
«La soi-disant conversion écologiste de TotalEnergies n’était que du marketing»
Reporterre
Entretien avec Alain Deneault par Agathe Di Lenardo
31 mars 2026
« Être éthique n’est plus nécessaire », dit le philosophe et auteur sur l’économie Alain Deneault à propos de l’accord entre TotalEnergies et l’administration Trump. Il montre, selon lui, que le verdissement de la firme n’a jamais été que du marketing.
Moins d’éoliennes, plus d’hydrocarbures. Le 23 mars, un accord entre l’administration Trump et TotalEnergies a été dévoilé. Il prévoit l’abandon de deux projets éoliens en mer, en échange de 928 millions de dollars à réinvestir dans des projets d’hydrocarbures. Une politique totalement à rebours de la transition énergétique pourtant nécessaire pour limiter le changement climatique.
Alain Deneault est docteur en philosophie. Il est l’auteur de De quoi Total est-elle la somme ? (2017, éd. l’Échiquier), un ouvrage qui révèle ce qui a rendu TotalEnergies si puissante sur le plan politique et économique. Avec une vision historique et engagée, il livre à Reporterre son analyse sur la stratégie de l’entreprise.
Reporterre — TotalEnergies se positionne depuis plusieurs années comme un acteur majeur de la transition écologique. Avec ce pacte, l’entreprise ne semble plus tenter de maintenir cette image déjà écornée, mais assumer ses projets climaticides… Quelle analyse portez-vous sur cet accord ?
Alain Deneault — Cela montre, même si on s’en doutait déjà, que la soi-disant conversion écologiste de TotalEnergies n’était que de pure forme, qu’elle relevait du marketing plutôt que des convictions.
Le documentaire Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie de Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall, montre très bien les coulisses de son verdissement. Par exemple, elle communique largement sur les énergies renouvelables, même si cela reste marginal dans son activité globale.
Donald Trump s’oppose fermement aux éoliennes et soutient au contraire le développement des hydrocarbures. Dans quelle mesure son élection a-t-elle bénéficié à la firme ?
TotalEnergies n’a plus à faire semblant. Du moment qu’il y a à la tête des États-Unis Donald Trump, qui présente le discours écologiste comme un canular, et Mark Carney comme Premier ministre au Canada — qui lance lui aussi de grands chantiers d’exploitations d’hydrocarbures, la question environnementale ne passera pas au premier plan. Être éthique n’est plus nécessaire, ce n’est plus spécialement bon pour les affaires, donc TotalEnergies cesse de l’être.
Récemment, des sociétés énergétiques ont déposé des recours contre les États-Unis à la suite de l’annulation de projets éoliens. TotalEnergies a quant à elle fait le choix de négocier avec la Maison-Blanche. Comment expliquer cette stratégie ?
On peut supposer qu’elle y voit un avantage concurrentiel, ce qui ne serait pas la première fois dans son histoire. C’était par exemple l’une des seules sociétés à avoir collaboré avec le régime de l’apartheid de l’Afrique du Sud. Ce qui avait nuit à ses affaires, car cela avait touché une corde sensible dans l’opinion publique.
Dans le cas présent, l’entreprise fait le pari que la résistance éthique à laquelle elle aurait pu faire face il y a dix, quinze ou vingt ans est moins intense, du fait que la fenêtre d’Overton est déplacée vers la droite. Ce qui lui permet de spéculer sur ces biens financiers sans s’encombrer de questions éthiques.
Quel est le positionnement vis-à-vis du climat chez TotalEnergies ?
Jusqu’alors, et ce depuis la naissance du concept de développement durable, la rhétorique de toutes les grandes compagnies pétrolières a été de réduire la question écologique à celle du climat et la question du climat à celle des émissions de CO₂ de nos produits. C’est-à-dire qu’on a comparé des objets en fonction des gaz à effet de serre qu’ils émettent, sans réfléchir aux émissions nécessaires pour leur production. Par exemple, on en est venu à dire que le gaz est écologique, car il émettrait moins de CO₂… TotalEnergies a fait partie des vecteurs de ce discours.
