Le pouvoir des médiocres – Entretien avec Alain Deneault

Le pouvoir des médiocres ou L’Empire de la médiocrité nous mène à la guerre. Entretien avec Alain Deneault àTheSwissBox Conversation. Balado épisode # 163 . Durée : 1 h 51 min 23 sec – 28 février 2026

« Dans cet entretien, nous interrogeons les structures profondes de nos sociétés contemporaines : sommes-nous encore en démocratie ou évoluons-nous dans un système où le pouvoir réel échappe au politique ?

Alain Deneault analyse les mécanismes invisibles qui organisent la dépossession collective : financiarisation, gouvernance technocratique, dilution des responsabilités, capture des institutions. Il propose une lecture rigoureuse et exigeante de notre époque, loin des polémiques superficielles.

Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais de comprendre pour mieux se défendre.

Un échange dense, structurant, qui invite à penser au-delà des catégories convenues. » – TheSwissBox Conversation

Chapitrage :
00:01:48 - Vision des dirigeants actuels
00:15:33 - Responsabilité présente et futur de la population
00:43:17 - Moralité des institutions
00:53:38 - Le concept de la gouvernance
01:01:48 - Le mot économie dans notre histoire
01:14:33 - Esprit et philosophie
01:24:30 - Regard sur la démocratie
01:32:00 - L'anxiété et l'angoisse
01:43:42 - Conclusion

Penser demain avec Alain Deneault – Le troisième épisode du balado étudiant «Éthique en pratique » de l’IDÉA

Penser demain avec Alain Deneault. Les animateurs Édouard Goupil-Leroux & Alexandre Poiré reçoivent Alain Deneault pour le troisième épisode du balado étudiant « Éthique en pratique » de l’Institut d’éthique appliquée de l’Université Laval (IDÉA). Durée : 1 h 32 min – 23 mars 2026

« Dans cet épisode, nous recevons Alain Deneault, philosophe et professeur à l’Université de Moncton au campus de Shippagan. En clarifiant certains concepts centraux de sa réflexion comme l’économie, la gouvernance et plus récemment le biorégionalisme, cet entretien propose de sonder le monde dans lequel nous vivons avec un regard philosophique tout en gardant en filigrane la question « Comment penser demain ? ». » – Balado de l’IDÉA

Essais mentionnés dans cet entretien

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Photo © Jonathan Hayward – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 février 2026

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Une historienne de l’Université Harvard et son collègue de la Nasa citent presque explicitement les projets hasardeux dans lesquels se lancent des entreprises soutenues par l’État du Nouveau-Brunswick. Naomi Oreskes et Erik Conway évoquent de tels chantiers dans leur livre L’Effondrement de la civilisation occidentale (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2020).

Ces chercheurs signent là un livre d’histoire particulier, au futur antérieur.  Ils s’imaginent depuis les États-Unis comment, en 2093, des historiens comme eux en viendront à expliquer l’extraordinaire débâcle climatique, biologique, agraire et industrielle de notre civilisation.

Première conjecture : leur étonnement portera sur le fait que les sociétés occidentales, un siècle auparavant, étaient pleinement informées des torts graves et irréversibles qu’elles causaient aux écosystèmes, à l’intégrité territoriale ainsi qu’à la stabilité du climat. Le Giec sera évidemment cité, cet organe intergouvernemental qui nous met en garde contre nous-mêmes maintenant depuis des décennies, mais aussi des documents remontant jusqu’aux années 1960 sur le caractère écocide d’agents polluants requis par l’industrie.

Les auteurs mentionneront la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) de 1992, qui appelait un tournant dans les pratiques d’exploitation et un réfrènement des appétits financiers. Puis ils s’étonneront, consternés par « l’aspect le plus ahurissant de cette histoire », soit « à quel point ils en savaient long et combien ils étaient inaptes à agir en fonction de ce qu’ils savaient ». Lorsque les historiens écriront « ils », le pronom servira à nous désigner, nous aujourd’hui. Nous, depuis 1992.  

Le court traité d’histoire rappellera des événements de la décennie 2010 que nous avons d’ores et déjà traversés : les canicules meurtrières et les incendies de forêt, les ressacs météorologiques provoqués par le changement climatique, les crises agricoles et les colonnes de réfugiés climatiques. Ajoutons les maladies, les zoonoses.

« Mais l’ombre de l’ignorance et du déni s’était abattue sur ceux qui se croyaient les enfants des Lumières », analyseront-ils. Nous avons raté l’échéance, prétextant toujours un doute scientifique sur la validité des signaux d’alarme, et tablant sur des fenêtres d’opportunité imaginaires pour lancer de nouveaux chantiers industriels.

Nous serons à même en 2093 de mesurer l’état du saccage ayant corrompu notre habitat naturel. L’extrême droite cherchera encore des boucs émissaires pour se dédouaner, l’extrême centre continuera de se considérer attitré à régler le problème sans précédent qu’il aura pourtant lui-même engendré, tandis que la gauche écologiste se culpabilisera d’avoir été incapable de convaincre son prochain de l’importance de ses discours annonciateurs.

