Le party acadien est fini


Photo © Bernard Haché – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
24 avril 2026

Le party acadien est fini

Saisissante, l’explication livrée par Gabriel Arsenault dans son livre Cayouche et l’Acadie du Party (Perce-Neige, 2025), à savoir que celui-ci n’est pas à confondre avec le chanteur québécois mal-aimé, Plume, tout comme l’Acadie des années 1970 a moins à voir qu’on le croit avec le Québec de la même période.

Tandis que le Québec d’alors tendait vers d’ambitieux objectifs d’autonomie politique et mettait en place de vastes réformes sous l’impulsion de la Révolution tranquille, l’Acadie faisait le compte de ses succès – programme Chance égale pour tous, Université de Moncton, districts scolaires, services de santé en français, bilinguisme… – et, globalement, s’en satisfaisait. Malgré le Parti acadien qui en redemandait à sa marge, régnait le Party acadien. Si on suit les (parfois très) différentes observations des intellectuels Maurice Basque, Jospeh-Yvon Thériault et tant d’autres, l’Acadie faisait la fête certes pour consolider son identité, mais aussi pour marquer avoir fait le plein des conquêtes culturelles. Autrement dit, elle s’interrompt dans son mouvement, se complaît, plafonne, stagne. Les plus exigeants ajouteront peut-être qu’elle capitule. Au diable l’autonomie régionale, l’équilibre interrégional, le principe de gratuité des études postsecondaires, le renforcement des coopératives, la répartition équitable entre capital et salariat, l’éradication de la pauvreté…

Ne doutons pas que les députés de l’Assemblée législative travaillent tous les jours très dur et s’engagent sincèrement dans de nombreux dossiers. C’est ingrat pour eux, mais il s’agit le plus souvent d’assurer l’entretien de ce qui existe déjà (asphaltage de routes, remplacement d’un pont, élargissement ou renouvellement d’un centre de soins…), d’intervenir dans des remous circonstanciels à propos de différents corps de métier (tel problème, tel jour, dans le domaine des pêches) ou d’accomplir enfin ce qui a déjà été réalisé presque partout ailleurs (le statut de l’artiste). Ce qui aurait paru comme de simples formalités[CG1]  comptables il y a cinquante ans fait aujourd’hui l’objet de conférences de presse ! (Pensons à la prolongation de la saison touristique du Village historique acadien.) Je renvoie à « Une social-démocratie de rattrapage », (Acadie Nouvelle, 12 décembre 2024). Trop souvent, le statu quo, comme le maintien d’un Palais de justice dans la Péninsule acadienne, suppose un combat. Il y a longtemps que les politiques ont perdu quelque ambition sur les grands enjeux sociaux.

Aujourd’hui, l’Irvingnolâtre Donald Savoie cloue le cercueil. Il accomplit la besogne idéologique en maquillant des décisions d’intérêt en fatalité historique. Chez les porte-bouche du pouvoir et hérauts d’une confusion qu’ils entretiennent, le prix actuel du pétrole semble s’établir de lui-même en vertu d’équilibres qui ne supposent jamais d’abus de la part des producteurs. Et l’abandon de la mission sociale de l’État apparaît dicté par on ne sait quel oracle faisant fi des échappatoires fiscales béantes dont profitent les détenteurs de capitaux. « Chances inégales pour tous » serait leur slogan tout en faisant mine de s’ennuyer des politiques sociales des années 1960. On doit de surcroît essuyer les lamentations de ces pleureuses jouant les endeuillées par la perte de ce qu’elles ont contribué à détruire.

Dans un contexte pareil, on ne doit pas s’étonner des conclusions que tire un groupe de chercheurs mandatés par des organisations indépendantes, à savoir que l’identité acadienne s’étiole. C’est là une chance plus qu’un regret, à la condition de mobiliser le philosophe Friedrich Nietzsche, dont les thèses historiques restent tellement pertinentes pour l’Acadie. À savoir d’abord que l’histoire mérite d’être oubliée au sens de métabolisée pour qu’on s’ouvre radicalement au renouveau. Ensuite, que l’esprit d’un peuple gagne à n’être point trop institué de façon à éviter les phénomènes de momification et de sanctuarisation. Enfin, que les référents sujets à ressentiment soient surmontés ou abolis pour éviter d’enfermer les affects dans un acharnement triste, d’où l’importance cruciale des signifiants qu’on mobilise pour nommer les institutions, centres de recherche et programmes d’études dans le monde universitaire.

C’est dans ce contexte qu’il est très encourageant de découvrir des gens encore capables de proposer des réformes d’envergure ou même d’imaginer l’ordre politique autrement que tel qu’il se présente actuellement. Nous n’en sommes pas captifs. Témoin, au tournant de cette année, les contributions dans l’Acadie Nouvelle de lecteurs avertis. « Il faut un programme Chances égales 2.0 », écrit le 29 décembre 2025 Jean-Bernard Robichaud, en militant pour une égalité de services à l’échelle régionale. Philippe Witterkerth, le 12 décembre, pose de nouveau la question de la « 11e province », acadienne, ce à quoi répond Olivier Boudreau, le 16 décembre, qu’un modèle de type britannique existe pour conférer un statut autonome plus adapté à l’Acadie.

Ces conversations sont de bon aloi et doivent être stimulées.

Elles doivent l’être en ne manquant pas de considérer trois variables majeures qui caractérisent le xxie siècle : les perturbations climatiques, la perte radicale de biodiversité et l’épuisement tendanciel des sources d’énergie. Ces trois phénomènes conjoints ne comptent pas pour peu dans les tensions qui s’exacerbent dans la géopolitique mondiale.

Pour les Acadiens comme pour tous les peuples, ces mutations annoncent un monde dans lequel, de manière accrue, des soubresauts météorologiques et les changements de paradigmes écologiques seront conséquents. Ils supposent, d’une part, une contraction de la politique à l’échelle régionale et, d’autre part, l’abandon progressif des communautés de la part d’États livrés au capital. À cela s’ajouteront un pétrole et du gaz pas aussi abordable et abondant que maintenant, les abolitions de taxes n’infléchissant plus les réalités inflationnistes. Les chèques qu’on recevait miraculeusement par la poste pendant l’épisode Covid ne se renouvelleront pas éternellement. La grande industrie et le commerce de masse risqueront aussi de pâtir de cette situation. Les conditions de possibilités d’un marché à grande échelle ne seront pas éternellement réunies et il faudra élaborer par foyers régionaux de nouvelles dynamiques économiques : le low-tech, la souveraineté alimentaire, la mutualisation des richesses, les communs, les circuits courts. « Biorégion » sera le nom de ces nouveaux régimes.

Force est donc pour les différentes communautés d’apprendre à s’y projeter maintenant.


[CG1] Calque — Le mot technicalité doit être remplacé par formalitédétail techniquequestion de forme, point de détaildétail d’ordre pratiquedétail de procédure, technicité ou subtilité, car il constitue un calque (traduction littérale) de l’anglais.

