui ont favorisé l’intégration du pays aux paradis fiscaux de la Caraïbe britannique, qu’il a lui-même concouru à créer dans les années 1960 et 1970.

Non seulement cet ensemble de facteurs place le Canada en situation de vulnérabilité devant le voisin du Sud, mais il le laisse complètement pantois. Que faire ? Bomber le torse et rappeler l’ambassadrice, tout en boudant la cérémonie d’assermentation du nouveau Président ? C’est risible. S’essayer à un improbable sursaut national en réunissant dans une cellule de crise les Premiers ministres fédéral et provinciaux ainsi que leurs chefs de l’opposition respectifs ? La joute partisane et l’antagonisme parlementaire le rendent difficilement probable. Répliquer sur l’énergie puisque l’intendance énergétique est inextricable entre les deux pays ? Et ni l’Alberta en ce qui concerne le pétrole ni le Québec en ce qui regarde l’électricité n’ont intérêt à ce que des tarifs gênent leurs exportations. Alors, fédérer le peuple autour des droits culturels, en tous les cas en ce qui concerne les francophones ? La propagande fédérale a tout fait pour étouffer cet enjeu au fil des décennies.

Que se passera-t-il ?

Dans la conjoncture actuelle, depuis Israël, l’Europe de l’Est ou maintenant les États-Unis, seuls les stricts rapports de force semblent prévaloir. Aucun allié dans le monde n’est à même de soutenir le Canada de quelque façon dans quelque volonté de résistance.

Les pires scénarii continuent de dépasser l’entendement, comme une invasion pure et simple du Canada par les États-Unis dans le cadre d’une opération où l’armée américaine dirigerait ses blindés vers Ottawa et où l’aviation bombarderait la base militaire de Kingston. Mais on mesure déjà les effets tangibles d’un tel revirement du discours états-unien. Il devient soudainement probable que des représentants politiques, officines et médias fassent cas positivement de l’option du rattachement du Canada à la fédération américaine dans le débat public.

Le débat tournera autour de cette option. On fera l’inventaire des avantages d’une intégration, de sorte que ce faux débat devienne un enjeu central de la vie publique. On cherchera à traduit Anschluß en anglais (du français, il ne sera déjà plus question). Le représentant du Parti conservateur, Pierre Poilievre, proche de la mouvance trumpiste et pressenti pour devenir le prochain Premier ministre canadien, ne serait pas le plus à même de lui résister.

Moins une conquête, il se profilera un scénario plus attendu d’annexion, qui ne serait pas, lui non plus, sans rappeler quelques analogies. Avec son lot de résistants qui chercheront à être déterminants dans l’Histoire, au point peut-être de générer une autre forme politique au Canada, qui rompe positivement avec son fondement colonial.

Notes

(1) Henri Wesseling, Le Partage de l’Afrique. 1880-1914, Paris, Denoël, 1996, rééd. Gallimard, coll. Folio Histoire (1991), à propos de James William Bayley Money, Java : or, How to Manage a Colony, vol. 1, Londres, Hurst and Blackett, 1861.

(2) Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, quatrième édition, Paris, Les Presses de Science Po, 2023.

(3) Michael Moore, Sicko, essai cinématographique, États-Unis d’Amérique, 2007.

Les médiocres ont pris le pouvoir et conduisent le monde à sa perte

« Dans cette interview par Olivier Berruyer, pour Élucid, Alain Deneault montre à quel point notre monde a basculé dans la médiocratie, un régime où les dérives politiques sont conduites par un extrême centre de plus en plus autoritaire. Cette philosophie mortifère a tout corrompu : le savoir, le langage, les liens collectifs, la créativité, et bientôt notre planète. Nous devons faire face à ce système, faire un pas de côté, et résister. » – Elucid

Durée : 1 h 43 min 2 sec – 23 novembre 2024

Paradis Fiscaux, je ne savais pas que je savais
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Paradis Fiscaux, je ne savais pas que je savais ou Paradis Fiscaux expliqués par Hollywood est le film réalisé par Alexandre Gingras en collaboration avec Alain Deneault dont il fait mention dans cet entretien d’Élucid.
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Réalisation et montage : Alexandre Gingras
Son (mix) : Mélanie Frisoli
Narration et idéateur : Alain Deneault