Le parti libervateur

Photo © Greg Halinda / La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
2 octobre 2026

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick issu des rangs du Parti libéral entend lever le moratoire sur l’exploitation du gaz de schiste selon la technique de la fracturation hydraulique, nonobstant les risques graves que cela représente pour les nappes phréatiques. L’opposition conservatrice abonde dans le même sens
et rétorque seulement que ça ne va pas assez vite.

Au palier fédéral, le premier ministre Mark Carney, lui, continue de dérouler son programme affairiste en ouvrant la gestion d’aéroports canadiens à des intérêts privés, moyennant de nouvelles réductions d’impôts pour les investisseurs. Un revenant conservateur, l’ancien premier ministre Stephen Harper, clôt l’annonce en exprimant ses regrets de ne pas avoir lui-même conduit une telle politique. On
comprend qu’est lubrifié le passage de la Chambre des Communes permettant à des transfuges conservateurs de migrer vers la majorité libérale.

Tout va ainsi à l’avenant… Main dans la main, Susan Holt et Mark Carney, appuyés par leur opposition officielle, lancent de grands chantiers industriels écocides et fort peu pertinents pour la majorité des gens. On continuera de brasser le sol, de construire des usines à gaz, de permettre l’ouverture de polluants centres de mégadonnées, d’intensifier l’usage de ports industriels, et ce, au mépris de la qualité de l’air et de l’intégrité des sources d’eau.

Ces nouvelles infrastructures émettront les nouveaux gaz à effet de serre que
l’atmosphère ne peut plus absorber depuis longtemps. Les chocs
météorologiques, les sécheresses, les canicules exponentielles et les incendies de forêt devraient en témoigner suffisamment. Mais non. Même le pétrole semble encore bon jusqu’à la dernière goutte, au point de couler bientôt dans le nouvel oléoduc qu’Ottawa et Edmonton prévoient, en partance de l’Alberta.

Faut-il encore une fois rappeler la décision scandaleuse du gouvernement libéral fédéral de s’être lui-même donné le droit de ne plus tenir compte, sitôt que cela lui chante, des règles environnementales que la société civile l’a péniblement convaincu de voter au fil du temps, pour qu’il s’oblige lui-même à certaines
contraintes dans ses autorisations et les fasse valoir auprès de la grande industrie (l’Acadie Nouvelle, 25 novembre 2025 et 26 janvier 2026) ? Faut-il encore une fois rappeler qu’au Nouveau-Brunswick, partis libéral et conservateur se sont levés ensemble et ont défait à l’unisson les propositions du Parti vert, tantôt sur la restriction d’usages d’herbicides sur les terres de la Couronne, tantôt
sur l’enchâssement du principe de la qualité de l’air dans le dispositif législatif ? Ça « n’allait pas assez loin » ou « ce n’était pas nécessaire » au vu des mesures existantes, proposait confusément, et toute honte bue, la rhétorique des représentants du parti rouge.

Depuis, « renforcer notre économie » est le mantra de madame Holt.
« Transformer notre économie » est celui de monsieur Carney. Ce sont aussi lesmots d’ordre paraboliques du Parti libervateur.

Comme il se doit dans de telles expressions, le piège ne se trouve pas où l’on croit. On le reconnaît ici dans l’usage du déterminant possessif « notre ». Vraiment, « notre » économie à tous ?

Il fallait entendre la semaine dernière à Fredericton et à Moncton le juriste spécialisé dans le secteur des mines, Rodrigue Turgeon de l’association Mining Watch, rappeler le peu de portée qu’a désormais l’ouverture d’une mine dans une communauté du point de vue de la création d’emplois. L’automation est à son comble, le personnel qualifié vient de l’extérieur et les jobines restantes sont peu valorisées. Puisque ces investissements bénéficient d’incitatifs fiscaux, la population ne peut même pas se réjouir à l’idée que le gouvernement percevra, du fait d’une telle activité, un flux de capitaux lui permettant d’améliorer les services publics, d’investir dans des domaines sociaux nécessaires (quoique peu valorisés par le capital), en plus de rénover les hôpitaux, de soulager les institutrices dans les écoles, de rendre la justice accessible et de faciliter les études postsecondaires.

De tels chantiers n’apportent en définitive que des problèmes. L’exploitation d’une mine à faible teneur peut supposer que pour un 1 gramme de minerai l’entreprise doive produire 1 million de grammes de déchets. Ce ratio d’un pour un million ne se vérifie pas dans tous les cas, mais il reste à des échelles vertigineuses. Qui plus est, ces déchets s’accumuleront à l’aide d’engins fonctionnant au pétrole, là où ils affecteront la faune et la flore tout en libérant des éléments toxiques respirables, auparavant enfouis dans le sol.

Pis, l’État ne donne même pas son feu vert à ce carnage dans quelque optique de verdissement, telle que la construction de voitures électriques. Il souhaite voir pousser des centres de mégadonnées, eux-mêmes préjudiciables au climat dans leur fonctionnement, et fournir à l’armement les minerais qu’il requiert pour satisfaire son virage militariste. Toute cette ferraillerie est donc destinée à satisfaire les gadgets souvent techno-fascistes d’une mortifère « intelligence » artificielle de surveillance ou au délire guerrier d’une OTAN qui ne sait plus administrer les conséquences de conflits inutiles, qu’elle n’a pas su prévenir. L’insignifiant oxymore « développement durable » devient une « économie durable » dans la bouche du chef du gouvernement : le régime effréné du
développement est appelé à durer… jusqu’à ce qu’il nous fasse frapper un mur.

Le parti libervateur – les mauves – trouvera bien quelques pommes de discorde lorsque le rituel électoral le contraindra à demander aux électeurs s’ils préfèrent en rouge ou en bleu leur capitalisme rétrograde, médiocre, polluant et ploutocrate. Toute chose restant idéologiquement égale par ailleurs.

Cela rappelle la vieille leçon d’une figure importante de la tradition critique en philosophie : Antonio Gramsci présentait il y a un siècle la notion de « parti » comme étant liée à l’intérêt d’une classe sociale, plutôt que de l’ensemble. Ainsi, « notre » économie » reste l’apanage d’un parti pris de dominants qui se réservent le droit de disposer de notre territoire et de nous y « employer » en nous assignant nos parts, nos places et nos fonctions, pour ensuite nous demander de les adouber.

Captation de la conversation entre Rodrigue Turgeon et Alain Deneault sur la chaîne YouTube de NB Media Co-op/Coop Média NB le 24 septembre 2026 – Durée 1 h 30 min 40 sec

Gaz de schiste et usine d’explosifs : profits et enjeux éthiques

« Alors que le Nouveau-Brunswick envisage de lever le moratoire sur le gaz de schiste et d’accueillir une usine d’explosifs près de Belledune, ces projets soulèvent d’importantes questions environnementales et éthiques malgré leurs promesses économiques. Pour éclairer ces enjeux, le journaliste Ghislain Couture a tendu le micro au philosophe Alain Deneault et à l’économiste Pierre-Marcel Desjardins.

Durée : 15 min – 15 septembre 2026

Faut-il privilégier la croissance ou augmenter l’impôt sur le revenu des grandes entreprises pour renflouer les coffres de l’État? Pour Alain Deneault, il est essentiel de réfléchir à la façon dont le gouvernement s’y prend pour tirer des revenus des activités qui ont lieu sur son territoire et pour financer les services publics.

« On est dans une situation où, depuis des décennies, on laisse des grands groupes délocaliser artificiellement leurs actifs aux Bermudes, par exemple, et s’en priver alors qu’on les subventionne. Et alors que ce qu’on arrive à percevoir comme impôt auprès des travailleuses et travailleurs sert à financer des infrastructures publiques dont ces entreprises-là profitent. » — Une citation de Alain Deneault, professeur de philosophie et de sociologie à l’Université de Moncton, campus de Shippagan

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick propose ce terrain à l’entreprise NALAGX pour y construire une usine d’explosifs si elle rassemble le financement nécessaire. PHOTO: Gouvernement du Nouveau-Brunswick

Cependant, augmenter la contribution fiscale des entreprises comporte toutefois des limites d’attractivité économique, estime Pierre-Marcel Desjardins, professeur d’économie à l’Université de Moncton.

« Les pays qui ont augmenté le taux d’imposition pour les plus riches, ce qui s’est produit, c’est que, souvent, les sociétés vont aller ailleurs, donc on n’est pas nécessairement gagnants si on veut aller à des taux trop élevés. » — Une citation de  Pierre-Marcel Desjardins, économiste » – L’heure de pointe Acadie, Radio-Canada

Rodrigue Turgeon en conversation avec Alain Deneault à l’Université Saint-Thomas

Rodrigue Turgeon sera en conversation avec Alain Deneault à l’Auditorium Ted Daigle situé au pavillon Edmund Casey de l’Université Saint-Thomas à Fredericton au Nouveau-Brunswick, le jeudi 24 septembre 2026 de 19 h à 20 h 30 (AT).

‘Mine, baby, mine.’ But, can we mine our way out of our crises?

« More mines – lithium, copper, nickel, tungsten, etc. – are being pitched as the solution to multiple problems – the economy, national sovereignty and security, and even the climate crisis. Mines are touted as nation-building projects and sources of critical strategic metals essential for national defense while the U.S. Department of War has pumped more than a total $78 million into different mines in Canada, including $15 million for the proposed Sisson tungsten and molybdenum mine, 60 km from Fredericton. Mines are also sources of transition metals needed for electric vehicles and renewable energy. 

Hear a critical take on mining as the cure-all solution to various crises of our times. What are the downsides of more mining? Who benefits from mining? Who loses? How can communities push back against proposed mining projects? Are there other solutions to today’s most pressing problems that are worthy of more exploration and support?  

Hosts : Contesting Energy Discourses through Action Research (CEDAR), Sustainability Learning Lab et ses partenaires de l’Université St. Thomas, Coalition for Responsible Energy Development (CRED NB), Wolastoq Grand Council, la Coalition Stop Sisson Mine, Conservation Council of New Brunswick, Socialist Project Fredericton, Conseil de la paix NB Peace Council, NB Media Co-op et MiningWatch Canada.

Rodrigue Turgeon supports many communities affected by mining across the country as the National Program Co-Lead of MiningWatch Canada. A lawyer from Abitibi-Témiscamingue, one of Canada’s most well-known mining regions, Rodrigue understands firsthand the social and environmental impacts of mining. Author of the book Nanikana, he holds a master’s degree in law and life sciences and a graduate degree in common law and transnational law, and is co-spokesperson of the Coalition Québec meilleure mine.

Alain Deneault is a philosopher and author of several books and essays on international finance, globalization, transnational corporations, and corporate tax havens. His books include Imperial Canada Inc.: Legal Haven of Choice for the World’s Mining Industry, Mediocracy: The Politics of the Extreme Centre, and Noir Canada : Pillage, corruption et criminalité en Afrique. He teaches philosophy and environmental ethics at the Shippagan campus of the Université de Moncton on the Acadian Peninsula. » – COOP Média NB


Rodrigue Turgeon en conversation avec Alain Deneault
Jeudi 24 septembre 2026 - 19 h à 20 h 30 (AT)
Auditorium Ted Daigle, pavillon Edmund Casey de l'Université Saint-Thomas
51 promenade Dineen, Fredericton, Nouveau-Brunswick
Pour plus d'informations, veuillez communiquez avec Tracy Glynn à l'adresse tglynn@stu.ca 
Ouvert à toutes et à tous


Captation de la conversation entre Rodrigue Turgeon et Alain Deneault sur la chaîne YouTube de NB Media Co-op le 24 septembre 2026 – Durée 1 h 30 min 40 sec

Vers une université de marché

Photo : Archives Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
8 septembre 2026

Le malaise est survenu il y a quinze ans, lorsque le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a déclaré avoir de l’étudiant à vendre au monde des affaires. Intégrée aux logiques de marché et gérée par un conseil d’administration constitué de représentants de grandes entreprises, cette université faisait gaiement dans le commerce : « On produit à l’université des cerveaux adaptés aux besoins de l’entreprise ». Il revenait à la classe entrepreneuriale de les acheter sous la forme de contributions.

La population étudiante, qui trouvait vraiment très chers les diplômes qu’on lui vendait comme un avantage concurrentiel sur le marché du travail, découvrait soudainement qu’elle constituait en réalité elle-même la marchandise, et qu’elle payait de surcroît pour le devenir. Une marchandise qui assure les coûts de sa propre transformation… même Karl Marx n’en aurait pas fait le cauchemar.

La déclaration du recteur Breton avait ceci de choquant qu’elle rimait avec une proposition faite auparavant par Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, l’équivalent de TVA en France. Sa chaîne, expliquait-il, avait pour mission de conditionner le cerveau des téléspectateurs afin qu’ils avalisent le message publicitaire à venir : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». L’université de marché suivait le terrible adage, mais sur un mode plus noble, plus opérationnel.  

Le symptôme le plus douloureux de cet état de fait tient dans la marginalisation progressive et inexorable des humanités. La théologie, la philosophie, la littérature, l’histoire, la sociologie, l’histoire de l’art…, soit les disciplines phares qui régissaient jadis la pensée, sont devenues à l’université des formations d’appoint. Puis, on les a réduits à des cours de service tournés vers les domaines porteurs, pour les reléguer au statut d’options, qu’on se permet de supprimer dès qu’elles ne résistent pas aux verdicts du marché. Si on les enseigne encore, c’est dans un champ de ruines.

Le tout se fait de manière souriante, festive, parfois gaga, à la mode de l’entreprise, sous la supervision totalitaire de Chief Happiness Officers. (Quiconque trouverait l’image trop forte pourrait lire, de l’historien Johann Chapoutot, Libre d’obéir. Le management du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020.)

Le philosophe Gilles Deleuze disait de la philosophie qu’elle est celle que s’empressent d’attaquer les régimes totalitaires dès lors qu’ils s’approchent du pouvoir. Elle leur est insupportable, elle lance du sable dans l’engrenage, remet en cause les termes idéologiques qui structurent des décisions abusives ou aliénantes, repère la fausse monnaie de la pensée… Cela vaut également pour la littérature ou pour les sciences sociales de type critique.

L’intelligence artificielle saura toujours mettre dans la bouche des gestionnaires des allocutions ronflantes réitérant l’importance de la culture et de la critique, au moment même où ils s’y attaqueront. Ce sera l’occasion de beaux discours et de partenariats de façade, qui s’accompagneront d’antiennes sur la pensée créative, les innovations ou encore l’art de « penser en dehors de la boîte » pour ceux qui les anglicismes ne rebutent pas. (D’ailleurs, a-t-on déjà entendu des gens authentiquement créatifs parler de leur travail en ces termes éculés ?) Ce seront trop souvent ces mêmes technocrates qui étoufferont la créativité dans des cibles, objectifs et protocoles standardisés. Et opposeront à toute proposition les objections usuelles : « ce n’est pas ainsi que ça marche », « ça ne s’est jamais fait comme ça », « il faut suivre la directive »… Ceux-là nous diront : bienvenue en médiocratie.

Les fascicules des institutions de savoir et leur imagerie publicitaire achèvent de faire disparaître le livre. On nous montre les sempiternels clichés d’étudiant.es en pamoison devant un robot, maîtrisant l’appareillage sophistiqué d’un laboratoire ou s’intégrant à la machine informatique au point d’en devenir une composante. À collectionner ces dépliants et vidéos, on déduit qu’il ne se trouve plus personne à l’Université pour s’étonner de l’actualité des Pensées de Pascal ni méditer sur les exégèses sidérantes d’une philosophe féministe comme Françoise Gange.

Un interlude surviendra le temps d’un salon du livre ou d’une vitrine en bibliothèque.

S’il reste des personnes vaillantes et inspirantes dans tous les corps de métiers, on ne s’empêchera pas de regretter sur ce sujet l’échec tendanciel des personnels en orientation et en recrutement, ainsi que leurs administrations de tutelle, qui ont si lourdement subordonné l’université aux parcours fléchés, à la restrictive professionnalisation et au seul placement. Certes, il faut bien un jour « travailler », mais ne faut-il pas aussi devenir citoyen éclairé ?

