« Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu » : le sous-trumpisme canadien à Davos

Élucid
Par Alain Deneault
29 janvier 2026

« Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu » : le sous-trumpisme canadien à Davos

C’est un discours mémorable comme peu de Premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’Histoire. Lors du traditionnel Sommet de Davos, réunissant chaque hiver en Suisse la caste mondiale des puissants, Mark Carney a élevé sur le plan de la conscience publique ce que tous observaient sans oser l’admettre : l’ordre mondial établi depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale n’est plus.

Soudain devenu philosophe, ce banquier de carrière a présenté le droit international et les conventions politiques comme une « fiction » plus que jamais dépourvue de substance, au point où s’en réclamer reviendrait désormais à errer. Il emprunte ses illustrations à l’époque soviétique et au résistant tchécoslovaque Václav Havel – l’image du boutiquier qui affiche par réflexe de vains slogans ouvriéristes, jusqu’au jour où il cesse de le faire. L’ONU, les autres instances internationales, voire l’OTAN… du vent.

La geste a suffi, en ces temps d’intimidation du président des États-Unis, Donald Trump, pour acquérir une allure subversive et faire le tour du monde en cela. Soudainement leader des moyennes puissances, le Canadien apparaît comme le sujet politique capable de brasser les cartes, en invitant les pays comme le sien à se détourner partiellement des grandes puissances commerciales pour s’unir comme partenaires afin de ne plus dépendre d’elles.

Son image a fait mouche : « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ». Il a pu trouver à Davos des commensaux à qui offrir ce qu’il a de mieux : du pétrole sale, des minerais de sites à faible teneur, un taux d’imposition sur les sociétés de plus en plus semblable à ceux des paradis fiscaux et une réglementation environnementale devenue formellement édentée.

Peu de gens ont accès à ces établissements et tout indique que le plus grand nombre, pourtant prompt à applaudir le discours, se révèle le dindon de la farce. Car à lire le discours par-delà ses effets de manche, on constate qu’il appartient à une idéologie qui singe celle du très puissant davantage qu’elle ne lui résiste. Au Canada, « nous avons réduit les impôts sur le revenu, sur les gains en capital et sur les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de mille milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », a-t-il claironné, en n’omettant pas de souligner le doublement des dépenses militaires (1).

Dans ce Canada ployant sous la pression exercée par le très puissant voisin, c’est du sous-Trump qu’on apprend à faire. Mais à la canadienne, c’est-à-dire en y mettant les formes et en rendant la politesse. Tout de même. Les outrecuidances discursives du président états-unien à propos d’un Canada « 51e État des États-Unis d’Amérique » et du Premier ministre devenu « gouverneur » ont été l’occasion pour Ottawa de lancer en vrac des projets industriels ainsi que des réformes législatives qui, auparavant, n’auraient pas du tout été envisageables.

Profitant de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore américain, Mark Carney a littéralement imposé l’état d’exception en ce qui concerne les normes et contraintes environnementales que le pays avait mis des décennies à s’imposer. En septembre 2025, une loi sur les chantiers dits d’intérêt national a fait avaliser par le Parlement la levée de toute restriction écologique dès lors qu’un ministre désigné jugeait un projet d’exploitation prometteur sur le plan de l’innovation et de la croissance financière. On ne parle pas de mesures secondaires. Sont notamment suspendues les lois sur les pêches, les ouvrages destinés à l’amélioration des cours d’eau internationaux, les eaux navigables canadiennes, les forces hydrauliques, la convention concernant les oiseaux migrateurs, les transports, la gestion maritime, la protection de l’environnement, les espèces en péril, la Régie canadienne de l’énergie et l’évaluation d’impact (2). Toute entreprise ou tout organe public étatique jugé capable de se consacrer à ces activités peut depuis lors échapper à toute forme d’encadrement. Les prérogatives provinciales se sont aussi dissipées.

Ces chantiers industriels et financiers qualifiés en bloc d’« intérêt national » concernent l’extraction gazière et minière, la production d’énergie nucléaire et la construction portuaire, et sont tous potentiellement écocides. L’État s’est empressé, en les présentant tambour battant, de les flanquer d’épithètes telles que « propre » ou « durable » pour s’estimer blanchi (ou verdi).

