L’hopium du peuple par Josée Blanchette

Photo © Gregory Bull Associated Press 

Le Devoir

Par Josée Blanchette
27 mars 2026

« Tout peut sembler futile, face à la fin du monde. » Cette phrase de Nicolas Langelier me hante depuis la minute où je l’ai lue. Et je l’ai lue plusieurs fois. En fait, elle semble banale comme ça, un peu cliché, mais elle résume mon état d’esprit des dernières années. Nos angoisses de nantis me laissent de glace, nos « first world problems », nos guéguerres insignifiantes pour un Oui ou pour un Non, nos hosties de chicanes sur un voile ou sur un troisième lien. Cry me a river. Enfin, s’il reste de l’eau pour pleurer, c’est plutôt ça qui m’inquiète.

Je ne suis pas la seule à m’en soucier. J’ai lu deux fois plutôt qu’une l’essai choc du journaliste Nicolas Langelier, fondateur et rédacteur en chef de la revue Nouveau ProjetCe qu’on trouve dans la cendre. À chacune des parutions de cet ovni du magazine, je me précipite sur son texte d’introduction, une réflexion de fond écrite au grand-angle par une plume douloureusement intelligente. Ce type d’intelligence condamne inévitablement à une lucidité de cassandre, de vigie isolée au sommet de son mât. Et à une solitude certaine.

Son livre, paru il y a un mois, n’a pas reçu beaucoup d’échos dans les médias, et pour cause. On n’y retrouve pas le mot « espoir », « joie » ou « bonheur » sur une couverture rose brillante. Ce même bonheur qui fait couler de l’encre depuis une semaine. Pas que je sois contre, notez ! Mais nul n’est une île, comme disait l’autre.

[…] Savouré l’essai Ce qu’on trouve dans la cendre. Lire Langelier me fait toujours du bien. Je préfère de loin l’implacable vérité des faits à l’onction gel-bain d’un optimisme qui nous a tous mis dans un pétrin suicidaire. J’ai perdu des amis, je me suis éloignée des prophètes de félicité, et je préfère de loin des cassandres, comme Langelier, le philosophe Alain Deneault, le généticien David Suzuki ou le biologiste Olivier Hamant, qui ne se feront ni élire ni apprécier davantage pour leur propos. Ils ont la grande qualité de ne jamais avoir lâché le morceau. Ce livre nous incite à nous rallier pour nous adapter à la suite des choses. Et, comme le disait récemment Alain Deneault dans une entrevue : « On est très compétents pour une chose : on sait très bien ne rien faire. »

Applaudir Mark Carney et faire fi de notre aliénation collective

Photo © Fabrice Coffrini Agence France-Presse 
Le Devoir 
Section Opinion-Idées

Par Alain Deneault
27 janvier 2026

Applaudir Mark Carney et faire fi de notre aliénation collective

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances.

Dans le contexte où l’empire états-unien menace d’envahir militairement le Canada, raille ses représentants, s’ingère politiquement, le met à genoux commercialement et pèse sur la moindre de ses décisions… nous avons eu droit, à Davos la semaine dernière, à un discours de grande envergure, comme peu de premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’histoire. Mark Carney habitait son allocution, articulait ses idées, pensait ce qu’il disait et disait ce qu’il pensait.

Comme marqueur historique, son discours permettait de mesurer à quel point les temps ont changé, d’autant plus qu’il traitait lui-même de cette question. Elle apparaissait soudainement lointaine, l’époque où la gauche dénonçait le rituel de Davos lui-même, cercle officieux des dominants planétaires issus du secteur privé comme public. Les premiers cooptaient à cette occasion les seconds pour qu’ils réalisent le dessein d’une mondialisation financiarisée.

Aujourd’hui sidérés par la mégalomanie belliqueuse du président états-unien, la régression militariste de la Russie et la violence génocidaire perpétrée par l’État d’Israël à Gaza, les progressistes semblent considérer ne plus avoir le luxe de pérorer sur le bien-fondé de l’exercice politique hivernal tenu en Suisse. On oublie même l’avoir déjà vertement critiqué.

Sur cette scène, pour percutant qu’il fût, le discours du premier ministre n’en reste pas moins éminemment critiquable. Notre leader nous invite à passer à table, pour éviter « d’être au menu », mais nous ne faisons pas tous partie de ce « nous ». Tous n’ont pas les moyens de compter parmi les commensaux.

C’est pourquoi les holà ! sous lesquels Mark Carney a été reconnu comme le héraut des moyennes puissances étatiques — ou leur héros ? — dissimulent mal un état d’aliénation collective. Nous voici encore — ce qui n’a rien de bien historique cette fois —, nous, peuples, en train d’applaudir une proposition prétendant au bien commun, alors qu’elle défend en réalité seulement des intérêts bien particuliers. C’est toujours en cela que consiste l’aliénation : abuser de collectivités en les intégrant à un schème vicié comme si celui-ci, en définitive, les servait.

En cela, le premier ministre Carney a réalisé à Davos un tour de prestidigitation. Il a fait passer pour un acte d’affranchissement national une série de projets ou de réalités qu’on décriait il y a peu. Relisons le passage qui constitue le fondement de tout son édifice rhétorique : « Nous avons [au Canada] réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de 1000 milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », en plus du doublement des dépenses militaires.

Qui bénéficiera de tels chantiers ? On ne saurait répondre : « tout le monde », à moins de croire béatement en la théorie du « ruissellement ». Ce piège intellectuel vieux de 40 ans consiste à faire croire que les classes pauvres et moyennes ne s’enrichissent que si elles laissent, au sommet, les opulents battre des records de prospérité. Tous savent qu’il ne se trouve tout au plus que des miettes sous la table : quelques emplois, peut-être, au prix d’un important dévoiement des fonds publics.

Passons une à une les mesures publiques préconisées.

Doit-on encore insister sur le tort que représente le faible revenu que l’État tire de l’impôt sur les grandes entreprises ? Ce phénomène occasionne des conséquences graves sur l’accès au logement, l’école, les soins de santé, le soutien aux arts et la garantie de programmes sociaux. En outre, la moitié des gains financiers sont toujours exempts d’impôts, ce qui n’est pas le cas du salaire des travailleurs, lesquels contribuent pourtant davantage à l’entraide sociale.

Ensuite, les investissements dans le domaine de l’énergie vont à l’encontre de tous les engagements de l’État depuis plus de dix ans en ce qui a trait aux perturbations climatiques. Sur ce point, les canicules et innombrables incendies de forêt survenus au Canada ces derniers étés ne semblent pas faire sourciller un brin l’État fédéral. Officiellement destinée à l’exportation, du moins en partie, cette énergie, notamment celle écocide provenant de l’Alberta, ne répond pas à un projet d’autonomie énergétique, contrairement à ce que laisse croire le discours aux accents sophistiques.

En ce qui concerne les minerais stratégiques, on les sait destinés à la filière militaire ou dans la bulle spéculative entourant le virage électrique. Sur ce dernier point, on sait que les nouvelles énergies dites « vertes », comme les voitures électriques, requièrent des minerais de pointe tellement polluants à extraire qu’elles annulent les bénéfices écologiques de leur usage.

La mal nommée « intelligence artificielle », très polluante elle aussi, achèvera d’automatiser mille et une tâches requises sur ces chantiers et auprès de leur administration, de telle sorte qu’ils se révéleront pauvres en création d’emploi.

On pourrait poursuivre ainsi longuement. Notamment à propos des dépenses militaires, plutôt que dans des postes de dépense socialement pertinents.

Pour réaliser un programme qui aurait provoqué une levée de boucliers il y a encore quelques mois, le premier ministre canadien a profité de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore voisin. Mark Carney, ex-banquier amateur de paradis fiscaux, s’est aussi délesté de toute contrainte écologique, en suspendant la portée des lois fédérales visant à protéger l’environnement, pour l’État comme pour les entreprises.

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances prétendant abusivement à la respectabilité.

L’intellectuel à la télévision

Photo © iStock
Le Devoir 
Opinions-Idées
Par Alain Deneault
22 novembre 2025

L’intellectuel à la télévision

L’intellectuel se sent rarement à l’aise sur un plateau de télévision. Tout lui rappelle qu’il n’est pas dans son élément : l’invraisemblable mobilier, le nécessaire maquillage, la lumière criarde, le spaghetti de fils qu’il faut enjamber, les techniciens dans leur bulle et le temps, la gestion du temps…

Sur l’inconfortable tabouret nous viennent en tête pêle-mêle Pierre Bourdieu et la puissance du non-dit chez ceux qui nous reçoivent, Isabelle Garo et les enjeux de cadrage propres à l’idéologie, Marshall McLuhan et le principe selon lequel le média qui nous aspire compte davantage que sa teneur, jusqu’à Réjean Ducharme ou Henri Michaux pour qui c’était tout simplement non.

Mais on en appelle surtout à Günther Anders et à sa critique du média, en 1956, lorsqu’il suggère que penser à la télévision est tout simplement impossible. Déjà, pour ce philosophe, les interruptions se font trop rapides, l’exposition visuelle est racoleuse, le « vrai » offert à distance pue la simulation, les formats nous étouffent. Il ne peut y avoir réellement le penser comme le diraient les Allemands, une pensée en acte qui élabore des hypothèses, s’essaie à quelques thèses articulées et échafaude des démonstrations.

Non, la télévision tolère seulement les éléments de langage, les slogans, les phrases toutes-faites, le buzz, les mots assassins. Bref, du déjà pensé, de la pensée présentée en bouillie, immédiatement comestible, que les rhéteurs plus que les intellectuels savent expressément servir.

Le babillage télévisuel est à la pensée ce que la purée est à la gastronomie. Tenter de conduire à la télévision un exercice théorique reviendrait à insérer directement une cuisse de poulet dans un estomac.

Ainsi, l’agitateur public performe dans son rôle, carburer à l’adversité : s’il n’a pas devant lui ses contradicteurs de prédilection, qu’il sait abattre l’un après l’autre comme le héros d’un film d’aventures, ou s’il n’est pas en duel contre le meilleur d’entre eux, le voici qui les invoque tour à tour dans un imaginaire débridé où il leur fait tenir à peu près le rôle qu’il veut. Le défenseur des droits palestiniens devient antisémite, la sociologue consciente de l’épreuve que représente l’immigration forcée une woke, le membre de sa tribu ouvert aux réalités internationales un traître, et ainsi de suite. La vindicte tient lieu de réflexion.

Quant aux idées, elles doivent être vite casées : tout rapport dialectique cède au manichéisme tandis que ses semblables nationaux sont à peu près considérés comme des cornichons qu’on enferme dans un bocal. C’est en polarisant à mort qu’on génère la grammaire expéditive que la télévision requiert.

Mais jamais ces affects ne sont mobilisés là où le réel le commande impérieusement. On ne fait pas cas de la masse d’oiseaux qui meurent en Europe, la disparition de coraux, l’épuisement des sols ou la réduction comme peau de chagrin de l’indispensable forêt amazonienne. Mais un simple fichu porté par des femmes, aux croyances leurs, devrait faire trembler la république. Les stimuli pavloviens l’emportent.

