Acadie Nouvelle
Par Alain Deneault
4 juin 2025
Visite critique du Village historique acadien
Qui aime bien châtie bien. Ici, on aimera beaucoup, et châtiera seulement un peu.
Le Village historique acadien est une des plus grandes réussites populaires de l’Acadie en matière de culture et de savoir. Il compte autant que ses plus importants ambassadeurs.
Qu’on me permette d’en témoigner en tant qu’il fait partie de mes plus lointains souvenirs, ayant eu la chance de compter parmi ses premiers visiteurs, lors de la deuxième saison de 1978. J’avais sept ans. Après un voyage de mille kilomètres, jalonné de divers arrêts, nos parents nous ont fait découvrir les charmes de ce nouveau site dit touristique.
De ce long périple, il reste deux choses. Le souvenir furtif de ma mère en voiture disant « Caraquet », car l’allitération en [k] du nom m’amusait. Mais surtout ce lieu, ce voyage dans le temps, les vieilles maisons, les habits traditionnels, les animaux et le soleil ardent de cette journée.
Plus précisément, il y avait cette vieille dame assez ronde, coiffée de ce bonnet improbable et portant un large tablier, qui remuait devant sa maison un produit lourd et odorant bouillonnant dans une marmite. Elle faisait du savon. Nous avons longtemps sympathisé. C’était à la fin du parcours. Cette halte mettait fin à une galerie de vieux métiers. Du haut de mes trois pommes, il paraît que je m’étais exclamé, lançant quelque chose du genre : « Dans ce temps-là, il fallait travailler beaucoup ! ». Et j’entends encore clairement cette vielle dame, plus vieille encore que son âge, ce fantôme d’un autre temps, dans son accent à trancher au couteau, me regardant posément, me dire d’une énergie soudaine : « Si t’as compris ça, mon p’tit gars, t’as compris ben des choses ! ».
Toute la famille a éclaté de rire. Et cet adage est venu ponctuer ma jeunesse.
Régulièrement, nous nous amusions à nous répéter que « si j’ai compris ça mon p’tit gars, j’ai compris ben des choses »… C’était devenu un trait d’esprit récurrent. Plus près de mon Outaouais natal, il nous est arrivé les années suivantes de visiter de temps à autre l’Upper Canada Village. C’était la version ontarienne du genre site historique. Nous l’aimions bien, certes, mais, inévitable redite, nous nous remémorions immanquablement la formidable expérience du village acadien, qui nous servait de repère.
Dès cet âge, l’Acadie s’est inscrite dans ma conscience comme une réalité fondamentale de ce continent. Elle existait. Édith Butler ou La Sagouine n’étaient plus seulement une chanson ou un accent surprenant sortis du folklore, mais d’un lieu historique aussi tangible qu’imaginaire. Et jamais nous n’oubliions l’Acadie, même si nous la connaissions si peu, jusque dans l’argumentaire indépendantiste québécois des années 1970 et 1980, où le Grand Dérangement s’inscrivait parmi les causes de notre volonté.
De retour en Acadie en 2016, à l’occasion du Salon du livre de la Péninsule acadienne, c’est tout naturellement que j’ai demandé à la bénévole qui avait la générosité de me conduire, si elle pouvait marquer une courte halte au site du Village historique acadien, où cette prise de conscience était née. C’était comme prendre un rendez-vous avec soi- même, et se revoir soi-même, jadis ignorant du destin qu’on accomplit maintenant.
Maintenant
Le Village historique acadien fait preuve d’une plasticité qui le rend toujours intéressant à plus d’un titre. On peut certes y déambuler seul ou en famille, dans le cadre d’un divertissement édifiant, dans l’optique de l’industrie touristique d’aujourd’hui, fort soucieuse de stimuler une activité commerciale dans la région. On peut aussi y reconnaître une expérience quasi scientifique, l’historiographie sociale et l’enjeu des techniques y étant rigoureusement représentés d’une manière quelque peu théâtrale.
