Géopolitique acadienne

Photo © Jehad Alshrafi

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
14 août 2025

Géopolitique acadienne

Le qui, le quand, le quoi n’ont ici guère trop d’importance dans la mesure où la scène qu’on va décrire témoigne d’un phénomène général : la gêne tendancielle qu’on éprouve à aborder les enjeux géopolitiques mondiaux en tant qu’ils nous concernent.

C’était à l’occasion d’une expérience gastronomique entre gens bien élevés. On nous invitait alors, comme à chaque année, à découvrir la cuisine d’une culture méconnue. Les commensaux s’initiaient ce soir-là aux saveurs de la Palestine, communauté à l’honneur dûment choisie.

Des dignitaires nous entretenaient de bienveillants discours au moment de l’entrée. Et attention ! Ils s’empressaient de nous faire bien comprendre que, toute Palestine qu’on honorât ce soir-là, on s’entendait tout de même pour « ne pas faire de politique ». On assénait même le discours, ou l’anti-discours, d’un « Nous ne faisons pas de politique » bien senti. Oui, certes, on choisit de célébrer l’art culinaire d’une région du monde à feu et à sang, et pile au moment où ses civils subissent à Gaza, désarmés, l’agression militaire d’une violente force d’occupation. Le Tribunal pénal international et l’Organisation des Nations Unies (ONU) qualifiaient déjà de « génocide » le sort qui continue aujourd’hui de leur être réservé. Le peuple qu’on honorait disparaissait littéralement sous nos yeux. Mais ces cautions discursives ne suffisaient point. C’eût été pécher par « politique », trop « en faire », que d’évoquer la question fut-ce seulement d’un point de vue humanitaire. Le programme de la soirée : « ne faire pas de politique » pendant qu’un pouvoir d’occupation administre une famine stratégique à l’endroit de Gazaouis dont nous nous délections des petits plats.  

Dans un tel contexte, n’est-ce pas, au contraire, n’en rien dire du tout qui constitue une façon de faire de la politique ? Le statu quo et l’abstention relèvent aussi de choix, et engagent tout autant sa responsabilité. Non ?

Considérons la question posément et respectueusement, c’est-à-dire
sociologiquement et philosophiquement. Le sous-texte d’un tel phénomène est complexe et replié. Si on s’essaie à le déployer et à le traduire, on pourrait comprendre que la géopolitique, les affaires diplomatiques, l’interconnexion d’un ordre mondialisée passent pour des réalités devant fatalement échapper aux Acadiens. Ce n’est pas pour nous, nous petites gens qui devrions n’en rien penser. Nous ne serions pas de ceux qui sont habilités à en faire cas,
publiquement du moins. Restons sur la touche. Nous ne faisons guère de politique. Même quand il est question d’un peuple que nous avons choisi de citer et qui souffre cruellement tous les jours sur nos indifférents écrans.

Relisons l’excellent billet signé par Françoise Enguehard dans l’Acadie Nouvelle du 2 août dernier. Prenons avec elle le contre-pied : Acadiens et Acadiennes grandiraient à s’intéresser aux déportations en général, au vu de la grande histoire et des enjeux contemporains, de façon à considérer spécifiquement celle dont ils et elles furent victimes. Dans une série d’analogies, la biographie de Staline d’Oleg Khlevniuk sur les violences extrêmes infligées aux différentes républiques soviétiques, les ouvrages de Marc Nichanian concernant le génocide arménien, sans parler de la vaste historiographie des juifs dans sa complexité, permettent par distinction d’apprécier la spécificité de l’expérience historique de 1755-1763. Il ne s’agirait surtout pas là de banaliser le Grand Dérangement, mais de faire valoir son relief et sa part dans la grande histoire.

S’y essayer rendrait les Acadiens plus aptes à exprimer une pensée propre pour les civils palestiniens qui sont actuellement, et depuis des mois, sous le feu d’une agression militaire d’une rare brutalité. La subjectivité acadienne apparaîtra alors dans toute sa force et sa modernité. Il s’agirait de dire : nous d’Acadie, victimes historiques d’une violente déportation, entretenons dans notre psyché les traces de cette expérience insoutenable et dénonçons par conséquent toute violence gratuite, tout enfermement, toute expropriation que des puissances politiques dominantes font subir à des peuples en position de vulnérabilité. L’acadianité apparaîtrait alors dans toute sa force, sa grandeur et sa spécificité. Un sujet acadien exprimerait alors dans le monde son expérience particulière.

