Entretien avec le réalisateur Martin Bureau sur son film Plus rien n’est égal par ailleurs dans lequel figure Alain Deneault à l’émission C’est encore mieux l’après-midi animée par Guillaume Dumas à Radio-Canada. Durée : 11 minutes – 19 mars 2026
Le film de Martin Bureau Plus rien n’est égal par ailleurs sera présenté le 19 avril 2026 dans le cadre du Festival Cinéma du Monde de Sherbrooke (COMPLET) à la Maison du cinéma ainsi que le 28 avril 2026 à 19 h 45 à la salle Alanis-Obomsawin de l’ONF dans le cadre des Rendez-vous Québec cinéma(RVQC).
Image du film Plus rien n’est égal par ailleurs de Martin Bureau dans lequel figure Alain Deneault.
Ces jours-ci, la première nous saute aux yeux. Elle a pour noms génocide, crimes de guerre, bombardements des civils, décapitations politiques, kidnappings, coups d’État… Ce spectacle télévisé nous divertit tous les soirs. Il nous montre aussi impuissants. Va-t-on réellement téléphoner à son député libéral pour qu’il fasse remonter notre indignation jusqu’à Benjamin Netanyahu, Vladimir Poutine et Donald Trump, via l’appareil d’État ?
Sinon quoi ? Arrivons-y par quelques détours. La philosophie nous y habitue.
La violence crue qui sévit maintenant vise à renverser des régimes, ceux de la Bande de Gaza, du Venezuela et de l’Iran. Elle se décharge aussi contre toutes formes de résistance, comme au sud du Liban et en Jordanie. Elle explosera ensuite sur d’autres entités dans sa mire : Cuba, le Groenland, le Panama, le Canada…
Est-on avisé de se représenter comme isolée cette violence de la part de chefs d’État psychotiques ?
Non, peut-on répondre, fort de lectures du XXe siècle, La Crique de la violence de Walter Benjamin et Il faut défendre la société de Michel Foucault. Cette violence qui fait irruption comme la lave d’un volcan est contenue en temps normal par l’État protecteur des entreprises privées. Elle lui est même consubstantielle. C’est là un deuxième type de violence, à l’état latent.
Cette violence contenue est à l’origine même des États. Sa constitution n’est jamais l’affaire de beaux esprits qui philosophent de manière magnanime, dans le calme d’une bibliothèque, pour imaginer l’État qui conviendra le mieux au bien commun. Ces fadaises animent sa propagande a posteriori. La loi fondamentale « naît des batailles réelles, des victoires, des massacres, des conquêtes qui ont leur date et leurs héros d’horreur ; la loi naît des villes incendiées, des terres ravagées ; elle naît avec les fameux innocents qui agonisent dans le jour qui se lève », comme l’écrit Foucault sans fard. Les États se forment historiquement du fait de conquêtes, d’actes coloniaux, de manifestations impérialistes, ce qu’on appelle aujourd’hui très pudiquement « des territoires non cédés ». Donc, une proclamation autoréférentielle, inconstitutionnelle, illégale même, et violente, préside à la fondation de nos institutions souvent dites « démocratiques ».
Le pouvoir déclare : « j’impose moi-même de force la loi qui me dit en être la source légitime… » L’État exprime d’abord le droit du plus fort, celui d’une classe sociale, rattachée à un groupe, qui fera valoir sa loi sur les autres et tout le reste. Les communautés autochtones pourraient nous suggérer à ce propos d’aller voir le court-métrage de Willie Dunn, The Ballad of Crowfoot (NFB, 1968).
Pour Walter Benjamin, l’État cherche à réprimer toute forme de violence semblable à celle qui lui a permis de s’imposer, et qui pourrait plus tard le renverser.
Il y va donc pour l’État – pour la classe sociale qu’il représente ainsi que pour les intérêts privés qu’il protège – d’un rapport double à la violence : celle qui est de son fait, la sienne qu’il défend proprement en tant qu’elle serait « légitime », et toutes les autres forces qui le défient. L’État a le pouvoir de présenter ces dernières comme illégitimes, illicites, voire criminelles.
