Vulgaires Machins, avec nous, face au monde

Photo © Adil Boukind – Le Devoir

Le Devoir

Par Philippe Renaud
8 novembre 2025

Vulgaires Machins, avec nous, face au monde

Le neuvième album des vétérans du punk québécois possède des textes lucides et des musiques audacieuses.

Vulgaires Machins lancera le 14 novembre un puissant et urgent neuvième album, conceptuel dans son propos et sa direction musicale, intitulé Contempler l’abîme, sur lequel le quatuor punk atteint la limite de ce qu’il pouvait tolérer d’inégalités, d’injustice et de canicules : « Mesdames et messieurs c’est la fin / Il était temps qu’on y arrive / Il aura fallu qu’on décrisse / Les trois quarts de tout ce qui existe », chante, comme on assomme quelqu’un d’un coup de pelle, Guillaume Beauregard dès les premières secondes de l’album.

« Moi, mon coup de pelle dans la face, c’est Alain Deneault qui me l’a donné », raconte Guillaume Beauregard.Il y a deux ans, un ami l’a incité à s’inscrire à un atelier d’écriture engagée en petit comité dans le village de Miscou, en péninsule acadienne, avec le philosophe et écrivain québécois réputé pour sa recherche et sa réflexion sur l’économie, le consumérisme ou encore le capitalisme.

« J’ai reconnu son approche de la littérature engagée, poursuit Beauregard. L’importance de faire mal en écrivant. De puncher. De ne pas se complaire dans notre rôle. Cette rencontre a réveillé quelque chose qui dormait depuis Aimer le mal », classique de la discographie des Machins, paru en 2002. « C’est comme si je retrouvais le sentiment d’écrire une chanson comme Un vote de moins, sur laquelle j’étais plutôt vulgaire, très enragé, sans compromis. Tout ça est réapparu, comme si je vivais une petite épiphanie. Cette énergie, j’ai envie de l’exploiter encore pour parler de l’effondrement qui s’en vient.

[…] Enfin, que désirez-vous que les fans retiennent de ce nouvel album ? « Qu’ils ne sont pas seuls, répond Guillaume Beauregard. Comme dans Speak White de Michèle Lalonde, un poème que j’ai revisité pendant l’écriture de l’album. Ça aussi, ça a été reçu comme un coup de pelle dans la face. « Nous savons que nous ne sommes pas seuls », écrit-elle. Je trouve que ça résume bien ce qu’on doit faire : c’est ensemble, collectivement, que tout a du sens. »

Les essais d’Alain Deneault

Débattre

Photo © Mario Tardif – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
31 octobre 2025

Débattre

Lorsque j’ai quitté les grandes villes pour m’installer en Acadie, les urbains me l’ont promis : jamais je ne me ferais aux cancans de villages et à la surveillance indiscrète des voisins.

Leurs préjugés tenaient lieu de savoir, car on s’accommode plutôt aisément de ce qui nous apparaît plutôt comme le fait d’une bienveillante solidarité. Oui, un réseau de gens nous identifie au lieu-dit qu’on habite ainsi qu’à une lignée familiale. Quand tout se passe bien, il n’y a rien de dérangeant à ce que l’entourage nous sache tel jour malade ou connaisse nos défis avec le jardin, s’il
s’ensuit un soutien, dans la même mesure où l’on se sait ravi de pouvoir prêter main-forte à une personne devenue familière qui traverse des difficultés non loin ? On en vient parfois à regretter de ne pas mieux connaître les gens de son entourage.

Ce qui peut davantage gêner toutefois, au fait d’appartenir à un peuple dont la portée démographique est restreinte, relève plutôt du recoupement des rôles sociaux occupés par une même et seule personne. Lorsqu’on arrive, il n’est pas rare qu’on découvre sur le tard que le bénévole qui s’active avec soi dans une association, le mari d’une de ses collègues dont on a beaucoup entendu parler et
l’agent professionnel qui s’occupe des affaires d’une de ses amies… sont en réalité la même personne.

Cette façon de revenir inéluctablement à la même poignée de gens, nonobstant la diversité des offices qui se trouvent remplis, a quelque chose de troublant. Comme m’avait prévenu un collègue professeur à mon arrivée en Acadie, « la patinoire est petite ». On se voit jouer plusieurs rôles pour amplifier la portée de la communauté, pour la faire croître au-delà de ses limites réelles.