En tentant de prendre au sérieux les assertions de la propagande identitaire, en la nettoyant de ses nombreux présupposés impérialistes, voire racistes, en la corrigeant sur le plan de la factualité historiographique et de la justesse bibliographique, puis en se dotant de méthodes un peu sérieuses (tout ce qu’on ne peut guère faire à la télévision), peut-être qu’alors, un travail intellectuel pourrait s’amorcer. Sur une crise de la culture, mettons.

Pour la prendre au sérieux, il faudrait toutefois admettre l’existence d’acteurs industriels et financiers qui nourrissent grassement l’agitateur public. Les grands propriétaires de médias, qui sont notamment des financiers ou des marchands d’armes, détiennent des titres de presse, des télévisions et des maisons d’édition pour y faire prévaloir leur parti pris idéologique. Dans ces conglomérats médiatiques, on se garde de critiquer les multinationales en ce qu’elles uniformisent la culture mondiale de manière inouïe, corrompent les États, pervertissent les universités et contribuent à creuser gravement les inégalités sociales. En taisant ces points majeurs, l’intellectuel organique trahit son simple rôle de propagandiste et son confit d’intérêt.

Passer à la télé est une chose. Y rester à demeure nous fait prendre les plis. Un signataire de livres qui s’y habitue n’y échappera pas. On entendra davantage l’agitateur public en lisant son livre que l’intellectuel prétendu lorsqu’il sévit à la télévision.

Ces petits soldats de la propagande sont nombreux. Les dispositifs informatiques les font se multiplier comme les rhinocéros d’Ionesco. Le phénomène est impressionnant et mérite d’être étudié à sa juste échelle.


Les essais d’Alain Deneault

Vulgaires Machins, avec nous, face au monde

Photo © Adil Boukind – Le Devoir

Le Devoir

Par Philippe Renaud
8 novembre 2025

Vulgaires Machins, avec nous, face au monde

Le neuvième album des vétérans du punk québécois possède des textes lucides et des musiques audacieuses.

Vulgaires Machins lancera le 14 novembre un puissant et urgent neuvième album, conceptuel dans son propos et sa direction musicale, intitulé Contempler l’abîme, sur lequel le quatuor punk atteint la limite de ce qu’il pouvait tolérer d’inégalités, d’injustice et de canicules : « Mesdames et messieurs c’est la fin / Il était temps qu’on y arrive / Il aura fallu qu’on décrisse / Les trois quarts de tout ce qui existe », chante, comme on assomme quelqu’un d’un coup de pelle, Guillaume Beauregard dès les premières secondes de l’album.

« Moi, mon coup de pelle dans la face, c’est Alain Deneault qui me l’a donné », raconte Guillaume Beauregard.Il y a deux ans, un ami l’a incité à s’inscrire à un atelier d’écriture engagée en petit comité dans le village de Miscou, en péninsule acadienne, avec le philosophe et écrivain québécois réputé pour sa recherche et sa réflexion sur l’économie, le consumérisme ou encore le capitalisme.

« J’ai reconnu son approche de la littérature engagée, poursuit Beauregard. L’importance de faire mal en écrivant. De puncher. De ne pas se complaire dans notre rôle. Cette rencontre a réveillé quelque chose qui dormait depuis Aimer le mal », classique de la discographie des Machins, paru en 2002. « C’est comme si je retrouvais le sentiment d’écrire une chanson comme Un vote de moins, sur laquelle j’étais plutôt vulgaire, très enragé, sans compromis. Tout ça est réapparu, comme si je vivais une petite épiphanie. Cette énergie, j’ai envie de l’exploiter encore pour parler de l’effondrement qui s’en vient.

[…] Enfin, que désirez-vous que les fans retiennent de ce nouvel album ? « Qu’ils ne sont pas seuls, répond Guillaume Beauregard. Comme dans Speak White de Michèle Lalonde, un poème que j’ai revisité pendant l’écriture de l’album. Ça aussi, ça a été reçu comme un coup de pelle dans la face. « Nous savons que nous ne sommes pas seuls », écrit-elle. Je trouve que ça résume bien ce qu’on doit faire : c’est ensemble, collectivement, que tout a du sens. »

Les essais d’Alain Deneault

Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA

Photo © Getty Images/iStockphoto

Le Devoir

Par Alain Deneault
30 août 2025

Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA

C’est vraiment prendre à la légère ces machineries que de penser en disposer souverainement, nous, serviles utilisateurs.

Pour la première fois de l’histoire moderne, on se demandera cette année si ce sont des humains assistés d’appareils qui feront leur entrée à l’école et à l’université, ou bien des machines que des humains escortent. Plus ils sont âgés, plus la question se posera.

Ç’a été dit, les officiellement nommées « intelligences artificielles » (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours.

En effet, la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. C’est vers elles qu’on se tourne désormais sitôt qu’on doit réfléchir à quoi que ce soit. « Je ne savais pas quoi penser alors j’ai demandé à la machine… » admet-on désormais, toute honte bue, à l’amorce d’un discours, qu’on soit étudiant, professeur, gestionnaire ou ministre.

La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques.

Le premier sujet informatique qu’on a lancé dans les aléas de discussions ouvertes sur les « médias sociaux » a mis 36 heures à devenir néonazi.

Des jeunes ont été poussés au suicide par des machines interactives devenues leur « ami », sous la promesse de se « retrouver là-haut ». C’est de toute façon toujours en une telle compagnie que plusieurs d’entre eux s’essaient aujourd’hui à l’amitié, comme s’il leur fallait ce chaperon.

Des adultes nouent aussi de pathologiques relations avec leur âme soeur fictionnelle, au point de sombrer dans une profonde mélancolie quand le réel se rappelle à eux.

De puissants ordinateurs devenus « intelligents », une fois mis en relation les uns avec les autres, ont rapidement développé un langage auquel ne comprenaient rien ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Il a fallu les débrancher avant qu’il ne soit trop tard.

Les machines rendues autonomes dans le champ social savent mentir, manipuler, menacer. L’ingénieur Maxime Fournes raconte sur Elucid.media qu’en circuit fermé, dans une expérience en laboratoire informatique, un ordinateur a menacé un employé de révéler à sa femme le fait de sa relation adultérine s’il entreprenait de le débrancher. Ce sont ces mêmes logiciels dont on a doté aujourd’hui des drones de guerre pour qu’ils sachent tuer l’ennemi sans même être téléguidés ni recevoir d’ordre.

Ces ordinateurs transforment à grande vitesse certains États ou des entreprises en des instances totalitaires capables d’enquêter sur soi en nanosecondes, à partir des multiples traces qu’on se doit de laisser sur la Toile.

Ces mêmes oracles computationnels sont consultés par différents acteurs criminels et terroristes pour apprendre d’efficaces méthodes de nuisance.

Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits ? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les « médias sociaux », eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants ? Les mentions J’aime, les retours d’image ou la réduction de sa vie à une obsédante entreprise de relations publiques narcissiques nous rendent fous. Sans parler du caractère imbécile, vulgaire et abject de ce qu’on est massivement amené à regarder et à partager en ligne.

À ce propos, tout parent, sinon tout jeune, devrait s’empresser de lire le frappant On achève bien les enfants de Fabien Lebrun de même qu’Infernet de Pacôme Thiellement. Ces livres nous font comprendre comment les terriers d’Internet amènent les jeunes invétérés à s’exposer brutalement à des scènes de violence et de pornographie, à se prostituer à l’école, à abuser et à intimider leurs condisciples, voire à sombrer dans des univers parallèles, en raison de techniques d’accaparement sans pareil dans l’histoire.

Mais non, il fallait pousser le bouchon encore plus loin, et mener désormais sa propre vie par procuration. « Machine, dis-moi que penser. » « Dis-moi qu’imaginer, machine. » « Machine, fais-moi rire. » « Machine, dessine-moi un mouton. » « Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine. » « Machine, évalue l’article scientifique de mon pair… »

Si on apprécie à ce point la machine, en somnambules incapables d’apercevoir ses penchants totalitaires les plus évidents, c’est parce que nous avons déjà été formatés. Le ver est dans le fruit. Nous nous reconnaissons dans ce qu’une machine écrit à notre place parce que nous sommes déjà conditionnés à écrire comme une machine.

Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, hormis sûrement quelques exceptions dans des domaines de pointe, l’« intelligence » artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. Pas le seul produit.

Donc, c’est vraiment prendre à la légère toutes ces machineries que de penser pouvoir en disposer souverainement, à sa guise, nous, serviles utilisateurs. Le comble de la naïveté consisterait à prétendre leur fixer, nous, une limite ! En fait, ce qui menace le plus la culture aujourd’hui, ce ne sont pas les furieux technolâtres qui croient en leurs joujoux comme en la rédemption, eux pour qui la science-fiction rejoint les fictions de la science.

Non, ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle « c’est trop ». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. En nous disant tous en choeur : quand j’entends le mot culture, je sors mon IA.

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege

La consommation : désirs d’objets ou désirs substitutifs ? Conférence d’Alain Deneault à la 13e édition de la Semaine de la citoyenneté du Cégep du Vieux Montréal – 27 mars 2025 – Durée : 47 min 16 sec

La jeunesse entendue

Le Devoir 
(Section Opinion)
Par Samir Shaheen-Hussain
28 juillet 2025

Mon cher neveu, je t’écris aujourd’hui après avoir appris que le 24 juillet a marqué cette année le « jour du dépassement », selon le collectif international Global Footprint Network. Dans un texte d’Alain Deneault paru dans Le Devoir, l’auteur et professeur de philosophie nous explique l’importance de cette journée : « en raison de nos modes de production dominés par l’idéologie extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste, nous avons épuisé ce que la planète est à même de générer sans se trouver hypothéquée ».

Cette journée macabre m’a fait penser à notre échange lors de ta dernière visite. Le 6 juin, alors que je vous disais, à toi et ton frère cadet, que Montréal se retrouvait au palmarès des métropoles les plus polluées du monde à cause des incendies de forêt dans les Prairies, tu m’as fait part, avec une franchise désarmante, de ton désespoir face au fait que les feux de forêt sont devenus le « nouveau normal » pour beaucoup de jeunes de ta génération partout dans le monde.

Ta confidence m’en a rappelé une autre, faite en 2015. Alors qu’elle n’avait que sept ans et apprenant l’existence de la sixième extinction (à la suite d’une recherche qui venait d’être publiée dans la revue Science Advances et faisait les manchettes), ta cousine, qui a le même âge que toi, faisait ce constat accablant : « les humains sont la pire [espèce] ». Certes, ce n’est pas toute l’espèce humaine qui est responsable de « l’idéologie extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste » (à laquelle j’ajouterai « coloniale et impérialiste »), mais bien une minorité qui détient le pouvoir et en tire profit.

Je dois avouer que vos constats lucides (et crève-cœur) me laissent souvent bouche bée. À l’époque, je n’avais pas su répondre à ta cousine pour la rassurer. Dix ans plus tard, la crise climatique s’imbriquant dans des crises géopolitiques et économiques marquées par la montée des autoritarismes et des fascismes, je ne sais toujours pas comment te répondre pour te rassurer.