Cet été, j’ai croisé en Acadie à deux occasions de jeunes adultes pris dans leur profession tout en se disant passionnés d’histoire. Ils s’abonnent à des magazines, suivent quelques auteurs et peuvent parler en dilettante de telle ou telle période donnée. « Ne vous est-il jamais arrivé de vouloir étudier ces connaissances à l’université? », leur demandé-je sur-le-champ. Leur réponse laisse pantois. Ce n’est même pas que les études coûtent trop cher ou que l’idée de rester assis dans une classe les repousse, mais qu’ils n’ont tout simplement jamais eu vent de cette possibilité. L’université ressemble tellement à un business qui s’adresse à d’autres business qu’on en oublie la possibilité de la fréquenter pour des raisons d’abord vocationnelles. Ainsi se trouve-t-elle dévoyée.

L’ironie de la chose, si on tient obstinément à penser en termes commerciaux, c’est que l’université, dans son virage entrepreneurial, dans son enfermement idéologique, dans sa conversion au management capitaliste, perd de vue ce qu’elle appelle froidement de nouvelles « parts de marché », et s’en prive.

Des gens persistent pourtant, en raison du respect qu’ils se doivent à eux-mêmes, à ne pas « investir » dans leur « capital savoir » afin d’être « concurrentiels » sur le « marché du travail », le jour où ils seraient « demandeurs d’emploi » afin de devenir une « ressource humaine » « solvable ». Ils savent valoir mieux. Or, d’eux, l’université se détourne du fait de ne plus connaître leur langue.  

Bonne rentrée.

Alain Deneault, de nouveau acquitté par la justice française

L’animateur Hugo Lavoie de l’émission Le 15-18 à Radio-Canada s’entretient avec Alain Deneault qui a été acquitté par le Tribunal de Paris dans une poursuite en diffamation intenté par le géant pétrolier TotalEnergies après la diffusion du documentaire Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie de Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall (produit par ARTE et Morgane Production) librement adapté de son ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? publié en Europe chez Rue de l’Échiquier et au Québec chez Écosociété et diffusé sur Arte le 8 novembre 2022.  Durée de l’entretien : 10 min – 3 juillet 2026

55 leaders acadiens sous la loupe de Jean-François Bergeron

Photo – Gracieuseté pour Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Jules Leyral
21 août 2026

Le 12 août, le ver­nis­sage de l’expo­si­tion Nous, lea­ders de l’Aca­die a eu lieu à la Rési­dence du gou­ver­neur, à Fre­de­ric­ton. Cette expo­si­tion consa­crée à 55 lea­ders aca­diens issus de toutes les pro­fes­sions et hori­zons est un pro­jet de la Société de l’Aca­die du Nou­veau-Bruns­wick (SANB). L’auteur des textes et pho­tos de l’expo­si­tion est Jean François Ber­ge­ron.

«Nous sommes très contents que cette expo­si­tion se tienne à la Rési­dence du gou­ver­neur», se réjouit Gérald Arse­nault, pré­sident de la SANB.

«La Rési­dence du gou­ver­neur, c’est aussi la rési­dence du peuple du Nou­veau-Bruns­wick, dont les Aca­diens font par­tie à part entière même s’ils sont mino­ri­taires.»

Le pro­jet a débuté au cours du man­dat d’Alexandre Cédric Dou­cet à la tête de la SANB avec pour objec­tif de pré­sen­ter 50 lea­ders aca­diens pour le 50e anni­ver­saire de la SANB, puis le pro­jet a changé avec la pan­dé­mie et les États-Géné­raux pour arri­ver à 55 por­traits de 55 per­son­na­li­tés aca­diennes.

Parmi la liste des per­son­na­li­tés, on note le poli­ti­cien Daniel Allain, la pro­fes­seure Annette Bou­dreau, le phi­lo­sophe Alain Deneault, le musi­cien Roland Gau­vin, l’édi­to­ria­liste François Gra­vel, l’ancien séna­teur Percy Mock­ler, le mili­tant Jean Marie Nadeau, l’entre­pre­neur Sébas­tien Roy, l’éco­no­miste Richard Saillant, le chef d’entre­prise Jean-Claude Savoie, l’avo­cate Vicki Wal­lace-God­bout et la mili­tante Phy­lo­mène Zan­gio.

Cette expo­si­tion vivante est conçue pour conti­nuer de s’agran­dir au fur et à mesure.

«Ce sont les 55 pre­miers à avoir accepté, l’expo­si­tion se veut vivante et donc elle va évi­dem­ment s’agran­dir au fil du temps», pré­cise Gérald Arse­nault.

«L’expo­si­tion a été réa­li­sée sans bailleurs de fonds, entiè­re­ment à par­tir de fonds de la SANB et l’on espère pou­voir l’agran­dir plus rapi­de­ment à l’ave­nir avec l’aide de bailleurs de fonds, pour atteindre 100 ou 200 lea­ders.»

L’expo­si­tion res­tera en montre à la Rési­dence du gou­ver­neur jusqu’au 2 octobre puis se dépla­cera dans la pro­vince.

Parmi les 55 por­traits et bio­gra­phies, des per­son­na­li­tés de tous les hori­zons et de tous les âges y sont repré­sen­tées, preuve que l’âge n’est pas égal à la contri­bu­tion que l’on peut faire dans la société aca­dienne.

«Chaque jour que vous vous levez et que vous choi­sis­sez de par­ti­ci­per à l’épa­nouis­se­ment de la com­mu­nauté aca­dienne, vous faites par­tie de ces lea­ders aca­diens qui ont comme objec­tif de faire pros­pé­rer notre Aca­die. C’est une démarche quo­ti­dienne», sou­ligne M. Arse­nault.

L’exposition Nous, Leaders de l’Acadie, offerte par la SANB, est en montre à la Résidence du gouverneur jusqu’au 2 octobre 2026 – Photo © Page Meta du Centre communautaire Sainte-Anne

Préserver les budgets pour les livres neufs: un geste concret pour l’avenir

Photo © Stéphane Champagne/La Voix de l’Est

Le Devoir/Le Soleil/Le Quotidien

Par plusieurs signataires dont Alain Deneault
1er septembre 2026

POINT DE VUE / Nous sommes des écrivaines, des écrivains, des autrices, illustrateurs, illustratrices et des auteurs jeunesse. Nous passons une partie de notre vie à écrire des histoires, mais aussi à rencontrer les jeunes qui les lisent.

Dans les écoles, les bibliothèques et les salons du livre, nous voyons chaque jour ce que la lecture peut accomplir. Nous voyons des yeux s’illuminer, des questions surgir, des discussions naître. Nous voyons des jeunes se découvrir eux-mêmes en découvrant les autres.

C’est pourquoi nous croyons qu’il est essentiel de préserver les enveloppes budgétaires dédiées à l’achat de livres neufs dans les écoles.

Un livre a le pouvoir unique d’ouvrir des fenêtres sur des réalités que l’on ne connaît pas encore. Pour les jeunes, il peut être un miroir dans lequel ils se reconnaissent ou une porte vers des expériences différentes des leurs.

Dans une société riche de sa diversité, il est essentiel que les bibliothèques scolaires proposent des ouvrages qui reflètent une multitude de parcours, de cultures, de familles et de façons de voir le monde.

Ces histoires permettent de développer l’empathie, de combattre les préjugés et d’encourager des conversations qui contribuent à former des citoyens ouverts et bienveillants.

Nous savons aussi à quel point l’objet compte. Lorsque nous visitons des écoles, nous constatons la différence entre une étagère remplie de livres récents, colorés et attrayants et une collection usée par le temps.

Les jeunes méritent des livres qui donnent envie d’être choisis, feuilletés et partagés. Investir dans des livres neufs, c’est envoyer un message clair : la lecture est importante, la culture est importante et nos jeunes sont importants.

Cet accès doit être garanti tout au long du parcours scolaire. À la maternelle, un album peut faire naître l’amour des mots. Au primaire, une série peut transformer un lecteur hésitant en lecteur passionné. Au secondaire, un roman peut aider un adolescent à mieux comprendre les grands bouleversements de sa vie. Au cégep, une œuvre peut susciter une réflexion profonde ou orienter un choix de carrière. À chaque âge correspond une rencontre possible avec un livre marquant.

Car les livres changent des vies.

Nous le savons parce que nous entendons souvent cette phrase: «Votre livre m’a donné envie de lire». Derrière chaque profession, chaque engagement, chaque vocation, il y a parfois une lecture qui a semé une idée, éveillé une passion ou donné le courage de rêver plus grand.

Alors que les partis politiques présentent leur vision de l’avenir dans cette campagne électorale, nous les invitons à prendre un engagement clair en faveur du maintien des budgets consacrés à l’achat de livres neufs dans les écoles.

Il s’agit d’un investissement modeste, mais profondément porteur pour notre société.

Préserver ces budgets, c’est offrir à chaque jeune la possibilité de se reconnaître, de comprendre les autres, d’apprendre, de rêver et de grandir. C’est croire que les livres ne sont pas une dépense parmi d’autres, mais un outil essentiel pour construire l’avenir.

Signé: un collectif d’écrivaines, d’écrivains et d’artistes de la littérature du Québec.

Simon Boulerice, Catherine Girard-Audet, Laura-Ève Lambert et Patrick Senécal

Et par ordre alphabétique :

  • Annie Bacon
  • Caroline Barber
  • Baron (Marc-André Lévesque)
  • Danièle Belley
  • Alain M. Bergeron
  • Sarah Berthiaume
  • François Bérubé
  • Carl Bessette
  • Jocelyn Boisvert
  • Sylvain Bouton
  • Benoit Bordeleau
  • Agathe Bray-Bourret
  • Cab (Caroline Breau)
  • Fanny Britt
  • Daniel Brouillette
  • Katia Canciani
  • Sophie Casson
  • Julien Castanié
  • Danielle Chaperon
  • Lili Chartrand
  • Mathilde Cinq-Mars
  • Jean-Denis Côté
  • Angèle Delaunois
  • Christine Delezenne
  • Dominique Demers
  • Émilie Demers
  • Tristan Demers
  • Alain Deneault
  • Sabrina Denault
  • Emmanuel Deraps
  • Geneviève Després
  • Léa Dion-Gagnon
  • Alexandre Dostie
  • Pierrette Dubé
  • Christiane Duchesne
  • Josée Dupuis
  • Virginie Egger
  • Jean-Paul Eid
  • Enzo (Enzo Lord Mariano)
  • Flavia Garcia
  • Catherine Gauthier
  • Evelyne Gauthier
  • Gabriella Gendreau
  • Philippe Gendreau
  • Pishier (Pierre Girard)
  • François-Pierre Gingras
  • Félix Girard
  • Jacques Goldstyn
  • Lili Grand
  • Andrée-Anne Gratton
  • Véronique Grenier
  • Geneviève Guilbault
  • Xavière Hardy
  • André Jacob
  • Maude Jarry
  • Marie Laberge
  • Marie-Sissi Labrèche
  • Anouk Lacasse
  • Anthony Lacroix
  • Nadia Lakhdari.
  • Jean-François Laliberté
  • France Lapierre
  • Stéphanie Lapointe
  • Timothée-William Lapointe
  • Claudia Larochelle
  • Emilie Leduc
  • Janou-Eve LeGuerrier
  • Lucie Le Touze
  • Didier Loubat
  • André Marois
  • Frédérique Marseille
  • Amélie Martel
  • Caroline Merola
  • Hélène Meunier
  • Pascale Montpetit
  • Olivier Morin
  • Christine Nadeau
  • Maude Nepveu-Villeneuve
  • Josée Ouimet
  • Maude Painchaud Major
  • Amélie Panneton
  • Lucie Papineau
  • Joanie Paquet
  • Carine Paquin
  • Hélène Paré
  • Camille Paré-Poirier
  • Julien Paré-Sorel
  • Sampar (Samuel Parent)
  • Laurent Pinabel
  • Priska Poirier
  • André Poulin
  • Alain Raimbault
  • Maxime Raymond
  • Frédérique Rivard
  • Marie Roberge
  • Nadine Robert
  • François Ruel-Côté
  • Erika Soucy
  • Robert Soulières
  • Jonathan «le Prof» St-Pierre
  • Pauline Stive
  • Orbie (Marie-Eve Tessier-Collin)
  • Guillaume Tremblay
  • Roxane Turcotte
  • Olga Urbanowicz
  • Chloé Varin
  • Alex Viens
  • Pierre-Yves Villeneuve

Cette opiniâtreté qui a vaincu Total

Le Monde diplomatique

Par Alain Deneault
Août 2026, page 2 - No 869
Multiplications des procédures-bâillons
Cette opiniâtreté qui a vaincu Total

En France comme ailleurs, les procédures judiciaires diligentées par certaines grandes entreprises contre des militants, des chercheurs ou des journalistes tendent à se multiplier. Avec quelles conséquences ? Et quelles issues ? Le philosophe Alain Deneault raconte sa propre expérience, victorieuse.

11 octobre 2024, sur mon île acadienne de la baie des Chaleurs, au Canada, je reçois tribunal judiciaire de Paris. « Nous vous informons que nous envisageons votre mise en examen. À cette fin, vous êtes convoqué pour procéder à votre première comparution. » Qu’avais-je donc fait pour mériter une telle missive ? Selon la société TotalEnergies, à l’origine de la plainte, j’aurais tenu des propos diffamatoires à son encontre, dans un documentaire diffusé sur Arte en novembre 2022 (1). La citation incriminée, tronquée, n’est nullement contextualisée : « Comment ça se fait que c’est Total qui a les capitaux et non Greenpeace ? C’est Total eh bien, car Total a fait quoi (…) a fait travailler de force, via une partenaire, des populations infortunées au Myanmar. »

J’apprends dans cette lettre que TotalEnergies a déposé plainte contre moi le 7 février 2023. Cinq mois plus tard, le 7 juillet, une information judiciaire était ouverte, des investigations lancées, qui ont abouti au courrier reçu un beau matin d’octobre. J’ai désormais un mois pour préparer l’« interrogatoire de première comparution », qui doit aboutir à ma mise en examen et à mon renvoi devant le tribunal correctionnel.

Les plaintes de ce type, parfois qualifiées de « procédures-bâillons » en ce qu’elles visent à museler les voix critiques, sont devenues monnaie courante, en France comme au Canada ou aux États-Unis. La secrétaire générale de la Confédération générale du travail (CGT), Mme Sophie Binet, est poursuivie par le mouvement patronal Entreprises de taille humaine, indépendantes et de croissance (Ethic), car ses membres n’ont pas souffert d’être comparés à des « rats qui quittent le navire » — l’image utilisée par la dirigeante syndicale pour décrire la fuite d’entreprises hors de France. La journaliste Inès Léraud, qui enquête sur la pollution de l’agro-industrie en Bretagne, a remporté, en 2025, son troisième procès en diffamation, tandis que le site d’information StreetPress affronte actuellement pas moins de treize plaintes-bâillons, pour la plupart déposées par des personnalités ou des structures liées à l’extrême droite. Les organisations non gouvernementales Sherpa et React, les journaux L’Obs, Le Point, Le Monde diplomatique, le journaliste Jean-Baptiste Rivoire ont quant à eux subi les foudres du groupe Bolloré ou de l’une de ses filiales. Aux États-Unis, l’association Greenpeace a été condamnée, en mars 2025, à verser 345 millions de dollars au géant pétrolier Energy Transfer, pour cause de « diffamation », « nuisance » ou encore « ingérence illicite dans les relations commerciales ». Elle avait aidé une communauté sioux qui s’opposait à la construction d’un oléoduc dans le Dakota du Nord…

Ces procédures, qui peuvent s’étendre sur plusieurs années, ont des effets désastreux quand elles frappent de petites associations ou des individus isolés. Sur le plan social, tout d’abord. Les gens qui vous entourent vous perçoivent différemment. Ils ignorent les détails de l’affaire, mais comme il n’y a pas de fumée sans feu, ils vous voient déjà un peu coupable. Les boutades fusent : « Je ne vais pas marcher près de toi, je crains de prendre une balle perdue. » On ne vous demande plus comment vous allez, mais « comment vont les poursuites ? ». Impossible d’oublier votre procès.

Les petites associations doivent consacrer une part substantielle de leur budget au financement des démarches judiciaires. Elles sont obligées d’interrompre certaines de leurs activités pour s’atteler à la préparation de leur défense, là où une multinationale peut parfaitement lancer des poursuites en diffamation tout en continuant à négocier des contrats, animer un salon mondial de l’énergie, dépêcher ses lobbyistes dans les Parlements… Surtout, cette mise sous pression influe sur les pratiques quotidiennes des associations. Chaque rapport, chaque communiqué de presse, chaque lettre adressée à un grand groupe sont pesés au trébuchet, pour ne pas prêter le flanc à d’abusives représailles judiciaires. Aucune précaution n’est cependant suffisante. Deux mots par-ci additionnés à trois autres par-là, montés en épingle et tirés par les cheveux, joints par des points de suspension entre parenthèses, peuvent suffire à déclencher des poursuites.