Discussion entre Alain Deneault et Richard LeBlanc sur les notions d’environnement, de liberté et de biorégion

Richard LeBlanc, stagiaire postdoctoral au campus d’Edmundston de l’Université de Moncton et Alain Deneault, professeur de philosophie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton – Photo © Université de Moncton, campus d’Edmundston

Une discussion entre Alain Deneault, professeur de philosophie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton (UMCS), et Richard LeBlanc, stagiaire postdoctoral au campus d’Edmundston de l’Université de Moncton (UMCE), ont porté sur les notions d’environnement, de liberté et de biorégion, lors d’une conférence publique présentée le vendredi 13 mars à l’UMCE.

« Cet échange a été organisé par la Chaire de recherche du Canada sur le Développement et les enjeux territoriaux en Acadie contemporaine en collaboration avec le Secteur des sciences humaines du campus d’Edmundston dans le cadre du cours d’introduction à la sociologie du professeur Julien Massicotte.

D’autres questions comme le génocide, l’histoire et le Canada ont fait l’objet de débat et de questionnement. L’échange a aussi mené à des interventions des participants et des participantes, évoquant des concepts comme l’égalité ou la durabilité. Le souhait est que l’activité aura provoqué une réflexion sur le sens du monde que nous partageons et sur les stratégies collectives d’avenir. »

Source : Hugues Chiasson, coordonnateur des communications à l’UMCE

Dernière photo à partir de la gauche : Richard LeBlanc, stagiaire postdoctoral au campus d’Edmundston de l’Université de Moncton, Rose Kikpa Bio, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur Le Développement et les enjeux territoriaux en Acadie contemporaine et Alain Deneault, professeur de philosophie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton

Débattre

Photo © Mario Tardif – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
31 octobre 2025

Débattre

Lorsque j’ai quitté les grandes villes pour m’installer en Acadie, les urbains me l’ont promis : jamais je ne me ferais aux cancans de villages et à la surveillance indiscrète des voisins.

Leurs préjugés tenaient lieu de savoir, car on s’accommode plutôt aisément de ce qui nous apparaît plutôt comme le fait d’une bienveillante solidarité. Oui, un réseau de gens nous identifie au lieu-dit qu’on habite ainsi qu’à une lignée familiale. Quand tout se passe bien, il n’y a rien de dérangeant à ce que l’entourage nous sache tel jour malade ou connaisse nos défis avec le jardin, s’il
s’ensuit un soutien, dans la même mesure où l’on se sait ravi de pouvoir prêter main-forte à une personne devenue familière qui traverse des difficultés non loin ? On en vient parfois à regretter de ne pas mieux connaître les gens de son entourage.

Ce qui peut davantage gêner toutefois, au fait d’appartenir à un peuple dont la portée démographique est restreinte, relève plutôt du recoupement des rôles sociaux occupés par une même et seule personne. Lorsqu’on arrive, il n’est pas rare qu’on découvre sur le tard que le bénévole qui s’active avec soi dans une association, le mari d’une de ses collègues dont on a beaucoup entendu parler et
l’agent professionnel qui s’occupe des affaires d’une de ses amies… sont en réalité la même personne.

Cette façon de revenir inéluctablement à la même poignée de gens, nonobstant la diversité des offices qui se trouvent remplis, a quelque chose de troublant. Comme m’avait prévenu un collègue professeur à mon arrivée en Acadie, « la patinoire est petite ». On se voit jouer plusieurs rôles pour amplifier la portée de la communauté, pour la faire croître au-delà de ses limites réelles.

Pour comprendre l’Acadie, souvent décrite à la manière d’une île imaginaire dans sa littérature (voir les travaux d’Andrée Mélissa Ferron, professeure à Shippagan), la spécialiste du monde insulaire (et de la Corse en particulier), Anne Meistersheim, peut nous accompagner. Elle décrit l’île tel un circuit fermé où il faut apprendre, pour résister à la trop grande promiscuité, à manier le masque et à construire les labyrinthes. D’où le titre de son livre, « Le labyrinthe et les masques » (Albiana 2012).

Pourquoi les masques ? Pour entourer de mystère la vie d’autrui autant que la sienne, parce qu’en réalité, nous en connaissons trop les faits et gestes ainsi que les travers. Nous préservons ainsi cette part d’intimité que nous souhaitons tous ménager. Le précepte : feins d’ignorer ce qu’il en est de moi quant à un certain nombre de choses, tablant sur le gage réciproque que moi aussi, je simulerai d’ignorer ce que je suis à même de savoir sur toi.

On recourt « au procédé des masques », à porter, « pour pouvoir supporter les situations créées par la surveillance constante et mutuelle de la communauté », écrit Meistersheim. Comme « tout le monde sait à peu près tout sur tout le monde, mais n’est pas censé le savoir », les masques, les parades, les faux-semblants, les feintes consistent à jouer mutuellement l’ignorance sur la vie privée d’autrui, et ce, pour éviter de rendre « la vie sociale impossible ». Évoquant a contrario l’exemple du touriste, Anne Meistersheim ajoute : « seul le naïf étranger peut se permettre d’être totalement lui-même et de se mettre à nu ».

Le labyrinthe, lui, symbolise la contorsion des discours et le caractère alambiqué des représentations dont on est amené à faire preuve, pour que se déploie l’impression d’un espace social fait de dédales – alors qu’on en connaît en réalité tous les accès et racoins. « La déambulation labyrinthique allonge et complexifie l’espace, on trouve des comportements qui permettent dans une certaine mesure de pallier la faiblesse du nombre des relations sociales possibles. » On y ajoute une multitude de barrières psychologiques pour éviter trop rapidement l’empiétement. Là aussi, seul l’étranger ignore que « l’espace insulaire est toujours approprié ». En témoigne « la liberté – illusoire – avec laquelle il parcourt cet espace. Il traverse sans le savoir de multiples frontières invisibles qui marquent l’espace ».

Mais le bât blesse lorsqu’il s’agit, dans une telle réalité sociologique, d’entretenir un débat public. Comment, en Acadie, sur d’importantes questions de société, animer des discussions politiques et morales en défendant des positions
tranchées, quand on connaît personnellement le contradicteur avec qui on se trouve à échanger, lorsque celui-ci est en même temps en périphérie de son cercle d’amis et l’employeur de sa sœur ? Une telle communauté a alors tendance à tout régler sous cape. Naissent éventuellement des réseaux d’influence plutôt occultes, quoique précaires, d’où l’impression céans d’être encore entourés d’une Patente 2.0 qui régit la vie sociale dans de supposées
officines (Acadie Nouvelle, 12 décembre 2023).

Pour participer au débat public, dans un contexte où il est à peu près impossible de lire l’Acadie Nouvelle, ou d’écouter « L’heure de pointe » de Radio-Canada, sans repérer au moins quelqu’un qu’on connaît personnellement, exige de celles et ceux qui se risquent à cette joute d’arborer à nouveau un masque lors des nécessaires rencontres interpersonnelles. C’est de bon aloi. Pour tenir
publiquement un propos conforme à ses convictions, quoiqu’il puisse choquer, il convient de mettre le débat public légèrement à distance. Y prendre part comme à un jeu de société ou à un sport.

