La patente 2.0 a dit non

Le conseil des gouverneurs de l’Université de Moncton a décidé d’opter pour le statut quo. Photo @ Université de Moncton

Acadie Nouvelle

La patente 2.0 a dit non

C’est non. « Moncton » est là pour un temps, afin de désigner une des principales institutions des Acadiens. Le bourreau restera un signifiant au prétexte d’un enjeu géographique, pour désigner une institution… du reste fort active à Edmundston, Shippagan et Bathurst. C’est non. Ç’a dit non. Qui ça ? La question est sociologique.

Bien sûr, des instances signent le non, l’annoncent, l’assument et sifflent la fin de la récréation. Ce non est dit librement ; pas de complot, pas de fusil sur la tempe. La souveraine assemblée de l’université dit non.

Maintenant, comment s’orchestre l’économie d’une telle décision. Économie ici pas au sens mesquin d’une « gouvernance » à courte vue qui réduit l’entendement à de muettes colonnes comptables. Mais une économie au sens fort des agencements de forces et d’influences capables de créer une conjoncture (on dit parfois « écosystème » ces années-ci).

Créer une conjoncture. Telle est la capacité d’un pouvoir, bien plus que de décider. Le pouvoir n’est jamais autant puissant que lorsqu’il fait prendre les décisions qui vont dans le sens qu’il indique, et fait assumer par d’autres ce qu’il impulse.

N’a-t-on pas remarqué combien un camp devait faire preuve de tapage pour se faire entendre, et comment, dans l’autre, un simple souffle, une expression à demi-mot, une déclaration blasée, un regard au ciel, et puis un chiffre, suffisaient à donner le change. C’est que le public est du côté de la contestation et le pouvoir du côté de la réaction. Il lui suffit d’indiquer qu’il ne paiera pas la note (ou n’investira pas dans un projet qui lui échappe), qu’il ne mettra pas en jeu ses privilèges acquis de longue date à Fredericton ou à Ottawa, qu’il ne se commettra pas dans un vague combat symbolique, qu’il résistera activement contre toute velléité allant en ce sens, voire nuira à qui insiste trop. Pour paraître scientifique et rigoureux, il avancera une donnée numéraire, bien élevé dans les sept chiffres, insignifiante au demeurant (est-ce un investissement annonciateur de retombées, un coût réel, une estimation gonflée ?), qu’il se réserve ensuite le pouvoir d’interpréter, pour que le tour soit joué.

La patente 2.0 n’est plus, comme la première, un contre-pouvoir, mais un semi-pouvoir qui a grandi à force de courbettes et de dos ronds. On avale des couleuvres, complaît à la majorité anglophone, s’applaventrit au besoin, en retour de récompenses bien réelles du point de vue de la carrière, et marginales pour le peuple qu’on représente. Le décor est planté ; à ceux qui s’y trouvent de suivre les parcours fléchés, de bien se tenir. À eux de renchérir « librement » sur les directions à emprunter, pour que les apparences soient sauves, et qu’on puisse crier à la théorie du complot dès lors qu’un sujet cherche à s’enquérir de la façon dont les décisions sont prises. Laissons jouer ce papier à musique. Il est si usé qu’il finira par déchirer.

À celles et ceux qui ont réinvesti ce nécessaire débat, parce qu’ils sont bien conscients qu’aucun juif de France n’accorderait à Pétain le patronage d’une de ses institutions, pas plus que des autochtones canadiens ne penseraient à faire de même avec John A. MacDonald, sachons que les coups ont porté, que l’édifice chancelle, que c’est par à-coups qu’on avance, et que ce changement de nom, qui correspond à un changement d’attitude, reste inéluctable.

Par Alain Deneault
11 décembre 2023