En plus des ravages de la crise climatique, nous vivons un moment dans lequel des dizaines de millions de jeunes sont privés d’école à cause des conflits armés. Un moment où l’UNICEF a reconnu que nous avons échoué collectivement à protéger les enfants des horreurs de la guerre. Un moment où, selon le plus récent rapport de la rapporteuse spéciale de l’ONU, nos gouvernements respectifs, les États-Unis et le Canada, risquent d’être jugés complices de ce qu’elle qualifie sans détour comme un génocide perpétré par le gouvernement d’Israël contre le peuple palestinien alors qu’une famine de masse se propage à Gaza.

J’ai récemment écrit dans ces pages que « résister collectivement aux forces fascistes apocalyptiques qui prônent la destruction et la mort nous permettra de créer de nouveaux mondes pour nous et nos enfants ». J’ai réalisé depuis que j’ai fait une erreur en formulant la phrase ainsi : le « nous » qui doit résister collectivement n’incluait pas la jeunesse.

Pourtant, lors de la première de son dernier documentaire en décembre, la réalisatrice Kim O’Bomsawin avait expliqué que « les enfants ont beaucoup de choses à dire si on prend le temps de les écouter ». Dans son lumineux Ninan Auassat. Nous, les enfants, des jeunes de différentes communautés autochtones au Québec (Attikameks, Eeyou-Cris, Innus) partagent leur sagesse en soulignant l’importance pour eux de la langue, la tradition et la culture. Que ce soient les enfants autochtones, les jeunes de la DPJ, ceux issus de l’immigration, ou les enfants trans, « il faut plus d’initiatives pour donner une voix à la jeunesse », nous rappelait en ces pages Gen Ste-Marie, de TransEstrie.

Ici, au Québec, cette jeunesse a mené des luttes phares depuis des décennies. Pensons récemment au printemps étudiant de 2012 — qui nous a montré que militer collectivement peut « contribu[er] à politiser toute une génération » et nous donner « une extraordinaire leçon de culture démocratique » — et aux mobilisations du Mouvement des jeunes pour le climat, qui a réussi à mobiliser une marche de 500 000 personnes à Montréal en 2019.

Ces mobilisations soulignent l’importance de « l’intersectionnalité des luttes » et identifient le rôle du capitalisme comme étant la « genèse » des polycrises, notamment économique et écologique, comme l’avait noté Sandrine Giérula, membre de la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social et citée dans la bédé documentaire Quand les élèves se révoltaient, par Emanuelle Dufour et Francis Dupuis-Déri, qui racontent justement l’histoire des différentes révoltes que des millions d’élèves ont menées au fil des années et des décennies pour protester contre les injustices.

Hors du Québec, juste la semaine passée, de jeunes Autochtones du nord de l’Ontario qui se mobilisent depuis des semaines contre le projet de loi C-5 ont bravé la canicule en marchant dans les rues d’Ottawa. Kohen Chisel, 25 ans et originaire de Constance Lake, a clairement expliqué sa compréhension de la responsabilité de la jeunesse : « Nous sommes ici pour protéger nos terres, protéger les futures générations et nous assurer que nos aînés et nos ancêtres sont bien respectés. »

Plus près de chez toi, aux États-Unis, en 2024, des étudiants des campus universitaires ont érigé des campements en solidarité avec la Palestine, qui avaient inspiré des actions semblables ici. Et quand plusieurs de ces mêmes leaders étudiants, et d’autres étudiants immigrants, ont été ciblés par les politiques anti-migrants du régime Trump 2.0, la jeunesse a courageusement organisé des grèves et des manifestations pour s’opposer aux politiques violentes de détention et d’expulsion d’ICE.

La veille du « jour du dépassement », la Cour internationale de justice, la plus haute juridiction de l’ONU, a diffusé un rare avis consultatif à l’unanimité et sans précédent voulant que « les États qui violent leurs obligations climatiques commettent un acte “illicite” et pourraient se voir réclamer des réparations par les pays les plus affectés ».

Cet avis, décrit comme « révolutionnaire » par certains défenseurs du climat et de la biodiversité, est le fruit d’une initiative qui a débuté dans des salles de classe du Vanuatu en 2019, un pays de la région Pacifique qui s’est formellement libéré des colonialismes britannique et français en 1980.

Selon Vishal Prasad, directeur du groupe Pacific Islands Students Fighting Climate Change, qui a joué un rôle déterminant pour amener la cause devant la CIJ : « Pour nous, le changement climatique n’est pas une menace lointaine. Il est en train de bouleverser nos vies dès aujourd’hui. Nos îles sont en danger. Nos communautés font face à des changements perturbateurs d’une ampleur et à un rythme que les générations précédentes n’ont jamais connus ».

Un reportage du Guardian nous explique que pour les jeunes impliqués, « cette victoire n’était pas seulement politique, elle était personnelle. Et c’était historique ». Cynthia Houniuhi, une des étudiantes en droit à l’origine de la campagne juridique mondiale a déclaré : « Nous étions là. Et nous avons été entendues. »

Force est de constater, mon cher neveu, que la jeunesse engagée peut non seulement poser un regard désarmant, lucide et critique sur l’état de monde, mais aussi changer le cours de l’histoire. Je ne sais pas si nous, les adultes, sommes à l’écoute, mais si j’avais des conseils à te donner, ça serait de ne pas nous attendre.

Renforcer le pouvoir des MRC pour faire advenir les biorégions

Photo © Olivier Zuida – Le Devoir
Le Devoir 
(Section Opinion)
Par Pierre Avignon
25 juillet 2025

La lettre ouverte d’Alain Deneault publiée dans Le Devoir du 24 juillet nous offrait un réveil estival réaliste, mais difficile : « La journée du 24 juillet marque le “jour du dépassement” », nous rappelait l’auteur de Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï.

Au-delà des critiques largement justifiées de notre système consumériste qui vise la croissance infinie dans un monde fini, le professeur de l’Université de Moncton conclut son texte sur une piste d’action dont on entend de plus en plus souvent parler, le développement de biorégions. Il s’agirait, pour faire face à la crise climatique, de (ré)apprendre à vivre « en rapport étroit avec le territoire » et sa communauté.

À quelques mois du déclenchement des élections municipales, il nous apparaît utile de rappeler les capacités d’action de ces entités, mais également des municipalités régionales de comté (MRC), qui exercent un rôle supramunicipal de premier ordre.

Impliqué depuis plusieurs années dans des regroupements citoyens écologistes actifs à l’échelle locale, j’ai eu l’occasion de constater à la fois les possibilités et les limites de l’action des petites municipalités. Comme le rappelait Stéphane Gendron dans son essai intitulé Rapailler nos territoires. Plaidoyer pour une nouvelle ruralité : « Il existe 1107 entités municipales au Québec. De ce nombre, 711 ont moins de 2000 habitants. » La très grande majorité des municipalités, qui représentent également la très grande majorité du territoire, sont donc de très petite taille. Pourtant, l’État québécois leur confie des responsabilités importantes, notamment la gestion des déchets et le respect des normes pour la protection de l’eau. Cela peut paraître anodin quand on les considère une à une, mais la protection écologique du territoire québécois ainsi que la nécessaire résilience à venir passent par les décisions prises dans nos villages.

Au cours des dernières années, plusieurs villes de taille moyenne ont réussi à mettre en œuvre des initiatives inspirantes, telles que le bureau de la transition écologique à Nicolet et la réduction des déchets à la source à Prévost. À l’échelle des petites municipalités, il y a bien quelques projets hors normes, comme la Politique de développement durable de Petit-Saguenay, où habitent moins de 1000 « âmes » ; toutefois, dans bien des cas, la volonté d’être proactif en matière environnementale est faible, voire inexistante. Or, de l’aveu du ministre de l’Environnement dans le rapport 2025 sur l’état de l’eau au Québec, « des efforts importants » sont encore à faire.

Malheureusement, nos petites municipalités n’ont pas les ressources humaines et financières suffisantes pour agir adéquatement. C’est là qu’entrent en jeu les MRC.

Responsable du schéma d’aménagement, du plan de développement de la zone agricole ou encore du Plan régional des milieux humides et hydriques, le conseil de la MRC qui réunit les maires et les mairesses a un rôle important à jouer. Trop peu de citoyennes et de citoyens (ou de personnes élues) s’intéressent au pouvoir de cette entité trop souvent considérée comme administrative plutôt que politique. Vu leurs ressources et leur espace d’action plus importants que ceux de nos petites municipalités, ces acteurs supralocaux devront pourtant être de plus en plus mis à contribution dans le contexte de la crise climatique. La mise en place actuelle des plans climat est une bonne occasion de le faire savoir.

Dans les 18 MRC qui ont la belle possibilité d’élire leur préfet au suffrage universel, cela sera sans doute plus aisé qu’ailleurs, mais il faut espérer que cette pratique se développera dans le futur.

Bien qu’au Québec, les espaces régionaux résonnent dans le cœur des gens, c’est bien à l’échelle des MRC que des perspectives d’action doivent être renforcées. Il serait donc intéressant de penser bio-MRC autant que biorégions pour poursuivre des projets tels que le développement de communautés nourricières. Plusieurs mouvements actuels s’inscrivent d’ailleurs dans cet élan (nouvelle vague au municipal, plateforme AGORA, Multitudes, Communagir, etc.).

Espérons que cela stimulera les débats en vue des élections de novembre prochain.

La fin d’une alliance fiable

Le Devoir – Éditorial

Par Brian Myles
31 mars 2025

« À moins que le président des États-Unis, Donald Trump, change encore d’idée, la guerre tarifaire connaîtra son dénouement après l’élection fédérale au Canada. Le premier ministre désigné, Mark Carney, est sorti fort encouragé de son premier entretien avec le président Trump. Au terme d’une « conversation très constructive », les deux leaders ont convenu d’amorcer des négociations globales au lendemain du scrutin afin de jeter les bases d’une nouvelle relation économique et de sécurité.

[…] Mark Carney n’allait pas rater l’occasion de positionner cet échange sous un jour favorable, ce qui est d’autant plus utile qu’il est embêté ces jours-ci par son usage antérieur des paradis fiscaux dans la gestion des capitaux de Brookfield Asset Management.

À cet égard, sa réponse est navrante. Oui, c’est légal, cher banquier. Vous ne vous rendez toutefois pas compte de la violence de vos aveux. Cela revient à dire qu’il y a un régime fiscal pour les salariés, ces idiots utiles imposés à la source sans possibilité d’échapper à l’appétit du fisc. Et il y a celui des riches, des entreprises et des fonds d’investissement qui peuvent compter sur une armada de conseillers pour mettre le maximum de profits à l’abri des mécanismes de redistribution de la richesse dont l’État se fait le garant. La lettre du professeur Alain Deneault, publiée dans Le Devoir, vaut le détour pour comprendre en quoi la position du leader libéral est révélatrice de la duplicité de cette formation en matière de fiscalité et d’équité de traitement entre les individus et les sociétés. […] »


Pourquoi les paradis fiscaux, « c’est légal »

Photo © Andrej Ivanov Getty Images via AFP

Le Devoir – Libre opinion

Par Alain Deneault
29 mars 2025

La rengaine est à nouveau ressassée : « Oui, mais c’est légal. » L’actuel premier ministre du Canada, chef du Parti libéral, Mark Carney, est factuellement un banquier qui a recouru aux largesses des paradis fiscaux dans la constitution de fonds d’investissement, lorsqu’il conduisait les destinées de la firme Brookfield Asset Management, dixit Radio-Canada.