Le jour de l’interrogatoire de première comparution — le mien se déroule le 12 novembre 2024 — la juge se contente de vous lire vos droits, après s’être assurée que vous avez bien tenu les proposqui vous sont attribués. Ce que je discute : « D’un point de vue étroitement phénoménal, au sens de cette bouche-ci qui aurait prononcé dans l’ordre ou dans le désordre ces mots-là, peut-être. Mais tout dépend de ce que parler veut dire. La citation comprend des “(…)”, je ne sais pas comment on prononce des “(…)”, je ne me souviens pas en avoir jamais dit. Donc non, je ne suis pas l’auteur de cette phrase ainsi défigurée. Si j’avais écrit quelque part “Pour Hitler, l’affaire est close : les Juifs doivent mourir”, et qu’on me dénonçait au prétexte que j’eusse écrit “Les Juifs doivent mourir”, je ne pourrais ni nier l’avoir écrit, ni me reconnaître dans la citation. Toutes proportions gardées, je me retrouve dans une situation analogue. » La juge écoute poliment, mais ne dissimule pas sa hâte et, au premier silence de ma part, elle me signifie son ordonnance de renvoi : je suis mis en examen, il doit y avoir procès.

L’audience se tiendra quinze mois plus tard, le 16 mars 2026, devant la juge de la 17e chambre du tribunal de Paris. J’y assiste en visioconférence, depuis un commissariat de police en banlieue de Montréal. Avec mon avocat, nous expliquons que la « citation », replacée dans son contexte, relevait d’un « procédé explicatif de type secondaire », c’est-à-dire un procédé consistant à présenter, en quelques phrases ou dans un raisonnement concis, plusieurs éléments de justification qui soutiennent une affirmation principale. En l’occurrence, l’affirmation portait sur le fait que les grands chantiers dits de « transition énergétique » permettaient à Total de se draper de vertus écologiques, alors que ses capitaux ont bien souvent été accumulés de manière controversée, en Asie, en Afrique ou ailleurs.

Comment pouvais-je me permettre d’évoquer si succinctement le recours au travail forcé ? Tout simplement parce que le président de la société américaine Unocal — membre du consortium dont Total était opérateur au Myanmar — a lui-même reconnu ce travail forcé lors de la construction du gazoduc reliant le gisement maritime de Yadana à la Thaïlande en passant par le Myanmar, entre 1995 et 1998. Parce que le procureur du tribunal de Nanterre a émis, en 2004, un avis similaire. Parce que plusieurs organisations indépendantes (la Fédération internationale pour les droits humains [FIDH], EarthRights International, la Ligue des droits de l’homme [LDH]…) ont publié des rapports en ce sens, tout comme le Conseil d’éthique du fonds souverain norvégien. Parce que des déclarations d’employés ou de représentants de Total eux-mêmes le suggèrent…

Trois ans après le début des poursuites, le jugement tombe. Il confirme qu’une base factuelle existe pour estimer de bonne foi que « Total a fait travailler de force, via une partenaire, des populations infortunées au Myanmar ». Me concernant, le document conclut : « Ses propos, qui contribuent à un débat d’intérêt public, n’ont pas dépassé les limites admissibles du droit à la liberté d’expression. » La multinationale est entièrement déboutée. Des années de procédure, des milliers d’euros perdus pour confirmer des évidences. Entre-temps, la justice aura fait ce que le plaignant attendait d’elle : occuper, distraire, intimider.

1) Le Système Total. Anatomie d’une multinationale de l’énergie [https://educ.arte.tv/program/le-systeme-total-anatomie-d-une-mutlinationale-de-l-energie], réalisé par Catherine Le Gall et Jean-Robert Viallet, 2022.

Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété.

Le documentaire est réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022

L’éloge paradoxal

Photo © AP/Gregorio Borgia

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 mai 2026

On ne pourra pas toujours ne pas y faire face. C’est l’heure des grandes échéances. Ou la fin des illusions. Le moment du retour brutal aux exigences du réel. Le mur. On ne pouvait pas, toutes ces décennies, retourner sens dessus dessous les territoires, émettre des gaz saturant l’atmosphère de particules, produire des volumes monumentaux de déchets, exterminer les espèces ou contaminer nos eaux en pensant ne jamais devoir passer à l’heure des comptes. N’est-ce pas ?

Qui plus est en méprisant la mission sociale et à l’engagement écologique de l’État, pourtant la plus importante, au profit du rendement du capital, qui profite si peu au grand nombre.

Pourquoi nous sommes-nous laissés si aisément emporter par cette fable, nous qui nous sommes voulus consommateurs et consommatrices, avant de nous reconnaître comme sujets citoyens et politiques ?

Nous allons nous en mordre les doigts, avant de les pointer vers ceux qui nous ont bernés pendant un siècle, vendeurs de salade OGM et de rêves virant au cauchemar.

Les signes mentent de moins en moins.

Les incendies de forêt sont là pour durer. En dormance l’hiver, ils attaquent dès le printemps et sévissent dans les moments caniculaires de l’été. Le réchauffement climatique nous fait battre des records qui n’ont aujourd’hui rien d’exceptionnel. La menace du phénomène El Niño point. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) nous promet des perturbations majeures : canicules ici et pluies diluviennes là.

La prophétie de malheurs voulant que le xxie siècle marque une épidémie de pandémies, l’épisode COVID n’en étant que la bande annonce, semble se confirmer autour de l’enjeu de l’Ebola en Afrique et de l’hantavirus depuis une croisière qui, soudainement, ne s’amuse plus.

Malgré les excès observés en 2008, le système bancaire a eu les coudées franches pour renouveler ses produits financiers d’apprentis sorciers, et le philosophe économiste français Frédéric Lordon nous alerte : un quantum ahurissant de placements figés est actuellement capté par la filière fétiche de l’intelligence artificielle et risque d’emporter l’épargne américaine dans sa chute annoncée (lire « La crise scélérate », Le Monde diplomatique, avril 2026).

Cela a lieu sur fond de crise diplomatique majeure. L’assassinat en règle de la famille dirigeante de l’Iran cet hiver rend à peu près impossibles des négociations fiables, et la crise d’approvisionnement liée au blocage du détroit d’Ormuz n’est pas qu’un simple mauvais moment à passer. L’événement nous fait découvrir enfin la précarité du système énergétique et agricole mondialisé.

Pendant des années, à très grands renforts de propagande, des banquiers, des grands affairistes, quand il ne s’agissait pas tout bonnement de sujets mafieux, nous ont persuadés de leur accorder notre suffrage. Au tournant du siècle, plus ils paraissaient déchaînés, crus, excessifs et violents (Berlusconi, Sarkozy, Trump, Meloni), plus ils ont eu la cote. Les bourgeois de centre droit, propres sur eux, font mine de leur résister.

Puis il y a cette constance, relevée cruellement par l’essayiste états-unien Chris Hedges dans L’Empire de l’illusion (Lux, 2012) : ces processus polluants nous conduisant à la catastrophe, la perturbation active du climat, la soumission de l’agriculture à la destructive technique, la domination de la finance sur l’économie réelle, l’évitement fiscal des super riches, le dévoiement de l’activité publique en spectacle clownesque, l’abrutissement des esprits par le biais de la production informatique de pointe… tous les champs d’activités controversés, délétères ou destructeurs comportent en leur sein des universitaires d’élite. « Harvard, Yale, Princeton, Stanford, mais aussi Oxford, Cambridge, l’Université de Toronto, l’Institut d’études politiques de Paris et la plupart des autres hauts lieux du savoir affichent des résultats plus que médiocres en ce qui concerne la transmission de l’aptitude à réfléchir et à poser des questions. En fait, grâce aux filtres que sont les tests normalisés, les activités d’enrichissement, la reconnaissance des équivalences, le tutorat grassement payé, les écoles privées de luxe, les examens d’admission et la déférence aveugle envers l’autorité, ces vénérables institutions s’affairent essentiellement à créer des hordes de gestionnaires compétents […] Elles refusent de remettre en cause un système n’ayant que son propre maintien pour raison d’être. Dans ces institutions, il n’y a que l’organisation, la technologie, la promotion personnelle et les systèmes d’information qui comptent. »

C’est excessif. Peut-être. Faux ? Des intellectuels de renom tels que Max Weber, Charles Wright Mills, Pierre Bourdieu et Noam Chomsky observent et dénoncent depuis un siècle cette tendance lourde à la « gouvernance » universitaire de type managériale.

La militante féministe et ex-femme politique Françoise David aussi. En 2012, dans le concert de manifestations étudiantes qui avaient lieu alors çà et là dans le monde, elle faisait partie, au Québec, des principaux soutiens au formidable mouvement populaire qui avait d’abord milité pour l’accès à l’éducation supérieure et aux institutions de savoirs, puis à la critique du devenir instrumental de la recherche et des sciences. C’est l’époque où le sociologue Guy Rocher faisait un dernier tour de piste dans l’action publique, en citant le fameux rapport Parent des années 1960 et la « formation humaniste et totale de la personne » pour laquelle celui-ci plaidait. Ses thèses et visées : rendre l’éducation gratuite du primaire à l’université et l’ouvrir radicalement aux sciences fondamentales ainsi qu’aux humanités. C’est l’époque où Québec solidaire, la formation politique de Françoise David, recruterait le représentant étudiant alors le plus exigeant politiquement, Gabriel Nadeau-Dubois, pour en faire un membre de sa députation.

C’est dans ce contexte mondial que l’Université de Moncton décerne aujourd’hui à madame David un doctorat honoris causa. Paradoxalement, on rend aujourd’hui hommage à une féministe, écologiste et socialement progressiste du genre de celles que nous aurions été collectivement fort avisés d’écouter il y a vingt ans. Elle parlait alors déjà d’urgence, d’injustices sociales qui font craquer de femmes et d’hommes invisibilisé.es de la sphère publique, de budgets d’État structurellement scandaleux. Des catégories sociales spécifiques en pâtissent toujours. Par élégance, la dame se gardera d’intituler le discours de circonstance qu’elle tiendra aujourd’hui : « Je vous l’avais bien dit ». Mais aurons-nous, nous, l’humilité de l’entendre par nous-mêmes ?

Nécessité ou fausse bonne idée ?

Photo © Graham Hugues-La Presse Canadienne/Archives

La Presse

Par Vincent Larin
12 mai 2026

L’idée mise de l’avant par Québec solidaire (QS) d’instaurer une taxe de 1 % par année sur le capital des individus excédant 25 millions de dollars, puis 2 % au-delà de 100 millions, a provoqué de vives réactions, notamment de l’entrepreneur François Lambert. Cette taxe dite sur le patrimoine, est-ce une bonne idée ? Pour vous aider à vous faire une tête, comparons des arguments des camps qui sont contre et pour l’idée. […]

POUR : Une « nécessité » pour réduire les inégalités

Loin d’être une fausse bonne idée, la mesure proposée par Québec solidaire relève plutôt de la « nécessité », aux yeux de l’auteur et professeur de philosophie à l’Université de Moncton Alain Deneault.

Il rappelle d’abord que les plus riches se sont enrichis à un rythme inégalé ces dernières années. La fortune des dix hommes les plus riches du monde a doublé pendant la pandémie, alors que les revenus de 99 % de la population mondiale ont été moins importants à cause de la COVID-19, révélait Oxfam en 2022.

Or, ces individus ne paient toujours pas leur juste part, estime-t-il, tandis que, selon des révélations de l’organisme ProPublica aux États-Unis, les plus fortunés n’y paient que très peu d’impôt.

À ce sujet, Alain Deneault rappelle une célèbre anecdote du milliardaire américain Warren Buffett qui plaidait pour un impôt minimal sur les plus grandes fortunes américaines en insistant sur le fait que sa secrétaire était plus imposée que lui, toutes proportions gardées.

Photo © Alain Roberge – La Presse/Archives

Un exemple parmi d’autres des échappatoires à la disposition des plus riches et dont certaines pourraient aussi bénéficier à de grandes fortunes québécoises, selon lui.

Pourtant, les plus riches bénéficient des services publics tels les routes, les aéroports et les universités, qui forment des bassins de main-d’œuvre où ils puisent abondamment pour faire rouler leurs entreprises.

Le philosophe balaie du revers de la main les arguments voulant qu’une augmentation du fardeau fiscal des plus nantis entraîne leur fuite vers d’autres cieux.

La proposition de Québec solidaire relève davantage d’un « énoncé politique », dit-il, et ne peut tout prévoir par définition. Une fois au pouvoir, un éventuel ministre des Finances de Québec solidaire, assisté de fiscalistes et de juristes employés par l’État, serait à même de trouver des solutions pour pallier la fuite des capitaux, selon lui.

Qui plus est, l’ajout d’une taxe de 1 % sur le capital au-delà de 25 millions « ne peut pas être le seul critère qui fait qu’un millionnaire quittera l’État à qui il doit tout », croit-il. « Allez tous aux Bahamas, rendu là », lance l’auteur de nombreux ouvrages très critiques du système capitaliste.

Quant au message qu’enverrait un gouvernement de Québec solidaire en taxant davantage les plus nantis, Alain Deneault souligne que « ce n’est pas parce qu’on s’enrichit qu’on a travaillé fort ».

Certes, les PDG de certaines entreprises peuvent travailler des semaines de fou, mais aucun humain ne dispose d’assez d’heures dans sa semaine pour s’enrichir au niveau des fortunes visées par Québec solidaire, dit-il.

Une histoire survenue loin de chez vous?

Photo © AP Photo/Thomas Padilla

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
1er mai 2026

Une histoire survenue loin de chez vous?

Comme la multinationale du gaz et du pétrole TotalEnergies est cotée en bourse, elle se voit obligée de divulguer publiquement des informations à ses actionnaires. Elle ne constitue pas, par exemple, une clique familiale ravalant les milliards de dollars qu’elle brasse au rang de ses petites affaires privées. Elle n’a pas cette chance.

Ainsi, cette énergéticienne française à l’actionnariat planétaire (l’états-unien BlackRock de Larry Fink est le premier de très nombreux investisseurs) a dû révéler à la fin du mois d’avril avoir engrangé un bénéfice net de l’ordre de 5,8 milliards de dollars pour le seul premier trimestre de 2026. Excusez du peu. Elle s’est empressée de récompenser ses actionnaires en leur versant des dividendes. En procédant également à des rachats d’actions, elle a raréfié le titre et l’a ainsi bonifié.   

L’évidence saute aux yeux et s’est imposée comme telle, quel que soit l’engagement des uns et des autres dans le spectre gauche-droite de la vie politique française. La multinationale profite de la flambée des prix du pétrole et des autres richesses énergétiques depuis que l’État iranien soumis à des bombardements a entrepris d’étrangler le Détroit d’Ormuz, nécessaire au transport de flux pétroliers importants. TotalEnergies n’innove pas, n’investit pas et ne crée pas. Elle produit et distribue de la marchandise énergétique dans des conditions habituelles. Mais voilà que la sacro-sainte « loi » de l’offre et de la demande du divin marché lui permet de vendre beaucoup plus cher ce qu’elle produit dans des conditions habituelles. Ce fut souvent le cas dans son histoire, comme je l’ai relevé dans mon livre De Quoi Total est-elle la somme ? (Rue de l’Échiquier et Écosociété, 2017).

En France comme au Nouveau-Brunswick et dans l’ensemble du Canada, cette évolution s’est fait sentir. Elle est certes complexe techniquement ; l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a autorisé la mise en marché de réserves stratégiques. Mais l’enjeu est éthique et politique plus que technique : peut-on tolérer que des entreprises déjà surpuissantes s’enrichissent encore davantage dans une conjoncture aussi macabre ? On parle d’une crise humanitaire conséquente à une guerre voulue par des chefs d’État psychotiques, à savoir le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le Président états-unien, Donald Trump. Des enfants, des femmes et des hommes qui n’ont rien demandé en ressortent souffrants, mutilés ou profondément traumatisés, quand ils ne sont pas morts sous les bombes. Voilà la source des profits.

Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS), critiquant TotalEnergies, a manié l’ironie : « Il n’y a pas un génie particulier qui soit attribuable à cette hausse des bénéfices ». C’est donc « indécent ».

