L’éloge paradoxal

Photo © AP/Gregorio Borgia

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 mai 2026

On ne pourra pas toujours ne pas y faire face. C’est l’heure des grandes échéances. Ou la fin des illusions. Le moment du retour brutal aux exigences du réel. Le mur. On ne pouvait pas, toutes ces décennies, retourner sens dessus dessous les territoires, émettre des gaz saturant l’atmosphère de particules, produire des volumes monumentaux de déchets, exterminer les espèces ou contaminer nos eaux en pensant ne jamais devoir passer à l’heure des comptes. N’est-ce pas ?

Qui plus est en méprisant la mission sociale et à l’engagement écologique de l’État, pourtant la plus importante, au profit du rendement du capital, qui profite si peu au grand nombre.

Pourquoi nous sommes-nous laissés si aisément emporter par cette fable, nous qui nous sommes voulus consommateurs et consommatrices, avant de nous reconnaître comme sujets citoyens et politiques ?

Nous allons nous en mordre les doigts, avant de les pointer vers ceux qui nous ont bernés pendant un siècle, vendeurs de salade OGM et de rêves virant au cauchemar.

Les signes mentent de moins en moins.

Les incendies de forêt sont là pour durer. En dormance l’hiver, ils attaquent dès le printemps et sévissent dans les moments caniculaires de l’été. Le réchauffement climatique nous fait battre des records qui n’ont aujourd’hui rien d’exceptionnel. La menace du phénomène El Niño point. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) nous promet des perturbations majeures : canicules ici et pluies diluviennes là.

La prophétie de malheurs voulant que le xxie siècle marque une épidémie de pandémies, l’épisode COVID n’en étant que la bande annonce, semble se confirmer autour de l’enjeu de l’Ebola en Afrique et de l’hantavirus depuis une croisière qui, soudainement, ne s’amuse plus.

Malgré les excès observés en 2008, le système bancaire a eu les coudées franches pour renouveler ses produits financiers d’apprentis sorciers, et le philosophe économiste français Frédéric Lordon nous alerte : un quantum ahurissant de placements figés est actuellement capté par la filière fétiche de l’intelligence artificielle et risque d’emporter l’épargne américaine dans sa chute annoncée (lire « La crise scélérate », Le Monde diplomatique, avril 2026).

Cela a lieu sur fond de crise diplomatique majeure. L’assassinat en règle de la famille dirigeante de l’Iran cet hiver rend à peu près impossibles des négociations fiables, et la crise d’approvisionnement liée au blocage du détroit d’Ormuz n’est pas qu’un simple mauvais moment à passer. L’événement nous fait découvrir enfin la précarité du système énergétique et agricole mondialisé.

Pendant des années, à très grands renforts de propagande, des banquiers, des grands affairistes, quand il ne s’agissait pas tout bonnement de sujets mafieux, nous ont persuadés de leur accorder notre suffrage. Au tournant du siècle, plus ils paraissaient déchaînés, crus, excessifs et violents (Berlusconi, Sarkozy, Trump, Meloni), plus ils ont eu la cote. Les bourgeois de centre droit, propres sur eux, font mine de leur résister.

Puis il y a cette constance, relevée cruellement par l’essayiste états-unien Chris Hedges dans L’Empire de l’illusion (Lux, 2012) : ces processus polluants nous conduisant à la catastrophe, la perturbation active du climat, la soumission de l’agriculture à la destructive technique, la domination de la finance sur l’économie réelle, l’évitement fiscal des super riches, le dévoiement de l’activité publique en spectacle clownesque, l’abrutissement des esprits par le biais de la production informatique de pointe… tous les champs d’activités controversés, délétères ou destructeurs comportent en leur sein des universitaires d’élite. « Harvard, Yale, Princeton, Stanford, mais aussi Oxford, Cambridge, l’Université de Toronto, l’Institut d’études politiques de Paris et la plupart des autres hauts lieux du savoir affichent des résultats plus que médiocres en ce qui concerne la transmission de l’aptitude à réfléchir et à poser des questions. En fait, grâce aux filtres que sont les tests normalisés, les activités d’enrichissement, la reconnaissance des équivalences, le tutorat grassement payé, les écoles privées de luxe, les examens d’admission et la déférence aveugle envers l’autorité, ces vénérables institutions s’affairent essentiellement à créer des hordes de gestionnaires compétents […] Elles refusent de remettre en cause un système n’ayant que son propre maintien pour raison d’être. Dans ces institutions, il n’y a que l’organisation, la technologie, la promotion personnelle et les systèmes d’information qui comptent. »

