Nécessité ou fausse bonne idée ?

Photo © Graham Hugues-La Presse Canadienne/Archives

La Presse

Par Vincent Larin
12 mai 2026

L’idée mise de l’avant par Québec solidaire (QS) d’instaurer une taxe de 1 % par année sur le capital des individus excédant 25 millions de dollars, puis 2 % au-delà de 100 millions, a provoqué de vives réactions, notamment de l’entrepreneur François Lambert. Cette taxe dite sur le patrimoine, est-ce une bonne idée ? Pour vous aider à vous faire une tête, comparons des arguments des camps qui sont contre et pour l’idée. […]

POUR : Une « nécessité » pour réduire les inégalités

Loin d’être une fausse bonne idée, la mesure proposée par Québec solidaire relève plutôt de la « nécessité », aux yeux de l’auteur et professeur de philosophie à l’Université de Moncton Alain Deneault.

Il rappelle d’abord que les plus riches se sont enrichis à un rythme inégalé ces dernières années. La fortune des dix hommes les plus riches du monde a doublé pendant la pandémie, alors que les revenus de 99 % de la population mondiale ont été moins importants à cause de la COVID-19, révélait Oxfam en 2022.

Or, ces individus ne paient toujours pas leur juste part, estime-t-il, tandis que, selon des révélations de l’organisme ProPublica aux États-Unis, les plus fortunés n’y paient que très peu d’impôt.

À ce sujet, Alain Deneault rappelle une célèbre anecdote du milliardaire américain Warren Buffett qui plaidait pour un impôt minimal sur les plus grandes fortunes américaines en insistant sur le fait que sa secrétaire était plus imposée que lui, toutes proportions gardées.

Photo © Alain Roberge – La Presse/Archives

Un exemple parmi d’autres des échappatoires à la disposition des plus riches et dont certaines pourraient aussi bénéficier à de grandes fortunes québécoises, selon lui.

Pourtant, les plus riches bénéficient des services publics tels les routes, les aéroports et les universités, qui forment des bassins de main-d’œuvre où ils puisent abondamment pour faire rouler leurs entreprises.

Le philosophe balaie du revers de la main les arguments voulant qu’une augmentation du fardeau fiscal des plus nantis entraîne leur fuite vers d’autres cieux.

La proposition de Québec solidaire relève davantage d’un « énoncé politique », dit-il, et ne peut tout prévoir par définition. Une fois au pouvoir, un éventuel ministre des Finances de Québec solidaire, assisté de fiscalistes et de juristes employés par l’État, serait à même de trouver des solutions pour pallier la fuite des capitaux, selon lui.

Qui plus est, l’ajout d’une taxe de 1 % sur le capital au-delà de 25 millions « ne peut pas être le seul critère qui fait qu’un millionnaire quittera l’État à qui il doit tout », croit-il. « Allez tous aux Bahamas, rendu là », lance l’auteur de nombreux ouvrages très critiques du système capitaliste.

Quant au message qu’enverrait un gouvernement de Québec solidaire en taxant davantage les plus nantis, Alain Deneault souligne que « ce n’est pas parce qu’on s’enrichit qu’on a travaillé fort ».

Certes, les PDG de certaines entreprises peuvent travailler des semaines de fou, mais aucun humain ne dispose d’assez d’heures dans sa semaine pour s’enrichir au niveau des fortunes visées par Québec solidaire, dit-il.