Pour comprendre l’Acadie, souvent décrite à la manière d’une île imaginaire dans sa littérature (voir les travaux d’Andrée Mélissa Ferron, professeure à Shippagan), la spécialiste du monde insulaire (et de la Corse en particulier), Anne Meistersheim, peut nous accompagner. Elle décrit l’île tel un circuit fermé où il faut apprendre, pour résister à la trop grande promiscuité, à manier le masque et à construire les labyrinthes. D’où le titre de son livre, « Le labyrinthe et les masques » (Albiana 2012).

Pourquoi les masques ? Pour entourer de mystère la vie d’autrui autant que la sienne, parce qu’en réalité, nous en connaissons trop les faits et gestes ainsi que les travers. Nous préservons ainsi cette part d’intimité que nous souhaitons tous ménager. Le précepte : feins d’ignorer ce qu’il en est de moi quant à un certain nombre de choses, tablant sur le gage réciproque que moi aussi, je simulerai d’ignorer ce que je suis à même de savoir sur toi.

On recourt « au procédé des masques », à porter, « pour pouvoir supporter les situations créées par la surveillance constante et mutuelle de la communauté », écrit Meistersheim. Comme « tout le monde sait à peu près tout sur tout le monde, mais n’est pas censé le savoir », les masques, les parades, les faux-semblants, les feintes consistent à jouer mutuellement l’ignorance sur la vie privée d’autrui, et ce, pour éviter de rendre « la vie sociale impossible ». Évoquant a contrario l’exemple du touriste, Anne Meistersheim ajoute : « seul le naïf étranger peut se permettre d’être totalement lui-même et de se mettre à nu ».

Le labyrinthe, lui, symbolise la contorsion des discours et le caractère alambiqué des représentations dont on est amené à faire preuve, pour que se déploie l’impression d’un espace social fait de dédales – alors qu’on en connaît en réalité tous les accès et racoins. « La déambulation labyrinthique allonge et complexifie l’espace, on trouve des comportements qui permettent dans une certaine mesure de pallier la faiblesse du nombre des relations sociales possibles. » On y ajoute une multitude de barrières psychologiques pour éviter trop rapidement l’empiétement. Là aussi, seul l’étranger ignore que « l’espace insulaire est toujours approprié ». En témoigne « la liberté – illusoire – avec laquelle il parcourt cet espace. Il traverse sans le savoir de multiples frontières invisibles qui marquent l’espace ».

Mais le bât blesse lorsqu’il s’agit, dans une telle réalité sociologique, d’entretenir un débat public. Comment, en Acadie, sur d’importantes questions de société, animer des discussions politiques et morales en défendant des positions
tranchées, quand on connaît personnellement le contradicteur avec qui on se trouve à échanger, lorsque celui-ci est en même temps en périphérie de son cercle d’amis et l’employeur de sa sœur ? Une telle communauté a alors tendance à tout régler sous cape. Naissent éventuellement des réseaux d’influence plutôt occultes, quoique précaires, d’où l’impression céans d’être encore entourés d’une Patente 2.0 qui régit la vie sociale dans de supposées
officines (Acadie Nouvelle, 12 décembre 2023).

Pour participer au débat public, dans un contexte où il est à peu près impossible de lire l’Acadie Nouvelle, ou d’écouter « L’heure de pointe » de Radio-Canada, sans repérer au moins quelqu’un qu’on connaît personnellement, exige de celles et ceux qui se risquent à cette joute d’arborer à nouveau un masque lors des nécessaires rencontres interpersonnelles. C’est de bon aloi. Pour tenir
publiquement un propos conforme à ses convictions, quoiqu’il puisse choquer, il convient de mettre le débat public légèrement à distance. Y prendre part comme à un jeu de société ou à un sport.

On conçoit tout à fait la rivalité qu’il peut y avoir autour d’une table de jeu sans pour autant s’en tenir rigueur une fois les hostilités terminées. On peut, de même, participer de manière sincère à la discussion publique sans animosité. Les jeux nous invitent à cette éthique. Tout comme les sports, le droit ou la politique. Les passes d’armes n’empêchent pas nécessairement la bonne entente.