On conçoit tout à fait la rivalité qu’il peut y avoir autour d’une table de jeu sans pour autant s’en tenir rigueur une fois les hostilités terminées. On peut, de même, participer de manière sincère à la discussion publique sans animosité. Les jeux nous invitent à cette éthique. Tout comme les sports, le droit ou la politique. Les passes d’armes n’empêchent pas nécessairement la bonne entente.

Disons-le-nous, à la condition de ne point reléguer la parole à un jeu de pure forme. Elle n’est pas vaine et vise à faire effet. La pensée critique ne démord pas.

Deux œuvres de l’Acadie parmi les finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général

Photo © Leonardo Cendamo

Acadie Nouvelle

Par Sylvie Mousseau
21 octobre 2025

Alain Deneault, Danielle LeBlanc et Dominique Robichaud sont en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2025.

[…] L’essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï (Lux Éditeur) d’Alain Deneault de Petite-Rivière-de-L’Île, dans la Péninsule acadienne, est finaliste dans la catégorie essais. Cet ouvrage du philosophe et professeur à l’Université de Moncton, campus de Shippagan, est qualifié d’incisif et original. Dans cet essai, l’auteur invite notamment le lecteur à explorer un nouveau mode d’engagement politique, la biorégion, peut-on lire dans la description du livre.

Alain Deneault qui est l’auteur de plusieurs essais a déjà été finaliste pour les Prix littéraires du Gouverneur général en 2013. Les lauréats des Prix GG seront dévoilés le 6 novembre.

Acadie Nouvelle

La Péninsule acadienne comme laboratoire biorégional

La Péninsule acadienne comme laboratoire biorégional. Entretien avec Alain Deneault à l’émission L’heure de pointe Acadie animée par Amélie Gosselin sur ICI Première à Radio-Canada autour de la question de la « biorégion ». Durée : 16 min – 3 septembre 2025

Que reste-t-il du combat de Louis Mailloux?

La journaliste Jimena Vergara s’est entretenue avec Alain Deneault et Clarence Lebreton à l’émission Votre samedi animée par Denis Duchesne sur ICI Première à Radio-Canada concernant le 150e anniversaire de l’affaire Louis Mailloux. L’extrait avec Alain Deneault débute à 4 min 38 sec jusqu’à 10 min 27 sec – 23 août 2025

Géopolitique acadienne

Photo © Jehad Alshrafi

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
14 août 2025

Géopolitique acadienne

Le qui, le quand, le quoi n’ont ici guère trop d’importance dans la mesure où la scène qu’on va décrire témoigne d’un phénomène général : la gêne tendancielle qu’on éprouve à aborder les enjeux géopolitiques mondiaux en tant qu’ils nous concernent.

C’était à l’occasion d’une expérience gastronomique entre gens bien élevés. On nous invitait alors, comme à chaque année, à découvrir la cuisine d’une culture méconnue. Les commensaux s’initiaient ce soir-là aux saveurs de la Palestine, communauté à l’honneur dûment choisie.

Des dignitaires nous entretenaient de bienveillants discours au moment de l’entrée. Et attention ! Ils s’empressaient de nous faire bien comprendre que, toute Palestine qu’on honorât ce soir-là, on s’entendait tout de même pour « ne pas faire de politique ». On assénait même le discours, ou l’anti-discours, d’un « Nous ne faisons pas de politique » bien senti. Oui, certes, on choisit de célébrer l’art culinaire d’une région du monde à feu et à sang, et pile au moment où ses civils subissent à Gaza, désarmés, l’agression militaire d’une violente force d’occupation. Le Tribunal pénal international et l’Organisation des Nations Unies (ONU) qualifiaient déjà de « génocide » le sort qui continue aujourd’hui de leur être réservé. Le peuple qu’on honorait disparaissait littéralement sous nos yeux. Mais ces cautions discursives ne suffisaient point. C’eût été pécher par « politique », trop « en faire », que d’évoquer la question fut-ce seulement d’un point de vue humanitaire. Le programme de la soirée : « ne faire pas de politique » pendant qu’un pouvoir d’occupation administre une famine stratégique à l’endroit de Gazaouis dont nous nous délections des petits plats.  

Dans un tel contexte, n’est-ce pas, au contraire, n’en rien dire du tout qui constitue une façon de faire de la politique ? Le statu quo et l’abstention relèvent aussi de choix, et engagent tout autant sa responsabilité. Non ?

Considérons la question posément et respectueusement, c’est-à-dire
sociologiquement et philosophiquement. Le sous-texte d’un tel phénomène est complexe et replié. Si on s’essaie à le déployer et à le traduire, on pourrait comprendre que la géopolitique, les affaires diplomatiques, l’interconnexion d’un ordre mondialisée passent pour des réalités devant fatalement échapper aux Acadiens. Ce n’est pas pour nous, nous petites gens qui devrions n’en rien penser. Nous ne serions pas de ceux qui sont habilités à en faire cas,
publiquement du moins. Restons sur la touche. Nous ne faisons guère de politique. Même quand il est question d’un peuple que nous avons choisi de citer et qui souffre cruellement tous les jours sur nos indifférents écrans.

Relisons l’excellent billet signé par Françoise Enguehard dans l’Acadie Nouvelle du 2 août dernier. Prenons avec elle le contre-pied : Acadiens et Acadiennes grandiraient à s’intéresser aux déportations en général, au vu de la grande histoire et des enjeux contemporains, de façon à considérer spécifiquement celle dont ils et elles furent victimes. Dans une série d’analogies, la biographie de Staline d’Oleg Khlevniuk sur les violences extrêmes infligées aux différentes républiques soviétiques, les ouvrages de Marc Nichanian concernant le génocide arménien, sans parler de la vaste historiographie des juifs dans sa complexité, permettent par distinction d’apprécier la spécificité de l’expérience historique de 1755-1763. Il ne s’agirait surtout pas là de banaliser le Grand Dérangement, mais de faire valoir son relief et sa part dans la grande histoire.

S’y essayer rendrait les Acadiens plus aptes à exprimer une pensée propre pour les civils palestiniens qui sont actuellement, et depuis des mois, sous le feu d’une agression militaire d’une rare brutalité. La subjectivité acadienne apparaîtra alors dans toute sa force et sa modernité. Il s’agirait de dire : nous d’Acadie, victimes historiques d’une violente déportation, entretenons dans notre psyché les traces de cette expérience insoutenable et dénonçons par conséquent toute violence gratuite, tout enfermement, toute expropriation que des puissances politiques dominantes font subir à des peuples en position de vulnérabilité. L’acadianité apparaîtrait alors dans toute sa force, sa grandeur et sa spécificité. Un sujet acadien exprimerait alors dans le monde son expérience particulière.