Des décennies de militantisme politique, de luttes parlementaires, de grèves et de pétitions ont été nécessaires pour qu’il adoucisse ses pratiques et leur donne un peu de légitimité.
Donc, la violence dont il fait preuve vise aussi à neutraliser toute forme de résistance concurrente. Survient alors un troisième type de violence, cette fois sur un mode ordinaire, intégré, systémique. C’est elle que subissent imperceptiblement les gens qui défendent des principes liés au bien commun et à la justice sociale, mais qui se voient muselés dans chacune de leurs tentatives formelles pour les faire valoir.
C’est dans ce foyer de tensions entre la parole étouffée et la violence d’État que se trouvent aujourd’hui les citoyens de la grande région de Sackville. On sait que la société d’État Énergie NB et l’entreprise états-unienne ProEnergy envisagent d’y construire une centrale électrique fonctionnant à partir du gaz de schiste et du diesel. Et ce, pendant que l’État permet à VoltaGrid et Beacon AI Centers d’ouvrir un centre de mégadonnées aussi énergivore que vain dans la région de Saint-Jean (Acadie Nouvelle, 15 novembre 2025). Celle-ci consommerait la moitié de l’électricité que produirait celle-là (Radio-Canada, 13 novembre 2025). Ce processus favoriserait le réchauffement climatique, c’est-à-dire le phénomène responsable de la mort des coraux indispensables à la vie marine, des fortes tempêtes érodant nos côtes, des canicules nuisant à l’agriculture et des incendies de forêt ruinant nos derniers puits de carbone.
Mais la violence institutionnelle sévit sous une forme symbolique et subtile lorsque des citoyens s’affairent à plaider la cause de l’écologie et du bien commun à l’encontre des forces du capital. Bénévoles ou presque, sans moyens ou presque, sans représentation juridique ou presque, les voici soudainement confrontés à des spécialistes de la technocratie minière, des avocats d’Énergie NB sous l’œil scrutateur de juristes d’entreprises, manœuvrant comme des poissons dans l’eau dans les audiences publiques codifiées de la Commission de l’énergie et des services publics. Les puissants, l’air de rien, parlent l’inaccessible langue du droit et mitraillent les citoyens de volumineux documents abscons pour occuper leurs soirées, leurs fins de semaine et leurs vacances. C’est cette langue technique qu’il leur faut apprendre sur-le-champ pour se mesurer à des sujets qui la parlent depuis des décennies et qui sont grassement payés pour le faire à temps plein. Alors, la condescendance bat son plein.
Cette violence se produit sous les dehors de ce que le cinématographe Luis Buñuel appelait « le charme discret de la bourgeoisie ». On appelle « démocratie » ce processus inique, et l’État dira, lorsqu’il annoncera une décision depuis longtemps déjà prise, qu’elle est le fruit d’une consultation du public, tandis que les citoyens concernés fredonneront les mots de Félix Leclerc, « …je sens en moi s’installer la colère ».
Penser demain avec Alain Deneault. Les animateurs Édouard Goupil-Leroux & Alexandre Poiré reçoivent Alain Deneault pour le troisième épisode du balado étudiant « Éthique en pratique » de l’Institut d’éthique appliquée de l’Université Laval (IDÉA). Durée : 1 h 32 min – 23 mars 2026
« Dans cet épisode, nous recevons Alain Deneault, philosophe et professeur à l’Université de Moncton au campus de Shippagan. En clarifiant certains concepts centraux de sa réflexion comme l’économie, la gouvernance et plus récemment le biorégionalisme, cet entretien propose de sonder le monde dans lequel nous vivons avec un regard philosophique tout en gardant en filigrane la question « Comment penser demain ? ». » – Balado de l’IDÉA
L’heure est à l’inconstitutionnalité dans les différents régimes de droits libéraux. Washington donne le ton avec un président autocrate qui conçoit la souveraineté de l’État comme le faisait le constitutionnaliste Carl Schmitt : le souverain dispose de pouvoirs exceptionnels dès lors qu’une situation historique le justifie à ses yeux.
