La Sagouine: un personnage politique

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Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
27 février 2025

La Sagouine: un personnage politique

Il s’impose de le reconnaître sans détour et de l’affirmer franchement : la Sagouine est un personnage politique. Antonine Maillet, qui vient de nous quitter, nous a fait ce legs : une figure parmi les plus démocratiques de la grande littérature. 

On a bien entendu raison de souligner ces jours-ci l’apport littéraire formidable de ce personnage plaçant la langue acadienne en tension entre le folklore et le contemporain. Rares sont les écritures qui réussissent à faire aussi bien tenir la langue acadienne à ce carrefour. (On peut aussi penser aux vers de la poétesse Georgette Leblanc.) Et, oui, Antonine Maillet a su donner à l’Acadie une voix, une présence et une légitimité dans le vaste champ de la littérature elle-même. C’est l’Acadie qui s’affirme à travers cette œuvre et il est représentatif que ce soit une femme qui ait su ici au mieux traduire cette existence culturelle. 

Malheureusement, ce faisant, l’évidence même du caractère éminemment politique de cette figure littéraire se trouve en partie étouffée dans le folklore ou dans une représentation identitaire de l’acadianité. Peut-être est-ce notamment parce qu’on ne retrouve pas la moindre citation ni le moindre travail de relecture dans les principaux hommages qui ont été rendus à sa créatrice, comme si on évitait de retourner au texte.

Mon parcours personnel n’a ici rien de singulier et ne se distingue pas d’une réception générale. Il s’agit d’un échantillon. Une première rencontre avec la Sagouine remonte à des spectacles d’école secondaire. Dans les années 1980, jusque dans l’Outaouais, des comédiennes en herbe s’ingéniaient à imiter Viola Léger (la jeunesse n’a pas froid aux yeux) dans le cadre de spectacles estudiantins, lesquels voyaient défiler une série de sketches inspirés de la culture populaire de l’époque (on reconnaissait sinon Sol, Yvon Deschamps et des imitateurs de Jean-Guy Moreau s’essayant à singer Jean Drapeau…). « C’est qui, elle, qui parle drôlement? », se demandait-on dans la salle, à peine sorti de l’enfance. Un parent nous l’expliquait et l’Acadie arrivait ainsi à nous pour une première fois. Mais c’est sous un jour folklorisant que se présentait le personnage ; la Sagouine devait rester une ambassadrice pittoresque.

Idem à l’université. Nos premiers cours sur La Sagouine à Montréal insistaient sur la spécificité linguistique du texte et les procédés littéraires pour en rendre l’oralité. L’Acadie ressortait comme une région où se pratique un genre minoritaire, quoique adoubé par la France à la faveur d’un Goncourt attribué à l’autrice pour son Pélagie-la-Charrette. Le personnage était relégué à une périphérie, comme on s’intéresse à la littérature « de province » lorsqu’on professe à Paris. 

Le cliché s’est ainsi enkysté dans la durée… Sagouine = folklore acadien. 

L’existence d’un site touristique dédié au personnage et reproduisant son Île-aux Puces sous la forme d’un divertissant théâtre d’été, s’il est salutaire parce qu’il amène le public à s’intéresser à d’autres possibles que l’hégémonique Disneyland ou les divertissements promus par les multinationales, a néanmoins contribué à consolider l’image inoffensive de La Sagouine,sans rendre justice aux aspérités de son discours. 

C’est cela qui saute aux yeux du nouvel arrivant qui s’enquiert de la culture acadienne au tournant de la décennie 2020, et qui redécouvre le texte. Sa puissance critique est formidable. C’est d’abord et avant tout cela qui est en cause dans ce monologue de théâtre. Tout y est éminemment politique. C’est tout à fait saillant. 