Disons-le-nous, à la condition de ne point reléguer la parole à un jeu de pure forme. Elle n’est pas vaine et vise à faire effet. La pensée critique ne démord pas.

« Félicitations à Alain Deneault! » – Université de Moncton

« Le Conseil des arts du Canada a dévoilé la liste des finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général 2025, et Alain Deneault, professeur de philosophie et de sociologie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton, figure parmi les finalistes dans la catégorie Essais pour son ouvrage Faire que! L’engagement politique à l’ère de l’inouï.

Les Prix littéraires du Gouverneur général, parmi les distinctions les plus prestigieuses au pays, célèbrent chaque année la richesse de la littérature canadienne et mettent en lumière le talent des créatrices et créateurs d’ici.

Les lauréates et lauréats seront annoncés le 6 novembre 2025. » – Université de Moncton

Mention d’Alain Deneault par Simon Paré-Poupart à l’émission Y’a du monde à messe

Lors de son passage à l’émission Y’a du monde à messe (Saison 9 – EP2), animée par Christian Bégin à Télé-Québec, Simon Paré-Poupart mentionne le rôle qu’a joué Alain Deneault dans son essai Ordures ! Journal d’un vidangeur publié chez Lux Éditeur. Le segment de cette mention débute à 39 min 50 sec – 9 mai 2025

« CB : D’où est partie cette impulsion pour écrire le livre ?

« C’est venu d’Alain Deneault qui était mon directeur de maîtrise. Je n’ai pas une famille qui vient du milieu du livre, on ne parlait pas vraiment de littérature… Une fois que tu fais une tâche ouvrière en général ou certains métiers, je pense qu’on normalise ce qu’on vit et éventuellement on banalise ce qu’on vit… J’ai fait un peu de littérature et Flaubert disais que ce qui est beau c’est de voir dans l’ordinaire de l’extraordinaire et Alain m’a permis ça, par son regard extérieur. On jasait de vidanges – j’en parle souvent – et il m’a dit : « Ce que tu portes comme discours a une valeur sociologique » et c’est lui qui m’a présenté à un éditeur. Alors, vraiment, le livre ne m’est pas venu d’emblée. C’est vraiment une très belle rencontre. » – Simon Paré-Poupart, Y’a du monde à messe, Télé-Québec

Simon Paré-Poupart, titulaire de la maîtrise de l’École nationale d’administration publique (ENAP, Québec) a été collaborateur au livre De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit d’Alain Deneault, comme assistant à la rédaction.

Alain Deneault participera avec Simon Paré-Poupart, Thibault Biscahie et Adib Bencherif à la soirée d’échanges Repenser l’altermondialisme face au moment réactionnaire présenté par les Amis du Monde diplomatique de Montréal le 9 juin 2025 au Centre social l’Achoppe (inscription obligatoire).

L’auteur Jean F. Boily mentionne Alain Deneault dans les remerciements de son livre Grosse Douceur

L’auteur Jean F. Boily mentionne Alain Deneault dans les remerciements de son livre Grosse Douceur paru le 20 mars dernier dans la collection Quai no 5 des Éditions XYZ.

« […] Je veux aussi remercier les cerveaux qui, ici et là, parlent avec moi dans Grosse douceur. Un coup de chapeau […] Aux observations d’Alain Deneault, grand intellectuel de combat. […] » – Jean F. Boily

Résumé du livre

« Dans les années 1980, au Lac-Saint-Jean, un petit gars solitaire devient la risée de ses camarades qui le surnomment Grosse Douceur. Il traverse l’adolescence tête baissée et trouve ses repères dans l’alcool et la vie nocturne. Débarqué à Montréal, il est grisé jusqu’au point de rupture par les attraits de la restauration. Récit initiatique à l’humour cinglant, le premier roman de Jean F. Boily rencontre l’histoire du Québec, ce demi-pays qui peine à naître autant que le personnage marqué par ses défaites. » – Éditions XYZ

La Sagouine: un personnage politique

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
27 février 2025

La Sagouine: un personnage politique

Il s’impose de le reconnaître sans détour et de l’affirmer franchement : la Sagouine est un personnage politique. Antonine Maillet, qui vient de nous quitter, nous a fait ce legs : une figure parmi les plus démocratiques de la grande littérature. 