Loin d’être pusillanime, l’Acadie se découvrirait alors une voix à travers toutes ces considérations et y verrait des occasions de se montrer solidaire de peuples qui lui sont semblables. Ce serait le cas de ses intellectuels comme de toutes celles et tous ceux qui prennent la parole publique, à tout le moins. Revenons aux termes énoncés précédemment le 4 février, autour de l’homme de lettres Edward Said (et de son texte « De l’intellectuel déporté et du pouvoir »). Une femme ou un homme d’esprit prenant fait et cause pour son peuple, ne se mobilise jamais aussi bien qu’en agissant également pour ceux qui leur ressemble, dont le sort est ou fut comparable au sien, à un titre ou à un autre, à un degré ou à un autre. Ainsi seulement parvient-on dans l’histoire au statut de sujet. Ainsi seulement se découvre-t-on à même de prendre position, de penser la politique, éventuellement de « faire de la politique », voire d’associer la politique à l’acte fondamental de solidarité envers l’espèce humaine.

Aussi, pour Said, les figures intellectuelles engagées dans un combat trouvent leur légitimité dans des principes fondamentaux de justice sociale et d’éthique. Il n’est pas toujours évident de définir finement ces principes. Cela dit, on considère crédible la personne qui les défend par le degré de cohésion et de cohérence dont elle fait preuve. On se doit par exemple de pourfendre aussi bien le Canada que les États-Unis, quand on constate que les deux pays livrent du matériel militaire à l’État d’Israël attentatoire à la sécurité des civils. On doit se montrer capables d’une égale sensibilité envers les victimes d’actes systémiques et gratuits, que ce soient les Ukrainiens qu’on agresse jusque dans leurs hôpitaux ou les civils palestiniens qui vivent désormais au quotidien de meurtrières attaques.

Se montrer digne de ces événements, c’est se savoir capable de les interpréter et de s’en faire une idée en distinguant les causes et les raisons, à la fois dans un rapport d’humilité et d’exigence. C’est aussi pour tous ces peuples que le Tintamarre doit résonner.

Visite critique du Village historique acadien

La dame faisant du savon au Village historique acadien, en 1978 – Photo © Gracieuseté

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 juin 2025

Visite critique du Village historique acadien

Qui aime bien châtie bien. Ici, on aimera beaucoup, et châtiera seulement un peu.

Le Village historique acadien est une des plus grandes réussites populaires de l’Acadie en matière de culture et de savoir. Il compte autant que ses plus importants ambassadeurs.

Qu’on me permette d’en témoigner en tant qu’il fait partie de mes plus lointains souvenirs, ayant eu la chance de compter parmi ses premiers visiteurs, lors de la deuxième saison de 1978. J’avais sept ans. Après un voyage de mille kilomètres, jalonné de divers arrêts, nos parents nous ont fait découvrir les charmes de ce nouveau site dit touristique.

De ce long périple, il reste deux choses. Le souvenir furtif de ma mère en voiture disant « Caraquet », car l’allitération en [k] du nom m’amusait. Mais surtout ce lieu, ce voyage dans le temps, les vieilles maisons, les habits traditionnels, les animaux et le soleil ardent de cette journée.

Plus précisément, il y avait cette vieille dame assez ronde, coiffée de ce bonnet improbable et portant un large tablier, qui remuait devant sa maison un produit lourd et odorant bouillonnant dans une marmite. Elle faisait du savon. Nous avons longtemps sympathisé. C’était à la fin du parcours. Cette halte mettait fin à une galerie de vieux métiers. Du haut de mes trois pommes, il paraît que je m’étais exclamé, lançant quelque chose du genre : « Dans ce temps-là, il fallait travailler beaucoup ! ». Et j’entends encore clairement cette vielle dame, plus vieille encore que son âge, ce fantôme d’un autre temps, dans son accent à trancher au couteau, me regardant posément, me dire d’une énergie soudaine : « Si t’as compris ça, mon p’tit gars, t’as compris ben des choses ! ».

Toute la famille a éclaté de rire. Et cet adage est venu ponctuer ma jeunesse.
Régulièrement, nous nous amusions à nous répéter que « si j’ai compris ça mon p’tit gars, j’ai compris ben des choses »… C’était devenu un trait d’esprit récurrent. Plus près de mon Outaouais natal, il nous est arrivé les années suivantes de visiter de temps à autre l’Upper Canada Village. C’était la version ontarienne du genre site historique. Nous l’aimions bien, certes, mais, inévitable redite, nous nous remémorions immanquablement la formidable expérience du village acadien, qui nous servait de repère.

Dès cet âge, l’Acadie s’est inscrite dans ma conscience comme une réalité fondamentale de ce continent. Elle existait. Édith Butler ou La Sagouine n’étaient plus seulement une chanson ou un accent surprenant sortis du folklore, mais d’un lieu historique aussi tangible qu’imaginaire. Et jamais nous n’oubliions l’Acadie, même si nous la connaissions si peu, jusque dans l’argumentaire indépendantiste québécois des années 1970 et 1980, où le Grand Dérangement s’inscrivait parmi les causes de notre volonté.

De retour en Acadie en 2016, à l’occasion du Salon du livre de la Péninsule acadienne, c’est tout naturellement que j’ai demandé à la bénévole qui avait la générosité de me conduire, si elle pouvait marquer une courte halte au site du Village historique acadien, où cette prise de conscience était née. C’était comme prendre un rendez-vous avec soi- même, et se revoir soi-même, jadis ignorant du destin qu’on accomplit maintenant.

Maintenant

Le Village historique acadien fait preuve d’une plasticité qui le rend toujours intéressant à plus d’un titre. On peut certes y déambuler seul ou en famille, dans le cadre d’un divertissement édifiant, dans l’optique de l’industrie touristique d’aujourd’hui, fort soucieuse de stimuler une activité commerciale dans la région. On peut aussi y reconnaître une expérience quasi scientifique, l’historiographie sociale et l’enjeu des techniques y étant rigoureusement représentés d’une manière quelque peu théâtrale.

Et sur ce second point, on peut se réjouir que cette théâtralisation connaisse d’heureuses limites. On se vêt et on parle certes au nom des personnages du passé, mais la représentation elle-même est mise en scène. C’est que les animateurs des
différents immeubles ne parlent pas au Je, mais disent par exemple : « Vous êtes ici dans la maison de monsieur Doucet »… Le fantôme est ici désigné, mais pas complètement interprété. Cela évite l’écueil de la reconstitution qui se révèle fatalement décevante, comme dans ces films où l’on aperçoit davantage les anachronismes et les invraisemblances là où on prétend nous faire voyager dans le temps. Au Village historique, on assume que ça ne s’est pas tout à fait passé comme on nous le montre, que le site est en soi une fiction, qu’on ne va pas aller, par exemple, jusqu’à éprouver les conditions d’hygiène et les différents degrés de souffrance que nos ancêtres ont connus. Le passé livré tel quel nous paraîtrait vraiment très choquant (Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, tome 1, p. 14.). Mieux vaut stimuler l’imaginaire seulement et le laisser faire sa part du travail.