La formation politique qu’Olivier Faure dirige est devenue au fil des années l’homologue du Parti libéral d’ici, lorsque ce dernier se rappelle qu’il a déjà cru en des politiques sociales. Le tout se produit dans un contexte social où l’État ne sait plus qu’inventer pour priver la population de ce qui lui reste de services publics. La moindre dépense sociale, budgétairement anecdotique, se trouve supprimée par un gouvernement constitué de ministres millionnaires, sous l’égide d’un président auparavant banquier. Il arrive même à des ministres arrogants d’affirmer aux dirigeants d’institutions publiques ou d’organisations de bien commun de « se regarder dans le miroir », ou quelque chose du genre, alors  qu’elles sont sous-financées.

Là, Olivier Faure n’avait pas le choix. On l’a donc vu monter au créneau pour exiger de l’État dirigé par une grappe de partis pas tellement différents du sien qu’il impose les superprofits des entreprises. Il y est allé d’une Proposition d’intérêt général prévoyant une surtaxe de 20% sur les bénéfices d’entreprises affichant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires, et ce, afin de dédommager les automobilistes. On est loin d’un plan écologique, mais c’est au moins une mesure sociale.

Souffle dans le cou d’Olivier Faure une entité politique, la France insoumise (LFI), bien plus assumée dans ses positions sociales et conséquente dans ses discours. Elle se montre aussi plus crue dans ses observations. La mesure qu’elle préconise concerne le blocage des prix par l’État. Son coordonnateur, Manuel Bompard, renchérit dans l’ironie : « Le gouvernement nous dit que ce n’est pas possible [de bloquer les prix de l’essence], car les pauvres pétroliers ne pourraient pas s’en sortir. », avant de laisser tomber : « Quand va-t-on arrêter de nous prendre pour des imbéciles ? »

À l’instar de la Loi sur la fixation des prix des produits pétroliers au Nouveau-Brunswick, la République française dispose de moyens législatifs pour fixer les prix… Ou l’inverse.

Obligé de réagir, le gouvernement français propose naïvement à TotalEnergies de trouver elle-même une façon de « redistribuer » cette plus-value à la population…

Dans la vie politique policée du Canada, les propositions du gouvernement sont à peine meilleures. Le Parti libéral fédéral, qui s’érige progressivement tel un parti unique de gouvernement comme dans la décennie 1990, a opté pour l’abrogation d’une taxe sur l’essence, laquelle rapportait plus de deux milliards de dollars à l’État. C’est le public qui paie, car on lui expliquera ensuite qu’il y a moins de fonds fédéraux pour les services publics. Tout est fait pour garder indemne le droit des grandes pétrolières à s’enrichir à l’infini, quitte à profiter d’une terrible guerre d’agression dont personne ne voulait parmi les gens normaux, et que rien ne justifie.

Le quotidien français Le Monde concluait, le 29 avril : « Le contexte de flambée des prix des hydrocarbures, provoquée par la guerre au Moyen-Orient, a relancé le débat politique en Europe sur la taxation des superprofits pétroliers. »

Maintenant, la question brûlante : pourquoi nous, qui hébergeons ici avec de lourdes conséquences publiques la plus grande raffinerie du Canada (« L’apocalypse selon Saint-Jean », Acadie Nouvelle, 12 décembre 2025), sommes-nous incapables de l’ombre du début du bout de la queue de l’amorce de quelque chose qui ressemblerait vaguement à un tel débat public ?

Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété. Le documentaire est réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022


L’Emprise Total. Le pouvoir silencieux du géant du pétrole. Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace France, 2021.

Appel des 30 ans d’Acrimed : Transformer les médias, une urgence démocratique !

Acrimed 
Observatoire des médias
Par le collectif d’animation et la rédaction d’Acrimed 
et plusieurs signataires dont Alain Deneault
20 avril 2026

À l’occasion de ses 30 ans, l’association Acrimed publie un Appel, en écho à l’« Appel pour une action démocratique sur le terrain des médias » de 1996.

Depuis 30 ans, les médias dominants confirment et aggravent jour après jour leur rôle de gardiens de l’ordre néolibéral et autoritaire. L’emprise des industriels milliardaires et le poids des logiques commerciales ont appauvri l’information de manière considérable. Dans les médias privés comme de service public, l’enquête et le reportage sont de plus en plus sacrifiés sur l’autel de l’éditorialisme et du commentaire permanent. De la presse écrite à l’audiovisuel, un petit nombre de journalistes vedettes monopolisent la parole, concentrent le pouvoir éditorial et les gratifications symboliques, tandis que les inégalités se creusent avec les journalistes au bas de l’échelle dont les conditions de travail se précarisent.

Choix d’agenda, hiérarchisation et cadrages de l’information, marques de (dé)légitimation : imposées par le haut et trop souvent à sens unique, ces pratiques journalistiques pèsent lourd dans la construction de « l’actualité ». Elles sapent les conditions d’expression et de représentation des classes populaires et de la gauche partisane, syndicale, associative et intellectuelle ; elles défigurent les luttes sociales, écologistes, féministes et antiracistes. Dirigés et verrouillés par des chefferies sociologiquement solidaires des intérêts des classes dirigeantes, les médias dominants sont à cet égard des acteurs de l’asphyxie du débat public, renforcée par la normalisation de l’extrême droite et la diabolisation des mouvements d’émancipation.

Parce que les fondamentaux journalistiques sont aujourd’hui régulièrement balayés au profit d’un prêt-à-penser fondé sur une accumulation d’idées reçues et de représentations frauduleuses du monde social et politique, les grands médias participent activement à l’effondrement démocratique. Le journalisme politique et sa focalisation, à grand renfort de sondages, sur les aspects les plus superficiels de la vie politique joue un rôle délétère. Le traitement des questions internationales en général et du génocide des Palestiniens à Gaza, en particulier, exacerbe ce grand dérèglement.

Ces phénomènes n’ont rien d’une fatalité. Trente ans après la fondation de l’association Action-Critique-Médias (Acrimed), le 29 mars 1996, nous, lecteurs et lectrices, sympathisants et sympathisantes, camarades, membres et ex-membres d’Acrimed, nous réjouissons de constater que la question médiatique est, aujourd’hui, devenue un enjeu politique incontournable au sein des mouvements d’émancipation. La bataille est plus que jamais d’actualité. Nous appelons en conséquence à soutenir les actions d’Acrimed et à partager son combat pour une réappropriation démocratique des médias, contre la marchandisation de l’information, de l’édition et de la culture. Lutter contre la concentration et la financiarisation des médias, permettre l’indépendance des rédactions, libérer l’audiovisuel public des emprises politiques et commerciales et soutenir les médias indépendants relèvent de l’urgence démocratique.

Les signataires

Le collectif d’animation et la rédaction d’Acrimed · Sarah Abdelnour (sociologue) · Gilbert Achcar (sociologue) · Bruno Amable (économiste) · Joseph Andras (écrivain) · Olivier Azam (réalisateur) · Ludivine Bantigny (historienne) · Lucie Barette (autrice et chercheuse en Langue et littérature françaises) · Pierre-Emmanuel Barré (humoriste) · Allan Barte (dessinateur) · Hicham Benaissa (sociologue) · Soumaya Benaissa (journaliste) · Marie Bénilde (journaliste) · Judith Bernard (co-fondatrice de Hors-Série) · Bésot (dessinateur) · Laurent Binet (écrivain) · Jules Blaster (journaliste) · Pauline Bock (journaliste) · Vincent Bollenot (historien) · Sarah Bos (journaliste, porte-parole de l’Ajar) · Nora Bouazzouni (journaliste, co-présidente de Profession : pigiste) · Samuel Bouron (sociologue) · Julien Brygo (reporter) · Rémi Carayol (journaliste) · Pierre Carles (réalisateur) · Sophie Chapelle (journaliste) · David Charrasse (sociologue, producteur) · Célia Chirol (chercheuse indépendante en sociologie des médias) · Mona Chollet (autrice) · Ivan Chupin (chercheur en sciences de l’information et de la communication) · Colloghan (dessinateur) · Jean-Baptiste Comby (sociologue) · Mickaël Correia (journaliste et auteur) · Olivier Cyran (journaliste) · Safia Dahani (politiste) · Nicolas Da Silva (économiste) · Laurence De Cock (historienne et enseignante) · Thomas Deltombe (éditeur) · Alain Deneault (philosophe) · Thierry Discepolo (éditeur) · Elsa Dorlin (philosophe) · Etienne Douat (sociologue) · Yohann Douet (philosophe) · David Dufresne (écrivain et réalisateur) · Cédric Durand (économiste) · Frantz Durupt (journaliste) · Mathias Enthoven (directeur des programmes) · Annie Ernaux (écrivaine) · Johan Faerber (critique et éditeur) · Didier Fassin (anthropologue) · Éric Fassin (sociologue) · Nina Faure (réalisatrice) · Benjamin Ferron (sociologue) · Sébastien Fontenelle (journaliste) · Bernard Friot (économiste) · Fanny Gallot (historienne) · Isabelle Garo (philosophe) · Franck Gaudichaud (historien) · Daniel Gaxie (politiste) · Alain Gresh (journaliste) · Sarra Grira (journaliste) · André Gunthert (historien de l’art) · Abdellali Hajjat (sociologue) · Kaoutar Harchi (écrivaine et sociologue) · Samuel Hayat (politiste) · Nicolas Hubé (chercheur en sciences de l’information et de la communication) · Marc Joly (sociologue) · Nicolas Kaciaf (politiste) · Hervé Kempf (directeur de la publication de Reporterre) · Yannick Kergoat (réalisateur) · Razmig Keucheyan (sociologue) · Aurore Koechlin (sociologue) · Bernard Lahire (sociologue) · Nicolas Lambert (comédien et dramaturge) · Rose Lamy (autrice) · Morgan Large (journaliste) · Mathilde Larrère (historienne) · Stéphanie Latte Abdallah (politiste et anthropologue) · Ariane Lavrilleux (journaliste d’investigation) · Frédéric Lebaron (sociologue) · Olivier Le Cour Grandmaison (universitaire) · Patrick Lehingue (politiste) · Thomas Lemahieu (journaliste) · Frédéric Lordon (économiste) · Lumi (vidéaste) · Ziad Majed (politiste) · Henri Maler (co-fondateur d’Acrimed) · Fernando Malverde (journaliste, ex élu CGT à France Télévisions) · Gérard Mauger (sociologue) · Hassina Mechaï (journaliste) · Guillaume Meurice (humoriste) · Marwan Mohammed (sociologue) · Soraya Morvan-Smith (journaliste, secrétaire générale adjointe du SNJ-CGT) · Jérémie Moualek (sociologue) · Erik Neveu (politiste) · Hélène Nicolas (anthropologue) · Gérard Noiriel (historien) · Rémi-Kenzo Pagès (journaliste, porte-parole de l’Ajar) · Ugo Palheta (sociologue) · Stefano Palombarini (économiste) · Ricardo Parreira (journaliste) · Nitzan Perelman Becker (docteure en sociologie politique) · Gilles Perret (réalisateur) · Clément Petitjean (sociologue) · Fanny Pigeaud (journaliste) · Monique Pinçon-Charlot (sociologue) · Dominique Pinsolle (historien) · Louis Pinto (sociologue) · Raphaël Pradeau (porte-parole d’Attac) · Fabrice Riceputi (historien) · Denis Robert (journaliste) · Marie-Monique Robin (journaliste, documentariste, écrivaine) · Nicolas Roux (sociologue) · Elsa Sabado (journaliste) · Élodie Safaris (journaliste) · Grégory Salle (sociologue) · Gisèle Sapiro (sociologue) · Sbeih Sbeih (sociologue) · Antoine Schwartz (docteur en science politique) · Julie Sedel (sociologue) · Geneviève Sellier (universitaire, éditrice du site Le Genre et l’écran) · Nikos Smyrnaios (chercheur en sciences de l’information et de la communication) · Fred Sochard (dessinateur) · Karim Souanef (sociologue) · Jean Stern (journaliste) · Julien Talpin (sociologue) · Pierre Tevanian (philosophe) · Vincent Tiberj (politiste) · Sylvie Tissot (sociologue) · Tommy (dessinateur) · Khadija Toufik (journaliste) · Enzo Traverso (historien) · Victoire Tuaillon (journaliste et autrice) · Ysé Vauchez (sociologue) · Thomas Vescovi (doctorant et co-fondateur de Yaani) · Louis Witter (journaliste) · Youlie Yamamoto (porte-parole d’Attac)

Le party acadien est fini


Photo © Bernard Haché – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
24 avril 2026

Le party acadien est fini

Saisissante, l’explication livrée par Gabriel Arsenault dans son livre Cayouche et l’Acadie du Party (Perce-Neige, 2025), à savoir que celui-ci n’est pas à confondre avec le chanteur québécois mal-aimé, Plume, tout comme l’Acadie des années 1970 a moins à voir qu’on le croit avec le Québec de la même période.

Tandis que le Québec d’alors tendait vers d’ambitieux objectifs d’autonomie politique et mettait en place de vastes réformes sous l’impulsion de la Révolution tranquille, l’Acadie faisait le compte de ses succès – programme Chance égale pour tous, Université de Moncton, districts scolaires, services de santé en français, bilinguisme… – et, globalement, s’en satisfaisait. Malgré le Parti acadien qui en redemandait à sa marge, régnait le Party acadien. Si on suit les (parfois très) différentes observations des intellectuels Maurice Basque, Jospeh-Yvon Thériault et tant d’autres, l’Acadie faisait la fête certes pour consolider son identité, mais aussi pour marquer avoir fait le plein des conquêtes culturelles. Autrement dit, elle s’interrompt dans son mouvement, se complaît, plafonne, stagne. Les plus exigeants ajouteront peut-être qu’elle capitule. Au diable l’autonomie régionale, l’équilibre interrégional, le principe de gratuité des études postsecondaires, le renforcement des coopératives, la répartition équitable entre capital et salariat, l’éradication de la pauvreté…

Ne doutons pas que les députés de l’Assemblée législative travaillent tous les jours très dur et s’engagent sincèrement dans de nombreux dossiers. C’est ingrat pour eux, mais il s’agit le plus souvent d’assurer l’entretien de ce qui existe déjà (asphaltage de routes, remplacement d’un pont, élargissement ou renouvellement d’un centre de soins…), d’intervenir dans des remous circonstanciels à propos de différents corps de métier (tel problème, tel jour, dans le domaine des pêches) ou d’accomplir enfin ce qui a déjà été réalisé presque partout ailleurs (le statut de l’artiste). Ce qui aurait paru comme de simples formalités[CG1]  comptables il y a cinquante ans fait aujourd’hui l’objet de conférences de presse ! (Pensons à la prolongation de la saison touristique du Village historique acadien.) Je renvoie à « Une social-démocratie de rattrapage », (Acadie Nouvelle, 12 décembre 2024). Trop souvent, le statu quo, comme le maintien d’un Palais de justice dans la Péninsule acadienne, suppose un combat. Il y a longtemps que les politiques ont perdu quelque ambition sur les grands enjeux sociaux.

Aujourd’hui, l’Irvingnolâtre Donald Savoie cloue le cercueil. Il accomplit la besogne idéologique en maquillant des décisions d’intérêt en fatalité historique. Chez les porte-bouche du pouvoir et hérauts d’une confusion qu’ils entretiennent, le prix actuel du pétrole semble s’établir de lui-même en vertu d’équilibres qui ne supposent jamais d’abus de la part des producteurs. Et l’abandon de la mission sociale de l’État apparaît dicté par on ne sait quel oracle faisant fi des échappatoires fiscales béantes dont profitent les détenteurs de capitaux. « Chances inégales pour tous » serait leur slogan tout en faisant mine de s’ennuyer des politiques sociales des années 1960. On doit de surcroît essuyer les lamentations de ces pleureuses jouant les endeuillées par la perte de ce qu’elles ont contribué à détruire.

Dans un contexte pareil, on ne doit pas s’étonner des conclusions que tire un groupe de chercheurs mandatés par des organisations indépendantes, à savoir que l’identité acadienne s’étiole. C’est là une chance plus qu’un regret, à la condition de mobiliser le philosophe Friedrich Nietzsche, dont les thèses historiques restent tellement pertinentes pour l’Acadie. À savoir d’abord que l’histoire mérite d’être oubliée au sens de métabolisée pour qu’on s’ouvre radicalement au renouveau. Ensuite, que l’esprit d’un peuple gagne à n’être point trop institué de façon à éviter les phénomènes de momification et de sanctuarisation. Enfin, que les référents sujets à ressentiment soient surmontés ou abolis pour éviter d’enfermer les affects dans un acharnement triste, d’où l’importance cruciale des signifiants qu’on mobilise pour nommer les institutions, centres de recherche et programmes d’études dans le monde universitaire.