On a bien entendu raison de souligner ces jours-ci l’apport littéraire formidable de ce personnage plaçant la langue acadienne en tension entre le folklore et le contemporain. Rares sont les écritures qui réussissent à faire aussi bien tenir la langue acadienne à ce carrefour. (On peut aussi penser aux vers de la poétesse Georgette Leblanc.) Et, oui, Antonine Maillet a su donner à l’Acadie une voix, une présence et une légitimité dans le vaste champ de la littérature elle-même. C’est l’Acadie qui s’affirme à travers cette œuvre et il est représentatif que ce soit une femme qui ait su ici au mieux traduire cette existence culturelle. 

Malheureusement, ce faisant, l’évidence même du caractère éminemment politique de cette figure littéraire se trouve en partie étouffée dans le folklore ou dans une représentation identitaire de l’acadianité. Peut-être est-ce notamment parce qu’on ne retrouve pas la moindre citation ni le moindre travail de relecture dans les principaux hommages qui ont été rendus à sa créatrice, comme si on évitait de retourner au texte.

Mon parcours personnel n’a ici rien de singulier et ne se distingue pas d’une réception générale. Il s’agit d’un échantillon. Une première rencontre avec la Sagouine remonte à des spectacles d’école secondaire. Dans les années 1980, jusque dans l’Outaouais, des comédiennes en herbe s’ingéniaient à imiter Viola Léger (la jeunesse n’a pas froid aux yeux) dans le cadre de spectacles estudiantins, lesquels voyaient défiler une série de sketches inspirés de la culture populaire de l’époque (on reconnaissait sinon Sol, Yvon Deschamps et des imitateurs de Jean-Guy Moreau s’essayant à singer Jean Drapeau…). « C’est qui, elle, qui parle drôlement? », se demandait-on dans la salle, à peine sorti de l’enfance. Un parent nous l’expliquait et l’Acadie arrivait ainsi à nous pour une première fois. Mais c’est sous un jour folklorisant que se présentait le personnage ; la Sagouine devait rester une ambassadrice pittoresque.

Idem à l’université. Nos premiers cours sur La Sagouine à Montréal insistaient sur la spécificité linguistique du texte et les procédés littéraires pour en rendre l’oralité. L’Acadie ressortait comme une région où se pratique un genre minoritaire, quoique adoubé par la France à la faveur d’un Goncourt attribué à l’autrice pour son Pélagie-la-Charrette. Le personnage était relégué à une périphérie, comme on s’intéresse à la littérature « de province » lorsqu’on professe à Paris. 

Le cliché s’est ainsi enkysté dans la durée… Sagouine = folklore acadien. 

L’existence d’un site touristique dédié au personnage et reproduisant son Île-aux Puces sous la forme d’un divertissant théâtre d’été, s’il est salutaire parce qu’il amène le public à s’intéresser à d’autres possibles que l’hégémonique Disneyland ou les divertissements promus par les multinationales, a néanmoins contribué à consolider l’image inoffensive de La Sagouine,sans rendre justice aux aspérités de son discours. 

C’est cela qui saute aux yeux du nouvel arrivant qui s’enquiert de la culture acadienne au tournant de la décennie 2020, et qui redécouvre le texte. Sa puissance critique est formidable. C’est d’abord et avant tout cela qui est en cause dans ce monologue de théâtre. Tout y est éminemment politique. C’est tout à fait saillant. 

La vanité de la guerre, la violence en jeu dans toute conquête territoriale, la corruption de l’Église par l’argent, l’argent comme média d’un secret sur les raisons de sa capitalisation et son accumulation primitive, l’économie sociale comme organisation de la frugalité, la négation de l’Acadie par les instances officielles, la propagande officielle comme mode de communication public… sont autant de thématiques que cette figure populaire se montre fort capable d’appréhender.

