Quand la question du « Que faire ? » ne cesse de nous hanter !

Presse-toi à gauche !

Par Pierre Mouterde
11 février 2025

C’est là un des mérites de l’essai, Faire que, l’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault : il ose s’attaquer à une question qui nous préoccupe tous et vis-à-vis de laquelle ne surgit aucune réponse immédiate et évidente.

Comme Alain Deneault nous le rappelle d’emblée, quiconque aura ces dernières années prêté attention aux données alarmantes touchant à l’avenir de notre terre, aurait de quoi s’inquiéter ! Malgré les avertissements de plus en plus pressants de la communauté scientifique ou même d’institutions respectées comme l’ONU, c’est tout comme si les gouvernements des grandes puissances du globe et leurs soutiens économiques faisaient la sourde oreille et nous installaient définitivement dans le déni.

Nous voilà donc, malgré la promesse des accords de Paris de 2015, en train de franchir, en termes de température moyenne, la fameuse barre des 1,5 degrés de plus qu’à l’époque pré-industrielle, et nous continuons à vivre comme si de rien n’était ou presque, cannibalisant les ressources de la petite planète bleue tout en imaginant en avoir à notre disposition 3 ou 4 semblables.

Il y a donc bien pour nous — nous les vivants de ce premier quart du 21ième siècle — une question du « Que faire » à se poser. Une question dont dans le premier chapitre de son essai, L’angoisse, Alain Deneault nous fait apercevoir tout à la fois la pertinence et l’urgence.

Au fil de formules ciselées et implacables, il met bien en évidence, d’un côté le « climat inoui » (c’est-à-dire les perturbations climatiques), « l’hécatombe biodiversitaire », les besoins grandissants d’énergie et la consommation non soutenable, tout en faisant apercevoir de l’autre côté ce qu’il appelle la « pulsion d’oxymores », c’est-à-dire cet ensemble d’attitudes si contradictoires qui semblent nous caractériser. Par exemple lorsque nous nous employons à croire, en termes de solutions, au « développement durable » (qu’on devrait selon lui plutôt appeler « l’exploitation endurable »), ou encore au capitalisme vert, une contradiction dans les termes mêmes. Il met aussi très bien en lumière « le manque d’objet » qui hante nos sociétés, en somme l’absence de discours alternatif écologique et politique, rigoureux et construit, faisant qu’on ne se retrouve que devant une douloureuse « béance ».

« Que faire ? » ou bien « Faire que ! »

Mais partant de l’idée que devant de telles mutations et de tels défis, on risque bien de sombrer dans nombre de pathologies sans issues liées à une forme ou une autre d’angoisse ou de désespoir (p. 66), il choisit la voie — combinant lucidité et gaîté — d’oser « des expériences politiques s’ouvrant à ces mondes en mutation, loin des automatismes » (p. 69). Et reprenant l’exemple historique de tentatives d’organisation sociale et politique menées par des groupes d’ Européens et d’Autochtones, en marge de l’effroyable guerre civile qui embrasait le nord-est du continent au tournant du 18ième siècle, il va s’en servir comme d’une sorte de boussole, pour nous indiquer le chemin qu’il va privilégier : celui du « Faire que ! », plutôt que du « Que faire ? » [1] .

La nuance peut paraître sibylline, en fait elle est ici décisive. Tout le monde se rappelle bien sûr du petit livre Que faire ? de Lénine de 1905 dans lequel ce dernier prônait de manière volontariste, l’organisation d’une avant-garde de révolutionnaires professionnels préparant activement la révolution à venir ; le tout devant être interprété aujourd’hui comme la défense d’un type de tactique politique destinée à accélérer la prise de pouvoir révolutionnaire dans la Russie du début du 20ième siècle.

À l’opposé, Alain Deneault lui va choisir la voie beaucoup plus humble et pragmatique, du « Faire que ! ». Bénéficiant du recul du temps, prenant acte des déboires révolutionnaires dont l’histoire a été synonyme, ayant noté aussi comment le « Que faire ? » a été depuis décliné de multiples façons et sur bien de nouveaux objets (l’écologie, la technique, les moeurs, etc.), il va endosser, avec son « Faire que ! » » la position d’être « moins en position d’autorité », plus à l’écoute du nouveau, assumant plus le doute ou l’incertitude ainsi que la subjectivité et le localisme qui les accompagnent.

C’est d’ailleurs ce qui lui permet de présenter dans la 3ième et courte partie de son essai, Biorégion, la solution qu’il préconise, celle de l’action régionale pensée autour d’un territoire donné et relativement unifié : « On appellera « biorégion », l’ensemble qui naitra de la nécessité, dans un moment où il faudra réapprendre à s’organiser à une échelle sensible (…) la biorégion n’est pas un projet, mais le lieu à partir duquel des projets émergent, la suite à donner à une situation – la contraction de la pensée politique à l’échelle régionale – qui sera, elle, impérative. » (p. 165-66)
Sa solution, c’est donc… oui… la politique, mais ramenée à l’échelle de la région !