C’est dans ce contexte qu’il est très encourageant de découvrir des gens encore capables de proposer des réformes d’envergure ou même d’imaginer l’ordre politique autrement que tel qu’il se présente actuellement. Nous n’en sommes pas captifs. Témoin, au tournant de cette année, les contributions dans l’Acadie Nouvelle de lecteurs avertis. « Il faut un programme Chances égales 2.0 », écrit le 29 décembre 2025 Jean-Bernard Robichaud, en militant pour une égalité de services à l’échelle régionale. Philippe Witterkerth, le 12 décembre, pose de nouveau la question de la « 11e province », acadienne, ce à quoi répond Olivier Boudreau, le 16 décembre, qu’un modèle de type britannique existe pour conférer un statut autonome plus adapté à l’Acadie.

Ces conversations sont de bon aloi et doivent être stimulées.

Elles doivent l’être en ne manquant pas de considérer trois variables majeures qui caractérisent le xxie siècle : les perturbations climatiques, la perte radicale de biodiversité et l’épuisement tendanciel des sources d’énergie. Ces trois phénomènes conjoints ne comptent pas pour peu dans les tensions qui s’exacerbent dans la géopolitique mondiale.

Pour les Acadiens comme pour tous les peuples, ces mutations annoncent un monde dans lequel, de manière accrue, des soubresauts météorologiques et les changements de paradigmes écologiques seront conséquents. Ils supposent, d’une part, une contraction de la politique à l’échelle régionale et, d’autre part, l’abandon progressif des communautés de la part d’États livrés au capital. À cela s’ajouteront un pétrole et du gaz pas aussi abordable et abondant que maintenant, les abolitions de taxes n’infléchissant plus les réalités inflationnistes. Les chèques qu’on recevait miraculeusement par la poste pendant l’épisode Covid ne se renouvelleront pas éternellement. La grande industrie et le commerce de masse risqueront aussi de pâtir de cette situation. Les conditions de possibilités d’un marché à grande échelle ne seront pas éternellement réunies et il faudra élaborer par foyers régionaux de nouvelles dynamiques économiques : le low-tech, la souveraineté alimentaire, la mutualisation des richesses, les communs, les circuits courts. « Biorégion » sera le nom de ces nouveaux régimes.

Force est donc pour les différentes communautés d’apprendre à s’y projeter maintenant.


[CG1] Calque — Le mot technicalité doit être remplacé par formalité, détail technique, question de forme, point de détail, détail d’ordre pratique, détail de procédure, technicité ou subtilité, car il constitue un calque (traduction littérale) de l’anglais.

Plus rien n’est égal par ailleurs au Rendez-vous Québec Cinéma

Le long métrage documentaire Plus rien n’est égal par ailleurs de Martin Bureau dans lequel figure Alain Deneault sera présenté au Rendez-vous Québec Cinéma (RVQC) le mardi 28 avril 2026 à 19 h 45 à la salle Alanis-Obomsawin de l’Office national du film du Canada (ONF). Le film sera précédé du court-métrage Une marégraphie suspendue de Félix Caraballo.

« Charge visuelle et sonore aux confins de la vidéo d’art, du documentaire et du vidéoclip, Plus rien n’est égal par ailleurs est un appel à la prise de conscience de la nécessité de la solidarité communautaire et territoriale, face à l’individualisme et à l’exultation consumériste, matérialisés par des énergies dilapidées en pure perte. » – RVQC

Image du film Plus rien n’est égal par ailleurs de Martin Bureau dans lequel figure Alain Deneault.

Martin Bureau braque sa caméra sur les débordements de notre monde

Martin Bureau – Photo © Frédéric Matte / Le Soleil

Le Soleil

Par Léa Harvey
21 mars 2026

Des images s’accumulent et se répondent dans le nouveau film de Martin Bureau, Plus rien n’est égal par ailleurs : une église est détruite; une grange brûle; des forêts sont rasées… Mais ne vous fiez pas seulement au ton grinçant de l’œuvre. Le réalisateur en est convaincu: il y a de l’espoir parmi les ruines.

«Lucidité et gaité sont nos dispositions psychiques maîtresses pour l’avenir. L’une sans l’autre est mortifère.» Car la gaieté sans lucidité mène vers des «dénis stupides» et, la lucidité sans gaieté, «ne peut aboutir qu’à l’angoisse et à la panique».

Ces mots, avancés par le philosophe Alain Deneault dans l’article Gaïa vit son moment #MeToo (Libération), ont résonné fort chez Martin Bureau, en 2020… Tellement qu’ils ont teinté en partie l’élaboration de son nouveau film.

Avec Plus rien n’est égal par ailleurs, l’artiste visuel de Québec invite ainsi le public à observer directement le monde dans lequel il vit, et ce, sans lunette rose. Comme «un appel à l’action».

Pendant 66 minutes, les cinéphiles assisteront à des juxtapositions d’images, des «métaphores» ou encore des «tableaux» qui illustrent la façon dont «les débordements des sociétés capitalistes occidentales se révèlent» au Québec, explique Martin Bureau, en entrevue au Soleil.

Tournées sur environ cinq ans, ces scènes nous emmènent à l’incinérateur de Québec, dans un rodéo, pendant un derby de démolition, au casino, dans un gala de lutte, au-dessus d’un terminal où s’accumulent les conteneurs, etc. Dans le film, celles-ci sont ensuite liées entre elles par la voix du philosophe Alain Deneault.

Alain Deneault et Martin Bureau – Photo © Frédéric Matte / Le Soleil

Martin Bureau l’assure rapidement: l’idée du film n’était pas de juger individuellement des communautés, des industries ou des individus. Il s’agissait plutôt de les mettre en lumière comme des maillons faisant partie d’un seul et même système.

Avec des codes cohérents et des réflexions accessibles à tous, les images de Martin Bureau et la pensée d’Alain Deneault résument ainsi simplement ce système capitaliste.

Tout en suscitant une sorte d’«urgence d’espoir», le réalisateur et ses collaborateurs ont donné au film un ton grinçant, voire angoissant. Alors que la musique repousse nos oreilles vers leurs derniers retranchements, les scènes du film renvoient des images à la fois belles et inquiétantes.

«[Le film] est certainement catastrophiste. Il y a une forme d’urgence, mais il y a une forme de colère aussi, quelque chose de résolument grinçant, à la fois ironique, engagé et en colère», estime M. Bureau, dont le projet est à la frontière entre «l’art vidéo, le documentaire et le vidéoclip».

Et l’art dans tout ça?

Présenté dans le cadre du Festival international du film sur l’art, Plus rien n’est égal par ailleurs fait écho à la démarche artistique qu’utilise Martin Bureau en peinture depuis plus de trente ans.

Dans les deux cas, la figure de la ruine demeure importante.

«Autant en peinture que dans le film, la question de la ruine, pour moi, c’est la poésie de l’intervalle. C’est le passage d’un état à un autre. Il y a un passé, un présent et un avenir dans la ruine. […] Ce sont des choses qui m’interpellent», explique l’artiste, qui a grandi au Lac-Saint-Jean.

Dans Plus rien n’est égal par ailleurs, face à la conclusion que «nous vivons dans un monde fini», Alain Deneault soulignera d’ailleurs qu’il faut de la créativité pour repenser notre système, pour en imaginer un nouveau à travers les ruines de l’ancien.

Les artistes ont-ils un rôle à jouer face à ce type de crises?

«Le rôle de l’art, c’est d’être un passeur… Et c’est ce à quoi le film aspire aussi, d’intégrer des nouvelles postures. […] J’aimerais que chaque personne [après avoir vu le film] se demande quelle est sa propre position face au système. Est-ce qu’on est victime ou en contrôle devant ce système-là? Ça nous concerne tous», affirme Martin Bureau, qui souhaite ainsi nourrir une vaste de discussion autour de la décroissance.

[…] Produit par l’Office national du film du Canada, l’œuvre sera ainsi disponible sur la plateforme de l’ONF, début 2027.

Le film de Martin Bureau Plus rien n’est égal par ailleurs sera présenté le 19 avril 2026 dans le cadre du Festival Cinéma du Monde de Sherbrooke (COMPLET) à la Maison du cinéma ainsi que le 28 avril 2026 à 19 h 45 à la salle Alanis-Obomsawin de l’ONF dans le cadre des Rendez-vous Québec cinéma (RVQC).

Retour en images de l’Office national du film (ONF) sur la première mondiale du film Plus rien n’est égal par ailleurs de Martin Bureau au Festival International du Film sur l’Art

De gauche à droite : Émile Bureau, directeur de la photographie – Nathalie Cloutier, productrice – Martin Bureau, réalisateur – Alain Deneault, philosophe. Photo © Maryse Boyce

« Retour en images sur la première mondiale du documentaire Plus rien n’est égal par ailleurs de Martin Bureau, présenté à Montréal et à Québec dans le cadre du Festival International du Film sur l’Art.  Ne manquez pas l’article intitulé Martin Bureau braque sa caméra sur les débordements de notre monde de la journaliste Léa Harvey, dans Le Soleil. » – Office national du film du Canada (ONF), page LinkedIn

« Lucidité et gaité sont nos dispositions psychiques maîtresses pour l’avenir. L’une sans l’autre est mortifère.» Car la gaieté sans lucidité mène vers des «dénis stupides» et, la lucidité sans gaieté, «ne peut aboutir qu’à l’angoisse et à la panique». Ces mots, avancés par le philosophe Alain Deneault dans l’article Gaïa vit son moment #MeToo (Libération), ont résonné fort chez Martin Bureau, en 2020… Tellement qu’ils ont teinté en partie l’élaboration de son nouveau film. […] » – Léa Harvey, Le Soleil

Le film de Martin Bureau Plus rien n’est égal par ailleurs sera présenté le 19 avril 2026 dans le cadre du Festival Cinéma du Monde de Sherbrooke (COMPLET) à la Maison du cinéma ainsi que le 28 avril 2026 à 19 h 45 à la salle Alanis-Obomsawin de l’ONF dans le cadre des Rendez-vous Québec cinéma (RVQC).

Entretien avec Alain Deneault sur son essai Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale

Entretien avec Alain Deneault en compagnie de Simon Woillet et Adrien Saint-Fargeau animé par Christian Savestre du média POUR.press autour de son essai Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale publié chez Lux Éditeur. Durée : 2 h 6 min 36 sec – 7avril 2026

« Nous avons rencontré Alain Deneault sur son ouvrage Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale. Pour des raisons environnementales et climatiques, Alain Deneault, qui habite au Canada, n’est pas venu en Europe. Nous avons donc fait cette rencontre à distance, en compagnie de Simon Woillet et Adrien Saint-Fargeau. Une rencontre animée par Christian Savestre. » – Pour. press

Entretien avec Alain Deneault en compagnie de Simon Woillet et Adrien Saint-Fargeau animé par Christian Savestre pour le média POUR. press

Les moments forts de la 44e édition du FIFA

Photo © Maryse Boyce

Le film de Martin Bureau Plus rien n’est égal par ailleurs dans lequel figure Alain Deneault et qui a été présenté en première mondiale au Festival International du Film sur l’Art est mentionné dans Les moments forts de la 44e édition du FIFA dans la section Les films d’ici.

« En plus du film d’ouverture d’André-Line Beauparlant, Mon amour, c’est pour le restant de mes jours, cette édition a mis à l’honneur le cinéma de chez nous : de la première mondiale de Plus rien n’est égal par ailleurs de Martin Bureau, accompagnée de la réflexion du philosophe Alain Denault, au documentaire Aki de Darlene Naponse, en passant par des portraits d’artistes disparus comme Nobuo Kubota ou E.J. Hughes. Le festival a aussi célébré des œuvres primées et singulières, comme Les mêmes yeux que toi de Derek Branscombe, qui a remporté le Prix du meilleur court-métrage canadien et le Prix spécial du jury, Amadou et Mariam : Sons du Mali de Ryan Marley, qui a remporté le Prix de la meilleure œuvre canadienne), la poésie de Mains d’œuvre – Une vie en poésie de Jean-Philippe Dupuis et Vincent Lambert, l’audace de Ulaan Monster d’Adrian Villagomez, et, enfin, la force de Tina : art, amour et révolution de Daniela Mujica. » – FIFA, 44e édition

Le film de Martin Bureau Plus rien n’est égal par ailleurs avec la participation d’Alain Deneault sera présenté le 19 avril 2026 dans le cadre du Festival Cinéma du Monde de Sherbrooke à la Maison du cinéma ainsi que le 28 avril 2026 à 19 h 45 à la salle Alanis-Obomsawin de l’ONF dans le cadre des Rendez-vous Québec cinéma (RVQC).

Violences

Photo © Sajjad Safari/AP Photo

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
3 avril 2026

Violences

Trois types de violence.

Ces jours-ci, la première nous saute aux yeux. Elle a pour noms génocide, crimes de guerre, bombardements des civils, décapitations politiques, kidnappings, coups d’État… Ce spectacle télévisé nous divertit tous les soirs. Il nous montre aussi impuissants. Va-t-on réellement téléphoner à son député libéral pour qu’il fasse remonter notre indignation jusqu’à Benjamin Netanyahu, Vladimir Poutine et Donald Trump, via l’appareil d’État ?

Sinon quoi ? Arrivons-y par quelques détours. La philosophie nous y habitue.

La violence crue qui sévit maintenant vise à renverser des régimes, ceux de la Bande de Gaza, du Venezuela et de l’Iran. Elle se décharge aussi contre toutes formes de résistance, comme au sud du Liban et en Jordanie. Elle explosera ensuite sur d’autres entités dans sa mire : Cuba, le Groenland, le Panama, le Canada…

Est-on avisé de se représenter comme isolée cette violence de la part de chefs d’État psychotiques ?

Non, peut-on répondre, fort de lectures du XXe siècle, La Crique de la violence de Walter Benjamin et Il faut défendre la société de Michel Foucault. Cette violence qui fait irruption comme la lave d’un volcan est contenue en temps normal par l’État protecteur des entreprises privées. Elle lui est même consubstantielle. C’est là un deuxième type de violence, à l’état latent.

Cette violence contenue est à l’origine même des États. Sa constitution n’est jamais l’affaire de beaux esprits qui philosophent de manière magnanime, dans le calme d’une bibliothèque, pour imaginer l’État qui conviendra le mieux au bien commun. Ces fadaises animent sa propagande a posteriori. La loi fondamentale « naît des batailles réelles, des victoires, des massacres, des conquêtes qui ont leur date et leurs héros d’horreur ; la loi naît des villes incendiées, des terres ravagées ; elle naît avec les fameux innocents qui agonisent dans le jour qui se lève », comme l’écrit Foucault sans fard. Les États se forment historiquement du fait de conquêtes, d’actes coloniaux, de manifestations impérialistes, ce qu’on appelle aujourd’hui très pudiquement « des territoires non cédés ». Donc, une proclamation autoréférentielle, inconstitutionnelle, illégale même, et violente, préside à la fondation de nos institutions souvent dites « démocratiques ».

Le pouvoir déclare : « j’impose moi-même de force la loi qui me dit en être la source légitime… »  L’État exprime d’abord le droit du plus fort, celui d’une classe sociale, rattachée à un groupe, qui fera valoir sa loi sur les autres et tout le reste. Les communautés autochtones pourraient nous suggérer à ce propos d’aller voir le court-métrage de Willie Dunn, The Ballad of Crowfoot (NFB, 1968).

Pour Walter Benjamin, l’État cherche à réprimer toute forme de violence semblable à celle qui lui a permis de s’imposer, et qui pourrait plus tard le renverser.

Il y va donc pour l’État – pour la classe sociale qu’il représente ainsi que pour les intérêts privés qu’il protège – d’un rapport double à la violence : celle qui est de son fait, la sienne qu’il défend proprement en tant qu’elle serait « légitime », et toutes les autres forces qui le défient. L’État a le pouvoir de présenter ces dernières comme illégitimes, illicites, voire criminelles.

Des décennies de militantisme politique, de luttes parlementaires, de grèves et de pétitions ont été nécessaires pour qu’il adoucisse ses pratiques et leur donne un peu de légitimité.

Donc, la violence dont il fait preuve vise aussi à neutraliser toute forme de résistance concurrente. Survient alors un troisième type de violence, cette fois sur un mode ordinaire, intégré, systémique.  C’est elle que subissent imperceptiblement les gens qui défendent des principes liés au bien commun et à la justice sociale, mais qui se voient muselés dans chacune de leurs tentatives formelles pour les faire valoir.

