
Acadie Nouvelle
Par Alain Deneault
5 juillet 2024
Le sport en régions éloignées, terreaux d’inventivité
Des Jeux de l’Acadie aux Jeux olympiques, en passant par le Championnat d’Europe de football, le sport occupe nos consciences en ce temps de l’année. Qu’on le veuille ou non.
Archimédiatisé, le sport est devenu une pépinière à métaphores. Dans combien de contextes, professionnels ou personnels, politiques ou sociaux, n’entend-on pas telle référence sportive venir illustrer une situation ? On sait donner son 100 %, que ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini et qu’il n’y en aura pas de facile…
Au-delà des images de circonstance, le sport peut devenir le support de l’idéologie. Au niveau d’élite, il est devenu la défense et l’illustration du capitalisme lui-même, offrant de manière continue au public la démonstration comptable des règles de marché. En cela, au Québec et en Acadie, le budget et les opérations financières de l’équipe de hockey professionnelle de Montréal sont analysés par les médias et le public avec plus d’attention et de détail que ceux de l’État, d’une instance publique comme la Caisse de dépôt et placement du Québec ou d’une coopérative comme UNI. Le grand public y apprend les logiques élémentaires du marché, comme l’offre et la demande, l’investissement et le placement de produit. Il reste stupéfiant que des gens à bas salaires acceptent ces règles iniques comme si elles étaient platement inscrites dans l’ordre des choses. C’est qu’on nous y a habitués. Le sport banalise des phénomènes d’injustice sociale et les tares d’un régime qui devraient tous plutôt nous scandaliser.
La campagne électorale immonde qui a lieu en France, et qui risque de placer au pouvoir la raciste et rétrograde extrême droite, a de quoi rappeler que le sport de masse fut une carte maîtresse utilisée par les régimes fascistes d’il y a cent ans pour promouvoir leur idéologie. Sait-on seulement qu’on doit encore à Hitler, nous aujourd’hui, bien des aspects du rituel olympique, comme le relais officiel de la flamme, les cérémonies d’ouverture à grand déploiement et l’esthétique de l’image sportive que retransmettent aujourd’hui les télévisions du monde ? Cette grand-messe des régimes d’extrême droite a percolé dans toute la culture. Entre autres écrivains, Georges Pérec a raconté cette structuration sociale dans son roman W. Ou le souvenir d’enfance en 1975.
Comme creuset d’images et de métaphores diverses et variées, rappelons-nous cependant une des leçons du sport qui peut nous intéresser, nous, lorsque nous vivons loin des grands centres. Ce dont il s’agit ici peut compter comme une sorte de fable ou d’allégorie quant aux potentiels spécifiques des régions éloignées. Racontons sous cet angle deux histoires illustres, celle de la célèbre gymnaste Nadia Comăneci, emblème des Jeux de Montréal en 1976, et l’autre concernant le hockeyeur Guy Lafleur, non moins performant dans la même ville à la même époque.
Que peuvent donc avoir en commun ces deux figures distinctes ? De devoir leur excellence au fait de s’être développées loin des villes, dans des lieux reclus où beaucoup de créativité devenait possible.
La chose est particulièrement claire chez Nadia Comăneci. Le régime bureaucratique de Roumanie n’a jamais encouragé l’enseignement de la gymnastique dans les années 1960 et 1970. Il fallait être créatif, et ce, loin de la capitale Bucarest, pour se livrer à des expériences que, vues de près, les décideurs du régime n’auraient pas approuvées. Déclassé par les instances idéologiques de l’époque, refoulé dans la petite ville pétrolière d’Onești, mais soutenu là par un décideur local, le professeur de gymnastique Marcel Duncan a su d’abord bien s’entourer, avec au premier chef l’entraîneuse résolue Maria Simionescu, pour se livrer à ses passions. « Cette activité s’enracina progressivement sur le territoire, mais sans qu’aucun mérite en revienne au régime communiste », précise le biographe de la reine des Jeux de Montréal, Stejărel Olaru (Nadia Comăneci dans l’œil de la police secrète, 2021). « Onești ne devra en fait sa gloire internationale qu’à une poignée d’inestimables entraîneurs, dont certains avaient même paradoxalement trouvé refuge dans cette petite localité de Moldavie après avoir été bannis par les autorités de Bucarest. »
L’entraîneuse Simionescu s’y permettait toutes les excentricités personnelles et les innovations à l’entraînement, loin des regards suspicieux de l’autorité. Elle innovait par exemple en intégrant ses athlètes dans un cadre où l’interdisciplinarité dominait. C’est seulement une fois sa méthode éprouvée que les dignitaires de la capitale s’empressèrent d’en revendiquer le mérite…
Quant à Guy Lafleur, nous devons à un intellectuel, et par ailleurs ex-coéquipier, soit Ken Dryden, une appréciation allant en ce sens. Qu’a dit ce sportif et écrivain à propos de l’idole d’un peuple ? Non seulement qu’il était le p’tit gars d’un village, Thurso, en Outaouais rural, ou qu’il a vécu dans un contexte extrêmement modeste et que cela ne l’a jamais quitté dans sa manière d’être. Mais qu’il a appris son art loin des grands centres d’entraînement, des écoles instituées et des procédures usitées.
Dans la solitude d’un aréna comme sur les lacs gelés par le vent rigoureux d’hiver, seul à développer des habiletés de son cru, Lafleur se distinguait des autres Québécois ou Canadiens embrigadés, en leurs villes ou banlieues, dans des programmes étouffants.
Dans son essai sur le hockey (Le Match, 1983), Dryden écrit : « Ce sport, auquel on s’adonnait autrefois sur les étangs et les rivières, plus tard dans les rues et les entrées de garage, est maintenant pratiqué dans les arénas en équipements complets, encadré par des instructeurs et policé par des arbitres. Cela quand nous y jouons encore. Car, lorsqu’un sport devient organisé, les parties improvisées semblent une perte de temps ; et quand un sport a migré à l’intérieur, il ne ressortira plus à l’extérieur ensuite. Le hockey est devenu une activité de banlieue et, parce qu’il fait partie de la culture de la classe moyenne qui y vit, il a changé. »
Mais dans son éloignement rural, Guy Lafleur a pu y échapper. « Lorsque des circonstances inattendues surviennent, lorsqu’on demande des réponses qui n’ont jamais été apprises, lorsqu’on doit se servir de son intuition pour rassembler ce qu’on connaît et trouver des réponses adaptées, mémoriser ne suffit pas. C’est la différence entre le savoir et la compréhension, entre un être très intelligent et un sage. Et c’est la différence entre un joueur moderne de banlieue et un Guy Lafleur. »
La morale de ces histoires, gens des pays vivant loin des centres décisionnels : soyez créatifs en toutes choses, ne cherchez pas à vous conformer aux modèles prescrits par les hégémonies, ne vous laissez jamais intimider par leurs effets de mode vous parvenant dans de faibles ondes, investissez-vous dans le fait d’être laissés pour compte. Faites-en une chance ! Quel formidable potentiel !