Du reste, il viendra un temps où on estimera même se rendre au Village historique acadien pour y visiter une part de son avenir… À la faveur de l’épuisement des
gisements pétroliers, de la dimension scandaleusement polluante des sites miniers et de l’effondrement manifeste de notre régime extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste, le Village acadien paraîtra vite comme un lieu de mémoire de nombreux savoir-faire qu’on a eu tort d’oublier. Et à partir de lui, on constatera combien l’architecture à partir de matériaux environnants (la paille compressée) ainsi que la science de la permaculture annoncent un contexte radicalement nouveau quant aux modalités d’organisation à venir.

À cet égard, l’aspect scientifique du Village acadien, et non pas seulement récréotouristique, mérite d’être consolidé. C’est un vieux débat. Histoire du Village historique acadien du Nouveau-Brunswick (Les Éditions de la Francophonie, 2017), le livre de l’historien attitré de l’institution, Philippe Basque, atteste des débats passionnés qui ont lieu et reprennent à l’occasion sur la teneur des connaissances transmises par elle depuis sa fondation (page 83 et suivantes). C’est que ce lieu de savoir populaire nous tient à cœur.

Il est vrai qu’à force d’y retourner chaque année, le charme de la découverte s’estompe, les coutures se démarquent et le jupon dépasse. On a en tête le plan, on anticipe les présentations et on en vient à comparer les interprètes d’une année à l’autre. À ce jeu, le Village résiste : on ne lui reproche rien au vu de ce qu’on en sait, mais reste sur sa faim. On lui en demande davantage. Surtout sur le plan de la sociohistoire. Oui, les modalités de vie, oui la formidable maîtrise technique de l’époque, oui le vaillant engagement dans tant de domaines pratiques, oui cette sociologie de la discrétion en ce qui concerne la taverne et l’exposé sur la révolution opérée par l’existence du catalogue au magasin général.

Mais encore : le passage à l’entrepôt des Robin ne pourrait-il pas être l’occasion d’illustrer avec insistance le formidable asservissement dont les pêcheurs ont été l’objet pendant des décennies ?

Pourquoi n’y a-t-il jamais personne à l’église, institution par excellence de l’Acadie ? Ni à la gare, elle qui a mis en relation les communautés acadiennes avec la modernité, pour le meilleur comme pour le pire ? La Caisse populaire reconstituée n’est-elle pas une excellente occasion de disserter sur le rôle des coopératives au sein de ce peuple ? Puis ce garage Irving, qu’attendre pour donner au laïus de son animateur à son tour une dimension critique à propos du pouvoir de quelques familles anglophones dans la législation ? Quid des rapports historiques avec les Mik’Maks ou les  Wolastoqiyik ?

Le Village historique acadien inaugure sa saison 2025 aujourd’hui. Retournons-y et investissons-le de toutes nos questions.

La Sagouine: un personnage politique

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
27 février 2025

La Sagouine: un personnage politique

Il s’impose de le reconnaître sans détour et de l’affirmer franchement : la Sagouine est un personnage politique. Antonine Maillet, qui vient de nous quitter, nous a fait ce legs : une figure parmi les plus démocratiques de la grande littérature. 

On a bien entendu raison de souligner ces jours-ci l’apport littéraire formidable de ce personnage plaçant la langue acadienne en tension entre le folklore et le contemporain. Rares sont les écritures qui réussissent à faire aussi bien tenir la langue acadienne à ce carrefour. (On peut aussi penser aux vers de la poétesse Georgette Leblanc.) Et, oui, Antonine Maillet a su donner à l’Acadie une voix, une présence et une légitimité dans le vaste champ de la littérature elle-même. C’est l’Acadie qui s’affirme à travers cette œuvre et il est représentatif que ce soit une femme qui ait su ici au mieux traduire cette existence culturelle. 

Malheureusement, ce faisant, l’évidence même du caractère éminemment politique de cette figure littéraire se trouve en partie étouffée dans le folklore ou dans une représentation identitaire de l’acadianité. Peut-être est-ce notamment parce qu’on ne retrouve pas la moindre citation ni le moindre travail de relecture dans les principaux hommages qui ont été rendus à sa créatrice, comme si on évitait de retourner au texte.

Mon parcours personnel n’a ici rien de singulier et ne se distingue pas d’une réception générale. Il s’agit d’un échantillon. Une première rencontre avec la Sagouine remonte à des spectacles d’école secondaire. Dans les années 1980, jusque dans l’Outaouais, des comédiennes en herbe s’ingéniaient à imiter Viola Léger (la jeunesse n’a pas froid aux yeux) dans le cadre de spectacles estudiantins, lesquels voyaient défiler une série de sketches inspirés de la culture populaire de l’époque (on reconnaissait sinon Sol, Yvon Deschamps et des imitateurs de Jean-Guy Moreau s’essayant à singer Jean Drapeau…). « C’est qui, elle, qui parle drôlement? », se demandait-on dans la salle, à peine sorti de l’enfance. Un parent nous l’expliquait et l’Acadie arrivait ainsi à nous pour une première fois. Mais c’est sous un jour folklorisant que se présentait le personnage ; la Sagouine devait rester une ambassadrice pittoresque.

Idem à l’université. Nos premiers cours sur La Sagouine à Montréal insistaient sur la spécificité linguistique du texte et les procédés littéraires pour en rendre l’oralité. L’Acadie ressortait comme une région où se pratique un genre minoritaire, quoique adoubé par la France à la faveur d’un Goncourt attribué à l’autrice pour son Pélagie-la-Charrette. Le personnage était relégué à une périphérie, comme on s’intéresse à la littérature « de province » lorsqu’on professe à Paris. 

Le cliché s’est ainsi enkysté dans la durée… Sagouine = folklore acadien. 

L’existence d’un site touristique dédié au personnage et reproduisant son Île-aux Puces sous la forme d’un divertissant théâtre d’été, s’il est salutaire parce qu’il amène le public à s’intéresser à d’autres possibles que l’hégémonique Disneyland ou les divertissements promus par les multinationales, a néanmoins contribué à consolider l’image inoffensive de La Sagouine,sans rendre justice aux aspérités de son discours. 

C’est cela qui saute aux yeux du nouvel arrivant qui s’enquiert de la culture acadienne au tournant de la décennie 2020, et qui redécouvre le texte. Sa puissance critique est formidable. C’est d’abord et avant tout cela qui est en cause dans ce monologue de théâtre. Tout y est éminemment politique. C’est tout à fait saillant. 

La vanité de la guerre, la violence en jeu dans toute conquête territoriale, la corruption de l’Église par l’argent, l’argent comme média d’un secret sur les raisons de sa capitalisation et son accumulation primitive, l’économie sociale comme organisation de la frugalité, la négation de l’Acadie par les instances officielles, la propagande officielle comme mode de communication public… sont autant de thématiques que cette figure populaire se montre fort capable d’appréhender.