La vanité de la guerre, la violence en jeu dans toute conquête territoriale, la corruption de l’Église par l’argent, l’argent comme média d’un secret sur les raisons de sa capitalisation et son accumulation primitive, l’économie sociale comme organisation de la frugalité, la négation de l’Acadie par les instances officielles, la propagande officielle comme mode de communication public… sont autant de thématiques que cette figure populaire se montre fort capable d’appréhender.

Que dire de ce passage où la Sagouine se console de devoir nettoyer la crasse des autres, hiérarchiquement supérieurs, en se disant que, parmi ces médecins, avocats, gens d’affaires ou députés dont elle frotte les intérieurs, ceux-ci, lorsqu’ils ont à se pencher dans leurs domaines respectifs, doivent composer avec plus de saleté encore qu’elle ? « C’est pas tout le temps de l’ouvrage propre qui faisont, eux autres non plus. »

La Sagouine cerne les modalités de pouvoir de l’époque lorsqu’elle affirme : « D’accoutume, une terre appartient pas à c’ti-là qui la trouve ou ben la  défriche le premier. Elle appartchent à c’ti-là qu’est assez fort pour bosculer l’autre ou assez riche pour l’acheter. Parce que si les terres restiont à c’ti-là qui la défriche, j’arions-t’i pas encore nos cinquante arpents, nous autres. […] Une boune journée, on s’aperçoit que tout le haut du comté appartchent à un houme. Et c’ti-là, i’peut faire ce qu’i veut… I’ peut si i’ veut rebouèser toutes les bounes terres que nos aïeux avont défrichetées durant passé six générations. »

La Sagouine politique, c’est aussi ce sujet capable de parler en même temps, dans la durée, au je ainsi qu’au nous, en vertu de modes de conjugaison anciens mais aussi d’une conscience sociale où une femme s’érige comme le coryphée des damnés de la Terre. 

Politique, la Sagouine l’est enfin, et peut-être surtout, par sa façon d’incarner le principe politique défendu par Jacques Rancière dans sa philosophie de l’émancipation. Pour Rancière (lire La Haine de la démocratie ou La Mésentente), la démocratie n’est pas le nom d’un régime ou d’une forme de gouvernement, mais celui d’un principe radicalement égalitaire : la capacité qu’a toute personne, peu importe son statut, son rang, sa fortune ou sa diplomation, de réfléchir aux enjeux communs à l’époque et à son peuple. « Démocratie » est le nom d’un moment particulier dans la vie publique, celui dans lequel ne s’impose aucune compétence spécifique.

L’appartenance aux classes dites inférieures n’empêche en rien la philosophie : c’est la grande leçon de cette crasseuse géniale. Quid des contradictions dans lesquelles trébuchent les institutions religieuses ? Que penser de l’hypocrisie des riches dans leur pseudo-mansuétude ? Comment expliquer que de pauvres gens admirent ceux qui les écrasent et les rendent précisément grands dans ce processus d’admiration ?

Ces questions, véhiculées par la Sagouine, plus substantielles et philosophiques que les discours de Dominic Leblanc, les communiqués de presse du conglomérat Irving ou tant de dossiers aux fins de subventions de recherches universitaires, attestent de moments démocratiques où aucune compétence spécifique ne permet de hiérarchiser les positions. C’est le moment même de la politique et de la démocratie où l’on pourrait très bien convenir de nommer les décideurs par le tirage au sort, puisque nous nous considérons comme égaux dans cet ordre-là de questionnement. Et par lui s’imposer contre ceux qui se jugent éternellement attitrés à décider du sort d’autrui.

Dixit la Sagouine : « Gapi, lui, il parle pas souvent. C’est plutôt un jongleux. Ben quand c’est qu’il fait tant d’ouvrir sa gueule pour s’aouindre les idées de derrière les méninges, ah ! ben là, halez-vous d’un bôrd : vous êtes sûr qu’i va envoyer soit un prêtre ou un homme de la Relance manger queuque chouse qui aimeront pas. »

Parvenir à ne pas voir en La Sagouine une pièce au fort accent politique reviendrait à attester de sa propre aliénation.