Une histoire survenue loin de chez vous?

Photo © AP Photo/Thomas Padilla

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
1er mai 2026

Une histoire survenue loin de chez vous?

Comme la multinationale du gaz et du pétrole TotalEnergies est cotée en bourse, elle se voit obligée de divulguer publiquement des informations à ses actionnaires. Elle ne constitue pas, par exemple, une clique familiale ravalant les milliards de dollars qu’elle brasse au rang de ses petites affaires privées. Elle n’a pas cette chance.

Ainsi, cette énergéticienne française à l’actionnariat planétaire (l’états-unien BlackRock de Larry Fink est le premier de très nombreux investisseurs) a dû révéler à la fin du mois d’avril avoir engrangé un bénéfice net de l’ordre de 5,8 milliards de dollars pour le seul premier trimestre de 2026. Excusez du peu. Elle s’est empressée de récompenser ses actionnaires en leur versant des dividendes. En procédant également à des rachats d’actions, elle a raréfié le titre et l’a ainsi bonifié.   

L’évidence saute aux yeux et s’est imposée comme telle, quel que soit l’engagement des uns et des autres dans le spectre gauche-droite de la vie politique française. La multinationale profite de la flambée des prix du pétrole et des autres richesses énergétiques depuis que l’État iranien soumis à des bombardements a entrepris d’étrangler le Détroit d’Ormuz, nécessaire au transport de flux pétroliers importants. TotalEnergies n’innove pas, n’investit pas et ne crée pas. Elle produit et distribue de la marchandise énergétique dans des conditions habituelles. Mais voilà que la sacro-sainte « loi » de l’offre et de la demande du divin marché lui permet de vendre beaucoup plus cher ce qu’elle produit dans des conditions habituelles. Ce fut souvent le cas dans son histoire, comme je l’ai relevé dans mon livre De Quoi Total est-elle la somme ? (Rue de l’Échiquier et Écosociété, 2017).

En France comme au Nouveau-Brunswick et dans l’ensemble du Canada, cette évolution s’est fait sentir. Elle est certes complexe techniquement ; l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a autorisé la mise en marché de réserves stratégiques. Mais l’enjeu est éthique et politique plus que technique : peut-on tolérer que des entreprises déjà surpuissantes s’enrichissent encore davantage dans une conjoncture aussi macabre ? On parle d’une crise humanitaire conséquente à une guerre voulue par des chefs d’État psychotiques, à savoir le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le Président états-unien, Donald Trump. Des enfants, des femmes et des hommes qui n’ont rien demandé en ressortent souffrants, mutilés ou profondément traumatisés, quand ils ne sont pas morts sous les bombes. Voilà la source des profits.

Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS), critiquant TotalEnergies, a manié l’ironie : « Il n’y a pas un génie particulier qui soit attribuable à cette hausse des bénéfices ». C’est donc « indécent ».

La formation politique qu’Olivier Faure dirige est devenue au fil des années l’homologue du Parti libéral d’ici, lorsque ce dernier se rappelle qu’il a déjà cru en des politiques sociales. Le tout se produit dans un contexte social où l’État ne sait plus qu’inventer pour priver la population de ce qui lui reste de services publics. La moindre dépense sociale, budgétairement anecdotique, se trouve supprimée par un gouvernement constitué de ministres millionnaires, sous l’égide d’un président auparavant banquier. Il arrive même à des ministres arrogants d’affirmer aux dirigeants d’institutions publiques ou d’organisations de bien commun de « se regarder dans le miroir », ou quelque chose du genre, alors  qu’elles sont sous-financées.

Là, Olivier Faure n’avait pas le choix. On l’a donc vu monter au créneau pour exiger de l’État dirigé par une grappe de partis pas tellement différents du sien qu’il impose les superprofits des entreprises. Il y est allé d’une Proposition d’intérêt général prévoyant une surtaxe de 20% sur les bénéfices d’entreprises affichant plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires, et ce, afin de dédommager les automobilistes. On est loin d’un plan écologique, mais c’est au moins une mesure sociale.

Souffle dans le cou d’Olivier Faure une entité politique, la France insoumise (LFI), bien plus assumée dans ses positions sociales et conséquente dans ses discours. Elle se montre aussi plus crue dans ses observations. La mesure qu’elle préconise concerne le blocage des prix par l’État. Son coordonnateur, Manuel Bompard, renchérit dans l’ironie : « Le gouvernement nous dit que ce n’est pas possible [de bloquer les prix de l’essence], car les pauvres pétroliers ne pourraient pas s’en sortir. », avant de laisser tomber : « Quand va-t-on arrêter de nous prendre pour des imbéciles ? »

À l’instar de la Loi sur la fixation des prix des produits pétroliers au Nouveau-Brunswick, la République française dispose de moyens législatifs pour fixer les prix… Ou l’inverse.

Obligé de réagir, le gouvernement français propose naïvement à TotalEnergies de trouver elle-même une façon de « redistribuer » cette plus-value à la population…

Dans la vie politique policée du Canada, les propositions du gouvernement sont à peine meilleures. Le Parti libéral fédéral, qui s’érige progressivement tel un parti unique de gouvernement comme dans la décennie 1990, a opté pour l’abrogation d’une taxe sur l’essence, laquelle rapportait plus de deux milliards de dollars à l’État. C’est le public qui paie, car on lui expliquera ensuite qu’il y a moins de fonds fédéraux pour les services publics. Tout est fait pour garder indemne le droit des grandes pétrolières à s’enrichir à l’infini, quitte à profiter d’une terrible guerre d’agression dont personne ne voulait parmi les gens normaux, et que rien ne justifie.

