Le mal pour lui-même

Photo © Acadie Nouvelle – Archives

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
2 mars 2026

Le mal pour lui-même

Ainsi, quelque cinquante millions de dollars sont attribués en subvention à la composante forestière du conglomérat Irving tandis que le gouvernement du Nouveau-Brunswick privera d’un montant équivalent son réseau scolaire, collégial et universitaire. De là à affirmer que les gens qui étudient, enseignent, accompagnent, éduquent… devront se priver, voire souffrir, pour enrichir encore un peu plus la sainte famille, il n’y a qu’un pas.

Certes, les subventions que les Irving touchent de la part de l’État du Nouveau-Brunswick ne proviennent pas du même budget que celui faisant l’objet de compressions. C’est d’un fonds d’aide aux entreprises éprouvées par les droits de douane états-uniens que provient la subvention controversée, quoique les bénéficiaires aient déjà congédié 140 employés en 2025. Mais, hormis ces distinguos technocratiques et comptables, le phénomène relève d’une constante. De leur propre aveu, les Irving concentrent dans des législations ultra-permissives des capitaux nullement imposés, tandis qu’ils profitent ici des terres de la Couronne, de subventions provenant de tous les budgets ainsi que d’investissements publics massifs dans des domaines aussi variés que la voirie, la sécurité, la justice et… l’éducation.

Lorsqu’il agissait comme critique en matière de Finances, le député vert Kevin Arseneau avait formellement milité pour que toute entité délocalisant des actifs dans les paradis fiscaux soit privée de subventions publiques. Ont refusé d’y donner suite les bleus, faisant une mine patibulaire, et les rouges, avec un sourire.

Capable de délocaliser massivement ses bénéfices ailleurs avant qu’ils ne soient imposés, le conglomérat est le contribuable le plus à même de jauger la part de ses revenus qu’il rendra imposables, à la manière d’un client qui fixerait lui-même le prix de la marchandise. Dans une logique stricte d’intérêt, l’important serait pour Irving de financer l’État afin de le rendre apte à fournir strictement les services nécessaires. Passé cela, ce serait une perte d’argent.

C’est une hypothèse. Elle mérite qu’on s’y penche sérieusement.

Il a été longtemps possible de railler la famille aux allures rêches en tant qu’illustration parfaite de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, célèbre étude du sociologue Max Weber publiée au début du xxe siècle. On l’imagine, dans l’esthétique froide qu’elle adopte, contempler sa montagne d’or en se persuadant d’y célébrer le reflet de son éthique de travail, sa conduite puritaine et son esprit supérieur.

Mais la caricature tourne court. Elle ne porte pas.

Plus juste peut-être, et plus inquiétante encore, la représentation audiovisuelle de l’évitement fiscal que donnait en 2017 l’organisation Oxfam (« Évasion fiscale : un hold-up de nos services publics »). Dans une ambiance ténébreuse de film d’aventure, on y voyait des criminels masqués entrer par effraction dans un hôpital et voler tout le matériel médical, au point, par moments, de conduire à la mort d’infortunés patients. Le message : l’évitement fiscal tue. En tous les cas, il conduit à la perte de nombreuses personnes qui participent autant à la vie publique que la famille retranchée dans ses beaux quartiers ou son site de villégiature.

Autre élément du message : l’évitement fiscal se fait sciemment au détriment des services publics et de la capacité des citoyens à se donner des institutions dignes. On ne peut le commettre qu’intentionnellement lorsqu’on en connaît les conséquences désastreuses pour le plus grand nombre. L’indice qui ne trompe pas concerne le taux de mortalité infantile ou encore l’évolution de l’espérance de vie. Ce sont de telles données qui ont permis à l’anthropologue Emmanuel Todd de prédire jadis l’effondrement de l’URSS, et aujourd’hui celui de l’Occident.