Que dire de ce passage où la Sagouine se console de devoir nettoyer la crasse des autres, hiérarchiquement supérieurs, en se disant que, parmi ces médecins, avocats, gens d’affaires ou députés dont elle frotte les intérieurs, ceux-ci, lorsqu’ils ont à se pencher dans leurs domaines respectifs, doivent composer avec plus de saleté encore qu’elle ? « C’est pas tout le temps de l’ouvrage propre qui faisont, eux autres non plus. »

La Sagouine cerne les modalités de pouvoir de l’époque lorsqu’elle affirme : « D’accoutume, une terre appartient pas à c’ti-là qui la trouve ou ben la  défriche le premier. Elle appartchent à c’ti-là qu’est assez fort pour bosculer l’autre ou assez riche pour l’acheter. Parce que si les terres restiont à c’ti-là qui la défriche, j’arions-t’i pas encore nos cinquante arpents, nous autres. […] Une boune journée, on s’aperçoit que tout le haut du comté appartchent à un houme. Et c’ti-là, i’peut faire ce qu’i veut… I’ peut si i’ veut rebouèser toutes les bounes terres que nos aïeux avont défrichetées durant passé six générations. »

La Sagouine politique, c’est aussi ce sujet capable de parler en même temps, dans la durée, au je ainsi qu’au nous, en vertu de modes de conjugaison anciens mais aussi d’une conscience sociale où une femme s’érige comme le coryphée des damnés de la Terre. 

Politique, la Sagouine l’est enfin, et peut-être surtout, par sa façon d’incarner le principe politique défendu par Jacques Rancière dans sa philosophie de l’émancipation. Pour Rancière (lire La Haine de la démocratie ou La Mésentente), la démocratie n’est pas le nom d’un régime ou d’une forme de gouvernement, mais celui d’un principe radicalement égalitaire : la capacité qu’a toute personne, peu importe son statut, son rang, sa fortune ou sa diplomation, de réfléchir aux enjeux communs à l’époque et à son peuple. « Démocratie » est le nom d’un moment particulier dans la vie publique, celui dans lequel ne s’impose aucune compétence spécifique.

L’appartenance aux classes dites inférieures n’empêche en rien la philosophie : c’est la grande leçon de cette crasseuse géniale. Quid des contradictions dans lesquelles trébuchent les institutions religieuses ? Que penser de l’hypocrisie des riches dans leur pseudo-mansuétude ? Comment expliquer que de pauvres gens admirent ceux qui les écrasent et les rendent précisément grands dans ce processus d’admiration ?

Ces questions, véhiculées par la Sagouine, plus substantielles et philosophiques que les discours de Dominic Leblanc, les communiqués de presse du conglomérat Irving ou tant de dossiers aux fins de subventions de recherches universitaires, attestent de moments démocratiques où aucune compétence spécifique ne permet de hiérarchiser les positions. C’est le moment même de la politique et de la démocratie où l’on pourrait très bien convenir de nommer les décideurs par le tirage au sort, puisque nous nous considérons comme égaux dans cet ordre-là de questionnement. Et par lui s’imposer contre ceux qui se jugent éternellement attitrés à décider du sort d’autrui.

Dixit la Sagouine : « Gapi, lui, il parle pas souvent. C’est plutôt un jongleux. Ben quand c’est qu’il fait tant d’ouvrir sa gueule pour s’aouindre les idées de derrière les méninges, ah ! ben là, halez-vous d’un bôrd : vous êtes sûr qu’i va envoyer soit un prêtre ou un homme de la Relance manger queuque chouse qui aimeront pas. »

Parvenir à ne pas voir en La Sagouine une pièce au fort accent politique reviendrait à attester de sa propre aliénation. 

L’intellectuel déporté

Photo © Jean-François Boisvert – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
3 février 2025

L’intellectuel déporté

Quand il traite des « intellectuels », le professeur de littérature Edward Said ne pense pas nécessairement à des gens bardés de diplômes, travaillant pour des institutions d’expertise et s’autorisant d’un savoir patenté. 

Il fait référence à toute personne qui se donne la peine de réfléchir conséquemment aux affaires du monde, aux enjeux de société, aux questions pointues d’un champ culturel ou scientifique. Avec du travail et beaucoup de persévérance, cela est à la portée de quiconque. 

Surtout, selon ses termes, l’intellectuel se distingue de l’expert professionnel dans la mesure où il ne soumet sa pensée à aucune autorité, à nulle tutelle organisationnelle, à aucun ordre constitué. L’intellectuel ne se confond pas à un employé ou partenaire qui traduit en notions et symboles une position d’intérêt d’une armée, d’une entreprise commerciale, d’une grande banque ou de quelques structures professionnelles. Loin de ces truchements intéressés et de ces biais idéologiques, l’intellectuel fonde son jugement sur les ressorts propres à la vie de l’esprit. 

Aussi, bien qu’elle ait des convictions, la personne qui fait preuve d’une activité intellectuelle vive refuse de se soumettre platement aux slogans, positions officielles et diktats des têtes d’affiche de son camp. Elle peut à même sa classe sociale, son ethnie, sa région, sa société ou son pays faire preuve d’autonomie en cultivant le doute et la critique. La règle : on ne saurait accepter parmi les siens ce qu’on dénonce du point de vue des principes chez l’adversaire ; on ne saurait dénoncer la violence répétée envers les civils ukrainiens perpétrée par le régime de Vladimir Poutine sans dénoncer en même temps celle de l’armée israélienne à Gaza, par exemple.

La position est nette : « La menace qui pèse le plus lourd sur l’intellectuel de nos jours, en Occident comme dans le reste du monde, ce n’est ni l’université, ni le développement des banlieues, ni l’esprit affreusement commercial du journalisme et de l’édition, mais plutôt une attitude que j’appellerais le professionnalisme. Il consiste à voir dans le travail intellectuel un gagne-pain, effectué de telle heure à telle heure avec un œil sur la montre et un autre sur les règles du comportement “correct”, attentif à faire “comme il faut”. » (Edward Said, Des intellectuels et du Pouvoir).

On a d’autant plus de chance de se prêter à la vocation de l’intellectuel qu’on ne se soumet pas à la standardisation professionnelle.  C’est pourquoi « l’intellectuel aujourd’hui se doit d’être un amateur ». Non pas quelqu’un qui fait preuve d’amateurisme, de dilettantisme ou de négligence, comme trop de théoriciens (du complot) improvisés, mais un chercheur « amateur » au sens qu’il « aime » son sujet suffisamment pour le traiter avec tous les égards que l’on doit à une question que l’on prend au sérieux. 

Donc, s’il est ambitieux de parler de « vérité », disons de l’intellectuel qu’il est guidé par une moralité de base, un certain nombre de principes qui valent pratiquement pour eux-mêmes. « L’universalité, c’est prendre le risque d’aller au-delà des certitudes faciles fournies par nos origines, notre langue, notre nationalité, et qui nous mettent confortablement à l’abri de la réalité des autres », écrit cet intellectuel d’origine palestinienne, longtemps actif aux États-Unis et décédé au début du siècle. 

Bien sûr, on peut militer pour une cause (acadienne), défendre une langue (française), entretenir la mémoire d’actes fondateurs graves (la déportation), militer pour ses droits (Louis Mailloux), baptiser de son nom des institutions (l’Université de…), réclamer des droits sur ses terres (champ de tir de Tracadie) et s’édifier à travers des figures inspirantes (la Sagouine). Said estime que cela reste du ressort de la citoyenneté intellectuelle. Cet engagement passe par des lectures, la production de documentaires, l’écriture de romans et pièces de théâtre, entre autres productions culturelles, et une puissance d’association.

