Un banquier au pouvoir

Mark Carney sous le drapeau – Photo © Nathan Denette / La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 avril 2025

Un banquier au pouvoir

Sur un point, il n’y avait aucun suspens à l’attente des résultats électoraux de lundi soir. Que gagnassent les conservateurs version État pétrolier de Pierre Poilièvre ou les libéraux du banquier Mark Carney, les grands vainqueurs de cette élection allaient surtout être les grandes entreprises. Pendant quatre ans, elles ne se feront pas enquiquiner par l’agent du fisc ni ne perdront leurs subventions.  Leur seul adversaire est désormais le président des États-Unis, tant qu’elles ne déménageront pas au sud de la frontière. 

C’est une vieille mécanique. Les États fédéral et provinciaux constateront fatalement leurs difficultés à boucler le budget et leur incapacité à satisfaire minimalement leur mission sociale (financement des hôpitaux, des écoles, du logement, des minima sociaux…). Ils feront alors semblant de croire qu’il y va seulement d’un enjeu de dépenses. On se demandera alors où couper…

Gouvernements fédéral et provinciaux, quelle que soit leur bannière, conservatrice ou libérale, pourront continuer en toute quiétude à renier des promesses électorales, à supprimer des services ou à passivement laisser les institutions sociales en l’état de déconfiture qui est le leur. Quelques dépenses spectaculaires dans des domaines précis viendront voiler la situation globale. On continuera sinon de nous expliquer avec condescendance que l’argent ne pousse pas dans les arbres, que l’État n’a pas suffisamment de moyens, que les particuliers sont toujours surtaxés et surimposés… 

Les alchimistes du verbe ressortiront leurs formules creuses, à savoir qu’ils feront mieux avec moins et que le public n’y verra rien lorsque le bulldozer des budgets d’austérité sera passé par là. Certes, Mark Carney ne s’exhibera pas, lui, agitant rageusement une tronçonneuse pour nous annoncer des coupes brutales dans le budget de l’État ; comme il est libéral, il se contentera de procéder avec un sourire. 

On fera comme si, dans un budget, il n’y avait pas une autre colonne, celle des revenus. Ce la permettra d’éviter de mettre le doigt sur le bobo, à savoir que l’État, non, ne dépense pas trop. Plutôt, il manque de revenus : il ne va pas chercher l’argent là où il est et où il s’accumule vertigineusement. C’est lorsque les États se privent de revenus, en n’imposant pas suffisamment les grandes entreprises qui croulent aujourd’hui sous les bénéfices ni leurs actionnaires qui nagent dans les dividendes, qu’il est à court de fonds pour soutenir sa mission sociale. 

Maintenant que les Canadiens ont porté un banquier au pouvoir, plutôt que de soutenir les partis écologistes et de gauche, ils auront à la tête de leur gouvernement celui qui conduisait les destinées de la firme Brookfield Asset Management. À ce titre, Mark Carney a recouru aux avantages des paradis fiscaux dans la constitution de fonds d’investissement, dixit Radio-Canada (26 mars et 10 avril 2025). Il a aussi précisé que, sous sa gouverne, le Canada continuerait de n’imposer que la moitié des revenus en capitaux (investissements boursiers), faisant de notre pays en la matière un demi-paradis fiscal. 

Actuellement, bon an mal an, les entreprises contribuent seulement à hauteur d’environ 10 % au budget de l’État, et cela comprend les PME, captives du fisc à l’instar des particuliers de la classe moyenne. Les multinationales s’en sortent en versant à l’État bien moins qu’un pourboire, alors qu’elles profitent les premières des investissements publics : les routes, les aéroports, la sécurité publique, le système de justice, la formation professionnelle de leurs futurs employés, les subventions de l’État…

Des libéraux amis des paradis fiscaux

Le Parti libéral, à l’instar des conservateurs, a traditionnellement soutenu les paradis fiscaux. 

Rappelons-nous Paul Martin, dans les pas de qui Mark Carney dit marcher. Il a agi comme ministre des Finances, puis premier ministre, de 1993 à 2006, en étant, lui-même, puis ses fils, actionnaire unique de la Canada Steamship Lines. La flotte internationale de cette entreprise, cédée à la famille Martin par Paul Desmarais père, battait pavillon de complaisance et était administrée depuis les paradis fiscaux. Le Paul Martin ministre avait pourtant pour rôle officiel de lutter contre ce que faisait le Paul Martin entrepreneur. 