Avec mes étudiantes et étudiants, nous nous mesurons cette année aux livres moralement exigeants de Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient (Cerf, 2018) et Pervers (Ithaque, 2014). Ces essais suggèrent que nous souffrons collectivement de notre incapacité à penser le Mal. Pas seulement le mal, ce qui est mal au sens de ce-qui-n’est-pas-bien, ce qui accuse une carence de bonté, ce qui fait l’impasse sur les critères élémentaires de ce qui est bon… Mais le Mal lui-même, le Mal pour lui-même. Ce philosophe des sciences et psychanalyste dit trouver la motivation d’écrire ses livres du fait de sa « consternation devant le mélange de facilité intellectuelle et de timidité morale, voire de niaiserie qui règnent quasiment sans partage quand on aborde aujourd’hui la question du Mal. » Il souhaite « attirer l’attention sur la pauvreté débilitante des réflexions dont on nous abreuve à ce propos ».

Quelques lignes ne peuvent en rien suppléer l’expérience de lecture stupéfiante que représentent ces deux livres. Relevons-en seulement quelques traits saillants, à savoir que nous errons en pensant le mal par des termes privatifs, comme l’in-justice, l’a-nomie ou l’in-humanité, comme si tout acte devait d’abord s’en référer à la justice, à la loi ou à l’humanisme, pour être présenté ensuite comme s’en éloignant plus ou moins. Ce rapport candide au bien, que l’on retrouve jusque chez Emmanuel Kant, par exemple, nous prive de la possibilité d’admettre que des acteurs, notamment riches et puissants, peuvent sciemment faire le Mal. Jubiler en s’y consacrant. Jouir de la destruction, de la privation, de la pollution. Le Mal ici ne tient plus d’une carence de bien, mais d’un dessein à proprement parler, mû par ce que la psychanalyse a appelé la pulsion de mort, et que des économistes chevronnés comme Bernard Maris et Gilles Dostaler ont associé déjà à notre régime productiviste (Capitalisme et pulsion de mort, Albin Michel, 2009).

Pis, pour l’auteur, le Mal pour lui-même n’est pas principalement une affaire de sujets. Il n’y a pas tant de prédispositions au Mal chez certaines personnes que de contextes historiques le favorisant. Le nôtre en est. La perte de repères éthiques, le vacillement des institutions sociales, le sentiment que la pollution et le réchauffement climatique précipitent le monde vers sa fin contribuent à rendre les gens cyniques, pervers et violents, tant ils deviennent désespérés. Plus nous laissons faire, plus nous contribuons à un monde du laisser-faire…

« La même idéologie règne » : Gagner les élections à l’ère de l’écocide

Photo © Dallas McQuarrie

COOP Média NB/NB Media Co-op

Par Alain Deneault
18 octobre 2024

« Les écologistes ne sont pas les membres d’une secte. Ils sont votre sœur, votre voisine, votre collègue, votre enfant ou c’est vous-même, dès lors que vous vous souciez d’une Terre qu’on agresse au point qu’elle se déstabilise de manière exponentielle.

Le réchauffement climatique provoque l’érosion des côtes, les migrations d’espèces redoutables, les crises agricoles, le stress hydrique… l’exploitation industrielle du territoire entraîne la déforestation, l’extinction massive d’espèces, l’éclosion de maladies… Le pêche intensive fait disparaître la faune marine pour qu’on puisse s’adonner souvent à une consommation futile, bien au-delà de nos besoins. On ne tiendra pas ainsi encore longtemps.

Or, voici qu’en Occident les écologistes sont dénoncés, bannis, marginalisés, censurés, attaqués. Le moins subtil des chefs d’État, le président français Emmanuel Macron, a tout fait pour réduire un mouvement comme les Soulèvements de la Terre au statut d’organisation séditieuse, assimilable à un courant terroriste. La répression policière que lui a fait subir l’État était aussi violente que disproportionnée. Son tort ? Ses militants se sont interposés au printemps 2023 contre le projet d’ériger des méga-bassines qui détournent l’eau de milieux naturels aux fins d’un stockage inefficace destiné à la grande industrie. Dans la population, aucune majorité ne souscrit à ce processus.

Au Nouveau-Brunswick, l’étau se resserre également sur les citoyens qui voient combien notre mode de vie est en train de nous détruire collectivement. Franc, le candidat vert Serge Brideau avait déclaré au printemps 2023, à l’aube de sa première campagne électorale : « Il y a beaucoup de gens désillusionnés de la politique. Et moi aussi, je suis insatisfait de beaucoup de choses dans notre système. »

Son positionnement sur l’échiquier politique témoigne des difficultés qu’il y a à porter un discours autre que celui établi par les défenseurs de l’ordre capitaliste et écocide.