Pour Said, le travail de l’intellectuel ne s’arrête pas là toutefois. Il suppose, certes, le doute, l’autocritique et le travail de l’esprit à travers ces mobilisations. Mais aussi, il suppose une expansion de cet engagement au-delà de circonstances et de références qui ne concernent que son soi ethnique, culturel, national ou social. Il suppose une capacité à transcender les frontières de la cause quant à laquelle on se dit victime, avec de forts accents de légitimité parfois, pour trouver dans des situations analogues dans le monde des motifs de solidarité. Il s’agit « d’universaliser la crise, de donner une plus grande dimension humaine à la souffrance d’une race ou d’une nation particulière et de la mettre en rapport avec d’autres souffrances ». 

Ainsi, oui, revenir sur la déportation acadienne, si possible pour en exorciser les fâcheuses conséquences plutôt que d’en cultiver la rancœur, mais le faire au titre d’un intérêt pour les peuples qui ont subi ou continuent de subir le sort qu’ont connu les nôtres au milieu du XVIIIe siècle. Du point de vue de l’histoire, s’enquérir des populations périphériques à la Russie que Staline fit déporter à tour de bras, réfléchir au sort commun qui nous lie aux Arméniens ayant connu en Turquie des déportations mortelles il y a un peu  plus de cent ans. Et affirmer aujourd’hui son intérêt pour des Palestiniens arrachés à leurs villages depuis des décennies et aujourd’hui pourchassés de manière fascistoïde par un État qui leur reproche ce qu’ils sont. 

Pour les Acadiens aussi, dixit Said, « rattacher ces horreurs à celles qui ont affligé d’autres peuples. Cela ne signifie en aucun cas la perte d’une spécificité historique, mais plutôt un rempart contre le risque qu’une leçon sur l’oppression en un lieu donné soit oubliée ou violée ailleurs ou à une autre époque », dixit Edward Said encore. 

Gilles Vigneault, l’Acadien

Photo @ Paul Chiasson

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
15 août 2024

Gilles Vigneault, l’Acadien

« Le mot Acadie me rappelle que mes ancêtres partis des Îles-de-la-Madeleine en 1855 pour fonder Natashquan étaient partis de Grand-Pré un siècle avant, avec les vôtres, coupables de survie. Nous sommes toujours accusés du même tort. Mais le procès est plus long. Les témoins plus nombreux. Et les juges, toujours les mêmes, n’ont pas fini de nous entendre, et de traduire ! Je suis d’ici aussi. » – Gilles Vigneault, Tracadie, 15 mai 1970 (La Revue d’histoire de la Société historique Nicolas-Denys, janvier-mai 1984).

Peu de poètes ont mieux dit l’Acadie que Gilles Vigneault. La conception du « pays » que soutient son œuvre lui va comme un gant. Le pays de Vigneault est polysémique. On a eu raison de voir en un Québec désiré politiquement indépendant son principal référent, d’autant plus que cette référence incarnée au territoire est infiniment plus pertinente que la logorrhée xénophobe qui lui a succédé dans les médias conservateurs du groupe Québecor. 

Mais à travers sa poésie, c’est aussi ce pays de l’Acadie qu’il lui reste à nous dire, qu’il lui reste à nommer. Car le pays pour Vigneault n’a pas de référent simple, ou de signifié arbitraire. À force d’en faire la figure de proue d’une cause politique, on a désappris à entendre ce qu’on serait bien avisé de prendre au sérieux… Ce pays est surtout chargé de promesses. 

Aux Parisiens venus l’entendre dans la prestigieuse salle de Bobino, un soir d’avril 1977, le poète et chansonnier québécois Gilles Vigneault dissociait la notion de pays d’un sot patriotisme consistant à défendre ses intérêts de manière reptilienne. Sa pensée et son poème sont le contraire du réflexe national. Le pays, disait-il, ce n’est pas encore un territoire, c’est la conscience qu’on a de l’habiter, c’est l’affect qu’on y place à force de l’investir au quotidien. Un pays est un espace auquel on vibre comme de sa vie. D’où les assertions poétiques telles que : « Mon pays, ce n’est pas un pays… », c’est le réel sensible, l’hiver qu’on n’a de cesse d’apprivoiser ; c’est l’action qu’on y conduit, le chemin qu’on y trace ; c’est le temps, par lequel notre mémoire se sédimente. D’où « Mon pays, c’est une fenêtre / Au bord de laquelle un enfant / Observe les saisons renaître / Et sur dehors couler le temps… » 

Le pays de Vigneault « n’a ni président ni roi / il ressemble au pays même que je cherche au cœur de moi », il existe dans un rapport immanent au territoire, surtout côtier et rural – la ville s’y signifie toujours comme sa perversion – et sous la tension qui unit des êtres au carrefour des mots d’une même langue. Aussi est-il vissé à la mémoire du père et de la mère, mais tendu vers l’avenir de l’enfant – « C’est demain que j’avais vingt ans » est un vers qui résume cette temporalité de demain gardant toujours en tête le passé. Le pays y est ce que l’Acadie entretient comme rapport à une réalité, laquelle existe dès lors qu’une personne acadienne s’y trouve pour la reconduire dans l’espace et la prolonger dans le temps. 

Dans la blanche cérémonie

Où la neige au vent se marie

Dans ce pays de poudrerie

Mon père a fait bâtir maison

Et je m’en vais être fidèle

À sa manière, à son modèle

La chambre d’amis sera telle

Qu’on viendra des autres saisons

Pour se bâtir à côté d’elle

Son approche constitue la synthèse de ce qu’on peut nous souhaiter de mieux. Féministe, inclusif, écologiste, humaniste, hospitalier et culturel, le pays qu’il aime à dire, qu’il lui faut dire est tout entier un projet, aux antipodes de la propagande nationaliste. C’est pourquoi il se laisse si souvent penser dans l’avenir : « Je vous entends demain parler de liberté ». Le pays est un désir, le temps de vivre nos espoirs. 

Et s’il y a projet, s’il y a quête, c’est que cette notion de « pays » est aussi critique de tout ce qui vient le déformer au nom de la modernité : la destruction du patrimoine, l’extraction minière, l’agriculture intensive, l’urbanisation sans limites, la vie de banlieue dépoétisée. « La queste du pays » se clôt par un rappel aigu qui sourd de la mémoire : une fin de chanson en innu que le poète traduit lui-même : l’autochtone qui répond au francophone lui disant chercher son pays : « Depuis ton arrivée / J’ai beau t’observer / Je ne comprends pas ce que tu cherches / Si c’est l’Pays, tu d’vrais l’avoir / Tu me l’as volé. »

L’avenir est ailleurs, loin des modes de spoliation qui proviennent de la colonie, mais que nous avons, nous colons, hélas fait nôtres, et retournés contre nous.

À celui qui cherche un pays 

Je me dois de dire d’abord

Je cherche moi-même un pays

Nous ne serons plus seuls à bord

Il me reste un peu de temps.