De retour au pouvoir, les libéraux du souriant Justin Trudeau ont nommé William Morneau ministre des Finances, de 2015 à 2020. Ce dernier détenait alors des parts dans une structure qui porte son nom, Morneau Shepell, laquelle avait des activités à la Barbade, au moins. Qui plus est, le responsable de la campagne de financement de 2015 était Stephen Bronfman, dont les entreprises sont très présentes elles aussi offshore.

Les libéraux fédéraux ont voté en 2016 contre une motion déposée par le député Gabriel Sainte-Marie pour revoir le corridor d’amnistie fiscale permanente entre la Barbade et le Canada que constitue un accord controversé signé en 1980 par les conservateurs de Jos Clark. 

Sur tous ces points, qu’on me permette d’en référer à mon * Paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété). 

À l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick, les députés libéraux comme conservateurs s’évanouissent lorsqu’il est question d’évitement fiscal, surtout lorsqu’on donne nommément en exemple le cas du conglomérat Irving. Tout au plus soufflent-ils dans un râle d’agonie que c’est à Ottawa d’y voir, que la fiscalité ne relève en rien de leur compétence constitutionnelle. Et incompétents, donc, ils le sont avec zèle. Aucun ne songe à mettre sous pression son homologue fédéral pour que l’État touche enfin sa juste part, et la redistribue aux provinces de façon qu’on puisse favoriser l’accès aux études postsecondaires, la rétribution décente des infirmières, l’embauche de puéricultrices dans les garderies… On regarde plutôt complaisamment des milliards de dollars échapper au fisc en murmurant : Ah ! ben, coudonc… C’est qu’un rapport matrimonial unit libéraux provinciaux et fédéraux ; ils forment officieusement une même entité, tel en France où les mêmes partis s’engagent dans les élections municipales, régionales et législatives… Et comme le grand manitou Dominic Leblanc ne dissimule pas ses étroits liens d’amitié avec la famille Irving (Acadie Nouvelle, 30 décembre 2024), on peut encore attendre. 

C’est le paradoxe de ces élections. Pour sauver le Canada de l’arrogance impérialiste affichée par le Youppi ! de la politique à la Maison-Blanche, on se sera reconnu dans un banquier qui risque de mettre encore plus à mal ce qui lui reste de modèle social. 

* Alain Deneault a reçu le Prix Pierre Vadeboncœur pour l’essai de l’année en 2014 avec son essai Paradis fiscaux : la filière canadienne (Écosociété)

Québec solidaire, l’indépendance et la lutte dans l’État canadien

Presse-toi à gauche

Par André Frappier
10 septembre 2024

« Dans un communiqué envoyé récemment, la direction de Québec solidaire exprimait sa position concernant les élections fédérales à venir. Elle rappelait que les instances du parti n’appuyaient aucun parti ou candidature et que ce devoir d’impartialité s’appliquait à toutes les personnes élues et porte-paroles des instances locales et régionales.

[…] Plus de 75% des sociétés mondiales d’exploration ou d’exploitation minière ont leur siège social au Canada et près de 60% de celles cotées en Bourse s’enregistrent à Toronto à cause des avantages juridictionnels et réglementaires réservés par le Canada à ce secteur d’activité. L’ex premier ministre Brian Mulroney et l’investisseur Paul Desmarais ont fait partie du Conseil international de Barrick Gold, une des pétrolières présentes au Nigéria TG World Energy Corp. de Calgary était représentée par l’ancien premier ministre Jean Chrétien et Joe Clark a représenté les intérêts de First Quantum Mining en Afrique. [1] » – Extrait de Paradis sous terre d’Alain Deneault et William Sacher

[1] ( Paradis sous Terre, Alain Deneault, William Sacher)

L’autre Mulroney

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 mars 2024

L’autre Mulroney

Ne nous préoccupe-t-il pas, quant à la liberté de la presse, d’entendre célébrer un ex-chef d’État décédé, exactement comme on l’eût fait dans le honni régime soviétique ?

