L’hopium du peuple par Josée Blanchette

Photo © Gregory Bull Associated Press 

Le Devoir

Par Josée Blanchette
27 mars 2026

« Tout peut sembler futile, face à la fin du monde. » Cette phrase de Nicolas Langelier me hante depuis la minute où je l’ai lue. Et je l’ai lue plusieurs fois. En fait, elle semble banale comme ça, un peu cliché, mais elle résume mon état d’esprit des dernières années. Nos angoisses de nantis me laissent de glace, nos « first world problems », nos guéguerres insignifiantes pour un Oui ou pour un Non, nos hosties de chicanes sur un voile ou sur un troisième lien. Cry me a river. Enfin, s’il reste de l’eau pour pleurer, c’est plutôt ça qui m’inquiète.

Je ne suis pas la seule à m’en soucier. J’ai lu deux fois plutôt qu’une l’essai choc du journaliste Nicolas Langelier, fondateur et rédacteur en chef de la revue Nouveau ProjetCe qu’on trouve dans la cendre. À chacune des parutions de cet ovni du magazine, je me précipite sur son texte d’introduction, une réflexion de fond écrite au grand-angle par une plume douloureusement intelligente. Ce type d’intelligence condamne inévitablement à une lucidité de cassandre, de vigie isolée au sommet de son mât. Et à une solitude certaine.

Son livre, paru il y a un mois, n’a pas reçu beaucoup d’échos dans les médias, et pour cause. On n’y retrouve pas le mot « espoir », « joie » ou « bonheur » sur une couverture rose brillante. Ce même bonheur qui fait couler de l’encre depuis une semaine. Pas que je sois contre, notez ! Mais nul n’est une île, comme disait l’autre.

[…] Savouré l’essai Ce qu’on trouve dans la cendre. Lire Langelier me fait toujours du bien. Je préfère de loin l’implacable vérité des faits à l’onction gel-bain d’un optimisme qui nous a tous mis dans un pétrin suicidaire. J’ai perdu des amis, je me suis éloignée des prophètes de félicité, et je préfère de loin des cassandres, comme Langelier, le philosophe Alain Deneault, le généticien David Suzuki ou le biologiste Olivier Hamant, qui ne se feront ni élire ni apprécier davantage pour leur propos. Ils ont la grande qualité de ne jamais avoir lâché le morceau. Ce livre nous incite à nous rallier pour nous adapter à la suite des choses. Et, comme le disait récemment Alain Deneault dans une entrevue : « On est très compétents pour une chose : on sait très bien ne rien faire. »

Biorégion ou barbarie

Photo: Erkki Voutilainen / Maaseudun Tulevaisuus

Nouveau projet

« Et si le projet biorégional pouvait nous aider à traverser l’effondrement? Dans cet extrait de l’essai Faire que !, récemment paru chez Lux Éditeur, l’auteur et philosophe Alain Deneault appelle à un certain retour à la terre. » – Nouveau projet, 13 novembre 2024

«Comment faire pour passer de notre monde à ce monde-là?» se demande Kirkpatrick Sale. Que faire? En définitive, la question s’est peu posée de manière explicite dans des écrits de référence du biorégionalisme. Aucune «réponse exacte1». Pas besoin? Tout se ferait virtuellement. Leur corpus, en grande partie d’auteurs anarchistes, les amène à présumer que des forums horizontaux de démocratie directe s’organisent d’eux-mêmes, entre citoyens devenus consentants. Qu’ils fleuriraient à la manière des plantes avec lesquelles il faudrait entrer en symbiose. Aux États-Unis la question du régionalisme serait dans l’air du temps. Il suffirait de raviver les mœurs ancestrales du peuple pour qu’il se souvienne avoir vécu à cette échelle2. Suffisamment pour qu’un jour, les biorégions coulent de source, au moins partiellement, librement, sans déranger. La biorégion est appelée à s’adapter insensiblement aux conjonctures politiques, à l’instar du vivant3. Or, l’anarchisme ne saurait désigner quoi que ce soit d’autre que le clin d’œil d’une panne institutionnelle, le moment événementiel d’où sourd une organisation nouvelle. Un événement politique est l’art de défaire les liens convenus—temps d’anarchie—pour les recomposer. Des raccourcis, des essais, des tentatives qui tentent de répondre aux nécessités de l’histoire, par des fonctionnements qui échappent aux lourdeurs de la technocratie et à la hiérarchie des paroles autorisées. L’anarchè est l’heure alégale où se déclare arbitrairement, souvent par la force ou la violence, un ordre, un règne, une règle, des lois, une forme d’organisation. Walter Benjamin a démontré combien la loi constitutionnelle d’un État et son fondement juridique ne procèdent de rien, un fondement toujours hors-sol, une absence définitive de légitimité. L’État se pare ensuite d’arguments, de symboles, de récits et d’écrans pour nier le caractère arbitraire de sa naissance, et redouble d’ardeur pour réprimer tout acte de violence à son endroit, rappel de l’autre acte de violence auquel il doit son institutionnalisation4. La biorégion comme forme d’organisation ne saurait faire exception: le plus grand nombre devra l’imposer pour faire valoir des principes éminents et impérieux en ces temps de débâcle politique et écologique. Dans un temps événementiel qui sera celui de la politique active.