Et sur ce second point, on peut se réjouir que cette théâtralisation connaisse d’heureuses limites. On se vêt et on parle certes au nom des personnages du passé, mais la représentation elle-même est mise en scène. C’est que les animateurs des
différents immeubles ne parlent pas au Je, mais disent par exemple : « Vous êtes ici dans la maison de monsieur Doucet »… Le fantôme est ici désigné, mais pas complètement interprété. Cela évite l’écueil de la reconstitution qui se révèle fatalement décevante, comme dans ces films où l’on aperçoit davantage les anachronismes et les invraisemblances là où on prétend nous faire voyager dans le temps. Au Village historique, on assume que ça ne s’est pas tout à fait passé comme on nous le montre, que le site est en soi une fiction, qu’on ne va pas aller, par exemple, jusqu’à éprouver les conditions d’hygiène et les différents degrés de souffrance que nos ancêtres ont connus. Le passé livré tel quel nous paraîtrait vraiment très choquant (Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, tome 1, p. 14.). Mieux vaut stimuler l’imaginaire seulement et le laisser faire sa part du travail.
Du reste, il viendra un temps où on estimera même se rendre au Village historique acadien pour y visiter une part de son avenir… À la faveur de l’épuisement des
gisements pétroliers, de la dimension scandaleusement polluante des sites miniers et de l’effondrement manifeste de notre régime extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste, le Village acadien paraîtra vite comme un lieu de mémoire de nombreux savoir-faire qu’on a eu tort d’oublier. Et à partir de lui, on constatera combien l’architecture à partir de matériaux environnants (la paille compressée) ainsi que la science de la permaculture annoncent un contexte radicalement nouveau quant aux modalités d’organisation à venir.
À cet égard, l’aspect scientifique du Village acadien, et non pas seulement récréotouristique, mérite d’être consolidé. C’est un vieux débat. Histoire du Village historique acadien du Nouveau-Brunswick (Les Éditions de la Francophonie, 2017), le livre de l’historien attitré de l’institution, Philippe Basque, atteste des débats passionnés qui ont lieu et reprennent à l’occasion sur la teneur des connaissances transmises par elle depuis sa fondation (page 83 et suivantes). C’est que ce lieu de savoir populaire nous tient à cœur.
Il est vrai qu’à force d’y retourner chaque année, le charme de la découverte s’estompe, les coutures se démarquent et le jupon dépasse. On a en tête le plan, on anticipe les présentations et on en vient à comparer les interprètes d’une année à l’autre. À ce jeu, le Village résiste : on ne lui reproche rien au vu de ce qu’on en sait, mais reste sur sa faim. On lui en demande davantage. Surtout sur le plan de la sociohistoire. Oui, les modalités de vie, oui la formidable maîtrise technique de l’époque, oui le vaillant engagement dans tant de domaines pratiques, oui cette sociologie de la discrétion en ce qui concerne la taverne et l’exposé sur la révolution opérée par l’existence du catalogue au magasin général.
Mais encore : le passage à l’entrepôt des Robin ne pourrait-il pas être l’occasion d’illustrer avec insistance le formidable asservissement dont les pêcheurs ont été l’objet pendant des décennies ?
Pourquoi n’y a-t-il jamais personne à l’église, institution par excellence de l’Acadie ? Ni à la gare, elle qui a mis en relation les communautés acadiennes avec la modernité, pour le meilleur comme pour le pire ? La Caisse populaire reconstituée n’est-elle pas une excellente occasion de disserter sur le rôle des coopératives au sein de ce peuple ? Puis ce garage Irving, qu’attendre pour donner au laïus de son animateur à son tour une dimension critique à propos du pouvoir de quelques familles anglophones dans la législation ? Quid des rapports historiques avec les Mik’Maks ou les Wolastoqiyik ?
Le Village historique acadien inaugure sa saison 2025 aujourd’hui. Retournons-y et investissons-le de toutes nos questions.