Que dire de ce passage où la Sagouine se console de devoir nettoyer la crasse des autres, hiérarchiquement supérieurs, en se disant que, parmi ces médecins, avocats, gens d’affaires ou députés dont elle frotte les intérieurs, ceux-ci, lorsqu’ils ont à se pencher dans leurs domaines respectifs, doivent composer avec plus de saleté encore qu’elle ? « C’est pas tout le temps de l’ouvrage propre qui faisont, eux autres non plus. »

La Sagouine cerne les modalités de pouvoir de l’époque lorsqu’elle affirme : « D’accoutume, une terre appartient pas à c’ti-là qui la trouve ou ben la  défriche le premier. Elle appartchent à c’ti-là qu’est assez fort pour bosculer l’autre ou assez riche pour l’acheter. Parce que si les terres restiont à c’ti-là qui la défriche, j’arions-t’i pas encore nos cinquante arpents, nous autres. […] Une boune journée, on s’aperçoit que tout le haut du comté appartchent à un houme. Et c’ti-là, i’peut faire ce qu’i veut… I’ peut si i’ veut rebouèser toutes les bounes terres que nos aïeux avont défrichetées durant passé six générations. »

La Sagouine politique, c’est aussi ce sujet capable de parler en même temps, dans la durée, au je ainsi qu’au nous, en vertu de modes de conjugaison anciens mais aussi d’une conscience sociale où une femme s’érige comme le coryphée des damnés de la Terre. 

Politique, la Sagouine l’est enfin, et peut-être surtout, par sa façon d’incarner le principe politique défendu par Jacques Rancière dans sa philosophie de l’émancipation. Pour Rancière (lire La Haine de la démocratie ou La Mésentente), la démocratie n’est pas le nom d’un régime ou d’une forme de gouvernement, mais celui d’un principe radicalement égalitaire : la capacité qu’a toute personne, peu importe son statut, son rang, sa fortune ou sa diplomation, de réfléchir aux enjeux communs à l’époque et à son peuple. « Démocratie » est le nom d’un moment particulier dans la vie publique, celui dans lequel ne s’impose aucune compétence spécifique.

L’appartenance aux classes dites inférieures n’empêche en rien la philosophie : c’est la grande leçon de cette crasseuse géniale. Quid des contradictions dans lesquelles trébuchent les institutions religieuses ? Que penser de l’hypocrisie des riches dans leur pseudo-mansuétude ? Comment expliquer que de pauvres gens admirent ceux qui les écrasent et les rendent précisément grands dans ce processus d’admiration ?

Ces questions, véhiculées par la Sagouine, plus substantielles et philosophiques que les discours de Dominic Leblanc, les communiqués de presse du conglomérat Irving ou tant de dossiers aux fins de subventions de recherches universitaires, attestent de moments démocratiques où aucune compétence spécifique ne permet de hiérarchiser les positions. C’est le moment même de la politique et de la démocratie où l’on pourrait très bien convenir de nommer les décideurs par le tirage au sort, puisque nous nous considérons comme égaux dans cet ordre-là de questionnement. Et par lui s’imposer contre ceux qui se jugent éternellement attitrés à décider du sort d’autrui.

Dixit la Sagouine : « Gapi, lui, il parle pas souvent. C’est plutôt un jongleux. Ben quand c’est qu’il fait tant d’ouvrir sa gueule pour s’aouindre les idées de derrière les méninges, ah ! ben là, halez-vous d’un bôrd : vous êtes sûr qu’i va envoyer soit un prêtre ou un homme de la Relance manger queuque chouse qui aimeront pas. »

Parvenir à ne pas voir en La Sagouine une pièce au fort accent politique reviendrait à attester de sa propre aliénation. 

L’intellectuel déporté

Photo © Jean-François Boisvert – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
3 février 2025

L’intellectuel déporté

Quand il traite des « intellectuels », le professeur de littérature Edward Said ne pense pas nécessairement à des gens bardés de diplômes, travaillant pour des institutions d’expertise et s’autorisant d’un savoir patenté. 

Il fait référence à toute personne qui se donne la peine de réfléchir conséquemment aux affaires du monde, aux enjeux de société, aux questions pointues d’un champ culturel ou scientifique. Avec du travail et beaucoup de persévérance, cela est à la portée de quiconque. 