Une autre voie ?

Si une telle démonstration — riche de multiples exemples — reste salutaire, nous obligeant à réfléchir en profondeur sur toutes les questions touchant à l’agir collectif contemporain, la fin de son essai n’en reste pas moins décevante, surtout vis-à-vis des gigantesques problèmes soulevés dans le premier chapitre de son essai (L’angoisse), mais aussi vis-à-vis des analyses qu’il esquisse pourtant sur l’importance de la politique dans nos vies. Ne montre-t-il pas, se référant aux thèses de Durkheim (p. 153) sur le suicide, qu’un des facteurs poussant les humains à se donner la mort tient justement au fait de ne pas se sentir suffisamment partie prenante d’un projet collectif plus vaste qu’eux-mêmes ? Et ne reprend-il pas à son compte la fameuse fable des tailleurs de pierres de Charles Péguy qui explique que de se savoir participer à un projet collectif dont on est un des acteurs (comme construire une cathédrale), change tout de la vie (p. 181). Ce qui fait qu’il nous laisse malgré tout percevoir en notre fors intérieur, que la solution « régionaliste » qu’il préconise n’est – faute de mieux— qu’une des formes possibles de l’action politique, et que cette dernière reste bien en de-ça des besoins d’aujourd’hui.

Comment en effet ne pas être étonné de voir que Deneault nous entraine, en termes d’action politique, vers une solution de type minimaliste, alors que comme jamais les défis qui sont les nôtres sont aujourd’hui d’ordre mondial, appelant à des actions collectives de large amplitude, allant bien au-delà de la région, fut-elle bio-région ? Et comment ne pas être étonné du fait qu’il n’est guère fait référence (autrement qu’à titre indicatif), à toute cette tradition de réflexion politique et stratégique qui court dès le milieu du 19ième jusqu’à nos jours – depuis par exemple Blanqui, en allant jusqu’à Gramsci, en passant par Rosa Luxembourg, Trotsky, Mariategui, Che Guevara, etc.? N’y aurait-il pas là des savoirs et des leçons à actualiser, à trier et reprendre pour penser l’agir collectif aux temps présents ? Et tous ces savoirs, ne pourraient-ils pas nous aider à disposer d’une approche –stratégiquement parlant — plus large et plus ample, plus efficiente, en somme plus politique et en phase avec l’ampleur des problèmes mondialisés auxquels nous nous heurtons aujourd’hui ?

C’est là une autre voie qu’il faudrait oser explorer de toute urgence, et qui nous aiderait sans doute à mieux penser ces révolutions dont nous avons tant besoin aujourd’hui ; des révolutions qui loin d’être — comme on l’imaginait dans le passé — ces locomotives de l’histoire mondiale, seraient, comme l’indique Walter Benjamin, « l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire les freins d’urgence ».

Compte rendu de lecture de Noir Canada par Bruno Marquis sur Presse-toi à gauche !

Presse-toi à gauche !

Par Bruno Marquis
6 novembre 2024

« Vous souvenez-vous de ce fameux bouquin qui a fait les manchettes parce qu’il faisait l’objet de poursuites abusives de la part de Barrick Gold et Banro il y plusieurs années ? « Noir Canada » rendait compte des abus commis par les sociétés minières canadiennes en Afrique et démontrait avec force détails que le calcul du profit des sociétés minières ne tient pas compte des coûts sociaux et environnementaux ; que des sociétés minières canadiennes soutiennent parfois des dictateurs pour avoir accès à des gisements ; que des sociétés minières canadiennes financent des guerres civiles pour accéder à des gisements ; que la Bourse de Toronto ne garde aucune trace des causes concrètes de la croissance de la valeur des titres des sociétés minières ; que l’Agence canadienne de développement international finance des projets dévastateurs pour l’environnement et les populations en Afrique ; et que le Canada n’est un « ami » de l’Afrique qu’en apparence. Un livre toujours d’actualité, que j’ai dévoré et que je vous recommande fortement.

Extrait :

Les effets du Canada, le monde y goûte déjà amplement : ingérence politique et contrats léonins dans la fragile République démocratique du Congo, partenariats avec les seigneurs de guerre, vendeurs d’armes et mercenaires de la région à feu et à sang des Grands Lacs, collusions mafieuses dans l’Ouganda voisin, accentuation des tensions armées autour du pétrole d’Ituri, mineurs enterrés vifs en Tanzanie, corruption au Lesotho, empoisonnement massif et génocide involontaire » au Mali, expropriations brutales au Ghana, transformation des Ivoiriens en cobayes pharmaceutiques, barrages hydroélectriques dévastateurs au Sénégal, privatisation sauvage du transport ferroviaire en Afrique de l’Ouest… »

Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique publié aux Éditions Écosociété – Prix Richard-Arès pour l’essai de l’année en 2008
Bande-annonce du film de Julien Fréchette, produit par MC2 en coproduction avec l’ONF, 2012