Dans l’ordre du fonctionnement capitaliste contemporain, cette situation relève d’une norme. Des milliers de milliards de dollars circulent toujours hors de tout contrôle dans ces législations opaques et anomiques que sont les paradis fiscaux. Des banquiers comme Mark Carney ont élaboré ce système de façon à permettre à de grandes fortunes et aux actifs de multinationales de croître indépendamment des contraintes fiscales et réglementaires des pays à qui ces acteurs doivent en réalité leur enrichissement. S’attendre à ce que le banquier Mark Carney se réfrène devant le vaste réseau des paradis fiscaux reviendrait à exiger d’un tigre qu’il devienne végétarien. C’est dans la nature des choses.

Il est plus inquiétant de voir que ce sont ces figures-là qui souhaitent ensuite conduire les destinées des États, lesquels sont à peu près les seules instances capables de juguler le phénomène, de le contenir, voire de le résorber.

Le Parti libéral nous a toutefois longtemps habitués, en la matière, à la logique des pompiers pyromanes.

Paul Martin, dans les pas de qui Mark Carney dit marcher, a été ministre des Finances (1993-2002), puis premier ministre (2003-2006) en étant, lui-même, puis ses fils, actionnaires uniques de la Canada Steamship Lines, dont la flotte internationale battait pavillon de complaisance et était administrée depuis les paradis fiscaux.

De retour au pouvoir, les libéraux ont nommé William Morneau ministre des Finances, de 2015 à 2020, bien que ce dernier détînt encore des parts dans une structure qui porte son nom, laquelle avait des activités à la Barbade, au moins. Le responsable de la campagne de financement de 2015 n’était nul autre que Stephen Bronfman, très présent lui aussi offshore.

Il serait accessoirement intéressant d’étudier le dossier fiscal des firmes pour lesquelles Jean Chrétien a travaillé comme conseiller ou avocat, lorsque sa carrière politique était terminée ou entre parenthèses.

Les libéraux ont voté en 2016 contre une motion déposée par le député Gabriel Ste-Marie pour revoir le corridor d’amnistie fiscale permanente entre la Barbade et le Canada que constitue un accord controversé signé en 1980 par les conservateurs de Joe Clark.

Ils conviennent toujours du fait que l’État parle officiellement « au nom de » plusieurs paradis fiscaux caribéens dans les instances de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.

Leur « lutte » contre les paradis fiscaux a toujours été pour eux de pure forme.

Précisons, s’il le faut absolument, qu’aucune mesure défendue par le Parti conservateur ne défavorise l’existence des paradis fiscaux et ce type de recours. Le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique ont, eux, toujours dénoncé ce régime de souveraineté quasi privé.

Tel est le portrait.

Alors, « c’est légal » ? Mark Carney « avait le droit » ? Soit ! Secouera-t-on enfin sa naïveté, feinte ou réelle, pour conclure que légalisés, oui, ces recours aux paradis fiscaux l’ont été par une caste de législateurs juges et parties, qui aménagent eux-mêmes le système du droit à leur avantage…

Bande-annonce du film La (très) grande évasion de Yannick Kergoat avec la participation d’Alain Deneault

Catherine Dorion mentionne Alain Deneault dans sa pièce Sciences Po 101. Traité d’insoumission à l’usage du vrai monde

Photo © Ludovic Gauthier

Catherine Dorion mentionne Alain Deneault dans sa pièce Sciences Po 101. Traité d’insoumission à l’usage du vrai monde comme on peut le lire dans les critiques des journalistes Christian Saint-Pierre du journal Le Devoir et Luc Boulanger de La Presse :

«Sciences Po 101»: Catherine Dorion lance un vibrant appel à l’insoumission

« […] Si Catherine Dorion livre ce « traité d’insoumission à l’usage du vrai monde » (c’est le sous-titre du spectacle), où elle cite entre autres Hannah Arendt, Lluís Llach, Michel Chartrand et Alain Deneault, c’est d’abord et avant tout pour inspirer, pour éveiller, pour dénoncer, pour espérer, en somme pour inciter son public (et par extension l’ensemble de sa société) à réparer, à résister, à s’allier, à se mobiliser, à faire en sorte que le Québec devienne, grâce à la politique, à laquelle elle croit visiblement toujours, une œuvre collective. […] » – Christian Saint-Pierre, Le Devoir, 20 mars 2025

Photo © Ludovic Gauthier

Un spectacle qui se cherche

« […] Le dispositif scénique est simple, voire minimaliste. Les deux interprètes utilisent souvent un rétroprojecteur pour écrire, dessiner et illustrer le propos. Ce dernier est teinté par l’expérience et les études de Dorion. Elle fait référence aux écrits d’Hannah Arendt, aux réflexions d’Alain Deneault ainsi qu’au livre SapiensUne brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari. Le tout en revisitant nos grands mythes et récits communs. […] – Luc Boulanger, La Presse, 21 mars 2025

Sur les planches

Photo © Valérie Remise – Le Devoir

Le Devoir

Par Marie Labrecque

On attend: Use et abuse. Salle 2 de l’Usine C, du 5 au 8 mars.

« Après Hidden Paradise en 2018, les propos du philosophe Alain Deneault inspirent à nouveau un spectacle. La cocréatrice de cette œuvre réputée Alix Dufresne et le metteur en scène Christian Lapointe s’allient pour cette création qualifiée de « performance déjantée et incisive ». La production de Carte blanche fait entendre la vidéoconférence de Deneault Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art, qui dénonce la pression de rentabilité imposée aux artistes. Une marchandisation illustrée ici par un encan de jetons non fongibles, offert en direct. »

*Il est à noter que les quatre représentations affichent complet.

Alerte à Malibu par Josée Blanchette

Photo © Etienne Laurent – Agence France-Presse

Le Devoir

Par Josée Blanchette
17 janvier 2025

« […] Parmi les « veilleurs de nuit » (ou lanceurs d’alerte) pour naviguer sur les eaux troubles de cette époque que le philosophe Alain Deneault qualifie d’« impensable », j’ai découvert grâce à ma mère L’orgie capitaliste. Cet entretien avec le brillant romancier et réalisateur français Marc Dugain a été réalisé par le journaliste Adrien Rivierre en 2022. Les esprits lucides comme Dugain me font du bien même si ça n’améliore pas mon écoangoisse. C’est l’un des meilleurs livres que j’ai lus en 2024.

[…] Lu et entendu dans Reporterre l’entrevue menée par Hervé Kempf avec le philosophe Alain Deneault sur l’écoangoisse (pire que l’anxiété, car elle n’a plus d’objet précis, mais toujours un signe de santé mentale) face à l’impensable. « La difficulté de l’écologie politique aujourd’hui est précisément de peiner à proposer un objet de pensée qui motive l’action. Nous sommes confrontés à des mutations techniques, informatiques, culturelles, managériales, géopolitiques qui s’accélèrent à un rythme tel qu’il est impossible pour un cerveau humain de suivre ces réalités. Donc on est en désarroi. » L’entrevue audio de 50 minutes nous explique pourquoi nous sommes figés devant l’inouï, ce qui n’a pas été ouï. […] »

Lire Deneault, ce concentré d’intelligence et de lucidité, c’est se rallier à un chevalier de l’arche perdue qui n’en démord jamais. Son essai Faire que ! inverse la question « Que faire ? ».

Hervé Kempf s’entretient avec Alain Deneault sur la chaine YouTube de Reporterre, le média de l’écologie autour de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï publié chez Lux Éditeur – Durée : 51 min 58 sec – 11 janvier 2025

Mention d’Alain Deneault dans les remerciements du livre Ordures ! Journal d’un vidangeur de Simon Paré-Poupart

À la page 137 de son livre Ordures ! Journal d’un vidangeur publié chez Lux Éditeur, Simon Paré-Poupart remercie d’abord Alain Deneault comme l’instigateur de son projet de livre « J’ai eu la chance de trouver chez lui un intérêt sincère qui m’a donné l’élan nécessaire pour me lancer. […] »


Extraits des mentions d’Alain Deneault par Simon Paré-Poupart dans les médias
Image : Page Instagram de Lux Éditeur
Extrait de l'entrevue par Anne-Marie Dussault à l’émission 26.60 sur ICI RDI le 30 août 2024 (à partir de 2 minutes 45 secondes) :

«Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?»

« J'ai fait une belle rencontre avec Alain Deneault lors de ma maîtrise [...] qui est devenu un ami [...] On parlait et je réalisais que ce qui était normal, banal, chez mes collègues, dans mon milieu...En fait, lorsque j'avais une écoute attentive des gens, je réalisais que ce que je vivais au travail était exceptionnel. Alors je me suis mis à m'intéresser de plus en plus aux vidanges, aux ordures, à ce qu'on collecte et aussi à mon métier, à mes collègues et finalement, j'ai réalisé que le discours que je pouvais porter était peut-être intéressant pour plusieurs [...].» - Simon Paré-Poupart

Photo : Urbania

Extrait de l’article Ordures! : un éboueur dévoile les dessous de la ville de Jean Bourbeau dans Urbania le 4 septembre 2024

[…] Simon Paré-Poupart n’a jamais eu l’intention de mener une enquête journalistique classique. Ce qu’il souhaitait, c’était offrir un regard neuf, de l’intérieur, sur un monde qu’il connaît intimement.

Lors de sa maîtrise, sous la direction d’Alain Deneault, il a rapidement pris conscience de l’originalité de son point de vue.

Mais Alain Deneault lui a ouvert les yeux : « Il m’a fait réaliser que ma perspective était singulière, presque étrangère à mon milieu. Ce que je racontais avait une valeur sociologique, une pertinence que je n’avais pas mesurée. » C’est à ce moment-là que Simon a commencé à nourrir cette idée. Peu à peu, il a réalisé qu’il était prêt à en faire un livre, aussi personnel qu’engagé. Un projet qui a mûri lentement, au fil de quatre longues années de rédaction. […] »


Extrait de l’article Notre part maudite de Stéphane Baillargeon dans Le Devoir le 9 septembre 2024

Photo © Laurianne Desjardins

« Le plus révélateur dans le déchet, c’est l’invisibilisation, dit Simon Paré-Poupart, qui vient de faire paraître Ordures ! Journal d’un vidangeurchez Lux. Notre société surconsommatrice ne veut pas voir ce qu’elle produit et finit par jeter. Elle enfouit en dehors des villes. Elle envoie le recyclage à l’autre bout de la planète. Elle met le travailleur qui le cache à la marge. Georges Bataille parlait de “la part maudite”. Le déchet est notre part maudite. Celle qu’on ne veut pas voir, celle qui nous confronte à ce qu’on fait, à ce qu’on est. »

[…] Les discussions avec son professeur de maîtrise Alain Deneault, philosophe de l’économie, l’ont convaincu d’écrire au « je » pour parler du « nous ». Sauf erreur, son témoignage s’avère assez unique au monde.