Extrait de Faire que !, Alain Deneault, Lux Éditeur, page 197-198

Il nous paraît clair, à nous, qu’à la Renaissance, la politique s’organisait par strates, que les pouvoirs se distribuaient sur un millefeuille institutionnel. Un paysan voyait planer au-dessus de lui des strates de pouvoirs: le royaume de France, la seigneurie à laquelle il appartenait, le vassal et l’Église lui infligeant tour à tour impôts, honoraires, loyers et dîmes. Ne perçoit-on pas aujourd’hui aussi nettement le partage encore plus complexe de l’autorité entre instances concurrentes? L’État lui-même se réfracte selon ses vocations législative, exécutive et juridictionnelle, se stratifie sous la forme d’autorités régionales et municipales, et se voit flanqué de pouvoirs financiers que sont les banques, qui imposent leur charge sous la forme d’intérêts. Bien qu’il les autorise, celles-ci peuvent se révéler de fait plus puissantes que lui. À cela s’ajoute la grande industrie, s’enrichissant souvent grâce à de faramineux taux de profit, et capable de poursuivre l’État devant des tribunaux ad hoc ou d’en corrompre les agents, tout en le suppléant dans une multitude de secteurs (éducation, recherche, culture, aménagement du territoire, économie régionale…). Enfin viennent les petites mafias, leur pizzo (impôt officieux) et l’ordre informel qu’elles régissent. Dans cet épais millefeuille, la biorégion marque un acte de résistance de la part de peuples régionaux qui entendent reconquérir leur droit, se donner une souveraineté alimentaire, une autonomie énergétique et une liberté intellectuelle. Agonistique, la biorégion, pour s’imposer, est nécessairement l’œuvre de sujets déterminés à transformer des relations de survie érigées par une nécessité historique en une forme d’organisation pérenne.

Extrait de Faire que !, Alain Deneault, Lux Éditeur, page 199-200

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï parmi les choix de lecture de la revue Nouveau projet

L’essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault, publié chez Lux Éditeur, est parmi les choix de lecture du calendrier culturel de la revue Nouveau projet pour l’automne 2024.

Par Catherine Genest
Nouveau Projet 27 - Automne 2024
30 septembre 2024

Nouveau Projet, le moteur d’idées du Québec nouveau

« Depuis plus de 10 ans, le magazine généraliste Nouveau Projet traite de culture, de société, d’éducation, de technologie, de sport, de politique, et de bien d’autres domaines qui concernent notre vivre-ensemble. […] On a ainsi demandé à l’équipe éditoriale de sélectionner 10 idées tirées de divers numéros du magazine pour représenter leurs 10 années d’existence et on a ensuite mis de l’avant ces idées fortes en mots et en images. Chaque idée véhiculée dans le magazine contribue à activer le moteur d’idées du Québec nouveau et chaque personne qui s’abonne au magazine contribue par ce fait même à l’activer. » – Grenier aux nouvelles, 28 février 2023

Cette citation est tirée de l’article Laisser le choix d’Alain Deneault de la revue Nouveau Projet numéro 20. Elle a été utilisée dans le cadre de la campagne d’abonnement «construite autour de 10 idées fortes qui ont contribuent à activer le moteur d’idées au Québec».