C’est excessif. Peut-être. Faux ? Des intellectuels de renom tels que Max Weber, Charles Wright Mills, Pierre Bourdieu et Noam Chomsky observent et dénoncent depuis un siècle cette tendance lourde à la « gouvernance » universitaire de type managériale.

La militante féministe et ex-femme politique Françoise David aussi. En 2012, dans le concert de manifestations étudiantes qui avaient lieu alors çà et là dans le monde, elle faisait partie, au Québec, des principaux soutiens au formidable mouvement populaire qui avait d’abord milité pour l’accès à l’éducation supérieure et aux institutions de savoirs, puis à la critique du devenir instrumental de la recherche et des sciences. C’est l’époque où le sociologue Guy Rocher faisait un dernier tour de piste dans l’action publique, en citant le fameux rapport Parent des années 1960 et la « formation humaniste et totale de la personne » pour laquelle celui-ci plaidait. Ses thèses et visées : rendre l’éducation gratuite du primaire à l’université et l’ouvrir radicalement aux sciences fondamentales ainsi qu’aux humanités. C’est l’époque où Québec solidaire, la formation politique de Françoise David, recruterait le représentant étudiant alors le plus exigeant politiquement, Gabriel Nadeau-Dubois, pour en faire un membre de sa députation.

C’est dans ce contexte mondial que l’Université de Moncton décerne aujourd’hui à madame David un doctorat honoris causa. Paradoxalement, on rend aujourd’hui hommage à une féministe, écologiste et socialement progressiste du genre de celles que nous aurions été collectivement fort avisés d’écouter il y a vingt ans. Elle parlait alors déjà d’urgence, d’injustices sociales qui font craquer de femmes et d’hommes invisibilisé.es de la sphère publique, de budgets d’État structurellement scandaleux. Des catégories sociales spécifiques en pâtissent toujours. Par élégance, la dame se gardera d’intituler le discours de circonstance qu’elle tiendra aujourd’hui : « Je vous l’avais bien dit ». Mais aurons-nous, nous, l’humilité de l’entendre par nous-mêmes ?

Une histoire survenue loin de chez vous?

Photo © AP Photo/Thomas Padilla

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
1er mai 2026

Une histoire survenue loin de chez vous?

Comme la multinationale du gaz et du pétrole TotalEnergies est cotée en bourse, elle se voit obligée de divulguer publiquement des informations à ses actionnaires. Elle ne constitue pas, par exemple, une clique familiale ravalant les milliards de dollars qu’elle brasse au rang de ses petites affaires privées. Elle n’a pas cette chance.

Ainsi, cette énergéticienne française à l’actionnariat planétaire (l’états-unien BlackRock de Larry Fink est le premier de très nombreux investisseurs) a dû révéler à la fin du mois d’avril avoir engrangé un bénéfice net de l’ordre de 5,8 milliards de dollars pour le seul premier trimestre de 2026. Excusez du peu. Elle s’est empressée de récompenser ses actionnaires en leur versant des dividendes. En procédant également à des rachats d’actions, elle a raréfié le titre et l’a ainsi bonifié.   

L’évidence saute aux yeux et s’est imposée comme telle, quel que soit l’engagement des uns et des autres dans le spectre gauche-droite de la vie politique française. La multinationale profite de la flambée des prix du pétrole et des autres richesses énergétiques depuis que l’État iranien soumis à des bombardements a entrepris d’étrangler le Détroit d’Ormuz, nécessaire au transport de flux pétroliers importants. TotalEnergies n’innove pas, n’investit pas et ne crée pas. Elle produit et distribue de la marchandise énergétique dans des conditions habituelles. Mais voilà que la sacro-sainte « loi » de l’offre et de la demande du divin marché lui permet de vendre beaucoup plus cher ce qu’elle produit dans des conditions habituelles. Ce fut souvent le cas dans son histoire, comme je l’ai relevé dans mon livre De Quoi Total est-elle la somme ? (Rue de l’Échiquier et Écosociété, 2017).