Le sport en régions éloignées, terreaux d’inventivité

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
5 juillet 2024

Le sport en régions éloignées, terreaux d’inventivité

Des Jeux de l’Acadie aux Jeux olympiques, en passant par le Championnat d’Europe de football, le sport occupe nos consciences en ce temps de l’année. Qu’on le veuille ou non.

Archimédiatisé, le sport est devenu une pépinière à métaphores. Dans combien de contextes, professionnels ou personnels, politiques ou sociaux, n’entend-on pas telle référence sportive venir illustrer une situation ? On sait donner son 100 %, que ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini et qu’il n’y en aura pas de facile

Au-delà des images de circonstance, le sport peut devenir le support de l’idéologie. Au niveau d’élite, il est devenu la défense et l’illustration du capitalisme lui-même, offrant de manière continue au public la démonstration comptable des règles de marché. En cela, au Québec et en Acadie, le budget et les opérations financières de l’équipe de hockey professionnelle de Montréal sont analysés par les médias et le public avec plus d’attention et de détail que ceux de l’État, d’une instance publique comme la Caisse de dépôt et placement du Québec ou d’une coopérative comme UNI. Le grand public y apprend les logiques élémentaires du marché, comme l’offre et la demande, l’investissement et le placement de produit. Il reste stupéfiant que des gens à bas salaires acceptent ces règles iniques comme si elles étaient platement inscrites dans l’ordre des choses. C’est qu’on nous y a habitués. Le sport banalise des phénomènes d’injustice sociale et les tares d’un régime qui devraient tous plutôt nous scandaliser.

La campagne électorale immonde qui a lieu en France, et qui risque de placer au pouvoir la raciste et rétrograde extrême droite, a de quoi rappeler que le sport de masse fut une carte maîtresse utilisée par les régimes fascistes d’il y a cent ans pour promouvoir leur idéologie. Sait-on seulement qu’on doit encore à Hitler, nous aujourd’hui, bien des aspects du rituel olympique, comme le relais officiel de la flamme, les cérémonies d’ouverture à grand déploiement et l’esthétique de l’image sportive que retransmettent aujourd’hui les télévisions du monde ? Cette grand-messe des régimes d’extrême droite a percolé dans toute la culture. Entre autres écrivains, Georges Pérec a raconté cette structuration sociale dans son roman W. Ou le souvenir d’enfance en 1975.

Comme creuset d’images et de métaphores diverses et variées, rappelons-nous cependant une des leçons du sport qui peut nous intéresser, nous, lorsque nous vivons loin des grands centres. Ce dont il s’agit ici peut compter comme une sorte de fable ou d’allégorie quant aux potentiels spécifiques des régions éloignées. Racontons sous cet angle deux histoires illustres, celle de la célèbre gymnaste Nadia Comăneci, emblème des Jeux de Montréal en 1976, et l’autre concernant le hockeyeur Guy Lafleur, non moins performant dans la même ville à la même époque.

Que peuvent donc avoir en commun ces deux figures distinctes ? De devoir leur excellence au fait de s’être développées loin des villes, dans des lieux reclus où beaucoup de créativité devenait possible.

La chose est particulièrement claire chez Nadia Comăneci. Le régime bureaucratique de Roumanie n’a jamais encouragé l’enseignement de la gymnastique dans les années 1960 et 1970. Il fallait être créatif, et ce, loin de la capitale Bucarest, pour se livrer à des expériences que, vues de près, les décideurs du régime n’auraient pas approuvées. Déclassé par les instances idéologiques de l’époque, refoulé dans la petite ville pétrolière d’Onești, mais soutenu là par un décideur local, le professeur de gymnastique Marcel Duncan a su d’abord bien s’entourer, avec au premier chef l’entraîneuse résolue Maria Simionescu, pour se livrer à ses passions. « Cette activité s’enracina progressivement sur le territoire, mais sans qu’aucun mérite en revienne au régime communiste », précise le biographe de la reine des Jeux de Montréal, Stejărel Olaru (Nadia Comăneci dans l’œil de la police secrète, 2021). « Onești ne devra en fait sa gloire internationale qu’à une poignée d’inestimables entraîneurs, dont certains avaient même paradoxalement trouvé refuge dans cette petite localité de Moldavie après avoir été bannis par les autorités de Bucarest. »

L’entraîneuse Simionescu s’y permettait toutes les excentricités personnelles et les innovations à l’entraînement, loin des regards suspicieux de l’autorité. Elle innovait par exemple en intégrant ses athlètes dans un cadre où l’interdisciplinarité dominait. C’est seulement une fois sa méthode éprouvée que les dignitaires de la capitale s’empressèrent d’en revendiquer le mérite…

Quant à Guy Lafleur, nous devons à un intellectuel, et par ailleurs ex-coéquipier, soit Ken Dryden, une appréciation allant en ce sens. Qu’a dit ce sportif et écrivain à propos de l’idole d’un peuple ? Non seulement qu’il était le p’tit gars d’un village, Thurso, en Outaouais rural, ou qu’il a vécu dans un contexte extrêmement modeste et que cela ne l’a jamais quitté dans sa manière d’être. Mais qu’il a appris son art loin des grands centres d’entraînement, des écoles instituées et des procédures usitées.

Dans la solitude d’un aréna comme sur les lacs gelés par le vent rigoureux d’hiver, seul à développer des habiletés de son cru, Lafleur se distinguait des autres Québécois ou Canadiens embrigadés, en leurs villes ou banlieues, dans des programmes étouffants.

Dans son essai sur le hockey (Le Match, 1983), Dryden écrit : « Ce sport, auquel on s’adonnait autrefois sur les étangs et les rivières, plus tard dans les rues et les entrées de garage, est maintenant pratiqué dans les arénas en équipements complets, encadré par des instructeurs et policé par des arbitres. Cela quand nous y jouons encore. Car, lorsqu’un sport devient organisé, les parties improvisées semblent une perte de temps ; et quand un sport a migré à l’intérieur, il ne ressortira plus à l’extérieur ensuite. Le hockey est devenu une activité de banlieue et, parce qu’il fait partie de la culture de la classe moyenne qui y vit, il a changé. »

Mais dans son éloignement rural, Guy Lafleur a pu y échapper. « Lorsque des circonstances inattendues surviennent, lorsqu’on demande des réponses qui n’ont jamais été apprises, lorsqu’on doit se servir de son intuition pour rassembler ce qu’on connaît et trouver des réponses adaptées, mémoriser ne suffit pas. C’est la différence entre le savoir et la compréhension, entre un être très intelligent et un sage. Et c’est la différence entre un joueur moderne de banlieue et un Guy Lafleur. »

La morale de ces histoires, gens des pays vivant loin des centres décisionnels : soyez créatifs en toutes choses, ne cherchez pas à vous conformer aux modèles prescrits par les hégémonies, ne vous laissez jamais intimider par leurs effets de mode vous parvenant dans de faibles ondes, investissez-vous dans le fait d’être laissés pour compte. Faites-en une chance ! Quel formidable potentiel !