«L’économie de la nature» parmi les comptes rendus de lecture de Bruno Marquis

Image © pngtree

Presse-toi à gauche

Par Bruno Marquis
15 octobre 2024

« Ce brillant petit essai est d’une lecture un peu ardue au départ, mais on y prend goût assez vite. Il nous décrit intelligemment comment, au cours des deux derniers siècles, le terme « économie » a pu être dévoyé de son sens général englobant l’ensemble du monde naturel à une approche essentiellement comptable et utilitaire, mettant en fin de compte l’humain en opposition avec la nature. C’est le premier « feuilleton théorique » d’une série de six de l’auteur. J’aurai tôt fait de lire aussi le second, « L’économie de la foi ». » – Bruno Marquis

Extrait :

La science économique n’a pas seulement neutralisé la notion d’ « économie de la nature », mais elle l’a totalement intégrée au rang de ses savoirs et capitaux. Les entités multinationales et leurs actionnaires se fantasment aujourd’hui comme des souverains de l’évolution, celle qui, hier encore, nous fascinait comme une chose infinie. Leurs technosciences ont pénétré les secrets repliés de la génétique, au point de prétendre à la pleine maîtrise de la nature. Il s’est ensuivi au dernier tiers du XXe siècle des effets de manipulations inouïes dans le domaine animal et végétal. Maintenant, des exploits génétiques et agricoles d’apprentis sorciers perturbent en profondeur les écosystèmes, plus qu’ils ne les contrôlent. C’est à eux qu’on attribue en Europe la disparition de 80 % des insectes, parmi lesquels de forts contingents d’abeilles. »

USE ET ABUSE de Christian Lapointe et Alix Dufresne d’après une conférence d’Alain Deneault au théâtre l’Escaouette

« Deux artistes québécois à la parole déliée et vive, Alix Dufresne et Christian Lapointe , s’emparent de la vidéo-conférence du philosophe Alain Deneault, Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art, présentée en 2021. Les deux artistes proposent une performance déjantée et incisive avec, comme toile de fond la prise de parole controversée du philosophe projetée sur écran. Ils y mettent en jeu la notion de marchandisation et les mécanismes de détournement de l’art, par la création d’un encan de jetons non fongibles fabriqués en direct devant public. Leurs corps deviennent outils de création, mais aussi, outils de promotion et de contestation.

Alix Dufresne s’allie ici naturellement à Christian Lapointe pour poursuivre sa recherche autour des réflexions d’Alain Deneault.  Cette création s’adresse à un public de 18 ans et plus. Les deux artistes y donnent corps à une forme hybride, à la fois ludique, performative et politique, laissant place à l’imprévisible à chaque représentation. » – Le théâtre l’Escaouette


Use et abuse
Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne
Inspiré de la conférence d'Alain Deneault
Une production de Carte blanche
Mercredi 9 avril et jeudi 10 avril 2025 à 19 h 30
Le théâtre l'Escaouette - 170, rue Botsford Moncton, NB, E1C 4X6
Infos et billetterie (Admission général) : ici
18 ans et +

Conférence Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art – diffusée sur VIMEO par l’AAAPND (Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick).

La fable du sport-spectacle

Le Devoir

Par Alain Deneault
Section idées
10 septembre 2024

« Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans L’Inconvénient, no 97 (été 2024).

Le sport est devenu, depuis une centaine d’années, un de nos plus grands divertissements. Il nous amène donc à l’aborder à la manière de toute production esthétique, pour qu’on l’interprète, l’analyse, le critique.

Un spectacle, l’activité sportive l’était à peine au début du XXe siècle. Pierre de Coubertin — le maître d’oeuvre de la reprise des Jeux olympiques au tournant de ce siècle — y voyait un ersatz de combat militaire, une démonstration de virilité et, face à une Allemagne aguerrie, une façon particulière de mettre les Français à l’entraînement, plus qu’un déploiement esthétique. C’est à peine si, d’une olympiade à l’autre, les reprises organisées par exemple à Athènes, Paris ou Londres prévoyaient des gradins pour les curieux.

L’exécution sportive avait du sens en soi, sans nécessiter d’être vue. C’est dans la décennie 1930 que les Jeux, et en particulier leurs cérémonies d’ouverture et de fermeture, s’offrirent au regard d’une centaine de milliers de spectateurs entassés dans de grands stades. Ils le firent timidement à Amsterdam à la fin des années 1920, mais de manière ostentatoire ensuite à Los Angeles et fastueuse à Berlin grâce au puissant dispositif de propagande du régime nazi. Nous en héritons.