Loin d’être pusillanime, l’Acadie se découvrirait alors une voix à travers toutes ces considérations et y verrait des occasions de se montrer solidaire de peuples qui lui sont semblables. Ce serait le cas de ses intellectuels comme de toutes celles et tous ceux qui prennent la parole publique, à tout le moins. Revenons aux termes énoncés précédemment le 4 février, autour de l’homme de lettres Edward Said (et de son texte « De l’intellectuel déporté et du pouvoir »). Une femme ou un homme d’esprit prenant fait et cause pour son peuple, ne se mobilise jamais aussi bien qu’en agissant également pour ceux qui leur ressemble, dont le sort est ou fut comparable au sien, à un titre ou à un autre, à un degré ou à un autre. Ainsi seulement parvient-on dans l’histoire au statut de sujet. Ainsi seulement se découvre-t-on à même de prendre position, de penser la politique, éventuellement de « faire de la politique », voire d’associer la politique à l’acte fondamental de solidarité envers l’espèce humaine.

Aussi, pour Said, les figures intellectuelles engagées dans un combat trouvent leur légitimité dans des principes fondamentaux de justice sociale et d’éthique. Il n’est pas toujours évident de définir finement ces principes. Cela dit, on considère crédible la personne qui les défend par le degré de cohésion et de cohérence dont elle fait preuve. On se doit par exemple de pourfendre aussi bien le Canada que les États-Unis, quand on constate que les deux pays livrent du matériel militaire à l’État d’Israël attentatoire à la sécurité des civils. On doit se montrer capables d’une égale sensibilité envers les victimes d’actes systémiques et gratuits, que ce soient les Ukrainiens qu’on agresse jusque dans leurs hôpitaux ou les civils palestiniens qui vivent désormais au quotidien de meurtrières attaques.

Se montrer digne de ces événements, c’est se savoir capable de les interpréter et de s’en faire une idée en distinguant les causes et les raisons, à la fois dans un rapport d’humilité et d’exigence. C’est aussi pour tous ces peuples que le Tintamarre doit résonner.

Pétrole contre nourriture : scandale à l’ONU

L’ouvrage De quoi Total est-elle la somme ? d’Alain Deneault est mentionné parmi les sources du récit documentaire de Gaspard Wallut Pétrole contre nourriture : scandale à l’ONU sur France Inter à l’émission Affaires sensibles animée par Fabrice Drouelle – Durée : 48 minutes – 9 juin 2025

« Aujourd’hui dans Affaires Sensibles… les dérives du programme onusien pétrole contre nourriture

Lorsqu’en janvier 2004 un journal irakien publie une liste de plus de 260 personnalités suspectées d’avoir bénéficié des largesses du dictateur déchu Saddam Hussein, personne n’imagine encore l’ampleur de l’affaire qui s’apprête à éclater. Pourtant cette publication va entraîner l**’Organisation des Nations Unies** dans le plus grand scandale de corruption de son histoire. Un scandale survenu dans le cadre d’un ambitieux et inédit programme humanitaire.

Pétrole contre nourriture, c’est le nom du programme, deviendra aussi le nom de l’immense affaire de corruption qui en découle. Une affaire qui plonge l**’ONU** dans l’embarras mais qui éclabousse aussi de nombreux pays, dont la France, qui compte pas moins de 11 noms sur la liste publiée par le journal irakien, dont des personnalités de premier plan. » – Affaires sensibles, France Inter

Déchargement des sacs de produits alimentaires reçus dans le cadre du programme « pétrole contre nourriture » des Nations Unies dans le port d’Umm Qasr, à quelque 620 km au sud de Bagdad, le 3 juin 2001 ©AFP – KARIM SAHIB

L’Emprise Total. Le pouvoir silencieux du géant du pétrole. Une série documentaire de quatre épisodes par Greenpeace France, 2021.
Un documentaire choc inspiré par livre De quoi Total est-elle la somme? d’Alain Deneault et réalisé par Jean-Robert Viallet et Catherine Le Gall Produit par ARTE France et Morgane Productions – 2022

L’autre Mulroney

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 mars 2024

L’autre Mulroney

Ne nous préoccupe-t-il pas, quant à la liberté de la presse, d’entendre célébrer un ex-chef d’État décédé, exactement comme on l’eût fait dans le honni régime soviétique ?