L’exception signifie ici s’excepter des règles convenues par la constitution, en ce qui concerne l’exercice même du pouvoir. Au mépris, donc, du texte fondamental de la république états-unienne, des décisions de justice, sans parler des us et coutumes, le Président américain se croit tout permis. S’il n’est pas, n’en déplaise à son égo, à l’origine de tout ce qui se produit depuis sa première élection, il donne certainement le la de la géopolitique mondiale.
Cette attitude de la part de l’instance politique la plus puissante du monde constitue un feu vert. C’est le règne du plus fort. L’homologue russe Vladimir Poutine a engagé un vaste conflit d’invasion en Eurasie tandis que le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a lancé son armée à l’encontre de civils démunis, provoquant ce que la Cour internationale de justice a qualifié de génocide.
Dans un pays comme la France, des gouvernements illégitimes ont été tour à tour établis par le Président français, rompant avec la convention républicaine voulant qu’on appelle à gouverner la coalition parlementaire arrivée en tête d’une élection législative. (C’est comme si, ici à Ottawa, le gouverneur général appelait le Nouveau Parti démocratique à former un gouvernement, alors qu’il n’est clairement pas le premier parti à l’assemblée !).
Du fait de leur marginalisation, ces gouvernements centristes faits de bric et de broc, régulièrement défaits par l’Assemblée nationale, avant de se recomposer presque à l’identique du fait de la résolution opiniâtre du président, redoublent d’ingéniosité pour profiter de tous les vices constitutionnels de la Cinquième République. L’alinéa 3 de l’article 49 de la constitution permet par exemple au gouvernement de faire passer des lois indépendamment du vote de l’assemblée, en laissant à celle-ci libre de le destituer. Il s’ensuit des soubresauts existentiels en série et d’épuisantes prises de bras de fer, les gouvernements tombant les uns après les autres.
Nous avons signalé dans l’Acadie Nouvelle le 16 septembre dernier que la Canada ne fait pas exception. Il suit la tendance. Les fameux chantiers d’intérêt national permettent à l’État de faire fi de ses propres lois en ce qui concerne tout l’arsenal de règles veillant à ce que les projets mis en avant soient archiminimalement respectueux de l’environnement. Il s’est donné les dispositions pour s’en moquer désormais. Le marketing prend le relais : il suffit au gouvernement de flanquer toute expression des épithètes « propre » ou « durable » pour s’estimer blanchi (ou verdi). Et ce, même si des milieux humides sont saccagés et des émissions de gaz à effet de serres annoncées par ces projets unilatéraux.
Or, subrepticement, malicieusement, cyniquement, le gouvernement fédéral a élargi la portée de cet état d’exception à toutes situations. Cela revient à dire que les lois en matière de défense de la faune et de la flore, de l’intégrité du territoire et de la protection de l’air, déjà faibles ou édentées, sont plus que jamais cosmétiques. Elles pourraient tout simplement ne plus exister.
On doit au quotidien montréalais Le Devoir cette mise à jour, après qu’il ait été alerté par le Bloc Québécois. Sous le titre « Pour l’innovation, Ottawa s’offre un passe-droit pour n’importe quelle loi » (24 novembre 2025), le journaliste Boris Proulx résume : « Le gouvernement Carney confère discrètement le pouvoir à ses ministres d’exempter temporairement n’importe qui de n’importe quelle loi fédérale, sur la base de promesses d’innovation ou de croissance économique. Les projets “d’intérêt national” ne seront plus les seuls à bénéficier d’un passe-droit légal. Le projet de loi omnibus C-15, devant le Parlement, ouvre la porte à un traitement semblable pour “toute personne physique ou morale” désignée par un ministre, y compris le gouvernement fédéral lui-même ou des provinces, pour une période de trois ans. » On croirait lire le dispositif législatif d’un paradis fiscal comme les Bermudes !
Les secousses géopolitiques d’aujourd’hui ont bon dos. Et le fait de passer comme barrage aux conservateurs aussi.
Moins spectaculaire que l’invocation de la Loi sur les mesures de guerre de 1970, cette décision n’en a pas moins pour point commun de permettre au gouvernement lui-même de s’exempter des responsabilités fondamentales qu’il s’est données. Bien entendu moins ténébreux et effrayant que Donald Trump, le premier ministre Mark Carney, qui en assume l’initiative, en ressort néanmoins tel un chef d’État inquiétant.
