Acadie Nouvelle
Par Alain Deneault
31 octobre 2025
Débattre
Lorsque j’ai quitté les grandes villes pour m’installer en Acadie, les urbains me l’ont promis : jamais je ne me ferais aux cancans de villages et à la surveillance indiscrète des voisins.
Leurs préjugés tenaient lieu de savoir, car on s’accommode plutôt aisément de ce qui nous apparaît plutôt comme le fait d’une bienveillante solidarité. Oui, un réseau de gens nous identifie au lieu-dit qu’on habite ainsi qu’à une lignée familiale. Quand tout se passe bien, il n’y a rien de dérangeant à ce que l’entourage nous sache tel jour malade ou connaisse nos défis avec le jardin, s’il
s’ensuit un soutien, dans la même mesure où l’on se sait ravi de pouvoir prêter main-forte à une personne devenue familière qui traverse des difficultés non loin ? On en vient parfois à regretter de ne pas mieux connaître les gens de son entourage.
Ce qui peut davantage gêner toutefois, au fait d’appartenir à un peuple dont la portée démographique est restreinte, relève plutôt du recoupement des rôles sociaux occupés par une même et seule personne. Lorsqu’on arrive, il n’est pas rare qu’on découvre sur le tard que le bénévole qui s’active avec soi dans une association, le mari d’une de ses collègues dont on a beaucoup entendu parler et
l’agent professionnel qui s’occupe des affaires d’une de ses amies… sont en réalité la même personne.
Cette façon de revenir inéluctablement à la même poignée de gens, nonobstant la diversité des offices qui se trouvent remplis, a quelque chose de troublant. Comme m’avait prévenu un collègue professeur à mon arrivée en Acadie, « la patinoire est petite ». On se voit jouer plusieurs rôles pour amplifier la portée de la communauté, pour la faire croître au-delà de ses limites réelles.
Pour comprendre l’Acadie, souvent décrite à la manière d’une île imaginaire dans sa littérature (voir les travaux d’Andrée Mélissa Ferron, professeure à Shippagan), la spécialiste du monde insulaire (et de la Corse en particulier), Anne Meistersheim, peut nous accompagner. Elle décrit l’île tel un circuit fermé où il faut apprendre, pour résister à la trop grande promiscuité, à manier le masque et à construire les labyrinthes. D’où le titre de son livre, « Le labyrinthe et les masques » (Albiana 2012).
Pourquoi les masques ? Pour entourer de mystère la vie d’autrui autant que la sienne, parce qu’en réalité, nous en connaissons trop les faits et gestes ainsi que les travers. Nous préservons ainsi cette part d’intimité que nous souhaitons tous ménager. Le précepte : feins d’ignorer ce qu’il en est de moi quant à un certain nombre de choses, tablant sur le gage réciproque que moi aussi, je simulerai d’ignorer ce que je suis à même de savoir sur toi.
On recourt « au procédé des masques », à porter, « pour pouvoir supporter les situations créées par la surveillance constante et mutuelle de la communauté », écrit Meistersheim. Comme « tout le monde sait à peu près tout sur tout le monde, mais n’est pas censé le savoir », les masques, les parades, les faux-semblants, les feintes consistent à jouer mutuellement l’ignorance sur la vie privée d’autrui, et ce, pour éviter de rendre « la vie sociale impossible ». Évoquant a contrario l’exemple du touriste, Anne Meistersheim ajoute : « seul le naïf étranger peut se permettre d’être totalement lui-même et de se mettre à nu ».
Le labyrinthe, lui, symbolise la contorsion des discours et le caractère alambiqué des représentations dont on est amené à faire preuve, pour que se déploie l’impression d’un espace social fait de dédales – alors qu’on en connaît en réalité tous les accès et racoins. « La déambulation labyrinthique allonge et complexifie l’espace, on trouve des comportements qui permettent dans une certaine mesure de pallier la faiblesse du nombre des relations sociales possibles. » On y ajoute une multitude de barrières psychologiques pour éviter trop rapidement l’empiétement. Là aussi, seul l’étranger ignore que « l’espace insulaire est toujours approprié ». En témoigne « la liberté – illusoire – avec laquelle il parcourt cet espace. Il traverse sans le savoir de multiples frontières invisibles qui marquent l’espace ».
Mais le bât blesse lorsqu’il s’agit, dans une telle réalité sociologique, d’entretenir un débat public. Comment, en Acadie, sur d’importantes questions de société, animer des discussions politiques et morales en défendant des positions
tranchées, quand on connaît personnellement le contradicteur avec qui on se trouve à échanger, lorsque celui-ci est en même temps en périphérie de son cercle d’amis et l’employeur de sa sœur ? Une telle communauté a alors tendance à tout régler sous cape. Naissent éventuellement des réseaux d’influence plutôt occultes, quoique précaires, d’où l’impression céans d’être encore entourés d’une Patente 2.0 qui régit la vie sociale dans de supposées
officines (Acadie Nouvelle, 12 décembre 2023).
Pour participer au débat public, dans un contexte où il est à peu près impossible de lire l’Acadie Nouvelle, ou d’écouter « L’heure de pointe » de Radio-Canada, sans repérer au moins quelqu’un qu’on connaît personnellement, exige de celles et ceux qui se risquent à cette joute d’arborer à nouveau un masque lors des nécessaires rencontres interpersonnelles. C’est de bon aloi. Pour tenir
publiquement un propos conforme à ses convictions, quoiqu’il puisse choquer, il convient de mettre le débat public légèrement à distance. Y prendre part comme à un jeu de société ou à un sport.
On conçoit tout à fait la rivalité qu’il peut y avoir autour d’une table de jeu sans pour autant s’en tenir rigueur une fois les hostilités terminées. On peut, de même, participer de manière sincère à la discussion publique sans animosité. Les jeux nous invitent à cette éthique. Tout comme les sports, le droit ou la politique. Les passes d’armes n’empêchent pas nécessairement la bonne entente.
Disons-le-nous, à la condition de ne point reléguer la parole à un jeu de pure forme. Elle n’est pas vaine et vise à faire effet. La pensée critique ne démord pas.