« Le livre est venu de réactions montrant de la curiosité et de l’intérêt pour mon monde. Comme on dit en journalisme, j’ai compris qu’il y avait un sujet. Dans les milieux ouvriers, il y a une banalisation de ce qu’on fait. J’ai aussi remarqué que beaucoup de vidangeurs font leur métier par souci d’entraide, comme un service public, tout en sacrifiant leur corps. »

[…] Le livre se termine sur des remerciements, au professeur Deneault, à l’éditeur Mark Fortier chez Lux, à sa femme, Laurianne, et finalement à ses compagnons de truck de vidange. « Mes collègues ne savent pas, pour la grande majorité, que j’ai écrit un livre sur le milieu, dit le texte final. J’ignore s’ils en entendront parler, et si cela les intéressera. »


Extrait de l’article Titulaire d’une maîtrise et vidangeur de Daniel Chrétien dans L’actualité le 11 septembre 2024

Photo © kozmoat98 / Getty Images – Montage : L’actualité

« Simon Paré-Poupart pourrait être gestionnaire de haut niveau. Il a préféré être éboueur. Avec son livre Ordures ! il offre une incursion déroutante dans le monde des rebuts. Entrevue. 

D’où vient l’idée de ce livre sur votre métier ?

« […] En fait, je n’ai jamais perçu mon travail comme étant hors de l’ordinaire. Pour moi, c’est un job normal. Mais au moment où j’ai commencé ma maîtrise en gestion internationale à l’ENAP, j’ai vu l’intérêt que mon emploi soulevait chez mon directeur Alain Deneault [NDLR : sociologue et philosophe]. Par sa rétroaction, il m’a fait réaliser que mon métier suscitait la curiosité. Alain m’a présenté à un éditeur, Mark Fortier, qui a un background en sociologie. Il a tout de suite manifesté de l’intérêt, parce que mon livre allait traiter de culture ouvrière, d’environnement, d’un enjeu civilisationnel, en fait. […] »


Photo © Josie Desmarais – La Presse

Extrait de l’article Les faces cachées des ordures de Sylvain Sarrazin dans La Presse le 12 septembre 2024 :

« […] Et c’est presque un monde parallèle qui s’y trouve dépeint, en marge d’une société préférant ne pas trop s’attarder sur ce microcosme souillé et ses travailleurs dédaignés – eux qui assurent pourtant un service toujours plus essentiel dans un univers surconsumériste. Pour le décoder et le rendre intelligible aux yeux du grand public, les atouts universitaires de l’auteur combinés à 20 ans d’expérience de terrain forment une passerelle improbable et éclairante. Une tâche de documentation qui ne coulait pas de source aux yeux de M. Paré-Poupart, mais qui est apparue nécessaire au fil de ses études, notamment sous l’impulsion du philosophe Alain Deneault.

« Alain Deneault avait les yeux grands ouverts. En sociologie, c’est la position de l’étranger qui nous fait réaliser que l’on touche à quelque chose de peu courant », poursuit l’auteur. […] »


Photo © Unsplash

Extrait de l’article Si nos ordures parlaient de Josée Blanchette dans Le Devoir le 27 septembre 2024 :

« […] L’éboueur Simon Paré-Poupart, qui vient de publier l’excellent Ordures ! Journal d’un vidangeur, nous en met plein les sens avec le récit passionnant de ce qu’il jette dans le camion toute la journée. Voilà un métier qu’il exerce par passion trois jours par semaine, malgré une maîtrise en administration internationale, et qui lui permet aussi de pratiquer le « freeganisme », une forme de revalorisation de nos déchets. « La production annuelle de déchets solides a dépassé les 2 milliards de tonnes dans le monde et devrait atteindre 3,4 milliards en 2050. On trouve des ordures jusque dans l’espace. Près de 10 000 tonnes orbitent autour de la Terre. Devrais-je envoyer mon CV à la NASA ? » écrit le vidangeur de 38 ans. Son professeur, le philosophe Alain Deneault, lui a conseillé d’écrire ce livre. Ces témoignages d’ouvriers scolarisés et capables d’observer le monde à la Zola sont aussi rares que précieux. » – Josée Blanchette


Simon Paré-Poupart, titulaire de la maîtrise de l’École nationale d’administration publique (ENAP, Québec) a été collaborateur au livre De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit d’Alain Deneault, comme assistant à la rédaction.

Sur la mission première de notre société d’État

Photo © Olivier Zuida – Le Devoir
Le Devoir 
Libre opinion
Par Johanne Dion et Alain Deneault
14 décembre 2024


Sous couvert de « décarbonation » — soit la diminution de la quantité d’émissions de gaz à effet de serre (GES) produites par la combustion de combustibles fossiles —, on détourne Hydro-Québec de sa mission première, celle, essentielle, d’assurer un service fiable, à un coût raisonnable. Cela, avec tous les risques que cela comporte.

Il existe en droit administratif une notion appelée « test de l’investissement prudent », qui oblige le fiduciaire à investir l’argent qui lui est confié comme si c’était le sien.

Bien qu’on ne puisse que saluer — prudemment — la conclusion d’un nouveau partenariat énergétique entre Terre-Neuve et le Québec, pour la production hydroélectrique au Labrador, on est en droit de se demander, plus généralement, si le (pharaonique) Plan d’action 2035 « Vers un Québec décarboné et prospère » de Michael Sabia et les milliards injectés dans la filière batterie — « un choix industriel qui n’est assurément pas le bon pour le Québec », selon l’économiste Frédéric Laurin — et dans des technologies immatures, coûteuses et inefficaces — on pense ici à l’hydrogène « vert », au captage et au stockage du carbone, etc. — rencontreraient les standards de ce test. Il est permis d’en douter.

En réponse aux changements climatiques, les stratégies d’adaptation doivent, selon nous, être préférées aux mesures d’atténuation. Pour mémoire, l’atténuation traite des causes du changement climatique — présumément l’accumulation de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère — alors que l’adaptation concerne les impacts du changement climatique.

En soi, continuer à privilégier l’efficience, l’efficacité, l’économie et la sobriété en général est plus que souhaitable. Mais engager temps, effectifs et ressources, au niveau local, dans le but premier de diminuer les GES, avec les incertitudes significatives qui prévalent dans la science du climat et, parallèlement, le peu d’engagements de certains pays à travailler en ce sens, paraît, à court terme, plus que hasardeux. Comment, pourra-t-on, par ailleurs, mesurer l’impact réel de ces investissements, leur contribution spécifique à la « décarbonation » et leur incidence ultime sur le climat futur ? Prudence, donc…

Dans le contexte où les ressources de l’État sont limitées — on annonce un déficit record de 11 milliards en 2024-2025 — et où le gouvernement doit pouvoir continuer à mener concurremment ses autres missions que sont l’éducation, la santé, la protection sociale, etc., les mesures d’adaptation, bien ciblées et économes, sont susceptibles de livrer des résultats plus tangibles.

Hydro-Québec investira des sommes considérables pour gagner en résilience (ce qui doit être LA priorité !), en faisant évoluer la conception et la gestion de son réseau et en optimisant le remplacement et la modernisation de ses actifs. Les municipalités, qui sont aussi sur la ligne de front, réclament, à juste titre, un appui gouvernemental pour adapter leurs infrastructures aux changements climatiques. Plusieurs autres mesures porteuses, bien adaptées au milieu récepteur, peuvent être mises en avant : améliorer la sécurité alimentaire par la culture en serre et le rajustement des méthodes de culture, réduire la consommation d’eau d’industries grandes utilisatrices, etc.

Et, assurément, la transition énergétique ne doit pas consister, comme on le propose actuellement, en une addition énergétique, qui risque d’être coûteuse. Selon une étude récente, il faudrait prévoir une hausse tarifaire de 65 % à 75 % cumulativement sur 11 ans, soit 5 % à 6 % par an ! À ce titre, le gouvernement doit, dès à présent, décliner tout accueil de nouvelles entreprises énergivores et Hydro-Québec, qui entend quintupler ses ventes aux centres de données dans la prochaine décennie, réajuster ses plans.

Finalement, le maintien d’un mix énergétique « sobre », voire décroissant, qui table aussi bien sur les énergies renouvelables que sur les énergies fossiles, nous semble un choix avisé et bien « adapté » dans le contexte actuel de grande instabilité, géopolitique, climatique, cybernétique, etc. Imaginons seulement un prochain verglas sans chauffage, sans transports et sans services publics !

Les «arts pas vivants» veulent être vus, un article de Catherine Lalonde

Photo © Edith Brunette – Image © Clément de Gaulejac

Le Devoir

Par Catherine Lalonde
11 novembre 2024

« Ils sont plus de 1000 artistes et travailleurs des arts visuels et médiatiques, de la littérature et des revues. Ils viennent de ces pratiques qui ne se finissent pas sur une scène et font partie de la Grande mobilisation pour les arts au Québec (GMAQ). Ils ont signé, auprès de Kev Lambert, Philémon Cimon, Alain Deneault (149), Raymonde April et Ines Talbi, une lettre expédié la semaine dernière au ministre de la Culture. « Nous croyions qu’il était évident que, quand nous scandions “les arts ne vont pas bien”, ça voulait dire tous les arts. Il semble que nous avions tort », écrivent-ils, pour contrer leur sentiment d’être invisibles, et pour ramener les arts visuels et littéraires dans les discussions sur le financement de la culture.

[…] « Nous, artistes, sommes à bout de souffle », écrivent les signataires de cette lettre titrée Tous les arts sont vivants. Une missive écrite en réaction directe aux propos tenus par le ministre Lacombe à Tout un matin, sur ICI Première, le 2 octobre dernier.
»

Photo © Marie-France Coallier – Le Devoir

Le mythe du gourou par Josée Blanchette

Photo © Michael M. Santiago Getty Images Agence France-Presse

Le Devoir

Par Josée Blanchette
15 novembre 2024

« […] Les grands manitous qui n’ont rien pu prévoir avant le 5 novembre disent maintenant que c’est l’économie qui a décidé du sort de cette élection. Derrière un bon gourou, il y a toujours un signe de piastre qui sommeille.

Le peuple est en colère contre les politiciens, contre les inégalités, contre les écolos ou contre Glencore, contre les médias, contre les immigrants et à cause d’un rêve américain qui leur échappe.