Nous. Maintenant.

Lorsqu’on fait partie d’une petite communauté, lorsqu’on se fait dire – par exemple au Nouveau-Brunswick – que nous formons un peuple d’assistés bons qu’à exploiter des richesses naturelles pour les faire transformer à l’extérieur, on a tendance à se croire hors de l’histoire. Les événements et les responsabilités politiques se laissent tout au plus regarder à la télévision et commenter sur Facebook. Aux métropoles et capitales d’assumer seules les décisions.

Or, oui, le livre d’Oreskes et Conway nous pointe du doigt. Il évoque à plusieurs endroits le Canada, ses décisions politiques et son influence délétère sur la capitulation des sociétés occidentales devant le désastre annoncé lors de cette année 1992. Des États ont alors encouragé plus que jamais l’exploitation d’énergies fossiles tout en finançant des études indiquant à quel point la combustion de cette ressource représentait une menace pour le climat.

« Deux des [pays les] plus prospères du monde sont au cœur de cette énigme : les États-Unis et le Canada ». En effet, au début du XXIe siècle, « les autorités canadiennes ont entrepris d’inciter au développement des énormes gisements de sable bitumineux de l’Alberta ». Un « enthousiasme pour le gaz de schiste avait aussi saisi le Canada », lit-on plus loin. Le Canada est encore mentionné parmi les pays réfractaires à abandonner le charbon. Les années Harper en particulier sont citées pour expliquer la « volte-face » de l’Occident dans sa prétendue lutte aux changements climatiques. Mais nous n’en sommes jamais sortis, les libéraux avalisant cette approche, mais avec un sourire.

Il n’est pas étonnant que ce soit ici aussi qu’on fasse les frais de ces politiques irresponsables. Le livre d’histoire prospectiviste raconte que « l’expansion des populations d’insectes détruisit de vastes étendues de la forêt au Canada » aux environs de 2050. Les changements de température expliquent aussi la fusion des États-Unis au Canada, la population devant désormais se concentrer bien au nord du continent.

Et nous, humbles Néo-Brunswickois, là-dedans ? Nous pouvons nous targuer de « faire notre part ». D’être pleinement de ce Canada qui mène le monde aux abîmes. D’en rajouter, incapables de transcender les petits intérêts de l’heure, nous, candides et conformistes, dans le pire des cas cyniques et pervers. 

La mine de pouzzolane envisagée à Dalhousie risque fort de nuire aux baleines de la baie des Chaleurs, aux saumons des rivières ainsi qu’à la qualité de vie des habitants. L’extension des bleuetières dans la Péninsule acadienne contribue au saccage des trop rares forêts. Une firme compte raser plus avant les tourbières millénaires de l’île de Lamèque, nous privant de nos derniers puits de carbone.

Au Sud, dans la région de Tantramar, le gouvernement entend autoriser une entreprise des États-Unis (!) à construire une centrale électrique, gourmande en eau, fonctionnant au gaz et au diesel au détriment du climat, et ce, tout en gênant la faune sauvage. Elle alimentera fort probablement l’énergivore centre de mégadonnées que se propose d’autoriser l’État dans la région de Saint-Jean, là aussi pour favoriser le capital plutôt que les gens. Le tout en subissant la gloutonnerie du clan Irving, les Jacks-L’Éventreurs de la forêt, voulant toujours raser un peu plus haut, un peu plus loin. Les peuples autochtones restent à la marge, la décroissance un tabou, la biorégion une utopie.

C’est dans une perspective historique qu’il convient de considérer cette idéologie d’entreprises avides et de leur État complaisant.

Citations d’Alain Deneault sur Ouest-France

Plusieurs citations tirées des essais La médiocratie et Faire l’économie de la haine d’Alain Deneault se retrouvent sur le site Citation du jour, un site géré par Beweb en partenariat avec le journal Ouest-France.

« La plateforme Ouest-France se classe à la 1e place du classement global des médias d’actualité les plus visités en France, en novembre 2025, avec 220 millions de visites par mois (sites web fixes, sites mobiles, sites AMP et applications), source ACPM. » – Ouest-France

Citations tirées de l’essai La médiocratie d’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur

Citations tirées de l’essai Faire l’économie de la haine d’Alain Deneault publié aux Éditions Écosociété

De Mitterrand à Bardella, comment j’ai vu la France péricliter moralement

Photo @ Charly Triballeau – AFP

Libération

Par Alain Deneault
4 juillet 2024

Par ses va-et-vient entre la France et le Canada, le philosophe québécois Alain Deneault a observé les premiers renoncements de la gauche et explique appréhender le délitement des mœurs dans un pays animé par des idées fascistes.

« Je me souviens qu’à 20 ans, à l’aube de mon tout premier départ pour la France, en 1991, je me persuadais de quitter le Québec pour une expérience exotique et radicale, puisque je partais en pays « socialiste ». Je n’étais pas candide au point de croire que j’allais vivre quoi que ce soit d’approchant l’URSS (encore agonisante), mais qu’il allait s’agir d’un rapport tout autre à la chose publique et à la vie politique, loin de ce  qu’on vit dans les États libéraux d’Amérique.