En France comme au Nouveau-Brunswick et dans l’ensemble du Canada, cette évolution s’est fait sentir. Elle est certes complexe techniquement ; l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a autorisé la mise en marché de réserves stratégiques. Mais l’enjeu est éthique et politique plus que technique : peut-on tolérer que des entreprises déjà surpuissantes s’enrichissent encore davantage dans une conjoncture aussi macabre ? On parle d’une crise humanitaire conséquente à une guerre voulue par des chefs d’État psychotiques, à savoir le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le Président états-unien, Donald Trump. Des enfants, des femmes et des hommes qui n’ont rien demandé en ressortent souffrants, mutilés ou profondément traumatisés, quand ils ne sont pas morts sous les bombes. Voilà la source des profits.

Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS), critiquant TotalEnergies, a manié l’ironie : « Il n’y a pas un génie particulier qui soit attribuable à cette hausse des bénéfices ». C’est donc « indécent ».

La formation politique qu’Olivier Faure dirige est devenue au fil des années l’homologue du Parti libéral d’ici, lorsque ce dernier se rappelle qu’il a déjà cru en des politiques sociales. Le tout se produit dans un contexte social où l’État ne sait plus qu’inventer pour priver la population de ce qui lui reste de services publics. La moindre dépense sociale, budgétairement anecdotique, se trouve supprimée par un gouvernement constitué de ministres millionnaires, sous l’égide d’un président auparavant banquier. Il arrive même à des ministres arrogants d’affirmer aux dirigeants d’institutions publiques ou d’organisations de bien commun de « se regarder dans le miroir », ou quelque chose du genre, alors  qu’elles sont sous-financées.

Là, Olivier Faure n’avait pas le choix. On l’a donc vu monter au créneau pour exiger de l’État dirigé par une grappe de partis pas tellement différents du sien qu’il impose les superprofits des entreprises. Il y est allé d’une Proposition d’intérêt général prévoyant une surtaxe de 20% sur les bénéfices d’entreprises affichant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires, et ce, afin de dédommager les automobilistes. On est loin d’un plan écologique, mais c’est au moins une mesure sociale.

Souffle dans le cou d’Olivier Faure une entité politique, la France insoumise (LFI), bien plus assumée dans ses positions sociales et conséquente dans ses discours. Elle se montre aussi plus crue dans ses observations. La mesure qu’elle préconise concerne le blocage des prix par l’État. Son coordonnateur, Manuel Bompard, renchérit dans l’ironie : « Le gouvernement nous dit que ce n’est pas possible [de bloquer les prix de l’essence], car les pauvres pétroliers ne pourraient pas s’en sortir. », avant de laisser tomber : « Quand va-t-on arrêter de nous prendre pour des imbéciles ? »

À l’instar de la Loi sur la fixation des prix des produits pétroliers au Nouveau-Brunswick, la République française dispose de moyens législatifs pour fixer les prix… Ou l’inverse.

Obligé de réagir, le gouvernement français propose naïvement à TotalEnergies de trouver elle-même une façon de « redistribuer » cette plus-value à la population…

Dans la vie politique policée du Canada, les propositions du gouvernement sont à peine meilleures. Le Parti libéral fédéral, qui s’érige progressivement tel un parti unique de gouvernement comme dans la décennie 1990, a opté pour l’abrogation d’une taxe sur l’essence, laquelle rapportait plus de deux milliards de dollars à l’État. C’est le public qui paie, car on lui expliquera ensuite qu’il y a moins de fonds fédéraux pour les services publics. Tout est fait pour garder indemne le droit des grandes pétrolières à s’enrichir à l’infini, quitte à profiter d’une terrible guerre d’agression dont personne ne voulait parmi les gens normaux, et que rien ne justifie.