Non content d’une telle permissivité, voyant que peu de citoyens résistaient à ce régime d’exception, l’État fédéral a ensuite étendu ces largesses à tous les secteurs d’activité, quels qu’ils soient. Faisant voter une loi dite « omnibus » – une soupe de considérations législatives éparses dont les sujets sont étrangers les uns aux autres (3) –, l’exécutif a fait avaliser par le Parlement comme telle la levée de toute restriction écologique. Toute entreprise ou toute instance étatique peut alors échapper à toute forme d’encadrement. Les lois en matière de défense de la faune et de la flore, de l’intégrité du territoire et de la protection de l’air, déjà faibles ou édentées, sont désormais cosmétiques. Elles pourraient tout simplement ne plus exister. Le quotidien Le Devoir résume la situation froidement (4) :

« Le gouvernement Carney confère discrètement le pouvoir à ses ministres d’exempter temporairement n’importe qui de n’importe quelle loi fédérale, sur la base de promesses d’innovation ou de croissance économique. Les projets “d’intérêt national” ne seront plus les seuls à bénéficier d’un passe-droit légal. »

L’heure est à l’inconstitutionnalité dans les différents régimes de droits libéraux. Washington donne le ton avec un président autocrate qui conçoit la souveraineté de l’État comme le faisait le constitutionnaliste Carl Schmitt : le souverain dispose de pouvoirs exceptionnels dès lors qu’une situation historique le justifie à ses yeux.

Les représentants de moyennes puissances l’imitent plutôt que de lui résister. Le souverain leur ouvre un boulevard. L’exception que s’arrogent ces gens à table signifie s’excepter des règles convenues par l’État, en ce qui concerne l’exercice même du pouvoir. Au mépris des textes fondamentaux, des décisions de justice, des us et coutumes. Le Premier ministre du Canada l’a affirmé en toute quiétude : il n’y allait de toute façon que de « fictions », et l’heure est venue, dans ce moment suspendu de l’Histoire, de désapprouver toute attitude crédule.

Tandis que la présidence états-unienne montre le chemin foulant au pied la constitution qu’elle est censée défendre, que la France se gouverne en neutralisant son parlement, que la Russie enjambe violemment les frontières et que l’État d’Israël se livre à des actes génocidaires, les moyennes puissances comme le Canada – lui-même dirigé par un ex-banquier jadis actif dans les paradis fiscaux (5) – peuvent, elles, tranquilles, s’associer dans un monde où le droit, les normes et les règles sont présentés comme des reliques ne méritant pas la « nostalgie » et se refondant sur le mode des affaires.

Notes

(1) Discours presque intégralement repris en première page du site internet du Monde, « Mark Carney, Premier ministre du Canada : L’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était une fiction utile », le 21 janvier 2026.

(2) « Loi édictant la Loi sur le libre-échange et la mobilité de la main-d’œuvre au Canada et la Loi visant à bâtir le Canada », votée le 26 juin 2025, chapitre 2, annexe 2, partie 1.

(3) Andre Barnes et Michel Bédard, « Projets de loi omnibus », Ottawa, Bibliothèque du Parlement, 1er novembre 2012.

(4) Brosi Proulx, « Pour l’innovation, Ottawa s’offre un passe-droit pour n’importe quelle loi », Le Devoir, 24 novembre 2025.

(5) Daniel Leblanc, « Carney a utilisé un paradis fiscal pour attirer des investisseurs chez Brookfield », Radio-Canada.ca, 26 mars 2025.

Mark «Trump» Carney

Photo © Adrian Wyld – The Canadian Press

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
25 novembre 2025

Mark «Trump» Carney

L’heure est à l’inconstitutionnalité dans les différents régimes de droits libéraux. Washington donne le ton avec un président autocrate qui conçoit la souveraineté de l’État comme le faisait le constitutionnaliste Carl Schmitt : le souverain dispose de pouvoirs exceptionnels dès lors qu’une situation historique le justifie à ses yeux.

L’exception signifie ici s’excepter des règles convenues par la constitution, en ce qui concerne l’exercice même du pouvoir. Au mépris, donc, du texte fondamental de la république états-unienne, des décisions de justice, sans parler des us et coutumes, le Président américain se croit tout permis. S’il n’est pas, n’en déplaise à son égo, à l’origine de tout ce qui se produit depuis sa première élection, il donne certainement le la de la géopolitique mondiale.

Cette attitude de la part de l’instance politique la plus puissante du monde constitue un feu vert. C’est le règne du plus fort. L’homologue russe Vladimir Poutine a engagé un vaste conflit d’invasion en Eurasie tandis que le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a lancé son armée à l’encontre de civils démunis, provoquant ce que la Cour internationale de justice a qualifié de génocide.