C’est dans ce foyer de tensions entre la parole étouffée et la violence d’État que se trouvent aujourd’hui les citoyens de la grande région de Sackville. On sait que la société d’État Énergie NB et l’entreprise états-unienne ProEnergy envisagent d’y construire une centrale électrique fonctionnant à partir du gaz de schiste et du diesel. Et ce, pendant que l’État permet à VoltaGrid et Beacon AI Centers d’ouvrir un centre de mégadonnées aussi énergivore que vain dans la région de Saint-Jean (Acadie Nouvelle, 15 novembre 2025). Celle-ci consommerait la moitié de l’électricité que produirait celle-là (Radio-Canada, 13 novembre 2025). Ce processus favoriserait le réchauffement climatique, c’est-à-dire le phénomène responsable de la mort des coraux indispensables à la vie marine, des fortes tempêtes érodant nos côtes, des canicules nuisant à l’agriculture et des incendies de forêt ruinant nos derniers puits de carbone.

Mais la violence institutionnelle sévit sous une forme symbolique et subtile lorsque des citoyens s’affairent à plaider la cause de l’écologie et du bien commun à l’encontre des forces du capital. Bénévoles ou presque, sans moyens ou presque, sans représentation juridique ou presque, les voici soudainement confrontés à des spécialistes de la technocratie minière, des avocats d’Énergie NB sous l’œil scrutateur de juristes d’entreprises, manœuvrant comme des poissons dans l’eau dans les audiences publiques codifiées de la Commission de l’énergie et des services publics. Les puissants, l’air de rien, parlent l’inaccessible langue du droit et mitraillent les citoyens de volumineux documents abscons pour occuper leurs soirées, leurs fins de semaine et leurs vacances. C’est cette langue technique qu’il leur faut apprendre sur-le-champ pour se mesurer à des sujets qui la parlent depuis des décennies et qui sont grassement payés pour le faire à temps plein. Alors, la condescendance bat son plein.

Cette violence se produit sous les dehors de ce que le cinématographe Luis Buñuel appelait « le charme discret de la bourgeoisie ». On appelle « démocratie » ce processus inique, et l’État dira, lorsqu’il annoncera une décision depuis longtemps déjà prise, qu’elle est le fruit d’une consultation du public, tandis que les citoyens concernés fredonneront les mots de Félix Leclerc, « …je sens en moi s’installer la colère ».

Entretien avec Alain Deneault sur TotalEnergies par Agathe Di Lenardo de Reporterre

«La soi-disant conversion écologiste de TotalEnergies n’était que du marketing»

Reporterre

Entretien avec Alain Deneault par Agathe Di Lenardo
31 mars 2026

« Être éthique n’est plus nécessaire », dit le philosophe et auteur sur l’économie Alain Deneault à propos de l’accord entre TotalEnergies et l’administration Trump. Il montre, selon lui, que le verdissement de la firme n’a jamais été que du marketing.

Moins d’éoliennes, plus d’hydrocarbures. Le 23 mars, un accord entre l’administration Trump et TotalEnergies a été dévoilé. Il prévoit l’abandon de deux projets éoliens en mer, en échange de 928 millions de dollars à réinvestir dans des projets d’hydrocarbures. Une politique totalement à rebours de la transition énergétique pourtant nécessaire pour limiter le changement climatique.

Alain Deneault est docteur en philosophie. Il est l’auteur de De quoi Total est-elle la somme ? (2017, éd. l’Échiquier), un ouvrage qui révèle ce qui a rendu TotalEnergies si puissante sur le plan politique et économique. Avec une vision historique et engagée, il livre à Reporterre son analyse sur la stratégie de l’entreprise.


Reporterre — TotalEnergies se positionne depuis plusieurs années comme un acteur majeur de la transition écologique. Avec ce pacte, l’entreprise ne semble plus tenter de maintenir cette image déjà écornée, mais assumer ses projets climaticides… Quelle analyse portez-vous sur cet accord ?

Alain Deneault — Cela montre, même si on s’en doutait déjà, que la soi-disant conversion écologiste de TotalEnergies n’était que de pure forme, qu’elle relevait du marketing plutôt que des convictions.

Le documentaire Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie de Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall, montre très bien les coulisses de son verdissement. Par exemple, elle communique largement sur les énergies renouvelables, même si cela reste marginal dans son activité globale.

Donald Trump s’oppose fermement aux éoliennes et soutient au contraire le développement des hydrocarbures. Dans quelle mesure son élection a-t-elle bénéficié à la firme ?

TotalEnergies n’a plus à faire semblant. Du moment qu’il y a à la tête des États-Unis Donald Trump, qui présente le discours écologiste comme un canular, et Mark Carney comme Premier ministre au Canada — qui lance lui aussi de grands chantiers d’exploitations d’hydrocarbures, la question environnementale ne passera pas au premier plan. Être éthique n’est plus nécessaire, ce n’est plus spécialement bon pour les affaires, donc TotalEnergies cesse de l’être.

Récemment, des sociétés énergétiques ont déposé des recours contre les États-Unis à la suite de l’annulation de projets éoliens. TotalEnergies a quant à elle fait le choix de négocier avec la Maison-Blanche. Comment expliquer cette stratégie ?

On peut supposer qu’elle y voit un avantage concurrentiel, ce qui ne serait pas la première fois dans son histoire. C’était par exemple l’une des seules sociétés à avoir collaboré avec le régime de l’apartheid de l’Afrique du Sud. Ce qui avait nuit à ses affaires, car cela avait touché une corde sensible dans l’opinion publique.

Dans le cas présent, l’entreprise fait le pari que la résistance éthique à laquelle elle aurait pu faire face il y a dix, quinze ou vingt ans est moins intense, du fait que la fenêtre d’Overton est déplacée vers la droite. Ce qui lui permet de spéculer sur ces biens financiers sans s’encombrer de questions éthiques.

Quel est le positionnement vis-à-vis du climat chez TotalEnergies ?

Jusqu’alors, et ce depuis la naissance du concept de développement durable, la rhétorique de toutes les grandes compagnies pétrolières a été de réduire la question écologique à celle du climat et la question du climat à celle des émissions de CO₂ de nos produits. C’est-à-dire qu’on a comparé des objets en fonction des gaz à effet de serre qu’ils émettent, sans réfléchir aux émissions nécessaires pour leur production. Par exemple, on en est venu à dire que le gaz est écologique, car il émettrait moins de CO₂… TotalEnergies a fait partie des vecteurs de ce discours.

L’entreprise déclare que ces investissements contribueront à la sécurité d’approvisionnement de l’Union européenne en lui apportant le gaz dont elle reste très dépendante. Peut-on dire que cet accord contribue à une certaine vassalisation de l’Union européenne vis-à-vis des États-Unis ?

TotalEnergies agit dans une synergie historique. On ne va pas lui attribuer la vassalisation des Européens envers les États-Unis. Les dirigeants européens sont fort capables de s’autovassaliser eux-mêmes. La firme comprend cette dynamique-là, car elle fait de la géopolitique.

D’un point de vue rhétorique, dire qu’elle aide l’Union européenne parce qu’elle lui fournit du gaz tient la route : c’est le discours que tient la Compagnie française du pétrole, l’ancêtre de TotalEnergies, depuis sa création en 1924.

Mais cet argument ne fonctionne que si l’on part du principe que l’on va toujours devoir consommer comme on le fait aujourd’hui, qu’il ne faut pas réorganiser notre façon de produire, distribuer et consommer de l’énergie.

L’accord permet de réinvestir notamment dans le Rio Grande LNG, un projet qui, en plus d’être très préoccupant pour l’environnement, menace les droits humains des peuples autochtones. Mais cela ne semble pas inquiéter TotalEnergies…

Effectivement, son seul souci est de pouvoir dire que ses actions sont légales. Dans mon livre, je cite Christophe de Margerie, ancien président-directeur général, qui affirme que « tant que ce n’est pas interdit, c’est permis ». Et c’est vrai : lorsque que la firme agit d’une manière qui choque l’opinion, cela reste néanmoins légal.

C’est par exemple comme ça que la firme était légalement présente en Alberta dans son projet de sables bitumineux, même si cela mettait en péril des communautés autochtones, car elle respectait le droit environnemental. Pareil en ce qui concerne sa présence au Gabon, qui reste malgré tout légale malgré les critiques sur les impacts sociaux.

TotalEnergies, à l’image d’autres multinationales, semble aujourd’hui être surpuissante. Vous plaidez pour une dissolution des multinationales : comment faire contre-pouvoir ?

Les multinationales ne sont pas à penser uniquement comme des entreprises, mais comme des pouvoirs qui existent à l’échelle mondiale et qui négocient avec des États qui, eux, ne peuvent agir que sur leur territoire. Il y a donc déjà un rapport de force à leur avantage.

D’autre part, le génie est sorti de la bouteille : on a laissé ces entreprises prospérer, fusionner, on les a financées, on a créé des partenariats… Les États ont tout fait pour les rendre toutes puissantes, et aujourd’hui elles opèrent sur un mode pratiquement autonome. Quand je plaide pour leur dissolution, je me réfère aux nombreuses prises de position, de tous les spectres politiques, du tournant du XIXᵉ et XXᵉ siècle.

Aux États-Unis, des représentants politiques s’activaient pour faire voter une loi antitrust — les trusts désignant alors les multinationales. On voyait bien que l’industriel John Rockefeller, symbole de l’industrie pétrolière, allait faire chanter tout le monde et avoir la main sur le pétrole mondial avec sa société Standard Oil. On a essayé de le contenir, même si cela n’a rien donné car il a rusé en créant des filiales toutes liées au même actionnariat. Mais au moins, il y a eu des tentatives !

Par ailleurs, en France, Edgar Faure militait contre ces pouvoirs privés, notamment dans le domaine de l’énergie, qui pouvaient faire chanter les États. C’est à cet esprit que je reviens, en sachant qu’il est très tard… Mais en rappelant que ces personnalités qui défendaient les lois antitrust nous annonçaient, déjà à l’époque, ce que nous vivons maintenant.


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Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété. Le documentaire est réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022

L’Emprise Total. Le pouvoir silencieux du géant du pétrole. Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace France, 2021.

Le mal pour lui-même

Photo © Acadie Nouvelle – Archives

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
2 mars 2026

Le mal pour lui-même

Ainsi, quelque cinquante millions de dollars sont attribués en subvention à la composante forestière du conglomérat Irving tandis que le gouvernement du Nouveau-Brunswick privera d’un montant équivalent son réseau scolaire, collégial et universitaire. De là à affirmer que les gens qui étudient, enseignent, accompagnent, éduquent… devront se priver, voire souffrir, pour enrichir encore un peu plus la sainte famille, il n’y a qu’un pas.

Certes, les subventions que les Irving touchent de la part de l’État du Nouveau-Brunswick ne proviennent pas du même budget que celui faisant l’objet de compressions. C’est d’un fonds d’aide aux entreprises éprouvées par les droits de douane états-uniens que provient la subvention controversée, quoique les bénéficiaires aient déjà congédié 140 employés en 2025. Mais, hormis ces distinguos technocratiques et comptables, le phénomène relève d’une constante. De leur propre aveu, les Irving concentrent dans des législations ultra-permissives des capitaux nullement imposés, tandis qu’ils profitent ici des terres de la Couronne, de subventions provenant de tous les budgets ainsi que d’investissements publics massifs dans des domaines aussi variés que la voirie, la sécurité, la justice et… l’éducation.

Lorsqu’il agissait comme critique en matière de Finances, le député vert Kevin Arseneau avait formellement milité pour que toute entité délocalisant des actifs dans les paradis fiscaux soit privée de subventions publiques. Ont refusé d’y donner suite les bleus, faisant une mine patibulaire, et les rouges, avec un sourire.

Capable de délocaliser massivement ses bénéfices ailleurs avant qu’ils ne soient imposés, le conglomérat est le contribuable le plus à même de jauger la part de ses revenus qu’il rendra imposables, à la manière d’un client qui fixerait lui-même le prix de la marchandise. Dans une logique stricte d’intérêt, l’important serait pour Irving de financer l’État afin de le rendre apte à fournir strictement les services nécessaires. Passé cela, ce serait une perte d’argent.

C’est une hypothèse. Elle mérite qu’on s’y penche sérieusement.

Il a été longtemps possible de railler la famille aux allures rêches en tant qu’illustration parfaite de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, célèbre étude du sociologue Max Weber publiée au début du xxe siècle. On l’imagine, dans l’esthétique froide qu’elle adopte, contempler sa montagne d’or en se persuadant d’y célébrer le reflet de son éthique de travail, sa conduite puritaine et son esprit supérieur.

Mais la caricature tourne court. Elle ne porte pas.

Plus juste peut-être, et plus inquiétante encore, la représentation audiovisuelle de l’évitement fiscal que donnait en 2017 l’organisation Oxfam (« Évasion fiscale : un hold-up de nos services publics »). Dans une ambiance ténébreuse de film d’aventure, on y voyait des criminels masqués entrer par effraction dans un hôpital et voler tout le matériel médical, au point, par moments, de conduire à la mort d’infortunés patients. Le message : l’évitement fiscal tue. En tous les cas, il conduit à la perte de nombreuses personnes qui participent autant à la vie publique que la famille retranchée dans ses beaux quartiers ou son site de villégiature.

Autre élément du message : l’évitement fiscal se fait sciemment au détriment des services publics et de la capacité des citoyens à se donner des institutions dignes. On ne peut le commettre qu’intentionnellement lorsqu’on en connaît les conséquences désastreuses pour le plus grand nombre. L’indice qui ne trompe pas concerne le taux de mortalité infantile ou encore l’évolution de l’espérance de vie. Ce sont de telles données qui ont permis à l’anthropologue Emmanuel Todd de prédire jadis l’effondrement de l’URSS, et aujourd’hui celui de l’Occident.

Avec mes étudiantes et étudiants, nous nous mesurons cette année aux livres moralement exigeants de Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient (Cerf, 2018) et Pervers (Ithaque, 2014). Ces essais suggèrent que nous souffrons collectivement de notre incapacité à penser le Mal. Pas seulement le mal, ce qui est mal au sens de ce-qui-n’est-pas-bien, ce qui accuse une carence de bonté, ce qui fait l’impasse sur les critères élémentaires de ce qui est bon… Mais le Mal lui-même, le Mal pour lui-même. Ce philosophe des sciences et psychanalyste dit trouver la motivation d’écrire ses livres du fait de sa « consternation devant le mélange de facilité intellectuelle et de timidité morale, voire de niaiserie qui règnent quasiment sans partage quand on aborde aujourd’hui la question du Mal. » Il souhaite « attirer l’attention sur la pauvreté débilitante des réflexions dont on nous abreuve à ce propos ».

Quelques lignes ne peuvent en rien suppléer l’expérience de lecture stupéfiante que représentent ces deux livres. Relevons-en seulement quelques traits saillants, à savoir que nous errons en pensant le mal par des termes privatifs, comme l’in-justice, l’a-nomie ou l’in-humanité, comme si tout acte devait d’abord s’en référer à la justice, à la loi ou à l’humanisme, pour être présenté ensuite comme s’en éloignant plus ou moins. Ce rapport candide au bien, que l’on retrouve jusque chez Emmanuel Kant, par exemple, nous prive de la possibilité d’admettre que des acteurs, notamment riches et puissants, peuvent sciemment faire le Mal. Jubiler en s’y consacrant. Jouir de la destruction, de la privation, de la pollution. Le Mal ici ne tient plus d’une carence de bien, mais d’un dessein à proprement parler, mû par ce que la psychanalyse a appelé la pulsion de mort, et que des économistes chevronnés comme Bernard Maris et Gilles Dostaler ont associé déjà à notre régime productiviste (Capitalisme et pulsion de mort, Albin Michel, 2009).

Pis, pour l’auteur, le Mal pour lui-même n’est pas principalement une affaire de sujets. Il n’y a pas tant de prédispositions au Mal chez certaines personnes que de contextes historiques le favorisant. Le nôtre en est. La perte de repères éthiques, le vacillement des institutions sociales, le sentiment que la pollution et le réchauffement climatique précipitent le monde vers sa fin contribuent à rendre les gens cyniques, pervers et violents, tant ils deviennent désespérés. Plus nous laissons faire, plus nous contribuons à un monde du laisser-faire…

L’hopium du peuple par Josée Blanchette

Photo © Gregory Bull Associated Press 

Le Devoir

Par Josée Blanchette
27 mars 2026

« Tout peut sembler futile, face à la fin du monde. » Cette phrase de Nicolas Langelier me hante depuis la minute où je l’ai lue. Et je l’ai lue plusieurs fois. En fait, elle semble banale comme ça, un peu cliché, mais elle résume mon état d’esprit des dernières années. Nos angoisses de nantis me laissent de glace, nos « first world problems », nos guéguerres insignifiantes pour un Oui ou pour un Non, nos hosties de chicanes sur un voile ou sur un troisième lien. Cry me a river. Enfin, s’il reste de l’eau pour pleurer, c’est plutôt ça qui m’inquiète.