Jusqu’où sera prêt à aller l’État fédéral au nom du « développement économique », lequel profite toujours à la même caste, à l’oligarchie industrielle et financière ? Fera-t-on encore longtemps miroiter une poignée d’emplois çà et là pour tendre toujours plus vers l’autocratie ? Perdra-t-on encore davantage le sens de l’équilibre entre l’écologie, le bien commun et l’enrichissement du petit nombre ? Et une fois qu’il aura, juge et partie, après « trois ans », goûté aux charmes de ce césarisme discret, l’État libéral entendra-t-il de nouveau se contraindre lui-même ? Demandez à Donald Trump, roi d’un nouveau genre, initiateur de cette tendance mondiale.
Alain Deneault prononcera la conférence d’ouverture aux journées d’étudeRepenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement dans le contexte socio-écologique contemporain le 9 juin 2025. Cet événement est organisé par le Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté (Centr’ERE) de l’Université du Québec à Montréal et aura lieu les 9 et 10 juin 2025.
Avec la participation de : Alain Deneault, Aurélie Zwang, Mélanie Champoux, Alexandra Guité, Maxime Fecteau, Jonathan Durand-Folco, Lucie Sauvé, Gina Thésée, Céline Chauvigné, Geneviève Therriault, Clément Barniaudy, Emmanuelle Larocque, Audrey Dahl, Dalie Lauzon-Vallières, Josée Courtemanche, Laurence Brière et la Coalition Environnement – Éducation – Écocitoyenneté
« Dans un monde traversé par de profondes crises sociales, écologiques et politiques, comment l’éducation peut-elle nourrir une citoyenneté critique, créative et émancipatrice ? Ces deux journées seront l’occasion de réfléchir collectivement à des pratiques pédagogiques qui prennent acte de l’urgence et de la complexité de notre époque.
Ces journées d’étude visent ainsi à examiner les défis éducatifs et les voies d’apprentissage et de praxis que soulèvent les polycrises contemporaines. Elles proposeront des conférences, un séminaire, des tables rondes, des discussions et une performance artistique, toutes invitant « à entendre, à voir, [et] à dire ce qui se produit » (Deneault, 2024) pour mieux y intervenir. » – Centr’ERE
Repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement dans le contexte socio-écologique contemporain Conférence d'ouverture par Alain Deneault 9 juin 2025 - 9 h 15
Repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement dans le contexte socio-écologique contemporain Journées d’étude- 9 et 10 juin 2025 Salle de la didacthèque - Local W-1011 - UQAM Pavillon Thérèse-Casgrain (W) - 405 Rue Sainte-Catherine Est Accessible par la bibliothèque centrale - 400 Rue Sainte-Catherine Est En présence et en ligne- Gratuit En présence - Inscription requise : ici En ligne - Inscription requise : ici
Conférence d’Alain Deneault – Mot de bienvenue par Lucie Sauvé, professeure émérite au département de didactique de l’UQAM, chercheure émérite au Centr’ERE – Captures d’écran (ZOOM) – 9 juin 2025
« Les déséquilibres socio-écologiques actuels exigent une éducation qui accompagne le développement d’une citoyenneté critique et créative. Dans un contexte de crises multiples et de dérives autoritaires, il est crucial de repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement (ERE) et d’explorer des pratiques pédagogiques émancipatrices, notamment en milieux non formels.
Les nombreuses questions d’ordres éthique, épistémologique et ontologiques soulevées par les déséquilibres socio-écologiques actuels devraient, plus que jamais, interpeller le monde de l ‘éducation. En cette ère inouïe (Deneault, 2024), comment accompagner – à l’école, à l’université, dans les espaces d’organisation communautaire et de médiation culturelle – l’exercice d’une citoyenneté attentive, responsable, critique et créative, à même de transformer les rapports délétères à l’environnement, aux autres humains et aux autres qu’humains ? Comment habiter le trouble actuel (Haraway, 2017), en ouvrant de manière inventive et par l’éducation, de nouvelles possibilités de cohabitations ?