On apprend ces jours-ci que l’ex-premier ministre Brian Mulroney, qui a quitté la politique dans la disgrâce, aurait en réalité été « un géant », « un homme de cœur », « courageux », « visionnaire » …. Se souvient-on seulement qu’à l’occasion des élections qui ont suivi son départ de la politique, sa formation répondant de l’oxymore « progressiste-conservateur » a essuyé une incroyable dégelée : deux sièges seulement – oui, deux – ont été remportés, alors qu’elle en comptait 282 quelques années auparavant ?

Tout est affaire de cadrage, c’est-à-dire ce qu’on laisse hors champ. Faisons alors pivoter les projeteurs. Que ne rappelle-t-on pas, de plus important, ces jours-ci ?

D’abord, que Monsieur Mulroney, loin d’être un « p’tit gars de Baie-Comeau », fut surtout dans sa vie un homme d’affaires puissant et influent, qu’il a évolué avant et après sa carrière politique dans le domaine minier, que ce domaine est l’un des plus controversés de l’histoire, qu’il compte en le gouvernement canadien un allié partial qui a souvent fait l’objet de critique.

Le pourfendeur du régime de l’Apartheid, que Mulroney fut, a aussi été membre du conseil d’administration et membre du conseil consultatif international de Barrick Gold, une des plus importantes sociétés aurifères, laquelle a obtenu de la part du dictateur éminemment corruptible, Joseph Mobutu, au Zaïre (maintenant la République démocratique du Congo), une concession d’exploration de 82 000 km2 dans les années 1990, ce qui aurait contribué au déclenchement de la très violente Guerre des Grands Lacs africains, selon Justin Kankwenda, longtemps consultant auprès du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Le rapport « Mapping » de l’Organisation des Nations Unies a plus tard cité la firme parmi les acteurs concernés par cette guerre terrible visant au contrôle des gisements miniers.

Il a aussi longtemps siégé au conseil d’administration de l’empire médiatique Québecor, au temps où le groupe alors d’envergure internationale s’effondrait en Europe et aux États-Unis, pour ne plus se concentrer principalement qu’au Québec, où il a soumis son personnel à de nombreux lock-out brutaux. Les médias du groupe ont ensuite adopté une ligne éditoriale souvent incendiaires, nuisant davantage au débat public que l’entretenant. 

Mulroney, dont les premières décisions politiques ont consisté à réduire les services publics et à diminuer les investissements fédéraux dans la Société Radio-Canada – qui fait pourtant son hagiographie ces jours-ci -, n’a jamais caché sa proximité avec le monde des affaires. Dans ses mémoires, il avoue candidement avoir régulièrement discuté des décisions politiques qu’il devait prendre avec l’investisseur Paul Desmarais, celui avec qui il siégera dans l’un des conseils de Barrick Gold. Dans une vidéo rendue publique par la mouvance Anonymous en 2012, on le voit d’ailleurs parmi les convives de Paul Desmarais, réunis au palais de Sagard pour fêter l’anniversaire de son épouse Jacqueline Desmarais en août 2008, comme membre d’une cour flattant le pseudo-couple royal, dans un luxueux décor de mauvais goût. Ces aperceptions du monde oligarchique laissent transparaître une réalité crue, à savoir que la politique est totalement intégrée au monde des affaires, et qu’elle n’en est plus qu’une composante, nonobstant les rituels électoraux qui consistent à donner l’impression trompeuse au bon peuple qu’il décide encore. Brian Mulroney s’est absolument complu dans cet état de fait.

Si cette oligarchie est opaque, il est arrivé que des fuites en disent long. Des enquêtes poussées ont contraint Brian Mulroney à admettre qu’il avait personnellement touché des centaines de milliers de dollars, non déclarés au fisc, de la part du lobbyiste Karlheinz Schreiber, dans le contexte d’une importante transaction entre Airbus et  Air Canada, alors société d’État. Il est tout à fait légitime de se demander si ce cas de figure ne constitue pas qu’un échantillon de ce qu’il reste à découvrir.

Quelques médias ont fait preuve de sens critique depuis l’annonce de la mort de l’ex-premier ministre. Mais la tonalité générale tend à reléguer à la marge ces rappels. Ces omissions rendent difficile d’oublier la phrase incisive de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, quant à des médias par moments « capables de mentir tout en respectant scrupuleusement les faits ».