Cohabitation

Dans mon ethnographie d’étudiant, j’ai surtout assisté jusqu’à 1995 au lent délitement du mitterrandisme, assistant coup-sur-coup à la débâcle du gouvernement Cresson, à l’effondrement parlementaire de 1993, aux morts suspectes de Bousquet, de Grossouvre et Bérégovoy, à un président malade qui s’accroche… Rapidement, après quelques hoquets depuis la droite, l’inattendue parenthèse de la cohabitation entre 1997 et 2002 nous a fait revivre, en plus court et en miniature, les compromissions des deux septennats socialistes précédents. 

Le discours sur le déclinisme a accompagné le début du XXIe siècle comme une sombre ritournelle. Alors depuis l’Allemagne, le Québec ou l’Acadie, c’est par va-et-vient que j’observais la France péricliter moralement, mieux que si j’avais été pris dans le continuum de la petite histoire. Comme il était étonnant et significatif de voir la bourgeoisie française, parmi elle les « gaullistes », se tourner vers le vulgaire Sarkozy plutôt que le preux de Villepin…

La victoire au Mondial de football de 1998 avait placé le spectacle du sport de masse au centre de la vie publique, la France faisant à cette occasion une fois de moins exception, et l’apparition des écrans plats dans les cafés avec ces terribles chaînes d’« information » en continue suffisaient à nous indiquer de quoi Sarkozy serait ensuite le nom. Dans un effet de fusion, on ferait alors en France de la politique tel un simple sport. Et les intellectuels s’ennuyant dans leur corpus du XXe siècle, se sont mis souvent à en traiter à partir d’une terminologie inspirée de l’anglais, en important directement les concepts de la good governance, avec son lot de stakeholders et de new public management.

Enfin, la perte de boussole du PS scellera l’indifférence de la bourgeoisie jadis progressiste quant au sort des travailleurs et des prolétaires. S’effondrera par à-coups la gauche-mais-pas, la gauche… mais pas léniniste, pas interventionniste, pas nationalisatrice, pas protectionniste, pas fiscalisante, pas internationaliste, pas hospitalière, pas écologiste… très libérale alors, « mais de gauche ». De démarcation en décalage, de décalage en retraite, de retraite en renoncement, de renoncement en capitulation, dérivant vers le centre, puis la droite, voire l’extrême droite, cette gauche, socialiste d’abord, puis social-démocrate, puis sociale-libérale, enfin simplement « moderne », et « normale », se drapera de toutes les étiquettes de l’extrême centre (responsable, rationnelle, raisonnable). Cette gauche « réaliste de gouvernement » se reniera au point de faire de sa propre débâcle un argument électoral, la perle historique de Lionel Jospin en témoignant : « Je suis socialiste d’inspiration mais le projet que je propose au pays, ce n’est pas un projet socialiste ». Nous étions en 2002, date d’un grand premier choc.

Au fil de séjours annuels en France, ce n’est pas la dédiabolisation du FN qui détonait. On avait déjà eu droit à la misère du monde que la France socialiste ne pouvait pas toute accueillir, elle, qui avait les bonnes réponses aux bonnes questions que le FN eût alors posées… selon ces autres perles que l’on doit cette fois à Michel Rocard et Laurent Fabius. Non, ce qui s’est progressivement banalisé, et ensuite « acté » (comme on le dit maintenant dans le mauvais français de l’Hexagone) avec Emmanuel Macron, c’est la façon d’user de l’extrême droite de manière platement tactique, comme un fatal épouvantail qui allait garantir des victoires électorales au rabais.

Nous y voici

François Mitterrand avait commencé à jouer à ce jeu dangereux en 1986 déjà, mais le caractère exceptionnellement cynique de la manœuvre (un bien suspect passage à la proportionnelle aux législatives) fut vite revu par la suite. Elle est devenue monnaie courante. Avec le résultat que l’on observe. Nous y voici. Il était impossible d’imaginer, il y a trente ans, un Élysée occupé par un personnage authentiquement incapable de pensée politique, chez qui l’arrogance seule supplée au manque absolu de consistance. Après cinq années de pause, je m’apprête à séjourner à nouveau dans l’Hexagone. Mais cette fois, quel contraste ! Ce souvenir de mes 20 ans me revient à l’esprit, car je me surprends à éprouver maintenant un sentiment analogue à celui de l’époque, mais retourné en son contraire. Anxieux et non enjoué, j’appréhende désormais de passer quelques semaines dans la France brune, pour y observer comment les mœurs se délitent à très grande vitesse dans les pays animées par des idées fascistes. Avec, pour principale hypothèse : dans ce type de régime, ce n’est pas l’autorité verticale qui prévaut, mais le chaos du darwinisme social. On laisse faire les plus furieux, les plus déchaînés, les plus violents, on les couvre plus qu’on ne les commande. Ce sera assurément laid. À moins que dimanche, la France nous donne un nouveau sursis. »