Je ne suis pas la seule à m’en soucier. J’ai lu deux fois plutôt qu’une l’essai choc du journaliste Nicolas Langelier, fondateur et rédacteur en chef de la revue Nouveau Projet, Ce qu’on trouve dans la cendre. À chacune des parutions de cet ovni du magazine, je me précipite sur son texte d’introduction, une réflexion de fond écrite au grand-angle par une plume douloureusement intelligente. Ce type d’intelligence condamne inévitablement à une lucidité de cassandre, de vigie isolée au sommet de son mât. Et à une solitude certaine.

Son livre, paru il y a un mois, n’a pas reçu beaucoup d’échos dans les médias, et pour cause. On n’y retrouve pas le mot « espoir », « joie » ou « bonheur » sur une couverture rose brillante. Ce même bonheur qui fait couler de l’encre depuis une semaine. Pas que je sois contre, notez ! Mais nul n’est une île, comme disait l’autre.

[…] Savouré l’essai Ce qu’on trouve dans la cendre. Lire Langelier me fait toujours du bien. Je préfère de loin l’implacable vérité des faits à l’onction gel-bain d’un optimisme qui nous a tous mis dans un pétrin suicidaire. J’ai perdu des amis, je me suis éloignée des prophètes de félicité, et je préfère de loin des cassandres, comme Langelier, le philosophe Alain Deneault, le généticien David Suzuki ou le biologiste Olivier Hamant, qui ne se feront ni élire ni apprécier davantage pour leur propos. Ils ont la grande qualité de ne jamais avoir lâché le morceau. Ce livre nous incite à nous rallier pour nous adapter à la suite des choses. Et, comme le disait récemment Alain Deneault dans une entrevue : « On est très compétents pour une chose : on sait très bien ne rien faire. »

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Photo © Jonathan Hayward – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 février 2026

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Une historienne de l’Université Harvard et son collègue de la Nasa citent presque explicitement les projets hasardeux dans lesquels se lancent des entreprises soutenues par l’État du Nouveau-Brunswick. Naomi Oreskes et Erik Conway évoquent de tels chantiers dans leur livre L’Effondrement de la civilisation occidentale (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2020).

Ces chercheurs signent là un livre d’histoire particulier, au futur antérieur.  Ils s’imaginent depuis les États-Unis comment, en 2093, des historiens comme eux en viendront à expliquer l’extraordinaire débâcle climatique, biologique, agraire et industrielle de notre civilisation.

Première conjecture : leur étonnement portera sur le fait que les sociétés occidentales, un siècle auparavant, étaient pleinement informées des torts graves et irréversibles qu’elles causaient aux écosystèmes, à l’intégrité territoriale ainsi qu’à la stabilité du climat. Le Giec sera évidemment cité, cet organe intergouvernemental qui nous met en garde contre nous-mêmes maintenant depuis des décennies, mais aussi des documents remontant jusqu’aux années 1960 sur le caractère écocide d’agents polluants requis par l’industrie.

Les auteurs mentionneront la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) de 1992, qui appelait un tournant dans les pratiques d’exploitation et un réfrènement des appétits financiers. Puis ils s’étonneront, consternés par « l’aspect le plus ahurissant de cette histoire », soit « à quel point ils en savaient long et combien ils étaient inaptes à agir en fonction de ce qu’ils savaient ». Lorsque les historiens écriront « ils », le pronom servira à nous désigner, nous aujourd’hui. Nous, depuis 1992.  

Le court traité d’histoire rappellera des événements de la décennie 2010 que nous avons d’ores et déjà traversés : les canicules meurtrières et les incendies de forêt, les ressacs météorologiques provoqués par le changement climatique, les crises agricoles et les colonnes de réfugiés climatiques. Ajoutons les maladies, les zoonoses.

« Mais l’ombre de l’ignorance et du déni s’était abattue sur ceux qui se croyaient les enfants des Lumières », analyseront-ils. Nous avons raté l’échéance, prétextant toujours un doute scientifique sur la validité des signaux d’alarme, et tablant sur des fenêtres d’opportunité imaginaires pour lancer de nouveaux chantiers industriels.

Nous serons à même en 2093 de mesurer l’état du saccage ayant corrompu notre habitat naturel. L’extrême droite cherchera encore des boucs émissaires pour se dédouaner, l’extrême centre continuera de se considérer attitré à régler le problème sans précédent qu’il aura pourtant lui-même engendré, tandis que la gauche écologiste se culpabilisera d’avoir été incapable de convaincre son prochain de l’importance de ses discours annonciateurs.

Nous. Maintenant.

Lorsqu’on fait partie d’une petite communauté, lorsqu’on se fait dire – par exemple au Nouveau-Brunswick – que nous formons un peuple d’assistés bons qu’à exploiter des richesses naturelles pour les faire transformer à l’extérieur, on a tendance à se croire hors de l’histoire. Les événements et les responsabilités politiques se laissent tout au plus regarder à la télévision et commenter sur Facebook. Aux métropoles et capitales d’assumer seules les décisions.

Or, oui, le livre d’Oreskes et Conway nous pointe du doigt. Il évoque à plusieurs endroits le Canada, ses décisions politiques et son influence délétère sur la capitulation des sociétés occidentales devant le désastre annoncé lors de cette année 1992. Des États ont alors encouragé plus que jamais l’exploitation d’énergies fossiles tout en finançant des études indiquant à quel point la combustion de cette ressource représentait une menace pour le climat.

« Deux des [pays les] plus prospères du monde sont au cœur de cette énigme : les États-Unis et le Canada ». En effet, au début du XXIe siècle, « les autorités canadiennes ont entrepris d’inciter au développement des énormes gisements de sable bitumineux de l’Alberta ». Un « enthousiasme pour le gaz de schiste avait aussi saisi le Canada », lit-on plus loin. Le Canada est encore mentionné parmi les pays réfractaires à abandonner le charbon. Les années Harper en particulier sont citées pour expliquer la « volte-face » de l’Occident dans sa prétendue lutte aux changements climatiques. Mais nous n’en sommes jamais sortis, les libéraux avalisant cette approche, mais avec un sourire.

Il n’est pas étonnant que ce soit ici aussi qu’on fasse les frais de ces politiques irresponsables. Le livre d’histoire prospectiviste raconte que « l’expansion des populations d’insectes détruisit de vastes étendues de la forêt au Canada » aux environs de 2050. Les changements de température expliquent aussi la fusion des États-Unis au Canada, la population devant désormais se concentrer bien au nord du continent.

Et nous, humbles Néo-Brunswickois, là-dedans ? Nous pouvons nous targuer de « faire notre part ». D’être pleinement de ce Canada qui mène le monde aux abîmes. D’en rajouter, incapables de transcender les petits intérêts de l’heure, nous, candides et conformistes, dans le pire des cas cyniques et pervers. 

La mine de pouzzolane envisagée à Dalhousie risque fort de nuire aux baleines de la baie des Chaleurs, aux saumons des rivières ainsi qu’à la qualité de vie des habitants. L’extension des bleuetières dans la Péninsule acadienne contribue au saccage des trop rares forêts. Une firme compte raser plus avant les tourbières millénaires de l’île de Lamèque, nous privant de nos derniers puits de carbone.

Au Sud, dans la région de Tantramar, le gouvernement entend autoriser une entreprise des États-Unis (!) à construire une centrale électrique, gourmande en eau, fonctionnant au gaz et au diesel au détriment du climat, et ce, tout en gênant la faune sauvage. Elle alimentera fort probablement l’énergivore centre de mégadonnées que se propose d’autoriser l’État dans la région de Saint-Jean, là aussi pour favoriser le capital plutôt que les gens. Le tout en subissant la gloutonnerie du clan Irving, les Jacks-L’Éventreurs de la forêt, voulant toujours raser un peu plus haut, un peu plus loin. Les peuples autochtones restent à la marge, la décroissance un tabou, la biorégion une utopie.

C’est dans une perspective historique qu’il convient de considérer cette idéologie d’entreprises avides et de leur État complaisant.

Bienvenue dans la civilisation technolâtre

Photo © Le Devoir
Le Devoir
Section Opinion-Idées
Par Alain Deneault et Virginie Francoeur
2 février 2026

Bienvenue dans la civilisation technolâtre

La présence à soi devient insupportable ; on n’en finit plus de se distraire de soi-même

Au moment de quitter l’enseignement collégial, l’écrivain-professeur Lucien Francoeur disait se sentir face non pas à une autre génération, mais à une « autre civilisation ». C’était au début du siècle. Cette civilisation naissante — technolâtre — fait aujourd’hui société.

À l’université, elle impose désormais une informatique improprement associée à de l’« intelligence ». Des auteurs et des réviseurs d’articles destinés aux revues scientifiques vont jusqu’à sous-traiter leur travail aux machines, au point de les laisser discuter entre elles à leur profit. Il en ressort des textes désincarnés, trop souvent truffés de références inexistantes et d’erreurs factuelles.

Le rapport au langage se révèle instrumental. Les mots utilisés sont investis de manière strictement tactique. Le rapport aux notes et aux « dossiers » devient obsessionnel. Les consignes sont suivies de manière strictement juridique. La citation cesse d’être un acte intellectuel pour se transformer en un geste mécanique, destiné à nourrir des indicateurs de performance, à séduire des algorithmes ou à maintenir artificiellement en vie des classements et des métriques. Le professorat concerne alors un acte policier : il vérifie l’existence des références scientifiques citées plus qu’il n’analyse la qualité intellectuelle d’un article ou d’une thèse.

Souvent à tort, les universitaires s’emballent pour des engins qui contribuent pourtant à disqualifier leur champ et à rétrécir les débouchés professionnels de leurs étudiants. Comme souvent (lire C. W. Mills), la classe moyenne témoigne de son absence de conscience historique.

Plus largement, Pacôme Thiellement, dans sa série Infernet (Blast, en ligne et en livre), fait la recension d’excès fous, où Internet sous ses différentes formes conduit d’infortunés utilisateurs. Subjectivités empruntées, mises en scène grotesques de soi, dérives hallucinogènes dans le réel, abus facilités par la distance, mise à l’écart du monde dans sa dimension tangible et paranoïa ordinaire. Si Internet n’est pas responsable de toutes les prédispositions perverses des individus, il les amplifie puissamment.

« Le vrai est un moment du faux » — le détournement célèbre de Guy Debord résume la situation. Et le faux devient activement la feinte, le fake, le falsifié. Deloitte facture à fort prix aux gouvernements australien et canadien des rapports truffés de références factices, le Chicago Sun-Times propose à son public la lecture de romans qui n’existent pas, le ministère français des Affaires étrangères publie la « photo » d’un soldat de la Wehrmacht qui célèbre en 1945 la libération de Paris…

C’est l’ère du « crétin digital », comme l’écrit le professeur en neurosciences Michel Desmurget (La fabrique du crétin digital, Seuil, 2019). En réaction, cela explique que des écoles de la Silicon Valley proscrivent les écrans…

S’ennuyer

Dans cette « autre civilisation », une chose formidable vient à manquer, la capacité à s’ennuyer. Pour certains, jamais ou presque ne se trouve-t-on dans la situation où, dans un vide « confrontant », dans un silence marqué, dans un temps long, on doit apprendre à se mesurer à soi-même. C’est pourtant alors que se constitue le siège de son autonomie, que se forment les ressorts de son désir et que s’ouvre la perspective de projets. La conscience subjective se développe à ce prix.

Or, la solitude devient maintenant synonyme d’angoisse. On hurle pour en sortir, on rage d’en revenir à nos écrans. On invoque frénétiquement ses « amis », toujours plus « artificiels », davantage encore que les avatars proposés par Facebook. Ce décalage avec l’âpreté du réel est radicalement infantilisant et narcissique. Même les rapports entre amis, lorsqu’ils surviennent encore, ne peuvent faire l’économie de ce tiers qui constitue le vecteur du lien. Au mieux, l’amitié consiste à regarder ensemble ce que propose la machine.

L’enseignement de la philosophie, comme le disait élégamment Gilles Deleuze, consiste à « apprendre à se réconcilier avec sa solitude ». Or, se priver d’indispensables moments pardevers soi revient à se montrer incapable de cohabiter franchement avec sa conscience. La présence à soi devient insupportable ; on n’en finit plus de se distraire de soi-même.

Pour le capital, c’est « tout bénef ». En effet, la société de consommation offre aux sujets affolés des points d’appui en apparence structurants, même s’ils sont privés de substance. On s’illusionne sur leur capacité à nous redresser et, comme ces mirages manquent fatalement à leur promesse, on y retourne et en redemande. Le professorat consiste plutôt à favoriser une intelligence présente à elle-même, vive, que jamais un ordinateur n’imitera, ainsi qu’une conscience d’enjeux affectivement investis, afin de résister à ces effets d’aliénation.

« Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu » : le sous-trumpisme canadien à Davos

Élucid
Par Alain Deneault
29 janvier 2026

« Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu » : le sous-trumpisme canadien à Davos

C’est un discours mémorable comme peu de Premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’Histoire. Lors du traditionnel Sommet de Davos, réunissant chaque hiver en Suisse la caste mondiale des puissants, Mark Carney a élevé sur le plan de la conscience publique ce que tous observaient sans oser l’admettre : l’ordre mondial établi depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale n’est plus.

Soudain devenu philosophe, ce banquier de carrière a présenté le droit international et les conventions politiques comme une « fiction » plus que jamais dépourvue de substance, au point où s’en réclamer reviendrait désormais à errer. Il emprunte ses illustrations à l’époque soviétique et au résistant tchécoslovaque Václav Havel – l’image du boutiquier qui affiche par réflexe de vains slogans ouvriéristes, jusqu’au jour où il cesse de le faire. L’ONU, les autres instances internationales, voire l’OTAN… du vent.

La geste a suffi, en ces temps d’intimidation du président des États-Unis, Donald Trump, pour acquérir une allure subversive et faire le tour du monde en cela. Soudainement leader des moyennes puissances, le Canadien apparaît comme le sujet politique capable de brasser les cartes, en invitant les pays comme le sien à se détourner partiellement des grandes puissances commerciales pour s’unir comme partenaires afin de ne plus dépendre d’elles.

Son image a fait mouche : « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ». Il a pu trouver à Davos des commensaux à qui offrir ce qu’il a de mieux : du pétrole sale, des minerais de sites à faible teneur, un taux d’imposition sur les sociétés de plus en plus semblable à ceux des paradis fiscaux et une réglementation environnementale devenue formellement édentée.

Peu de gens ont accès à ces établissements et tout indique que le plus grand nombre, pourtant prompt à applaudir le discours, se révèle le dindon de la farce. Car à lire le discours par-delà ses effets de manche, on constate qu’il appartient à une idéologie qui singe celle du très puissant davantage qu’elle ne lui résiste. Au Canada, « nous avons réduit les impôts sur le revenu, sur les gains en capital et sur les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de mille milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », a-t-il claironné, en n’omettant pas de souligner le doublement des dépenses militaires (1).

Dans ce Canada ployant sous la pression exercée par le très puissant voisin, c’est du sous-Trump qu’on apprend à faire. Mais à la canadienne, c’est-à-dire en y mettant les formes et en rendant la politesse. Tout de même. Les outrecuidances discursives du président états-unien à propos d’un Canada « 51e État des États-Unis d’Amérique » et du Premier ministre devenu « gouverneur » ont été l’occasion pour Ottawa de lancer en vrac des projets industriels ainsi que des réformes législatives qui, auparavant, n’auraient pas du tout été envisageables.