Le quotidien français Le Monde concluait, le 29 avril : « Le contexte de flambée des prix des hydrocarbures, provoquée par la guerre au Moyen-Orient, a relancé le débat politique en Europe sur la taxation des superprofits pétroliers. »

Maintenant, la question brûlante : pourquoi nous, qui hébergeons ici avec de lourdes conséquences publiques la plus grande raffinerie du Canada (« L’apocalypse selon Saint-Jean », Acadie Nouvelle, 12 décembre 2025), sommes-nous incapables de l’ombre du début du bout de la queue de l’amorce de quelque chose qui ressemblerait vaguement à un tel débat public ?

Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété. Le documentaire est réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022


L’Emprise Total. Le pouvoir silencieux du géant du pétrole. Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace France, 2021.

Le pouvoir des médiocres – Entretien avec Alain Deneault

Le pouvoir des médiocres ou L’Empire de la médiocrité nous mène à la guerre. Entretien avec Alain Deneault àTheSwissBox Conversation. Balado épisode # 163 . Durée : 1 h 51 min 23 sec – 28 février 2026

« Dans cet entretien, nous interrogeons les structures profondes de nos sociétés contemporaines : sommes-nous encore en démocratie ou évoluons-nous dans un système où le pouvoir réel échappe au politique ?

Alain Deneault analyse les mécanismes invisibles qui organisent la dépossession collective : financiarisation, gouvernance technocratique, dilution des responsabilités, capture des institutions. Il propose une lecture rigoureuse et exigeante de notre époque, loin des polémiques superficielles.

Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais de comprendre pour mieux se défendre.

Un échange dense, structurant, qui invite à penser au-delà des catégories convenues. » – TheSwissBox Conversation

Chapitrage :
00:01:48 - Vision des dirigeants actuels
00:15:33 - Responsabilité présente et futur de la population
00:43:17 - Moralité des institutions
00:53:38 - Le concept de la gouvernance
01:01:48 - Le mot économie dans notre histoire
01:14:33 - Esprit et philosophie
01:24:30 - Regard sur la démocratie
01:32:00 - L'anxiété et l'angoisse
01:43:42 - Conclusion

Résolution ou barbarie

Photo ©Julia Demaree Nikhinson

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
7 janvier 2026

Selon le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), les 100 principaux dirigeants d’entreprise du pays avaient déjà gagné, le 2 janvier dernier, l’équivalent du salaire moyen des travailleurs.

Pourtant, ces grands rentiers prennent désormais très peu de risques dans un monde de fusions-acquisitions, où de petites entreprises travaillent à l’innovation. Ces puissants les cueillent comme des fruits mûrs dès lors qu’une réussit là où des centaines échouent. Les États sont à leurs pieds pour les assister socialement, en leur aménageant des échappatoires fiscales et réglementaires les amenant à contourner plusieurs de leurs obligations sociales. Ils grandissent dans une classe qui leur permet de ponctionner à l’infini la valeur dégagée par le travail de subalternes contraints à les servir, ici ou dans le quasi-esclavagisme de pays lointains. Rien ne justifie une telle disparité. C’est le capitalisme dans ses effets structurels.

Les conséquences de ces inégalités proprement scandaleuses ne se réduisent pas au spectacle d’une ignominie sociale. Certes, il est indigne de voir un petit nombre de sujets souvent arrogants se vautrer dans l’opulence, tandis que l’inflation qui leur profite étrangle de plus en plus de gens. Les membres de la classe moyenne se voient glisser vers le prolétariat, quelques générations après en être sortis.

Mais plus encore, ces disparités sociales consolident d’un point de vue politique la capacité d’une caste de milliardaires à régner sur le monde. Ce sont eux qui financent les présidents des États-Unis les uns après les autres, pour qu’ils remplissent leur cahier des charges. Ce sont leurs banquiers que l’on retrouve à la tête des institutions politiques de la France ou du Canada. Dans certains cas, ce sont leurs médias qui soufflent sur le feu de l’extrême droite. Leurs lobbyistes font la pluie et le beau temps dans les capitales et autres centres stratégiques du monde. Le régime est organisé pour les servir. C’est le sens du –isme dans « capitalisme », le fait d’une doctrine et d’une structure institutionnelle qui sécurise le capital des très puissants, le conforte et le promeut.