En 2011, la revue Éducation relative à l’environnement: Regards – Recherches – Réflexions publiait un volume explorant la dimension politique de cet axe de la formation fondamentale. Mohammed Taleb y formulait une mise en garde « concernant le risque que pourrait représenter une articulation entre politique et ERE qui ne prendrait pas en compte l’exigence philosophique ». Le texte réagissait notamment à l’hégémonie annoncée de l’éducation au développement durable et de l’idéologie capitaliste dont cette éducation n’est jamais parvenue à s’affranchir même à ce jour. Depuis, l’éducation à l’Anthropocène (ou en contexte d’anthropocène) ; l’éducation à, vers ou pour la transition énergétique, écologique, socio-écologique ou juste ; l’éducation à la citoyenneté mondiale ou à l’écocitoyenneté ne sont que quelques exemples de propositions éducatives ayant émergé et reposant sur différentes philosophies du politique plus ou moins explicitées. La diversité axiologique de ces propositions nous rappelle l’importance des exercices de clarification qui nous permettent de saisir les contributions et limites respectives de pistes éducatives souvent confondues ou amalgamées. Ainsi est-il toujours d’actualité de nous interroger à propos des fondements sur lesquels reposent les politiques, les programmes et les projets qui concernent l’éducation relative aux réalités socio-écologiques contemporaines. Autrement dit, comment composer avec les risques pédagogiques et sociaux inhérents à ces choix éducatifs, « risques à prendre et à baliser, afin de ne pas enliser la dynamique éducative dans les lieux communs de la reproduction sociale » (Sauvé, 2011) ?
Par ailleurs, un recul démocratique s’observe à l’échelle mondiale et, avec la transformation politique en cours depuis janvier dernier aux États-Unis, la concentration des pouvoirs et l’autoritarisme semblent connaître une accélération qu’il est possible de qualifier d’historique. La proximité de plus en plus décomplexée des milliardaires et géants corporatifs du numérique avec ce régime amène en effet certains à annoncer l’avènement d’un techno-fascisme (Folco, 2025), donnant suite au techno-féodalisme décrit plus tôt par Varoufakis (2021) et par Durand (2023). Les transformations récentes ont déjà des conséquences dans les milieux de la recherche, de l’éducation et de l’action publique, où ce nouvel interventionnisme ampute grandement les libertés académiques et professionnelles. On mentionnera seulement à titre d’exemples les impacts avérés et appréhendés en sciences de l’environnement, en sciences politiques, et en enseignement, mais on pourrait bien sûr et fort malheureusement allonger cette liste. En effet, la marée montante de la censure sévit sur une étendue toujours plus vaste de pratiques, de champs disciplinaires et de modes de production de savoirs. Elle projette du même coup une onde de choc puissante contre la diversité épistémologique en enseignement et en recherche. Dans ce contexte, quels efforts sommes-nous amenés à déployer pour réfléchir ensemble nos rapports personnels et collectifs au politique, au savoir et à l’environnement ?