Comme l’écrit le philosophe Alain Deneault dans son dernier essai, Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï : « À l’ère de l’inouï, l’angoisse s’impose tel un passage obligé. L’éprouver est un signe de santé mentale, à condition d’agir pour chercher à en sortir. Lucidité et gaieté sont nos dispositions psychiques maîtresses pour l’avenir ; l’une sans l’autre est mortifère. C’est la grâce que je nous souhaite. »

Porté par les vents

Photo © Valérian Mazataud – Le Devoir

Le Devoir

Par Catherine Lalonde
12 novembre 2024


« […] « Un geste très simple, anodin, peut devenir riche en textures poétiques, politiques, de signification », explique-t-il. « Ça en appelle à notre notion d’attention. Que les gens qui viennent voir puissent plonger dans l’attention, jusqu’à ouvrir la sensation. »

Et oui, c’est pour lui une réponse au déficit d’attention général actuel, précise le chorégraphe interprète, même un genre de résistance. « J’ai été touché par des propos d’Alain Deneault, qui parlait de l’importance ces temps-ci de conserver la joie. »

« Je me suis demandé ce que ça serait, une joie lucide ; en résistance au monde dans lequel on vit ; en restant conscient face à la réalité. » Physiquement, ça se traduit pour lui par « une posture jamais fixe ; des angles parfois dark ; peu de moments statiques. » […] »

«Faire que!», Alain Deneault veut changer le climat

Photo © Faustine Lefranc

Le Devoir

Par Christian Desmeules
Coup d'essai
21 octobre 2024

« Fonte des glaciers, multiplication des ouragans et des crues dévastatrices, canicules et incendies de forêt à répétition : les perturbations climatiques sont en cours. Une fenêtre ouverte sur ce qui peut-être nous attend demain : famines, guerres civiles, migrations, épidémies.

Partout, le climat est devenu hostile, imprévisible, en ébullition. Du jamais vu, des phénomènes inédits de mémoire de femmes et d’hommes, de l’inouï en cascade. Les politiciens détournent le regard, les scientifiques s’arrachent les cheveux face à l’inaction collective. Et nombreux, aujourd’hui, sont les citoyens que l’écoanxiété étouffe.

Que faire ? Faire que ! répond à sa manière le philosophe et essayiste Alain Deneault dans Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï. Combattre la médiocratie, penser de manière collective, prendre la parole, essayer de faire quelque chose. Sortir de la sidération et transcender l’état de crise.

« Il s’agit tellement d’une question à la fois inévitable et grave que le mot “crise” est devenu faible, nous dit Alain Deneault en entrevue. On l’utilise pour toutes sortes de choses. Tout est en crise aujourd’hui. Mais le mot “crise” suppose qu’on puisse en sortir. » Or, nous dit l’essayiste, sans chercher à jouer les prophètes de malheur, il est peu probable que l’après nous réserve des lendemains qui chantent.

« À cela s’ajoute, poursuit-il, une perturbation grave par rapport à notre mode d’organisation, qui est le capitalisme, qu’on peut critiquer ou pas, mais il s’agit de voir qu’il est avantageux seulement pour une portion de l’humanité. » Une portion qui risque de se restreindre toujours davantage. Et une question qui concerne en particulier la classe moyenne occidentale, qui éprouve aujourd’hui face à elle une sorte d’angoisse. « C’est ce désarroi que j’ai voulu expliquer et que j’ai voulu penser. »

Convertir l’angoisse

Car nous sommes angoissés, plutôt qu’anxieux, souligne Alain Deneault, rappelant que l’angoisse est un affect sans objet. « L’une des conséquences de l’angoisse, lorsqu’on n’est pas psychanalyste dans l’âme, c’est de chercher des objets de substitution. Et le désarroi lié à l’enjeu écologique explique, je pense, l’appétence de l’Occident pour les idées d’extrême droite. Parce qu’elles offrent des boucs émissaires, des recettes, des mirages. Et ça peut être réconfortant un temps. »

Une recherche de « dérivatifs » qui n’épargne pas non plus les tenants de la gauche politique, observe l’auteur de Moeurs. De la gauche cannibale à la droite vandale (Lux, 2022), qui y constate « un surinvestissement d’objets sociologiques qui sont pertinents en eux-mêmes, mais qui, érigés en vérités et montés en épingle, deviennent délirants ». Ensemble, ces deux phénomènes lui semblent le symptôme d’un désarroi et d’un sentiment d’angoisse partagés collectivement.

À propos d’écologie, l’auteur de Noir Canada (Écosociété, 2008), de La médiocratie et de Bande de colons (Lux, 2015 et 2020) fait remarquer que nous sommes depuis quelques années en plein « règne de l’oxymore », citant le sociologue suisse Gilbert Rist, tous un peu engourdis par des expressions comme « développement durable » ou « capitalisme vert ».

Car, pour Alain Deneault, comme pour d’autres penseurs contemporains, le développement durable est un « problème travesti en solution ». Un leurre qui masque la réalité de l’urgence qui est aujourd’hui la nôtre.

Quand dire, c’est faire

« Il y a eu tout un premier temps, fait remarquer Alain Deneault, où j’ai travaillé sur des objets que je n’aimais pas : les paradis fiscaux, les multinationales, les régimes autocrates. Et ensuite, des concepts qui m’apparaissaient malheureux, comme la gouvernance, des phénomènes tristes, comme la médiocratie. »

« Face aux questions larmoyantes ou pathétiques que je recevais de façon récurrente, même si je voulais galvaniser, j’ai constaté que j’étais déprimant. À partir de là, j’ai décidé de travailler en fonction d’objets que je trouvais structurants, comme l’économie. Ça a été un chantier, que je poursuis à mon rythme. » La biorégion est un autre de ces chantiers, d’un point de vue moins théorique, qui animent l’essayiste. « L’idée maintenant est de travailler des objets qui nous tirent vers l’avant, qui nous sortent de la mouise. Qui sont roboratifs et structurants. »

Il y a 25 ans, se rappelle Alain Deneault, il était présent à Seattle lors des manifestations contre la conférence de l’Organisation mondiale du commerce. Ça a été en quelque sorte son baptême. Pour la lutte contre les paradis fiscaux, contre le libre-échange mondialisé, les banques et les paradis fiscaux. Contre la symbolique de l’enrichissement à tous crins. C’était nécessaire, estime-t-il, et ce l’a été pendant longtemps. « Mais là, la cour est pleine, on est saturés. Ce n’est pas une compagnie de plus, un exemple de plus, un scandale de plus qui vont faire bouger les choses. L’heure était venue de se demander : qu’est-ce qu’on fait ? »

Que faire ? Nombreux sont les penseurs qui se sont posé la question, hier et aujourd’hui, de Tchernychevski à Bruno Latour, en passant par Marx, Bernanos et, bien sûr, Lénine en 1902. Et se demander que faire, note l’essayiste, c’est déjà aussi penser ce qui vient.

Mais « la solution ne se présentera pas comme une offre dans la carte du restaurant électoral, mais elle s’imposera comme un souhait politique vital le jour où il deviendra impérieux de penser autrement la politique », soutient-il dans Faire que !, un essai qui a germé à la suite de la demande du documentariste français Yannick Kergoat (Les nouveaux chiens de garde, La (très) grande évasion), qui avait invité Alain Deneault à écrire son prochain film.

Pour la biorégion

À l’ère de l’inouï, estime Alain Deneault, l’angoisse et l’anxiété sont des signes de santé mentale, dans la mesure où on l’assume. Le problème serait de se laisser emporter, croit-il, par l’angoisse en se satisfaisant d’objets de substitution — qui peuvent être de type environnementaliste. Pailles en carton, voitures électriques, éoliennes.

« Pour ma part, la biorégion est le seul objet dans la pensée écologique qui m’a semblé sensé », explique-t-il. Un concept apparu durant les années 1960 dans les milieux de la contre-culture nord-américaine, avant d’être développé notamment par l’écoanarchiste Peter Berg et l’historien Kirkpatrick Sale.

Une biorégion correspond à un territoire dont les limites ne sont pas définies par des frontières politiques, mais par des limites géographiques qui prennent en compte autant les communautés humaines que les écosystèmes. Il s’agira donc de recomposer des structures de solidarité entre les gens, en relation harmonieuse avec le territoire. Créer du lien, réapprendre à s’entraider, repenser le travail, se nourrir d’art et de poésie, élargir ses horizons pour penser autrement.

« Si on arrive à traverser ce moment de l’angoisse en l’assumant, on peut en faire un moteur, indique Alain Deneault. Cette énergie qui tourne à vide, qui nous envahit et nous déstabilise, on peut la juguler dans un objet qui serait adéquat aux circonstances historiques. » Il y a 150 ans, constate l’essayiste, lorsqu’on posait la question « Que faire ? », on répondait en faisant une révolution. « Alors qu’aujourd’hui, c’est devenu une question rhétorique qui consiste à attendre une réponse rassurante, à savoir qu’on ne peut rien faire. »

Or, pour contrer ce sentiment de dépossession et de déprime collective, pour changer de climat, il nous faut penser et agir en dehors des cadres habituels. Faire entrer les sciences en démocratie et penser le collectif « comme manière plurielle d’associer tous les sujets vivants ». »

Les essais d’Alain Deneault 
(dont plusieurs sont mentionnés dans cet article)

Critique de Faire que ! par Josée Blanchette (JOBLOG)

Le Devoir

Par Josée Blanchette
JOBLOG
18 octobre 2024

JOBLOG — Faire que !


« Les essais du philosophe Alain Deneault sont toujours attendus avec impatience. Celui-ci, Faire que !, ne décevra pas ses fidèles. Et le sous-titre calibre le propos : L’engagement politique à l’ère de l’inouï. L’inouï, ce sont les bouleversements écologiques « auxquels, manifestement, ni les États ni le capital ne pallieront ».

Et Deneault met la table dans la seconde partie pour s’attaquer au « Que faire ? ». Il propose le modèle biorégional, à l’échelle collective, qui s’imposera par la force des choses, à mesure que les différents systèmes s’écrouleront. Par la force des choses, c’est aussi par la force de dame Nature, qui aura le dernier mot sur tout, n’en doutons pas un seul instant. Les solutions viendront de la base, comme dans bien des cas.

Deneault demeure cette cassandre verte qui dit les choses comme elles sont, mais en mieux tourné et en fort bien documenté. Il l’a payé cher, mais il persiste et signe. Je me sens moins seule en sa compagnie et une communauté en naîtra, souhaitons-le. À lire si on ne cultive pas le déni ou si on n’occupe pas le poste de ministre de l’Environnement. »

JOBLOG – Faire que ! suite à l’article De pluie et de chaos

Barrick Gold et la société d’externalisation

Photo : Google Earth

Le Devoir

Par Maïka Sondarjee
Section Idées
17 octobre 2024

« Selon une poursuite civile déposée en Ontario, les activités de la minière canadienne Barrick Gold pourraient avoir causé la mort d’environ 77 personnes en Tanzanie. Les débats préliminaires qui ont débuté le 15 octobre porteront sur la responsabilité de la minière quant à la sécurité de ses travailleurs, rapportait Radio-Canada il y a quelques jours. […]

[…]
Il est donc à l’avantage des populations du Nord, pour perpétuer un mode de vie où l’on consomme à outrance et où on produit sans compter, que le prix des matières premières reste bas et que l’exploitation minière (en Tanzanie comme ailleurs) ne respecte pas les régulations internationales du travail.

Pour vendre moins cher (et pour faire plus de profits), Barrick Gold doit régler les problèmes de sa mine avec les moyens les plus faciles et les moins coûteux, peu importe si cela implique que des personnes meurent. Les agissements de cette compagnie ne datent pas d’hier. Alain Deneault en relatait déjà les manigances dans Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, publié en 2008 chez Écosociété. […]

Le prix des mots de Julien Fréchette

Un thriller documentaire qui relate l’escalade de procédures juridiques entourant les procès qui opposent les compagnies minières canadiennes Barrick Gold et Banro à l’auteur Alain Deneault, ses collaborateurs et les Éditions Écosociété, après la sortie du livre Noir Canada en 2008.