Ultimement, la planète y passe. Ici, les chantiers industriels chers au gouvernement libéral, calqués sur le programme des conservateurs, contribueront encore plus à l’émission de gaz à effet de serre, tandis que la déforestation, l’exploitation non conventionnelle d’énergie, l’extractivisme minier au nom d’une sophistique « économie verte » se poursuivent de manière excessive et irresponsable. La production démesurée de plastique et de produits chimiques continue pour sa part de nous encombrer et de nous empoisonner. Les puissants nous font courir à notre perte, nous qui les suivons en somnambules.

Puisque c’est de saison, deux résolutions du Nouvel An s’imposent à nous maintenant, surtout lorsqu’on est de ceux qui ont accès de près ou de loin à la parole publique.  

D’abord, exiger intellectuellement des figures politiques qu’elles soient à la hauteur de l’histoire. Ne pas se satisfaire d’une « gouvernance » à la petite semaine. Nul n’est critique en se montrant seulement comptable d’anecdotiques engagements électoraux. Qu’un État gère des budgets et administre des institutions est une réalité importante, oui, mais pas au point qu’on le réduise à ce rôle. La politique institutionnelle crève de cette mentalité de pense-petit.  Elle gagnerait à s’attaquer à des enjeux fondamentaux et structuraux de la société.

Prenons par exemple la fiscalité et le budget de l’État. Promettons-nous cette année de ne pas considérer une seule fois l’État comme incapable de financer sa mission sociale, sans placer dans la balance le fait structurel de l’évitement fiscal des grandes entreprises. Si les hôpitaux sont dysfonctionnels, si les enseignants se montrent surmenés dans les écoles, si le transport en commun est abandonné à son état parodique, si les artistes désespèrent de pratiquer un art qui nous est indispensable collectivement, si les universités sont inaccessibles à plusieurs, si les pauvres s’enferment dans la honte de leurs maisons mal chauffées… ce n’est pas seulement parce que l’État dépense trop, gère mal les finances ou ne parvient pas à enrayer le déficit par on ne sait quel fait d’incompétence, mais surtout parce qu’il n’impose pas équitablement les grands détenteurs de capitaux et les multinationales. Il manque de revenus.

Nous devrions pouffer de rire lorsqu’un responsable d’affaires publiques nous dit de l’État qu’il n’a plus d’argent, que celui-ci ne pousse pas dans les arbres… Ou lorsqu’il pleure parce que les contribuables sont imposés à leur pleine capacité. Cessons cette farce !

L’État est déficient lorsque les Irving de ce monde délocalisent une partie importante de leur trésorerie aux Bermudes, lorsque l’État continue néanmoins de les soutenir à coups de subventions, s’il n’aménage pas la loi pour leur permettre de contourner légalement leurs obligations. Tant que le problème majeur de ces privilèges ne sera pas abordé de front – ce en quoi constitue la grande politique depuis la Révolution française –, aucun personnage institutionnel, aussi médiatique et « gendre idéal » qu’il fut, ne méritera quelque approbation que ce soit. Fixons là la barre et mettons fin à toute complaisance.

Deuxième résolution : placer l’écologie au centre de toute décision en cessant de louvoyer avec ces mots-valises et autres miroirs aux alouettes que sont le « développement durable », la « transition énergétique » ou le « capitalisme vert ». Nous n’aiderons notre cause comme peuple qu’en collectivisant les richesses énergétiques et en organisant une politique de décroissance, impérative. En cela, la décision du gouvernement Carney de surseoir à ses obligations formelles en matière environnementale, en raison de sa politique sur les chantiers nationaux pilotés par Dominic Leblanc, ne saurait mieux contredire les nécessités de notre époque. Il témoigne d’un aveuglement sectaire au profit de la grande industrie et d’un manque cruel d’imagination.

Au contraire, placer l’écologie d’abord, puisqu’à maints égards nous pâtissons déjà du saccage de notre monde. Cela signifie revoir philosophiquement tout notre système de valeur et désindustrialiser notre activité au profit du low-tech, lui, véritablement durable. C’est aussi suspendre dans la majorité de ses usages la très polluante et très artificielle « intelligence » que nous vendent des marchands technolâtres, indifférents à l’accentuation du réchauffement climatique et à l’inanité culturelle qu’ils provoquent.