Quelles seront les répercussions de cette nouvelle ère politique sur les mouvements écologistes, qui figurent déjà parmi les groupes les plus surveillés (Berglund et coll. 2024), et ce, au moyen d’outils dits de plus en plus « intelligents » ? Comment l’ERE est-elle interpellée face à ces transformations historiques et, réciproquement, comment celles-ci affectent-elles les pratiques de l’ERE, notamment en milieux non-formels et informels ? Face aux discours et aux manœuvres de division et d’accaparement (des ressources, des terres, des corps, de l’attention, etc.) qui prennent actuellement une ampleur déconcertante, comment donner le goût de la résistance et soutenir l’initiative écocitoyenne ? Quels ancrages les pédagogies critiques et les éducations décoloniales, au soin et au sensible offrent-elles pour repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement ? Quels défis et quelles perspectives les relations aux environnements numériques et les rapports de pouvoir qu’ils induisent représentent-ils pour l’éducation relative à l’écocitoyenneté ? » – Centr’ERE
Période de questions – Captures d’écran (ZOOM) – 9 juin 2025
« Notre époque est marquée par l’angoisse devant des phénomènes sociaux, politiques, climatiques et écologiques qui semblent démesurés, inouïs par bien de leurs aspects. En partant de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï, Alain Deneault présentera sa vision des luttes pour l’environnement. » – Collège Laflèche
Faire que ! : comment parler d'écologie sans perdre la tête Conférence d'Alain Deneault Vendredi 28 mars 2025 - 10 h 30 à 12 h 30 Collège Laflèche - Amphithéâtre 1687, Boul. du Carmel, Trois-Rivières Stationnement 5 $ Confirmation requise Information : écrire à David Auclair, professeur david.auclair@clafleche.qc.ca
« La conférence mémorable de M. Alain Deneault a abordé la question cruciale de l’engagement politique dans un contexte de bouleversements écologiques sans précédent. Son plaidoyer, inscrit dans la continuité de sa pensée critique, offre une réflexion lucide sur les défis écologiques et sociaux contemporains. En abordant le concept de « biorégion » comme mode d’engagement, M. Deneault invite à repenser collectivement notre mode de vie. Cette approche suscitera sans aucun doute des réflexions profondes chez nos étudiant(e)s en Sciences humaines. Merci au professeur David Auclair pour l’organisation de cette conférence. » – Collège Laflèche
Comment parler d’écologie sans perdre la tête ? Conférence d’Alain Deneault à la Bibliothèque publique de Drummondville le samedi 29 mars à 13 h 30. L’inscription est gratuite mais requise en composant le 819 478-6573.
« Notre époque est marquée par l’angoisse devant des phénomènes sociaux, politiques, climatiques et écologiques qui semblent démesurés, inouïs par bien de leurs aspects. L’intervention vise à trouver des façons d’aborder de manière lucide et féconde les enjeux de ce siècle, c’est-à-dire en se donnant des desseins, des concepts et des représentations symboliques adéquats. En partant de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï, Alain Deneault présentera sa vision des luttes pour l’environnement. »
Nous ne saurons jamais si la défaite de Kevin Arseneau dans sa circonscription s’explique par l’hospitalisation qui l’a mis hors jeu durant la campagne électorale. Disons qu’il est handicapant de laisser à leurs seuls bons souvenirs des électeurs par ailleurs bombardés de slogans par des adversaires pressés d’en finir avec soi.
À une époque où la population attend si peu de la politique – c’est Susan Holt qui le regrettait à juste titre, en discussion avec L’Acadie Nouvelle (5 octobre 2024) –, Kevin Arseneau était davantage que le membre d’un Parti en lequel on peut avoir foi, en l’occurrence celui des écologistes. Par son intégrité, son sens critique et sa vivacité d’esprit, il conférait une autre dimension au rôle de député, donnant parfois l’impression de constituer à lui seul l’opposition politique dans ce coin de pays. Une lumière dans un désert d’idées.
Comme artiste de scène, il était capable de représenter le milieu des arts ; comme diplômé en géographie ainsi que dans les humanités, il avait accès aux sciences humaines ; comme agriculteur biologique, il se montrait capable de défendre le territoire, la faune et la flore. Il était aussi critique en matière de finance. Surtout, il le faisait avec ce minimum de radicalité qu’on attend d’une pensée qui exige d’elle-même.
Il y avait quelque chose de savoureux à l’entendre. À coups de paradoxes et d’initiatives, l’intelligence s’invitait au parlement. Les centres relatifs à la toxicomanie ? C’est en région qu’il faut y voir pour prévenir les problèmes avant qu’ils ne se concentrent dans les zones urbaines. L’épandage de glyphosate?, Voici un projet de loi qui l’interdit. La concentration des médias anglophones ? Que le législateur se dote d’une loi antimonopole…
Il fallait le voir asticoter le ministre des Finances, Ernie Steeves, lorsque ce dernier devait alors s’humilier à expliquer qu’il ne lèverait jamais le petit doigt pour que le gouvernement fédéral mette fin aux échappatoires fiscales dont profite le conglomérat Irving, au détriment de notre population. Kevin Arseneau se contenait d’enchaîner avec des propositions immédiatement réalisables en la matière : refuser toute subvention à des entités privées transférant des fonds dans les paradis fiscaux comme les Bermudes.