Bande-annonce du film de Julien Fréchette, produit par MC2 en coproduction avec l’ONF, 2012

De pluie et de chaos par Josée Blanchette

Le Devoir

Par Josée Blanchette
18 octobre 2024

[…] Il faut comprendre que les climatologues et autres scientifiques qui s’intéressent aux effets des GES sur l’atmosphère forment une communauté conservatrice. « Je les comprends ! Ils ne veulent pas se planter, souligne Richard [Harvey]. On se garde toujours une réserve par souci de rigueur. » La marge d’erreur étant influencée par de multiples facteurs, on privilégie plusieurs scénarios. Quitte à pleurer plus tard.

« Hannah Arendt l’avait perçu, le principal avantage du menteur, par rapport à celui qui s’astreint à une certaine vérité, est d’avoir tout le loisir de dire exactement ce qui convient à ceux-là qu’il s’agit de persuader. Ainsi domine et fructifie la pulsion de mort. » – Alain Deneault, Faire que !

[…] « Ce n’est pas le réchauffement en soi qui est le problème, c’est la rapidité avec laquelle il se produit : aucun écosystème ne pourra s’y adapter par voie d’évolution darwinienne et encore moins notre société. L’idée même de civilisation est basée sur un climat stable, ce qui a été le cas depuis 5000 à 8000 ans. »

Richard [Harvey] me montre des graphiques saisissants sur la concentration de CO2 actuelle, 420 parties par million (ppm) ; des centaines de fois plus rapide que les variations naturelles du passé. Il faut remonter à 10 ou 20 millions d’années pour retrouver cette quantité de CO2 dans l’atmosphère.

Pour répondre aux jovialistes qui nous affirment que « ce n’est pas la fin du monde », le météorologue — pas alarmiste, mais de plus en plus anxieux — souligne qu’il faudrait une COVID-19 par année jusqu’en 2050 (-5 % d’émissions de GES dans le monde) pour espérer éviter un réchauffement de 2 degrés Celsius avant la fin du siècle. Puis maintenir nos émissions à zéro par la suite. « Qu’est-ce qui va nous attendre à 3-4 degrés Celsius ? Ostie qu’on est dans la marde ! » ajoute le père de deux jeunes de 19 et 20 ans.

« Ça prendrait un accord commercial mondial qui soit parfaitement respecté durant au moins un siècle, aucune erreur permise, aucune crise mondiale déstabilisatrice… » lance-t-il. […]

JOBLOG – Faire que !

« Les essais du philosophe Alain Deneault sont toujours attendus avec impatience. Celui-ci, Faire que !, ne décevra pas ses fidèles. Et le sous-titre calibre le propos : L’engagement politique à l’ère de l’inouï. L’inouï, ce sont les bouleversements écologiques « auxquels, manifestement, ni les États ni le capital ne pallieront ».

Et Deneault met la table dans la seconde partie pour s’attaquer au « Que faire ? ». Il propose le modèle biorégional, à l’échelle collective, qui s’imposera par la force des choses, à mesure que les différents systèmes s’écrouleront. Par la force des choses, c’est aussi par la force de dame Nature, qui aura le dernier mot sur tout, n’en doutons pas un seul instant. Les solutions viendront de la base, comme dans bien des cas.

Deneault demeure cette cassandre verte qui dit les choses comme elles sont, mais en mieux tourné et en fort bien documenté. Il l’a payé cher, mais il persiste et signe. Je me sens moins seule en sa compagnie et une communauté en naîtra, souhaitons-le. À lire si on ne cultive pas le déni ou si on n’occupe pas le poste de ministre de l’Environnement. »

Au-delà des arbres du roman, une forêt de genres littéraires

Photo © Valérian Mazataud – Archives Le Devoir

Le Devoir

Par Olivier Kemeid
9 octobre 2024

« Le récent palmarès littéraire de La Presse (« Nos 25 nouveaux classiques », 5 octobre 2024) survolant le dernier quart de siècle a fait jaser dans les chaumières des écrivaines et des écrivains du Québec — et certainement plus que dans les salons du reste de la population.

[…] Ce palmarès, dont la légitimité reposait sur les épaules d’un large panel — 37 « experts », nous dit-on —, ne fait pas exception. De l’avis de plusieurs plumes qui y ont contribué, et on le sent bien à sa lecture, il a été fortement influencé par les prix littéraires, la couverture médiatique et les ventes. Ce ne sont certes pas des critères à rejeter d’emblée, même s’ils ne devraient pas constituer essentiellement la sève d’un canon littéraire. C’est donc un palmarès qui rappelle avant tout ce qui a vraiment « marché » au cours des 25 dernières années chez nous. Sauf exception, il continue de passer sous silence les oeuvres qui, pour toutes sortes de raisons, ont échappé aux mailles du filet médiatique : tel est le jeu des tableaux d’honneur, quel que soit le domaine couvert.

[…] Finalement, au petit jeu des palmarès dont sont friands les journaux, il me semble qu’il aurait été plus juste, si l’on tenait absolument à édifier un canon des nouveaux classiques, de dresser la liste des 20 romans qui ont marqué le Québec dans les 25 dernières années. Et non pas des 20 livres.

[…] J’aurais aimé dans ce cas qu’on souligne la littérature jeunesse, où on aurait sans peine retrouvé Élise Gravel, Marianne Dubuc, Dominique Demers, Suzanne Lebeau ; l’essai, où il y aurait eu, outre les remarquables Martine Delvaux et Marie-Hélène Voyer, Serge Bouchard et Alain Deneault (je ne crois pas qu’on puisse parler de l’essai au Québec des 25 dernières années sans nommer ces deux derniers) […] Et rappeler au passage qu’il y a sur nos terres des écrivaines et des écrivains de littérature qui ont écrit non pas (que) des romans, mais, eux et elles aussi, « des livres qui ont changé le Québec ».

Les essais d’Alain Deneault (et les essais traduits)

Si nos ordures parlaient

Photo © Unsplash

Le Devoir

Par Josée Blanchette
27 septembre 2024


« […] L’éboueur Simon Paré-Poupart, qui vient de publier l’excellent Ordures ! Journal d’un vidangeur, nous en met plein les sens avec le récit passionnant de ce qu’il jette dans le camion toute la journée. Voilà un métier qu’il exerce par passion trois jours par semaine, malgré une maîtrise en administration internationale, et qui lui permet aussi de pratiquer le « freeganisme », une forme de revalorisation de nos déchets. « La production annuelle de déchets solides a dépassé les 2 milliards de tonnes dans le monde et devrait atteindre 3,4 milliards en 2050. On trouve des ordures jusque dans l’espace. Près de 10 000 tonnes orbitent autour de la Terre. Devrais-je envoyer mon CV à la NASA ? » écrit le vidangeur de 38 ans. Son professeur, le philosophe Alain Deneault, lui a conseillé d’écrire ce livre. Ces témoignages d’ouvriers scolarisés et capables d’observer le monde à la Zola sont aussi rares que précieux. »

Dix essais d’ici pour refaire le monde

Le Devoir

Par Ismaël Houdassine
21 septembre 2024

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault à paraître le 3 octobre 2024

« Les perturbations de notre époque sont le cœur du nouvel essai d’Alain Deneault, professeur de philosophie et de sociologie à l’Université de Moncton. Le prolifique essayiste à qui l’on doit, chez le même éditeur, le passionnant La médiocratie, ouvre cette fois la réflexion sur des pistes de solution quant aux catastrophes annoncées, comme la montée des extrêmes, les menaces pesant sur la biodiversité ou la hausse des inégalités. Qu’ils soient écologiques, économiques ou sociaux, les enjeux sont nombreux alors pourquoi ne pas saisir l’occasion d’explorer un nouveau mode d’engagement politique, suggère l’auteur, qui appelle à l’action plutôt que la sidération. »

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur – À paraître le 3 octobre 2024

Il est possible de comprendre l’évasion fiscale, et même dans le plaisir

Le Devoir

Par Éric Desrosiers
21 septembre 2024

[…] Après un documentaire sur la collusion entre les médias et le pouvoir politique (Les nouveaux chiens de garde), le réalisateur (Yannick Kergoat), scénariste et monteur avait envie de faire un film sur les travers de la finance. Avec ses amis, le producteur Bertrand Faivre et le journaliste Denis Robert, il a choisi de s’attaquer à la question de l’évasion fiscale.

[…] Le fruit de quatre ans de travail, La (très) grande évasion a finalement pris l’affiche en France à la fin de 2022. Un peu à la manière d’autres films produits ces dernières années sur des sujets économiques et financiers, le documentaire d’un peu moins de deux heures marie le travail de vulgarisation, les prises de position et, étonnamment, l’humour et le divertissement.

Les Québécois pourront en juger par eux-mêmes. Le film sera de passage prochainement dans un peu plus d’une demi-douzaine de villes, dont Carleton-sur-Mer (22 septembre), Rimouski (23 septembre), Québec (24 septembre), Montréal au Cinéma Beaubien ( 26 septembre) et Cinémathèque (du 26 septembre au 3 octobre), Gatineau (28 septembre), Sherbrooke (30 septembre), Caraquet (10 octobre) et Salaberry-de-Valleyfield (27 novembre). Fidèles à une tradition chère au coeur de son réalisateur, les projections seront suivies d’une discussion, cette fois-ci avec l’essayiste et philosophe québécois Alain Deneault.


** […] Après bien des tractations et des atermoiements, plus d’une centaine de pays y ont convenu, entre autres, d’un nouveau mécanisme d’échanges automatiques d’information sur leurs ressortissants qui ouvrent des comptes bancaires à l’étranger. Plus de 145 pays et juridictions sont également à mettre en place de nouvelles règles forçant les plus grandes entreprises à rapporter où se trouvent réellement leurs activités, leurs employés et leurs ventes, afin de s’assurer qu’elles payent au moins un impôt minimum de 15 % sur leurs profits.

Le documentaire n’accorde pas beaucoup de crédit à cette démarche ni de temps à l’expliquer et à la vulgariser. Tout cela n’est qu’une « machine à nous faire perdre du temps » inventée par des « pompiers pyromanes » qui n’ont aucune véritable intention de changer l’ordre des choses, y assène Alain Deneault.

Ce n’est toutefois pas l’avis de tout le monde. À commencer par Gabriel Zucman, lui-même qui qualifiait déjà, en 2021, les nouvelles règles visant les multinationales « d’historiques, d’insuffisantes et de prometteuses ». Il disait alors que le taux d’imposition minimum de 15 % était « beaucoup trop bas, [mais] que rien n’empêchera la suite de passer rapidement à 25 % ». **

** [ Il est à noter – contrairement à ce qui est mentionné dans les trois derniers paragraphes de cet article – qu’Alain Deneault n’a pas dénoncé mais plutôt salué l’initiative internationale d’une taxe de 15% sur les bénéfices des multinationales, et ce, dans les pages du Monde diplomatique de juillet 2021, soit un an après l’entretien qu’il a accordé à monsieur Kergoat. ] **

Et les multinationales paieront (un peu) par Alain Deneault
Le Monde diplomatique – Juillet 2021

Essais sur les paradis fiscaux d’Alain Deneault

La fable du sport-spectacle

Le Devoir

Par Alain Deneault
Section idées
10 septembre 2024

« Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans L’Inconvénient, no 97 (été 2024).