Surtout, selon ses termes, l’intellectuel se distingue de l’expert professionnel dans la mesure où il ne soumet sa pensée à aucune autorité, à nulle tutelle organisationnelle, à aucun ordre constitué. L’intellectuel ne se confond pas à un employé ou partenaire qui traduit en notions et symboles une position d’intérêt d’une armée, d’une entreprise commerciale, d’une grande banque ou de quelques structures professionnelles. Loin de ces truchements intéressés et de ces biais idéologiques, l’intellectuel fonde son jugement sur les ressorts propres à la vie de l’esprit. 

Aussi, bien qu’elle ait des convictions, la personne qui fait preuve d’une activité intellectuelle vive refuse de se soumettre platement aux slogans, positions officielles et diktats des têtes d’affiche de son camp. Elle peut à même sa classe sociale, son ethnie, sa région, sa société ou son pays faire preuve d’autonomie en cultivant le doute et la critique. La règle : on ne saurait accepter parmi les siens ce qu’on dénonce du point de vue des principes chez l’adversaire ; on ne saurait dénoncer la violence répétée envers les civils ukrainiens perpétrée par le régime de Vladimir Poutine sans dénoncer en même temps celle de l’armée israélienne à Gaza, par exemple.

La position est nette : « La menace qui pèse le plus lourd sur l’intellectuel de nos jours, en Occident comme dans le reste du monde, ce n’est ni l’université, ni le développement des banlieues, ni l’esprit affreusement commercial du journalisme et de l’édition, mais plutôt une attitude que j’appellerais le professionnalisme. Il consiste à voir dans le travail intellectuel un gagne-pain, effectué de telle heure à telle heure avec un œil sur la montre et un autre sur les règles du comportement “correct”, attentif à faire “comme il faut”. » (Edward Said, Des intellectuels et du Pouvoir).

On a d’autant plus de chance de se prêter à la vocation de l’intellectuel qu’on ne se soumet pas à la standardisation professionnelle.  C’est pourquoi « l’intellectuel aujourd’hui se doit d’être un amateur ». Non pas quelqu’un qui fait preuve d’amateurisme, de dilettantisme ou de négligence, comme trop de théoriciens (du complot) improvisés, mais un chercheur « amateur » au sens qu’il « aime » son sujet suffisamment pour le traiter avec tous les égards que l’on doit à une question que l’on prend au sérieux. 

Donc, s’il est ambitieux de parler de « vérité », disons de l’intellectuel qu’il est guidé par une moralité de base, un certain nombre de principes qui valent pratiquement pour eux-mêmes. « L’universalité, c’est prendre le risque d’aller au-delà des certitudes faciles fournies par nos origines, notre langue, notre nationalité, et qui nous mettent confortablement à l’abri de la réalité des autres », écrit cet intellectuel d’origine palestinienne, longtemps actif aux États-Unis et décédé au début du siècle. 

Bien sûr, on peut militer pour une cause (acadienne), défendre une langue (française), entretenir la mémoire d’actes fondateurs graves (la déportation), militer pour ses droits (Louis Mailloux), baptiser de son nom des institutions (l’Université de…), réclamer des droits sur ses terres (champ de tir de Tracadie) et s’édifier à travers des figures inspirantes (la Sagouine). Said estime que cela reste du ressort de la citoyenneté intellectuelle. Cet engagement passe par des lectures, la production de documentaires, l’écriture de romans et pièces de théâtre, entre autres productions culturelles, et une puissance d’association.

Pour Said, le travail de l’intellectuel ne s’arrête pas là toutefois. Il suppose, certes, le doute, l’autocritique et le travail de l’esprit à travers ces mobilisations. Mais aussi, il suppose une expansion de cet engagement au-delà de circonstances et de références qui ne concernent que son soi ethnique, culturel, national ou social. Il suppose une capacité à transcender les frontières de la cause quant à laquelle on se dit victime, avec de forts accents de légitimité parfois, pour trouver dans des situations analogues dans le monde des motifs de solidarité. Il s’agit « d’universaliser la crise, de donner une plus grande dimension humaine à la souffrance d’une race ou d’une nation particulière et de la mettre en rapport avec d’autres souffrances ». 