L’entreprise déclare que ces investissements contribueront à la sécurité d’approvisionnement de l’Union européenne en lui apportant le gaz dont elle reste très dépendante. Peut-on dire que cet accord contribue à une certaine vassalisation de l’Union européenne vis-à-vis des États-Unis ?
TotalEnergies agit dans une synergie historique. On ne va pas lui attribuer la vassalisation des Européens envers les États-Unis. Les dirigeants européens sont fort capables de s’autovassaliser eux-mêmes. La firme comprend cette dynamique-là, car elle fait de la géopolitique.
D’un point de vue rhétorique, dire qu’elle aide l’Union européenne parce qu’elle lui fournit du gaz tient la route : c’est le discours que tient la Compagnie française du pétrole, l’ancêtre de TotalEnergies, depuis sa création en 1924.
Mais cet argument ne fonctionne que si l’on part du principe que l’on va toujours devoir consommer comme on le fait aujourd’hui, qu’il ne faut pas réorganiser notre façon de produire, distribuer et consommer de l’énergie.
L’accord permet de réinvestir notamment dans le Rio Grande LNG, un projet qui, en plus d’être très préoccupant pour l’environnement, menace les droits humains des peuples autochtones. Mais cela ne semble pas inquiéter TotalEnergies…
Effectivement, son seul souci est de pouvoir dire que ses actions sont légales. Dans mon livre, je cite Christophe de Margerie, ancien président-directeur général, qui affirme que « tant que ce n’est pas interdit, c’est permis ». Et c’est vrai : lorsque que la firme agit d’une manière qui choque l’opinion, cela reste néanmoins légal.
C’est par exemple comme ça que la firme était légalement présente en Alberta dans son projet de sables bitumineux, même si cela mettait en péril des communautés autochtones, car elle respectait le droit environnemental. Pareil en ce qui concerne sa présence au Gabon, qui reste malgré tout légale malgré les critiques sur les impacts sociaux.
TotalEnergies, à l’image d’autres multinationales, semble aujourd’hui être surpuissante. Vous plaidez pour une dissolution des multinationales : comment faire contre-pouvoir ?
Les multinationales ne sont pas à penser uniquement comme des entreprises, mais comme des pouvoirs qui existent à l’échelle mondiale et qui négocient avec des États qui, eux, ne peuvent agir que sur leur territoire. Il y a donc déjà un rapport de force à leur avantage.
D’autre part, le génie est sorti de la bouteille : on a laissé ces entreprises prospérer, fusionner, on les a financées, on a créé des partenariats… Les États ont tout fait pour les rendre toutes puissantes, et aujourd’hui elles opèrent sur un mode pratiquement autonome. Quand je plaide pour leur dissolution, je me réfère aux nombreuses prises de position, de tous les spectres politiques, du tournant du XIXᵉ et XXᵉ siècle.
Aux États-Unis, des représentants politiques s’activaient pour faire voter une loi antitrust — les trusts désignant alors les multinationales. On voyait bien que l’industriel John Rockefeller, symbole de l’industrie pétrolière, allait faire chanter tout le monde et avoir la main sur le pétrole mondial avec sa société Standard Oil. On a essayé de le contenir, même si cela n’a rien donné car il a rusé en créant des filiales toutes liées au même actionnariat. Mais au moins, il y a eu des tentatives !
Par ailleurs, en France, Edgar Faure militait contre ces pouvoirs privés, notamment dans le domaine de l’énergie, qui pouvaient faire chanter les États. C’est à cet esprit que je reviens, en sachant qu’il est très tard… Mais en rappelant que ces personnalités qui défendaient les lois antitrust nous annonçaient, déjà à l’époque, ce que nous vivons maintenant.
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Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie. Un documentaire réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall et produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022
Le système Total, anatomie d’une multinationale de l’énergie est un documentaire choc librement inspiré de l’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? Multinationale et perversion du droit d’Alain Deneault publié aux éditions Rue de l’échiquier et Écosociété












































































