On apprend ces jours-ci que l’ex-premier ministre Brian Mulroney, qui a quitté la politique dans la disgrâce, aurait en réalité été « un géant », « un homme de cœur », « courageux », « visionnaire » …. Se souvient-on seulement qu’à l’occasion des élections qui ont suivi son départ de la politique, sa formation répondant de l’oxymore « progressiste-conservateur » a essuyé une incroyable dégelée : deux sièges seulement – oui, deux – ont été remportés, alors qu’elle en comptait 282 quelques années auparavant ?

Tout est affaire de cadrage, c’est-à-dire ce qu’on laisse hors champ. Faisons alors pivoter les projeteurs. Que ne rappelle-t-on pas, de plus important, ces jours-ci ?

D’abord, que Monsieur Mulroney, loin d’être un « p’tit gars de Baie-Comeau », fut surtout dans sa vie un homme d’affaires puissant et influent, qu’il a évolué avant et après sa carrière politique dans le domaine minier, que ce domaine est l’un des plus controversés de l’histoire, qu’il compte en le gouvernement canadien un allié partial qui a souvent fait l’objet de critique.

Le pourfendeur du régime de l’Apartheid, que Mulroney fut, a aussi été membre du conseil d’administration et membre du conseil consultatif international de Barrick Gold, une des plus importantes sociétés aurifères, laquelle a obtenu de la part du dictateur éminemment corruptible, Joseph Mobutu, au Zaïre (maintenant la République démocratique du Congo), une concession d’exploration de 82 000 km2 dans les années 1990, ce qui aurait contribué au déclenchement de la très violente Guerre des Grands Lacs africains, selon Justin Kankwenda, longtemps consultant auprès du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Le rapport « Mapping » de l’Organisation des Nations Unies a plus tard cité la firme parmi les acteurs concernés par cette guerre terrible visant au contrôle des gisements miniers.

Il a aussi longtemps siégé au conseil d’administration de l’empire médiatique Québecor, au temps où le groupe alors d’envergure internationale s’effondrait en Europe et aux États-Unis, pour ne plus se concentrer principalement qu’au Québec, où il a soumis son personnel à de nombreux lock-out brutaux. Les médias du groupe ont ensuite adopté une ligne éditoriale souvent incendiaires, nuisant davantage au débat public que l’entretenant. 

Mulroney, dont les premières décisions politiques ont consisté à réduire les services publics et à diminuer les investissements fédéraux dans la Société Radio-Canada – qui fait pourtant son hagiographie ces jours-ci -, n’a jamais caché sa proximité avec le monde des affaires. Dans ses mémoires, il avoue candidement avoir régulièrement discuté des décisions politiques qu’il devait prendre avec l’investisseur Paul Desmarais, celui avec qui il siégera dans l’un des conseils de Barrick Gold. Dans une vidéo rendue publique par la mouvance Anonymous en 2012, on le voit d’ailleurs parmi les convives de Paul Desmarais, réunis au palais de Sagard pour fêter l’anniversaire de son épouse Jacqueline Desmarais en août 2008, comme membre d’une cour flattant le pseudo-couple royal, dans un luxueux décor de mauvais goût. Ces aperceptions du monde oligarchique laissent transparaître une réalité crue, à savoir que la politique est totalement intégrée au monde des affaires, et qu’elle n’en est plus qu’une composante, nonobstant les rituels électoraux qui consistent à donner l’impression trompeuse au bon peuple qu’il décide encore. Brian Mulroney s’est absolument complu dans cet état de fait.

Si cette oligarchie est opaque, il est arrivé que des fuites en disent long. Des enquêtes poussées ont contraint Brian Mulroney à admettre qu’il avait personnellement touché des centaines de milliers de dollars, non déclarés au fisc, de la part du lobbyiste Karlheinz Schreiber, dans le contexte d’une importante transaction entre Airbus et  Air Canada, alors société d’État. Il est tout à fait légitime de se demander si ce cas de figure ne constitue pas qu’un échantillon de ce qu’il reste à découvrir.

Quelques médias ont fait preuve de sens critique depuis l’annonce de la mort de l’ex-premier ministre. Mais la tonalité générale tend à reléguer à la marge ces rappels. Ces omissions rendent difficile d’oublier la phrase incisive de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, quant à des médias par moments « capables de mentir tout en respectant scrupuleusement les faits ».