Profitant de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore américain, Mark Carney a littéralement imposé l’état d’exception en ce qui concerne les normes et contraintes environnementales que le pays avait mis des décennies à s’imposer. En septembre 2025, une loi sur les chantiers dits d’intérêt national a fait avaliser par le Parlement la levée de toute restriction écologique dès lors qu’un ministre désigné jugeait un projet d’exploitation prometteur sur le plan de l’innovation et de la croissance financière. On ne parle pas de mesures secondaires. Sont notamment suspendues les lois sur les pêches, les ouvrages destinés à l’amélioration des cours d’eau internationaux, les eaux navigables canadiennes, les forces hydrauliques, la convention concernant les oiseaux migrateurs, les transports, la gestion maritime, la protection de l’environnement, les espèces en péril, la Régie canadienne de l’énergie et l’évaluation d’impact (2). Toute entreprise ou tout organe public étatique jugé capable de se consacrer à ces activités peut depuis lors échapper à toute forme d’encadrement. Les prérogatives provinciales se sont aussi dissipées.

Ces chantiers industriels et financiers qualifiés en bloc d’« intérêt national » concernent l’extraction gazière et minière, la production d’énergie nucléaire et la construction portuaire, et sont tous potentiellement écocides. L’État s’est empressé, en les présentant tambour battant, de les flanquer d’épithètes telles que « propre » ou « durable » pour s’estimer blanchi (ou verdi).

Non content d’une telle permissivité, voyant que peu de citoyens résistaient à ce régime d’exception, l’État fédéral a ensuite étendu ces largesses à tous les secteurs d’activité, quels qu’ils soient. Faisant voter une loi dite « omnibus » – une soupe de considérations législatives éparses dont les sujets sont étrangers les uns aux autres (3) –, l’exécutif a fait avaliser par le Parlement comme telle la levée de toute restriction écologique. Toute entreprise ou toute instance étatique peut alors échapper à toute forme d’encadrement. Les lois en matière de défense de la faune et de la flore, de l’intégrité du territoire et de la protection de l’air, déjà faibles ou édentées, sont désormais cosmétiques. Elles pourraient tout simplement ne plus exister. Le quotidien Le Devoir résume la situation froidement (4) :

« Le gouvernement Carney confère discrètement le pouvoir à ses ministres d’exempter temporairement n’importe qui de n’importe quelle loi fédérale, sur la base de promesses d’innovation ou de croissance économique. Les projets “d’intérêt national” ne seront plus les seuls à bénéficier d’un passe-droit légal. »

L’heure est à l’inconstitutionnalité dans les différents régimes de droits libéraux. Washington donne le ton avec un président autocrate qui conçoit la souveraineté de l’État comme le faisait le constitutionnaliste Carl Schmitt : le souverain dispose de pouvoirs exceptionnels dès lors qu’une situation historique le justifie à ses yeux.

Les représentants de moyennes puissances l’imitent plutôt que de lui résister. Le souverain leur ouvre un boulevard. L’exception que s’arrogent ces gens à table signifie s’excepter des règles convenues par l’État, en ce qui concerne l’exercice même du pouvoir. Au mépris des textes fondamentaux, des décisions de justice, des us et coutumes. Le Premier ministre du Canada l’a affirmé en toute quiétude : il n’y allait de toute façon que de « fictions », et l’heure est venue, dans ce moment suspendu de l’Histoire, de désapprouver toute attitude crédule.

Tandis que la présidence états-unienne montre le chemin foulant au pied la constitution qu’elle est censée défendre, que la France se gouverne en neutralisant son parlement, que la Russie enjambe violemment les frontières et que l’État d’Israël se livre à des actes génocidaires, les moyennes puissances comme le Canada – lui-même dirigé par un ex-banquier jadis actif dans les paradis fiscaux (5) – peuvent, elles, tranquilles, s’associer dans un monde où le droit, les normes et les règles sont présentés comme des reliques ne méritant pas la « nostalgie » et se refondant sur le mode des affaires.

Notes

(1) Discours presque intégralement repris en première page du site internet du Monde, « Mark Carney, Premier ministre du Canada : L’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était une fiction utile », le 21 janvier 2026.

(2) « Loi édictant la Loi sur le libre-échange et la mobilité de la main-d’œuvre au Canada et la Loi visant à bâtir le Canada », votée le 26 juin 2025, chapitre 2, annexe 2, partie 1.

(3) Andre Barnes et Michel Bédard, « Projets de loi omnibus », Ottawa, Bibliothèque du Parlement, 1er novembre 2012.

(4) Brosi Proulx, « Pour l’innovation, Ottawa s’offre un passe-droit pour n’importe quelle loi », Le Devoir, 24 novembre 2025.

(5) Daniel Leblanc, « Carney a utilisé un paradis fiscal pour attirer des investisseurs chez Brookfield », Radio-Canada.ca, 26 mars 2025.

Applaudir Mark Carney et faire fi de notre aliénation collective

Photo © Fabrice Coffrini Agence France-Presse 
Le Devoir 
Section Opinion-Idées

Par Alain Deneault
27 janvier 2026

Applaudir Mark Carney et faire fi de notre aliénation collective

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances.

Dans le contexte où l’empire états-unien menace d’envahir militairement le Canada, raille ses représentants, s’ingère politiquement, le met à genoux commercialement et pèse sur la moindre de ses décisions… nous avons eu droit, à Davos la semaine dernière, à un discours de grande envergure, comme peu de premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’histoire. Mark Carney habitait son allocution, articulait ses idées, pensait ce qu’il disait et disait ce qu’il pensait.

Comme marqueur historique, son discours permettait de mesurer à quel point les temps ont changé, d’autant plus qu’il traitait lui-même de cette question. Elle apparaissait soudainement lointaine, l’époque où la gauche dénonçait le rituel de Davos lui-même, cercle officieux des dominants planétaires issus du secteur privé comme public. Les premiers cooptaient à cette occasion les seconds pour qu’ils réalisent le dessein d’une mondialisation financiarisée.

Aujourd’hui sidérés par la mégalomanie belliqueuse du président états-unien, la régression militariste de la Russie et la violence génocidaire perpétrée par l’État d’Israël à Gaza, les progressistes semblent considérer ne plus avoir le luxe de pérorer sur le bien-fondé de l’exercice politique hivernal tenu en Suisse. On oublie même l’avoir déjà vertement critiqué.

Sur cette scène, pour percutant qu’il fût, le discours du premier ministre n’en reste pas moins éminemment critiquable. Notre leader nous invite à passer à table, pour éviter « d’être au menu », mais nous ne faisons pas tous partie de ce « nous ». Tous n’ont pas les moyens de compter parmi les commensaux.

C’est pourquoi les holà ! sous lesquels Mark Carney a été reconnu comme le héraut des moyennes puissances étatiques — ou leur héros ? — dissimulent mal un état d’aliénation collective. Nous voici encore — ce qui n’a rien de bien historique cette fois —, nous, peuples, en train d’applaudir une proposition prétendant au bien commun, alors qu’elle défend en réalité seulement des intérêts bien particuliers. C’est toujours en cela que consiste l’aliénation : abuser de collectivités en les intégrant à un schème vicié comme si celui-ci, en définitive, les servait.

En cela, le premier ministre Carney a réalisé à Davos un tour de prestidigitation. Il a fait passer pour un acte d’affranchissement national une série de projets ou de réalités qu’on décriait il y a peu. Relisons le passage qui constitue le fondement de tout son édifice rhétorique : « Nous avons [au Canada] réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de 1000 milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », en plus du doublement des dépenses militaires.

Qui bénéficiera de tels chantiers ? On ne saurait répondre : « tout le monde », à moins de croire béatement en la théorie du « ruissellement ». Ce piège intellectuel vieux de 40 ans consiste à faire croire que les classes pauvres et moyennes ne s’enrichissent que si elles laissent, au sommet, les opulents battre des records de prospérité. Tous savent qu’il ne se trouve tout au plus que des miettes sous la table : quelques emplois, peut-être, au prix d’un important dévoiement des fonds publics.

Passons une à une les mesures publiques préconisées.

Doit-on encore insister sur le tort que représente le faible revenu que l’État tire de l’impôt sur les grandes entreprises ? Ce phénomène occasionne des conséquences graves sur l’accès au logement, l’école, les soins de santé, le soutien aux arts et la garantie de programmes sociaux. En outre, la moitié des gains financiers sont toujours exempts d’impôts, ce qui n’est pas le cas du salaire des travailleurs, lesquels contribuent pourtant davantage à l’entraide sociale.

Ensuite, les investissements dans le domaine de l’énergie vont à l’encontre de tous les engagements de l’État depuis plus de dix ans en ce qui a trait aux perturbations climatiques. Sur ce point, les canicules et innombrables incendies de forêt survenus au Canada ces derniers étés ne semblent pas faire sourciller un brin l’État fédéral. Officiellement destinée à l’exportation, du moins en partie, cette énergie, notamment celle écocide provenant de l’Alberta, ne répond pas à un projet d’autonomie énergétique, contrairement à ce que laisse croire le discours aux accents sophistiques.

En ce qui concerne les minerais stratégiques, on les sait destinés à la filière militaire ou dans la bulle spéculative entourant le virage électrique. Sur ce dernier point, on sait que les nouvelles énergies dites « vertes », comme les voitures électriques, requièrent des minerais de pointe tellement polluants à extraire qu’elles annulent les bénéfices écologiques de leur usage.

La mal nommée « intelligence artificielle », très polluante elle aussi, achèvera d’automatiser mille et une tâches requises sur ces chantiers et auprès de leur administration, de telle sorte qu’ils se révéleront pauvres en création d’emploi.

On pourrait poursuivre ainsi longuement. Notamment à propos des dépenses militaires, plutôt que dans des postes de dépense socialement pertinents.

Pour réaliser un programme qui aurait provoqué une levée de boucliers il y a encore quelques mois, le premier ministre canadien a profité de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore voisin. Mark Carney, ex-banquier amateur de paradis fiscaux, s’est aussi délesté de toute contrainte écologique, en suspendant la portée des lois fédérales visant à protéger l’environnement, pour l’État comme pour les entreprises.

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances prétendant abusivement à la respectabilité.

L’aliénation

Photo © Sean Kilpatrick/La Presse canadienne
Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
26 janvier 2026

L’aliénation

Dans le contexte où l’empire états-unien menace d’envahir militairement le Canada, raille ses représentants, s’ingère politiquement, met à genoux le pays commercialement et pèse sur la moindre de ses décisions… nous avons eu droit, à Davos la semaine dernière, à un discours de grande envergure, comme peu de premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’histoire. Mark Carney habitait son allocution, articulait ses idées, pensait ce qu’il disait et disait ce qu’il pensait.

Comme marqueur historique, le discours permettait de mesurer à quel point les temps ont changé, d’autant plus qu’il traitait lui-même de cette question. Elle apparaissait soudainement très loin, l’époque où plusieurs dénonçaient le rituel de Davos lui-même, cercle officieux des dominants planétaires issus du secteur privé comme public. Les premiers cooptaient à cette occasion les seconds pour qu’ils réalisent le dessein d’une mondialisation financiarisée.

Aujourd’hui sidérée par la mégalomanie belliqueuse du président états-unien, la régression militariste de la Russie et la violence génocidaire perpétrée par l’État d’Israël à Gaza, l’opinion, en tout cas à gauche, n’a même plus le luxe de pérorer sur le bien-fondé de l’exercice politique hivernal tenu en Suisse. On oublie même l’avoir déjà vertement critiqué.

Sur cette scène, pour percutant qu’il fût, le discours du premier ministre n’en reste pas moins éminemment critiquable. Notre leader nous invite à passer à table, pour éviter « d’être au menu », mais nous ne faisons pas tous partie de ce « nous ». Tous n’ont pas les moyens de compter parmi les commensaux.

C’est pourquoi les holà ! sous lesquels Mark Carney a été reconnu comme le héraut des moyennes puissances étatiques – ou leur héros ? – dissimulent mal un état d’aliénation collective. Nous voici encore – ce qui n’a rien de bien historique cette fois –, nous, peuples, en train d’applaudir une proposition prétendant au bien commun, alors qu’elle défend en réalité seulement des intérêts bien particuliers. C’est toujours en cela que consiste l’aliénation : abuser de collectivités en les intégrant à un schème vicié comme si celui-ci en définitive les servait.

En cela, le premier ministre Carney a réalisé à Davos un tour de prestidigitation. Il a fait passer pour un acte d’affranchissement national une série de projets ou de réalités qu’on décriait il y a peu. Relisons le passage qui constitue le fondement de tout son édifice discursif : « Nous avons [au Canada] réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de mille milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », en plus du doublement des dépenses militaires.

Qui bénéficiera de tels chantiers? On ne saurait répondre : « tout le monde », à moins de croire béatement en la théorie du « ruissellement ». Ce piège intellectuel vieux de quarante ans consiste à faire croire que les classes pauvres et moyennes ne s’enrichissent que si elles laissent, au sommet, les opulents battre des records de prospérité. Tous savent qu’il ne se trouve tout au plus que des miettes sous la table : quelques emplois, peut-être, au prix d’un important dévoiement des fonds publics.

Passons une à une les mesures publiques préconisées.

D’abord, doit-on insister au Nouveau-Brunswick sur le tort que représente le faible revenu que l’État tire de l’impôt sur les grandes entreprises ? Les habitués de cette chronique ont amplement lu sur les conséquences directes que ce phénomène occasionne sur l’accès au logement, l’école, les soins de santé, le soutien aux arts et la garantie de programmes sociaux. En outre, la moitié des gains financiers sont toujours exempts d’impôts, ce qui n’est pas le cas du salaire des travailleurs, lesquels contribuent pourtant davantage à l’entraide sociale.

Ensuite, les investissements dans le domaine de l’énergie vont à l’encontre de tous les engagements de l’État depuis plus de dix ans en ce qui regarde les perturbations climatiques. Sur ce point, les canicules et innombrables incendies de forêt survenus au Canada ces derniers étés ne semblent pas faire sourciller un brin l’État fédéral. Officiellement destinée à l’exportation, du moins en partie, cette énergie, notamment celle écocide provenant de l’Alberta, ne répond pas à un projet d’autonomie énergétique, contrairement à ce que laisse croire le discours aux accents sophistiques.

En ce qui concerne les minerais stratégiques, on les sait destinés à la filière militaire ou dans la bulle spéculative entourant le virage électrique. Sur ce dernier point, on sait que les nouvelles énergies dites « vertes », comme les voitures électriques, requièrent des minerais de pointe tellement polluants à extraire qu’elles annulent les bénéfices écologiques de leur usage.  

La mal nommée « intelligence artificielle », très polluante elle aussi, achèvera d’automatiser mille et une tâches requises sur ces chantiers – et auprès de leur administration -, de telle sorte qu’ils se révéleront pauvres en création d’emploi.

On pourrait poursuivre ainsi longuement. Notamment à propos des dépenses militaires, plutôt que dans des postes de dépense socialement pertinents.

Pour réaliser un programme qui aurait provoqué une levée de boucliers il y a encore quelques mois, le premier ministre canadien a profité de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore voisin. Mark Carney, ex-banquier amateur de paradis fiscaux, s’est aussi délesté de toute contrainte écologique, en suspendant la portée des lois fédérales visant à protéger l’environnement, pour l’État comme pour les entreprises (Acadie Nouvelle, 16 septembre et 25 novembre derniers).

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump, entre moyennes puissances prétendant abusivement à la respectabilité.

Fictions et idées pour la nouvelle année

La Presse

Chantal Guy
17 janvier 2026

Au Québec, 2026 sera encore une année riche en romans, récits et essais. Voici ce qui a retenu l’attention de notre chroniqueuse. […]

Quelques essais

Les essais sont toujours une excellente radiographie de ce qui anime notre époque. La montée de l’extrême droite a inspiré au moins trois livres sur le sujet : Avant d’en arriver là – essai choral sur le péril fasciste (Écosociété, 19 janvier) réunit des plumes comme Anaïs Barbeau-Lavalette, Alain Deneault, Jonathan Durand Folco, Dalie Giroux ou Amir Khadir qui se penchent sur des pistes de solution.

Entrevue avec Pierre Mouterde et David Murray : Montée de l’extrême droite

Photo © Radio-Canada

Alain Deneault est mentionné à deux reprises lors de l’entretien animé par Patrick Masbourian à l’émission Tout un matin à Radio-Canada avec les invités Pierre Mouterde et David Murray à l’occasion de la parution de l’essai Avant d’en arriver là – Essai choral sur le péril fasciste publié aux Éditions Écosociété. Alain Deneault fait partie des 18 auteur·es. du livre. Durée : 14 min – 20 janvier 2026

« Pierre Mouterde, sociologue et spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine, et David Murray, éditeur à Écosociété, discutent de la montée de l’extrême droite dans le monde à l’occasion de la sortie du livre Avant d’en arriver là. » – Tout un matin, Radio-Canada