Sur un plan symbolique, il était aussi le seul à oser des critiques pourtant sensées. Par de simples questions, comme : qui a décidé de mettre le drapeau acadien en berne devant l’assemblée, le jour du décès de la reine d’Angleterre ?
À de tels moments, un silence malaisé s’imposait ; on entendait les mouches voler. Libéraux et conservateurs se confondaient ; on les voyait pour ce qu’ils sont.
Au-delà de l’attachement qu’on peut entretenir pour la personne de Kevin Arseneau, son échec électoral, et celui de ses semblables Serge Brideau, Jacques Giguère et Simon Ouellette, témoignent bien de l’effrayant formatage que prévoit le processus électoral à l’occidentale. Que d’uniformité ! Qui détonne encore parmi ces gueules d’avocats, de comptables, de boutiquiers et de gestionnaires, ou celles de gens qui, d’autres milieux, font tout pour leur ressembler. Pourquoi aucune attirance pour ce qu’une Diani Blanco pourrait apporter à la politique ? Tous les mêmes profils socioprofessionnels, des têtes pareillement photoshopées avec ce regard obséquieux et ces dents affreusement blanches.
L’habitus parlementaire – en sociologie, cela porte sur les règles comportementales et morales dans les différents milieux sociaux – implique la médiocrité. Faisons un usage précis de ce mot. Contrairement à l’usage courant, la médiocrité ne renvoie pas à ce qui est mauvais, nul et pauvre : cela témoignerait plutôt de l’infériorité. Non, la médiocrité, et son pendant structuré qu’est la médiocratie, nomme le règne de la moyenne, et du personnage moyen. C’est ce que la politique attire : des gens qui ont un degré moyen de culture, une ambition moyenne, qui moyenneront tout au long de leur mandat pour faire croire au plus grand nombre que nous n’avons collectivement pas plus de moyens que ceux qu’on lui octroie. On se persuadera que nous ne valons guère plus que tout ce qui se trouve à quelque juste milieu. Regardez les conservateurs s’empresser de rechercher ce point de gravité qu’est la moyenne. Et même le Parti vert s’y montré attiré. Qu’est-ce que la barre est basse…
Kevin Arseneau, avec son bagou, son audace, son humour, mais aussi son éthique de la conviction et sa compréhension intellectuelle des enjeux, était un des rares à donner espoir en la possibilité de quelque progression dans un sens souhaitable. Le monde va vraiment mal, et le monde, ce sont les gens dans les inégalités sociales qui crèvent les yeux, mais c’est aussi l’écologie et le climat. Ce n’est pas avec des politiques d’extrême centre que nous nous mesurerons aux enjeux du temps. L’heure est venue de résister à l’extérieur de ce forum stérile.
Commentaire : Des réformes majeures s’imposent face à la tragédie écologique en cours
« Les écologistes ne sont pas les membres d’une secte. Ils sont votre sœur, votre voisine, votre collègue, votre enfant ou c’est vous-même, dès lors que vous vous souciez d’une Terre qu’on agresse au point qu’elle se déstabilise de manière exponentielle.
Le réchauffement climatique provoque l’érosion des côtes, les migrations d’espèces redoutables, les crises agricoles, le stress hydrique… l’exploitation industrielle du territoire entraîne la déforestation, l’extinction massive d’espèces, l’éclosion de maladies… Le pêche intensive fait disparaître la faune marine pour qu’on puisse s’adonner souvent à une consommation futile, bien au-delà de nos besoins. On ne tiendra pas ainsi encore longtemps.
Or, voici qu’en Occident les écologistes sont dénoncés, bannis, marginalisés, censurés, attaqués. Le moins subtil des chefs d’État, le président français Emmanuel Macron, a tout fait pour réduire un mouvement comme les Soulèvements de la Terre au statut d’organisation séditieuse, assimilable à un courant terroriste. La répression policière que lui a fait subir l’État était aussi violente que disproportionnée. Son tort ? Ses militants se sont interposés au printemps 2023 contre le projet d’ériger des méga-bassines qui détournent l’eau de milieux naturels aux fins d’un stockage inefficace destiné à la grande industrie. Dans la population, aucune majorité ne souscrit à ce processus.