Ainsi, oui, revenir sur la déportation acadienne, si possible pour en exorciser les fâcheuses conséquences plutôt que d’en cultiver la rancœur, mais le faire au titre d’un intérêt pour les peuples qui ont subi ou continuent de subir le sort qu’ont connu les nôtres au milieu du XVIIIe siècle. Du point de vue de l’histoire, s’enquérir des populations périphériques à la Russie que Staline fit déporter à tour de bras, réfléchir au sort commun qui nous lie aux Arméniens ayant connu en Turquie des déportations mortelles il y a un peu  plus de cent ans. Et affirmer aujourd’hui son intérêt pour des Palestiniens arrachés à leurs villages depuis des décennies et aujourd’hui pourchassés de manière fascistoïde par un État qui leur reproche ce qu’ils sont. 

Pour les Acadiens aussi, dixit Said, « rattacher ces horreurs à celles qui ont affligé d’autres peuples. Cela ne signifie en aucun cas la perte d’une spécificité historique, mais plutôt un rempart contre le risque qu’une leçon sur l’oppression en un lieu donné soit oubliée ou violée ailleurs ou à une autre époque », dixit Edward Said encore. 

USE ET ABUSE de Christian Lapointe et Alix Dufresne d’après une conférence d’Alain Deneault au théâtre l’Escaouette

« Deux artistes québécois à la parole déliée et vive, Alix Dufresne et Christian Lapointe , s’emparent de la vidéo-conférence du philosophe Alain Deneault, Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art, présentée en 2021. Les deux artistes proposent une performance déjantée et incisive avec, comme toile de fond la prise de parole controversée du philosophe projetée sur écran. Ils y mettent en jeu la notion de marchandisation et les mécanismes de détournement de l’art, par la création d’un encan de jetons non fongibles fabriqués en direct devant public. Leurs corps deviennent outils de création, mais aussi, outils de promotion et de contestation.

Alix Dufresne s’allie ici naturellement à Christian Lapointe pour poursuivre sa recherche autour des réflexions d’Alain Deneault.  Cette création s’adresse à un public de 18 ans et plus. Les deux artistes y donnent corps à une forme hybride, à la fois ludique, performative et politique, laissant place à l’imprévisible à chaque représentation. » – Le théâtre l’Escaouette


Use et abuse
Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne
Inspiré de la conférence d'Alain Deneault
Une production de Carte blanche
Mercredi 9 avril et jeudi 10 avril 2025 à 19 h 30
Le théâtre l'Escaouette - 170, rue Botsford Moncton, NB, E1C 4X6
Infos et billetterie (Admission général) : ici
18 ans et +

Conférence Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art – diffusée sur VIMEO par l’AAAPND (Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick).

Lumières sur l’invisible au 21e Salon du livre de la Péninsule acadienne

De gauche à droite, Pierre Philippe Ferguson, Edmonde Haché, Lisette Cormier Noël, Michèle Hébert et Kassim Doumbia. Photo © Mario Tardif – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Mario Tardif
4 septembre 2024

« C’est sous le thème Lumières sur l’invisible que se déroule cette année le 21e Salon du livre de la Péninsule acadienne.

[…] « Nous croyons fermement que la littérature joue un rôle crucial dans la formation de citoyens éclairés et engagés » a indiqué la représentante du Conseil d’éducation du District scolaire francophone Nord-Est (DSFNE), Michèle Hébert.

[…] Pour le grand public, les organisateurs du Salon du livre ont annoncé la participation des auteurs suivants: Caroline Arbour, Carolle Arsenault, Paul Bossé, Marc-André Charron, Julie D’Amour-Léger, Alain Deneault, Denis Fortier, Serge Fortier, Hervé Gagnon, J.D. Kurtness, Hélène Laurendeau, Dyane Léger, Sonya Malaborza, Shayne Michael, Guillaume Morrissette, Johanne Parent, Yves P. Pelletier, Valois Robichaud, Jacques Savoie, Aurel Schofield, Daniel Bourgeois, Louise Tremblay d’Essiambre et Edwina Ward.

Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï d’Alain Deneault publié chez Lux Éditeur – À paraître le 3 octobre 2024 – Lancement au Salon du livre de la Péninsule acadienne le 5 octobre 2024 à 18 h.