Comme citoyen, il fait face à une injonction de la Cour motivée par le pouvoir d’État exigeant qu’il reste sagement spectateur de la déforestation qui se produit actuellement à Tracadie au profit du cartel des producteurs de bleuets. Comme candidat, il porte les couleurs d’un parti abusivement présenté par les médias comme « tiers », comme s’il était dans sa nature intrinsèque de terminer troisième…

Le public entretient aussi de lui-même ses partis pris familiaux et sclérosés. Et le parlement qu’il s’agit de conquérir ne modélise plus depuis très longtemps les règles du marché, face aux empires industriels et aux temples de la finance.

Lisons Jacques Rancière pour rappeler que « démocratie » n’est pas le nom d’un régime, mais d’un rapport philosophique au monde. En principe, une question démocratique nous place égaux face à nos responsabilités communes et aucune compétence spécifique ne devrait prévaloir. Ainsi, si nous tirions au sort les députés, l‘assemblée ne serait certes pas nécessairement plus compétente que celle d’élus, mais – cruelle vérité! – elle ne le serait pas nécessairement moins… Vraiment n’importe qui peut délibérer sur les questions qui nous touchent en commun. On constitue en fonction de cette conviction les jurys de certains tribunaux. (Lire aussi Hugo Bonin : La démocratie hasardeuse.)

Au contraire, notre régime électoral favorise structurellement une compétence particulière : savoir remporter des élections. Un routier de la politique comme Dominic LeBlanc l’illustre bien : il conduit un véhicule qui gagne et s’entoure d’une garde qui ne pense qu’à ça. C’est son expertise; elle s’arrête pas mal là.

Le « corps électoral » se voit, lui, associé à des métaphores dégradantes. Il constitue une « clientèle » soumise à un insignifiant marketing, ou un « comité d’embauche » censé choisir le meilleur pour faire le job, comme s’il n’y avait qu’une seule tâche à accomplir… Les électeurs sentent ce mépris. D’où les Encore!, Ça coûte trop cher, Tous pourris…

Dans un système où les coups fourrés prévalent, où les lobbies des grandes entreprises pèsent énormément, où le trafic d’influence en coulisse compte davantage que la comparaison rationnelle des programmes électoraux, l’insatisfaction est de rigueur. On votre contre quelque chose et on choisit le moins pire. En réalité, on n’attend plus rien des acteurs politiques, on se montre moins exigeants envers eux qu’à l’égard d’un professeur, d’une comptable ou d’un médecin. Cela fait leur affaire.

Hormis quelques points isolés (là certains thèmes électoraux de nature sociétale, ici la construction urgente d’un pont), la démocratie parlementaire nous offre le choix du même produit, mais bleu ou rouge, éventuellement mâtiné d’orange ou de vert. Au-delà, la même idéologie règne. Dans ce contexte, on s’en tient à escompter quelques victoires morales. Par exemple, un Parti vert détenant la balance du pouvoir, sans se laisser aller à des représentations managériales du vert en politique comme le pitoyable « développement durable ». C’est-à-dire en tirant un gouvernement dans le sens de grandes réformes impératives au vu de notre tragédie écologique. »

Une version de cet éditorial est paru dans l’Acadie Nouvelle le 23 septembre 2024.

L’écologie politique

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
23 septembre 2024

L’écologie politique

Les écologistes ne sont pas les membres d’une secte. Ils sont votre sœur, votre voisine, votre collègue, votre fils ou c’est vous-même, dès lors que vous vous souciez d’une Terre qu’on agresse au point qu’elle se déstabilise de manière exponentielle.

Le réchauffement climatique provoque l’érosion des côtes, les migrations d’espèces redoutables, les crises agricoles, le stress hydrique… l’exploitation industrielle du territoire entraîne la déforestation, l’extinction massive d’espèces, l’éclosion de
maladies… Le pêche intensive fait disparaître la faune marine pour qu’on puisse s’adonner souvent à une consommation futile, bien au-delà de nos besoins. On ne tiendra pas ainsi encore longtemps.