Au Nouveau-Brunswick, l’étau se resserre également sur les citoyens qui voient combien notre mode de vie est en train de nous détruire collectivement. Franc, le candidat vert Serge Brideau avait déclaré au printemps 2023, à l’aube de sa première campagne électorale : « Il y a beaucoup de gens désillusionnés de la politique. Et moi aussi, je suis insatisfait de beaucoup de choses dans notre système. »
Son positionnement sur l’échiquier politique témoigne des difficultés qu’il y a à porter un discours autre que celui établi par les défenseurs de l’ordre capitaliste et écocide.
Comme citoyen, il fait face à une injonction de la Cour motivée par le pouvoir d’État exigeant qu’il reste sagement spectateur de la déforestation qui se produit actuellement à Tracadie au profit du cartel des producteurs de bleuets. Comme candidat, il porte les couleurs d’un parti abusivement présenté par les médias comme « tiers », comme s’il était dans sa nature intrinsèque de terminer troisième…
Le public entretient aussi de lui-même ses partis pris familiaux et sclérosés. Et le parlement qu’il s’agit de conquérir ne modélise plus depuis très longtemps les règles du marché, face aux empires industriels et aux temples de la finance.
Lisons Jacques Rancière pour rappeler que « démocratie » n’est pas le nom d’un régime, mais d’un rapport philosophique au monde. En principe, une question démocratique nous place égaux face à nos responsabilités communes et aucune compétence spécifique ne devrait prévaloir. Ainsi, si nous tirions au sort les députés, l‘assemblée ne serait certes pas nécessairement plus compétente que celle d’élus, mais – cruelle vérité! – elle ne le serait pas nécessairement moins… Vraiment n’importe qui peut délibérer sur les questions qui nous touchent en commun. On constitue en fonction de cette conviction les jurys de certains tribunaux. (Lire aussi Hugo Bonin : La démocratie hasardeuse.)
Au contraire, notre régime électoral favorise structurellement une compétence particulière : savoir remporter des élections. Un routier de la politique comme Dominic LeBlanc l’illustre bien : il conduit un véhicule qui gagne et s’entoure d’une garde qui ne pense qu’à ça. C’est son expertise; elle s’arrête pas mal là.
Le « corps électoral » se voit, lui, associé à des métaphores dégradantes. Il constitue une « clientèle » soumise à un insignifiant marketing, ou un « comité d’embauche » censé choisir le meilleur pour faire le job, comme s’il n’y avait qu’une seule tâche à accomplir… Les électeurs sentent ce mépris. D’où les Encore!, Ça coûte trop cher, Tous pourris…
Dans un système où les coups fourrés prévalent, où les lobbies des grandes entreprises pèsent énormément, où le trafic d’influence en coulisse compte davantage que la comparaison rationnelle des programmes électoraux, l’insatisfaction est de rigueur. On votre contre quelque chose et on choisit le moins pire. En réalité, on n’attend plus rien des acteurs politiques, on se montre moins exigeants envers eux qu’à l’égard d’un professeur, d’une comptable ou d’un médecin. Cela fait leur affaire.
Hormis quelques points isolés (là certains thèmes électoraux de nature sociétale, ici la construction urgente d’un pont), la démocratie parlementaire nous offre le choix du même produit, mais bleu ou rouge, éventuellement mâtiné d’orange ou de vert. Au-delà, la même idéologie règne. Dans ce contexte, on s’en tient à escompter quelques victoires morales. Par exemple, un Parti vert détenant la balance du pouvoir, sans se laisser aller à des représentations managériales du vert en politique comme le pitoyable « développement durable ». C’est-à-dire en tirant un gouvernement dans le sens de grandes réformes impératives au vu de notre tragédie écologique. »
La démocratie hasardeuse d’Hugo Bonin avec la préface d’Alain Deneault publié chez XYZ Éditeur en 2018 et Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur – Disponible depuis le 3 octobre 2024
Alain Deneault participera à la table ronde Écologie et environnement, animée par Xavier-Lord-Giroux, avec Paul Bossé et Guilmond Brideau le samedi 21 octobre à 16 h 30 – La Caserne, Centre des arts et de la culture de Dieppe