On peut dire de ce spectacle qu’il a largement suivi les quatre modes médiatiques majeurs de ses cent ans : le théâtre, le cinéma, la télévision et le numérique. Mais on n’a pas appris à le lire selon qu’il s’intègre tour à tour à trois de ces grandes formes de médiatisation dans son histoire.

Lorsqu’on prend place dans les gradins d’un stade, ou qu’on regarde la retransmission de ses affrontements à la télévision, ou qu’on en consomme un fragment en ligne, que regarde-t-on, que contemple-t-on, que se fait-on raconter ?

Substrat idéologique

Le sport permet en fait de dire et de soutenir n’importe quoi. C’est la raison pour laquelle l’abhorrait un important sémiologue et romancier, Umberto Eco. Pour lui, le sport est à la source d’une industrie du bavardage exponentiellement névrotique.

À l’acte gratuit qui consiste à se demander qui de deux personnes sait lancer le galet le plus loin dans l’eau s’ajoute un impératif statistique, puis encyclopédique, jusqu’à ce que des gens soient assignés à paraphraser les compétitions, ce verbiage faisant l’objet de redondance dans les chaumières, jusqu’à ce que des radios accueillent sur les ondes la palabre domestique et que les télévisions en imitent le dispositif à partir des mêmes commentateurs du début, […] cette inflation en boucle se reproduisant sur des canaux médiatiques concurrents, jusqu’à en saturer l’espace commun.

Dans cette gestion de la parole sportive, apanage d’instances médiatiques appartenant selon les époques aux États ou aux grands détenteurs de capitaux, des propositions fortement empreintes d’idéologie ne manquent pas de se greffer au support muet, mais combien commode, de la scène sportive.

Ainsi, tour à tour, le sport a servi d’armature aux nationalismes ainsi qu’aux régionalismes, à la phallocratie doublée de misogynie, puis il est devenu une carte diplomatique.

De manière transversale, il s’est aussi associé étroitement à la guerre. Les hymnes nationaux qu’on y entonne, en mobilisant telle quelle l’esthétique militaire […] font du sport la métaphore la plus proche de l’imagerie militaire.

Capitalisme

On a aussi épousé le sport comme porte-étendard du capitalisme. Il le reste. Les athlètes se présentent comme les agents d’un marché libéral réservé aux puissants, en exemplifiant pour le commun ses règles. Le budget des équipes est plus connu aujourd’hui que celui des États ; et les prestataires de performances évalués en fonction du salaire qu’ils ont été capables d’obtenir dans le jeu de l’offre et de la demande.

L’entraîneur débite au quotidien des théories de management. Dans d’infinies métaphores, le grand patronat n’en finit plus de s’associer à ces gagnants de la scène sportive, en se présentant lui-même comme champion dans un autre théâtre de la concurrence, celui qui tire précisément profit du spectacle sportif.

Mais le sport peut tout autant, sur un autre angle, s’offrir comme un véhicule de causes minoritaires. Diego Maradona a fait de son équipe de football à Naples, en Italie, un emblème de la gauche résistante. Les Noirs états-uniens aux Jeux olympiques de Mexico ont rappelé l’importance des droits civiques, et aujourd’hui les femmes qui pratiquent la boxe, le football (soccer) ou le hockey à des niveaux d’élite exemplifient le combat féministe.

La démonstration sportive devient ainsi le support élémentaire d’autant de revendications discursives. Elle ne résiste à aucune récupération, se prête à tous les discours et se présente comme une banque à métaphores pour toute situation contingente.

* Alain Deneault est professeur de philosophie à l’Université de Moncton. Il a écrit sur la question du sport comme spectacle de masse dans «Faire l’économie de la haine» (Écosociété, 2018).