Or, voici qu’en Occident les écologistes sont dénoncés, bannis, marginalisés, censurés, attaqués. Le moins subtil des chefs d’État, le président français Emmanuel Macron, a tout fait pour réduire un mouvement comme les Soulèvements de la Terre au statut d’organisation séditieuse, assimilable à un courant terroriste. La répression policière que lui a fait subir l’État était aussi violente que disproportionnée. Son tort ? Ses militants se sont interposés au printemps 2023 contre le projet d’ériger des méga-bassines qui détournent l’eau de milieux naturels aux fins d’un stockage inefficace destiné à la grande industrie. Dans la population, aucune majorité ne souscrit à ce processus.

Au Nouveau-Brunswick, l’étau se resserre également sur les citoyens qui voient combien notre mode de vie est en train de nous détruire collectivement. Franc, le candidat vert Serge Brideau avait déclaré au printemps 2023, à l’aube de sa première campagne électorale : « Il y a beaucoup de gens désillusionnés de la politique. Et moi aussi, je suis insatisfait de beaucoup de choses dans notre système. »

Son positionnement sur l’échiquier politique témoigne des difficultés qu’il y a à porter un discours autre que celui établi par les défenseurs de l’ordre capitaliste et écocide.

Comme citoyen, il fait face à une injonction de la Cour motivée par le pouvoir d’État exigeant qu’il reste sagement spectateur de la déforestation qui se produit actuellement à Tracadie au profit du cartel des producteurs de bleuets. Comme candidat, il porte les couleurs d’un parti abusivement présenté par les médias comme « tiers », comme s’il était dans sa nature intrinsèque de terminer troisième…

Le public entretient aussi de lui-même ses partis pris familiaux et sclérosés. Et le parlement qu’il s’agit de conquérir ne modélise plus depuis très longtemps les règles du marché, face aux empires industriels et aux temples de la finance.

Lisons Jacques Rancière pour rappeler que « démocratie » n’est pas le nom d’un régime, mais d’un rapport philosophique au monde. En principe, une question démocratique nous place égaux face à nos responsabilités communes et aucune compétence spécifique ne devrait prévaloir. Ainsi, si nous tirions au sort les députés, l‘assemblée ne serait certes pas nécessairement plus compétente que celle d’élus, mais – cruelle vérité! – elle ne le serait pas nécessairement moins… Vraiment n’importe qui peut délibérer sur les questions qui nous touchent en commun. On constitue en fonction de cette conviction les jurys de certains tribunaux. (Lire aussi Hugo Bonin : La démocratie hasardeuse.)

Au contraire, notre régime électoral favorise structurellement une compétence
particulière : savoir remporter des élections. Un routier de la politique comme Dominic Leblanc l’illustre bien : il conduit un véhicule qui gagne et s’entoure d’une garde qui ne pense qu’à ça. C’est son expertise; elle s’arrête pas mal là.

Le « corps électoral » se voit, lui, associé à des métaphores dégradantes. Il constitue une « clientèle » soumise à un insignifiant marketing, ou un « comité d’embauche » censé choisir le meilleur pour faire le job, comme s’il n’y avait qu’une seule tâche à accomplir… Les électeurs sentent ce mépris. D’où les Encore!, Ça coûte trop cher, Tous pourris…

Dans un système où les coups fourrés prévalent, où les lobbies des grandes entreprises pèsent énormément, où le trafic d’influence en coulisse compte davantage que la comparaison rationnelle des programmes électoraux, l’insatisfaction est de rigueur. On votre contre quelque chose et on choisit le moins pire. En réalité, on n’attend plus rien des acteurs politiques, on se montre moins exigeants envers eux qu’à l’égard d’un professeur, d’une comptable ou d’un médecin. Cela fait leur affaire.

Hormis quelques points isolés (là certains thèmes électoraux de nature sociétale, ici la construction urgente d’un pont), la démocratie parlementaire nous offre le choix du même produit, mais bleu ou rouge, éventuellement mâtiné d’orange ou de vert. Au-delà, la même idéologie règne. Dans ce contexte, on s’en tient à escompter quelques victoires morales. Par exemple, un Parti vert détenant la balance du pouvoir, sans se laisser aller à des représentations managériales du vert en politique comme le pitoyable « développement durable ». C’est-à-dire en tirant un gouvernement dans le sens de grandes réformes impératives au vu de notre tragédie écologique.