Essai sur le même thème que Noir Canada :

«L’économie de la nature» parmi les comptes rendus de lecture de Bruno Marquis

Image © pngtree

Presse-toi à gauche

Par Bruno Marquis
15 octobre 2024

« Ce brillant petit essai est d’une lecture un peu ardue au départ, mais on y prend goût assez vite. Il nous décrit intelligemment comment, au cours des deux derniers siècles, le terme « économie » a pu être dévoyé de son sens général englobant l’ensemble du monde naturel à une approche essentiellement comptable et utilitaire, mettant en fin de compte l’humain en opposition avec la nature. C’est le premier « feuilleton théorique » d’une série de six de l’auteur. J’aurai tôt fait de lire aussi le second, « L’économie de la foi ». » – Bruno Marquis

Extrait :

La science économique n’a pas seulement neutralisé la notion d’ « économie de la nature », mais elle l’a totalement intégrée au rang de ses savoirs et capitaux. Les entités multinationales et leurs actionnaires se fantasment aujourd’hui comme des souverains de l’évolution, celle qui, hier encore, nous fascinait comme une chose infinie. Leurs technosciences ont pénétré les secrets repliés de la génétique, au point de prétendre à la pleine maîtrise de la nature. Il s’est ensuivi au dernier tiers du XXe siècle des effets de manipulations inouïes dans le domaine animal et végétal. Maintenant, des exploits génétiques et agricoles d’apprentis sorciers perturbent en profondeur les écosystèmes, plus qu’ils ne les contrôlent. C’est à eux qu’on attribue en Europe la disparition de 80 % des insectes, parmi lesquels de forts contingents d’abeilles. »

Québec solidaire, l’indépendance et la lutte dans l’État canadien

Presse-toi à gauche

Par André Frappier
10 septembre 2024

« Dans un communiqué envoyé récemment, la direction de Québec solidaire exprimait sa position concernant les élections fédérales à venir. Elle rappelait que les instances du parti n’appuyaient aucun parti ou candidature et que ce devoir d’impartialité s’appliquait à toutes les personnes élues et porte-paroles des instances locales et régionales.

[…] Plus de 75% des sociétés mondiales d’exploration ou d’exploitation minière ont leur siège social au Canada et près de 60% de celles cotées en Bourse s’enregistrent à Toronto à cause des avantages juridictionnels et réglementaires réservés par le Canada à ce secteur d’activité. L’ex premier ministre Brian Mulroney et l’investisseur Paul Desmarais ont fait partie du Conseil international de Barrick Gold, une des pétrolières présentes au Nigéria TG World Energy Corp. de Calgary était représentée par l’ancien premier ministre Jean Chrétien et Joe Clark a représenté les intérêts de First Quantum Mining en Afrique. [1] » – Extrait de Paradis sous terre d’Alain Deneault et William Sacher

[1] ( Paradis sous Terre, Alain Deneault, William Sacher)

Des voix des milieux littéraire, culturel, universitaire, religieux, social et politique s’élèvent contre cette décision.

Presse-toi à gauche !

Par le Comité de soutien aux employé-es mis à pied du Centre justice et foi 
30 avril 2024

« […] Montréal, le 24 avril 2024. Plus de 1000 personnes et représentant-es d’organismes ont signé la Déclaration d’appui aux employé-es mis à pied du Centre justice et foi (https://soutenonslesemployesducjf.org/declaration-appui-employes-du-cjf/) (CJF) en seulement une semaine.
Des voix des milieux littéraire, culturel, universitaire, religieux, social et politique s’élèvent contre cette décision.


Leur mobilisation se veut une interpellation forte des responsables de cette mise à pied et de la suspension temporaire des activités du Centre justice et foi – la revue Relations et le secteur Vivre ensemble – afin qu’ils rectifient rapidement le tir, tant leur geste est vu par l’ensemble des signataires comme injuste et injustifiable.

Beaucoup d’appuis à signaler du côté du milieu universitaire également, un grand nombre de professeur·es collaborant aux activités du Centre justice et foi, de son secteur Vivre ensemble et à Relations. Mentionnons entre autres Denise Couture, François Crépeau, Rodolphe De Koninck, Stéphanie Arsenault, Francis Dupuis-Déri, Louis Balthazar, Lilyane Rachédi, Dalie Giroux, David Seljak, Lucie Sauvé, Marie-Christine Doran, Jean-Philippe Warren, Louis Rousseau, Brigitte Alepin, Alain Deneault et Michel Andraos.

[…] Le Comité de soutien des employé·es mis à pied du Centre justice et foi appelle toutes les personnes et tous les organismes solidaires à manifester leur mécontentement, à continuer de faire grandir les appuis à cette Déclaration et la campagne de dons (https://soutenonslesemployesducjf.org/je-fais-un-don/) destinés à venir en aide aux employé·es mis à pied. […] »