Le sport est devenu, depuis une centaine d’années, un de nos plus grands divertissements. Il nous amène donc à l’aborder à la manière de toute production esthétique, pour qu’on l’interprète, l’analyse, le critique.

Un spectacle, l’activité sportive l’était à peine au début du XXe siècle. Pierre de Coubertin — le maître d’oeuvre de la reprise des Jeux olympiques au tournant de ce siècle — y voyait un ersatz de combat militaire, une démonstration de virilité et, face à une Allemagne aguerrie, une façon particulière de mettre les Français à l’entraînement, plus qu’un déploiement esthétique. C’est à peine si, d’une olympiade à l’autre, les reprises organisées par exemple à Athènes, Paris ou Londres prévoyaient des gradins pour les curieux.

L’exécution sportive avait du sens en soi, sans nécessiter d’être vue. C’est dans la décennie 1930 que les Jeux, et en particulier leurs cérémonies d’ouverture et de fermeture, s’offrirent au regard d’une centaine de milliers de spectateurs entassés dans de grands stades. Ils le firent timidement à Amsterdam à la fin des années 1920, mais de manière ostentatoire ensuite à Los Angeles et fastueuse à Berlin grâce au puissant dispositif de propagande du régime nazi. Nous en héritons.

On peut dire de ce spectacle qu’il a largement suivi les quatre modes médiatiques majeurs de ses cent ans : le théâtre, le cinéma, la télévision et le numérique. Mais on n’a pas appris à le lire selon qu’il s’intègre tour à tour à trois de ces grandes formes de médiatisation dans son histoire.

Lorsqu’on prend place dans les gradins d’un stade, ou qu’on regarde la retransmission de ses affrontements à la télévision, ou qu’on en consomme un fragment en ligne, que regarde-t-on, que contemple-t-on, que se fait-on raconter ?

Substrat idéologique

Le sport permet en fait de dire et de soutenir n’importe quoi. C’est la raison pour laquelle l’abhorrait un important sémiologue et romancier, Umberto Eco. Pour lui, le sport est à la source d’une industrie du bavardage exponentiellement névrotique.

À l’acte gratuit qui consiste à se demander qui de deux personnes sait lancer le galet le plus loin dans l’eau s’ajoute un impératif statistique, puis encyclopédique, jusqu’à ce que des gens soient assignés à paraphraser les compétitions, ce verbiage faisant l’objet de redondance dans les chaumières, jusqu’à ce que des radios accueillent sur les ondes la palabre domestique et que les télévisions en imitent le dispositif à partir des mêmes commentateurs du début, […] cette inflation en boucle se reproduisant sur des canaux médiatiques concurrents, jusqu’à en saturer l’espace commun.

Dans cette gestion de la parole sportive, apanage d’instances médiatiques appartenant selon les époques aux États ou aux grands détenteurs de capitaux, des propositions fortement empreintes d’idéologie ne manquent pas de se greffer au support muet, mais combien commode, de la scène sportive.

Ainsi, tour à tour, le sport a servi d’armature aux nationalismes ainsi qu’aux régionalismes, à la phallocratie doublée de misogynie, puis il est devenu une carte diplomatique.

De manière transversale, il s’est aussi associé étroitement à la guerre. Les hymnes nationaux qu’on y entonne, en mobilisant telle quelle l’esthétique militaire […] font du sport la métaphore la plus proche de l’imagerie militaire.

Capitalisme

On a aussi épousé le sport comme porte-étendard du capitalisme. Il le reste. Les athlètes se présentent comme les agents d’un marché libéral réservé aux puissants, en exemplifiant pour le commun ses règles. Le budget des équipes est plus connu aujourd’hui que celui des États ; et les prestataires de performances évalués en fonction du salaire qu’ils ont été capables d’obtenir dans le jeu de l’offre et de la demande.

L’entraîneur débite au quotidien des théories de management. Dans d’infinies métaphores, le grand patronat n’en finit plus de s’associer à ces gagnants de la scène sportive, en se présentant lui-même comme champion dans un autre théâtre de la concurrence, celui qui tire précisément profit du spectacle sportif.

Mais le sport peut tout autant, sur un autre angle, s’offrir comme un véhicule de causes minoritaires. Diego Maradona a fait de son équipe de football à Naples, en Italie, un emblème de la gauche résistante. Les Noirs états-uniens aux Jeux olympiques de Mexico ont rappelé l’importance des droits civiques, et aujourd’hui les femmes qui pratiquent la boxe, le football (soccer) ou le hockey à des niveaux d’élite exemplifient le combat féministe.

La démonstration sportive devient ainsi le support élémentaire d’autant de revendications discursives. Elle ne résiste à aucune récupération, se prête à tous les discours et se présente comme une banque à métaphores pour toute situation contingente.

* Alain Deneault est professeur de philosophie à l’Université de Moncton. Il a écrit sur la question du sport comme spectacle de masse dans «Faire l’économie de la haine» (Écosociété, 2018).

Notre part maudite

Photo © Laurianne Desjardins

Le Devoir

Par Stéphane Baillargeon
9 septembre 2024

« Le plus révélateur dans le déchet, c’est l’invisibilisation, dit Simon Paré-Poupart, qui vient de faire paraître Ordures ! Journal d’un vidangeurchez Lux. Notre société surconsommatrice ne veut pas voir ce qu’elle produit et finit par jeter. Elle enfouit en dehors des villes. Elle envoie le recyclage à l’autre bout de la planète. Elle met le travailleur qui le cache à la marge. Georges Bataille parlait de “la part maudite”. Le déchet est notre part maudite. Celle qu’on ne veut pas voir, celle qui nous confronte à ce qu’on fait, à ce qu’on est. »

[…] Les discussions avec son professeur de maîtrise Alain Deneault, philosophe de l’économie, l’ont convaincu d’écrire au « je » pour parler du « nous ». Sauf erreur, son témoignage s’avère assez unique au monde.

« Le livre est venu de réactions montrant de la curiosité et de l’intérêt pour mon monde. Comme on dit en journalisme, j’ai compris qu’il y avait un sujet. Dans les milieux ouvriers, il y a une banalisation de ce qu’on fait. J’ai aussi remarqué que beaucoup de vidangeurs font leur métier par souci d’entraide, comme un service public, tout en sacrifiant leur corps. »

[…] Le livre se termine sur des remerciements, au professeur Deneault, à l’éditeur Mark Fortier chez Lux, à sa femme, Laurianne, et finalement à ses compagnons de truck de vidange. « Mes collègues ne savent pas, pour la grande majorité, que j’ai écrit un livre sur le milieu, dit le texte final. J’ignore s’ils en entendront parler, et si cela les intéressera. »

Simon Paré-Poupart, titulaire de la maîtrise de l’École nationale d’administration publique (ENAP, Québec) a été collaborateur au livre De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit d’Alain Deneault, comme assistant à la rédaction.

Broyer du noir au soleil

Le Devoir

Par Josée Blanchette
6 septembre 2024

« […] Les gens férocement positifs me dépriment. Moi, ce qui me fait du bien, ce sont les indignés, les punks et les révoltés, les Pierre Falardeau, André Forcier, Alain Deneault, Dahlia Namian, autrice de La société de provocation, Martine Delvaux, Spike Lee et Slavoj Žižek, un philosophe slovène avec une gueule de novembre qui revendique sa colère, sa tristesse, et attend le soir avec impatience.

[…] Si Norman Cousins (Comment je me suis soigné par le rire) a pu se débarrasser d’une spondylarthrite ankylosante jugée quasi incurable en se bidonnant, les livres peuvent certainement ressusciter une affaissée de la foi. Les libraires sont des pharmaciens de l’âme. [….] »

L’égalitarisme par le nivellement par le bas

Le Devoir

Par Raphaël Fiévez
Section idées - 31 mai 2024

«Dans les dernières semaines, mais le phénomène n’est pas nouveau, nous avons pu lire quelques chroniques et articles discutant de refonte de l’orthographe et de la grammaire française, un assouplissement de la correction des erreurs lexicales, ou encore de l’abandon des notes scolaires dans les critères d’accès à un programme particulier. Toutes ces demandes ont comme prémisse que les élèves ne peuvent satisfaire aux exigences de manière égalitaire et qu’il est donc nécessaire de supprimer les barrières actuelles en termes de compétences.

[…] Cependant, voulons-nous vraiment cultiver une forme d’abaissement des conditions et des critères afin de permettre à tous d’accéder à un service ? Ne devrions-nous pas plutôt planifier des moyens adaptés afin d’accompagner chacun en fonction des besoins, et ce, avec le but d’atteindre une égalité des droits ?

Le nivellement par le bas motivé par un idéal égalitariste ne doit pas être l’avenue à choisir. Cet égalitarisme risque d’engendrer une forme de médiocratie, pour reprendre le titre du livre du philosophe québécois Alain Deneault.

Agissons pour favoriser une sorte de méritocratie qui ne laisse personne derrière. Favorisons l’effort et la fierté de réussir de chacun, ce qui peut seulement se faire en n’abaissant pas les critères et les exigences, mais en accompagnant les personnes dans leurs besoins et difficultés. Accompagner pour élever les individus, sans abaisser les exigences, me semble une avenue — certes plus complexe, mais tellement plus fructueuse — permettant le développement d’un réel sentiment de fierté.»

Le catakit, la valise optimiste

Le Devoir

Par Josée Blanchette
17 mai 2024

« […] En attendant les catas, j’ai visionné un documentaire passionnant que je croyais consacré à l’état d’urgence. Prévoir l’imprévisible s’intéresse effectivement à la science des catastrophes naturelles avec des spécialistes (consultant en préparation d’urgence, néosurvivaliste, libertarienne, sociologue), mais pense plus large et s’attarde aussi au contexte. On consulte le philosophe Alain Deneault, le professeur à HEC Yves-Marie Abraham, le Dr John Gilmour, analyste en sécurité nationale, un chercheur scientifique environnemental, l’anthropologue Louis-Karl Picard-Sioui.

Deneault, plus lucide que parano, évoque le géant aux pieds d’argile : « Quand il ne suffira plus à prétendre nous nourrir, nous loger, nous soigner, nous éduquer, il faudra apprendre à s’organiser par nous-mêmes à de petites échelles. […] »


Adoré le documentaire Prévoir l’imprévisible d’Aurélien Offner, diffusé récemment à Doc Humanité (Radio-Canada). Et cette réflexion du philosophe Alain Deneault sur l’une des causes profondes de nos horizons bouchés : « Les valeurs, la société s’en donne ! Mais est-ce qu’elles sont adaptées, est-ce qu’elles sont adéquates, appropriées ? Si la valeur, c’est de participer par tous les moyens imaginables à l’enrichissement croissant d’une poignée d’actionnaires […], ce sont des valeurs hautement discutables ! […] »

Prévoir l’imprévisible un documentaire d’Aurélien Hoffner