Le quotidien français Le Monde concluait, le 29 avril : « Le contexte de flambée des prix des hydrocarbures, provoquée par la guerre au Moyen-Orient, a relancé le débat politique en Europe sur la taxation des superprofits pétroliers. »

Maintenant, la question brûlante : pourquoi nous, qui hébergeons ici avec de lourdes conséquences publiques la plus grande raffinerie du Canada (« L’apocalypse selon Saint-Jean », Acadie Nouvelle, 12 décembre 2025), sommes-nous incapables de l’ombre du début du bout de la queue de l’amorce de quelque chose qui ressemblerait vaguement à un tel débat public ?

Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété. Le documentaire est réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022


L’Emprise Total. Le pouvoir silencieux du géant du pétrole. Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace France, 2021.

Total, vous n’allez pas chez eux par hasard

Total, vous n’allez pas chez eux par hasard est un épisode du balado Multinationales, l’histoire de ces entreprises qui nous gouvernent animé par Camille Crosnier sur France Inter où l’ouvrage d’Alain Deneault De quoi Total est la somme ? Multinationales et perversion du droit (Rue de l’Echiquier et Éditions Écosociété) est mentionné. Durée : 48 min – 17 mars 2026

« Des premiers forages en Irak après la Grande guerre au géant mondial de l’énergie, découvrez l’histoire de TotalEnergies. Entre quête de souveraineté et urgence climatique, comment, ce qui était au départ un outil d’État est devenu un mastodonte mondial prêt à tout pour conserver sa puissance ?

L’histoire de la plus grande entreprise française ne commence pas dans l’Hexagone, mais par un constat d’urgence au sortir de la Grande Guerre : « l’énergie, c’est la puissance ». Née de la volonté de l’État de ne plus dépendre des majors étrangères, ce qui était autrefois la Compagnie française des pétroles (CFP) a traversé un siècle de révolutions industrielles, de crises géopolitiques et de découvertes spectaculaires pour devenir un pilier incontournable de l’économie mondiale.

Pour explorer les rouages de ce fleuron industriel, Camille Crosnier s’entretient avec Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project, auteur de « Or noir, la grande histoire du pétrole », et avec le chercheur Pierre-Louis Choquet, chargé de recherches en sociologie, spécialiste des enjeux climatiques.

La quête de l’indépendance : du désert irakien à la marque Total

C’est en 1924 que naît la CFP, avec une mission claire : assurer à la France un accès direct aux ressources pétrolières. Sans pétrole sur son propre sol, la France se tourne vers la Mésopotamie (l’actuel Irak), qui devient le « camp de base » de son empire naissant. Puis, l’entreprise  grandit dans l’ombre des « Sept Sœurs » anglo-saxonnes avant de lancer, en 1954, la marque « Total », un nom simple et universel destiné à conquérir les routes du monde entier. De la découverte historique du gisement d’Hassi Messaoud en Algérie, aux premiers pas de la publicité, Total s’impose comme le symbole d’une France qui retrouve sa puissance industrielle sous l’impulsion du général de Gaulle.

L’ombre de la puissance : pétrole, influence et diplomatie secrète

Derrière la réussite commerciale se cachent des épisodes plus sombres de la Françafrique. Il s’agit donc de revenir sur le rôle complexe des pétroliers français au Gabon, au Congo et lors de la tragique guerre du Biafra au Nigeria, où la quête de ressources a parfois dicté une diplomatie de l’ombre. L’histoire de Total est aussi indissociable de sa rivalité avec « Elf », l’autre géant public né en 1967. Entre scandales financiers et luttes d’influence, le récit culmine en 1999 avec l’absorption d’Elf par Total, donnant naissance à la quatrième Major mondial des hydrocarbures.

Le géant face aux enjeux de la transition énergétique : du choc pétrolier au défi climatique

Aujourd’hui, l’empire vacille sous la pression de ceux et celles qui considèrent qu’il faut lutter de toutes ses forces contre le changement climatique et faire de la transition énergétique une priorité. Du traumatisme de la marée noire de l’Erika en 1999 aux révélations sur ce que l’entreprise savait du dérèglement climatique dès les années 1970, le récit lève le voile sur les stratégies de légitimation et le « greenwashing » d’une multinationale à la croisée des chemins. Devenu « TotalEnergies » en 2021 pour marquer un tournant vers les énergies renouvelables, le groupe reste au cœur des polémiques, notamment avec ses projets gaziers en Russie ou le méga-projet EACOP en Ouganda, en raison de nombreuses violations des droits humains. Entre impératifs économiques et urgence planétaire, jusqu’où peut aller la quête incessante de nouveaux gisements ? » – Multinationales, l’histoire de ces entreprises qui nous gouvernent, France Inter

Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété. Le documentaire est réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022


L’Emprise Total. Le pouvoir silencieux du géant du pétrole. Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace France, 2021.