Dans un pays comme la France, des gouvernements illégitimes ont été tour à tour établis par le Président français, rompant avec la convention républicaine voulant qu’on appelle à gouverner la coalition parlementaire arrivée en tête d’une élection législative. (C’est comme si, ici à Ottawa, le gouverneur général appelait le Nouveau Parti démocratique à former un gouvernement, alors qu’il n’est clairement pas le premier parti à l’assemblée !).

Du fait de leur marginalisation, ces gouvernements centristes faits de bric et de broc, régulièrement défaits par l’Assemblée nationale, avant de se recomposer presque à l’identique du fait de la résolution opiniâtre du président, redoublent d’ingéniosité pour profiter de tous les vices constitutionnels de la Cinquième République.  L’alinéa 3 de l’article 49 de la constitution permet par exemple au gouvernement de faire passer des lois indépendamment du vote de l’assemblée, en laissant à celle-ci libre de le destituer. Il s’ensuit des soubresauts existentiels en série et d’épuisantes prises de bras de fer, les gouvernements tombant les uns après les autres.

Nous avons signalé dans l’Acadie Nouvelle le 16 septembre dernier que la Canada ne fait pas exception. Il suit la tendance. Les fameux chantiers d’intérêt national permettent à l’État de faire fi de ses propres lois en ce qui concerne tout l’arsenal de règles veillant à ce que les projets mis en avant soient archiminimalement respectueux de l’environnement. Il s’est donné les dispositions pour s’en moquer désormais. Le marketing prend le relais : il suffit au gouvernement de flanquer toute expression des épithètes « propre » ou « durable » pour s’estimer blanchi (ou verdi). Et ce, même si des milieux humides sont saccagés et des émissions de gaz à effet de serres annoncées par ces projets unilatéraux.

Or, subrepticement, malicieusement, cyniquement, le gouvernement fédéral a élargi la portée de cet état d’exception à toutes situations. Cela revient à dire que les lois en matière de défense de la faune et de la flore, de l’intégrité du territoire et de la protection de l’air, déjà faibles ou édentées, sont plus que jamais cosmétiques. Elles pourraient tout simplement ne plus exister.

On doit au quotidien montréalais Le Devoir cette mise à jour, après qu’il ait été alerté par le Bloc Québécois. Sous le titre « Pour l’innovation, Ottawa s’offre un passe-droit pour n’importe quelle loi » (24 novembre 2025), le journaliste Boris Proulx résume : « Le gouvernement Carney confère discrètement le pouvoir à ses ministres d’exempter temporairement n’importe qui de n’importe quelle loi fédérale, sur la base de promesses d’innovation ou de croissance économique. Les projets “d’intérêt national” ne seront plus les seuls à bénéficier d’un passe-droit légal. Le projet de loi omnibus C-15, devant le Parlement, ouvre la porte à un traitement semblable pour “toute personne physique ou morale” désignée par un ministre, y compris le gouvernement fédéral lui-même ou des provinces, pour une période de trois ans. » On croirait lire le dispositif législatif d’un paradis fiscal comme les Bermudes !

Les secousses géopolitiques d’aujourd’hui ont bon dos. Et le fait de passer comme barrage aux conservateurs aussi.

Moins spectaculaire que l’invocation de la Loi sur les mesures de guerre de 1970, cette décision n’en a pas moins pour point commun de permettre au gouvernement lui-même de s’exempter des responsabilités fondamentales qu’il s’est données. Bien entendu moins ténébreux et effrayant que Donald Trump, le premier ministre Mark Carney, qui en assume l’initiative, en ressort néanmoins tel un chef d’État inquiétant.

Jusqu’où sera prêt à aller l’État fédéral au nom du « développement économique », lequel profite toujours à la même caste, à l’oligarchie industrielle et financière ? Fera-t-on encore longtemps miroiter une poignée d’emplois çà et là pour tendre toujours plus vers l’autocratie ? Perdra-t-on encore davantage le sens de l’équilibre entre l’écologie, le bien commun et l’enrichissement du petit nombre ? Et une fois qu’il aura, juge et partie, après « trois ans », goûté aux charmes de ce césarisme discret, l’État libéral entendra-t-il de nouveau se contraindre lui-même ? Demandez à Donald Trump, roi d’un nouveau genre, initiateur de cette tendance mondiale.