Applaudir Mark Carney et faire fi de notre aliénation collective

Photo © Fabrice Coffrini Agence France-Presse 
Le Devoir 
Section Opinion-Idées

Par Alain Deneault
27 janvier 2026

Applaudir Mark Carney et faire fi de notre aliénation collective

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances.

Dans le contexte où l’empire états-unien menace d’envahir militairement le Canada, raille ses représentants, s’ingère politiquement, le met à genoux commercialement et pèse sur la moindre de ses décisions… nous avons eu droit, à Davos la semaine dernière, à un discours de grande envergure, comme peu de premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’histoire. Mark Carney habitait son allocution, articulait ses idées, pensait ce qu’il disait et disait ce qu’il pensait.

Comme marqueur historique, son discours permettait de mesurer à quel point les temps ont changé, d’autant plus qu’il traitait lui-même de cette question. Elle apparaissait soudainement lointaine, l’époque où la gauche dénonçait le rituel de Davos lui-même, cercle officieux des dominants planétaires issus du secteur privé comme public. Les premiers cooptaient à cette occasion les seconds pour qu’ils réalisent le dessein d’une mondialisation financiarisée.

Aujourd’hui sidérés par la mégalomanie belliqueuse du président états-unien, la régression militariste de la Russie et la violence génocidaire perpétrée par l’État d’Israël à Gaza, les progressistes semblent considérer ne plus avoir le luxe de pérorer sur le bien-fondé de l’exercice politique hivernal tenu en Suisse. On oublie même l’avoir déjà vertement critiqué.

Sur cette scène, pour percutant qu’il fût, le discours du premier ministre n’en reste pas moins éminemment critiquable. Notre leader nous invite à passer à table, pour éviter « d’être au menu », mais nous ne faisons pas tous partie de ce « nous ». Tous n’ont pas les moyens de compter parmi les commensaux.

C’est pourquoi les holà ! sous lesquels Mark Carney a été reconnu comme le héraut des moyennes puissances étatiques — ou leur héros ? — dissimulent mal un état d’aliénation collective. Nous voici encore — ce qui n’a rien de bien historique cette fois —, nous, peuples, en train d’applaudir une proposition prétendant au bien commun, alors qu’elle défend en réalité seulement des intérêts bien particuliers. C’est toujours en cela que consiste l’aliénation : abuser de collectivités en les intégrant à un schème vicié comme si celui-ci, en définitive, les servait.

En cela, le premier ministre Carney a réalisé à Davos un tour de prestidigitation. Il a fait passer pour un acte d’affranchissement national une série de projets ou de réalités qu’on décriait il y a peu. Relisons le passage qui constitue le fondement de tout son édifice rhétorique : « Nous avons [au Canada] réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de 1000 milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », en plus du doublement des dépenses militaires.

Qui bénéficiera de tels chantiers ? On ne saurait répondre : « tout le monde », à moins de croire béatement en la théorie du « ruissellement ». Ce piège intellectuel vieux de 40 ans consiste à faire croire que les classes pauvres et moyennes ne s’enrichissent que si elles laissent, au sommet, les opulents battre des records de prospérité. Tous savent qu’il ne se trouve tout au plus que des miettes sous la table : quelques emplois, peut-être, au prix d’un important dévoiement des fonds publics.

Passons une à une les mesures publiques préconisées.

Doit-on encore insister sur le tort que représente le faible revenu que l’État tire de l’impôt sur les grandes entreprises ? Ce phénomène occasionne des conséquences graves sur l’accès au logement, l’école, les soins de santé, le soutien aux arts et la garantie de programmes sociaux. En outre, la moitié des gains financiers sont toujours exempts d’impôts, ce qui n’est pas le cas du salaire des travailleurs, lesquels contribuent pourtant davantage à l’entraide sociale.

Ensuite, les investissements dans le domaine de l’énergie vont à l’encontre de tous les engagements de l’État depuis plus de dix ans en ce qui a trait aux perturbations climatiques. Sur ce point, les canicules et innombrables incendies de forêt survenus au Canada ces derniers étés ne semblent pas faire sourciller un brin l’État fédéral. Officiellement destinée à l’exportation, du moins en partie, cette énergie, notamment celle écocide provenant de l’Alberta, ne répond pas à un projet d’autonomie énergétique, contrairement à ce que laisse croire le discours aux accents sophistiques.

En ce qui concerne les minerais stratégiques, on les sait destinés à la filière militaire ou dans la bulle spéculative entourant le virage électrique. Sur ce dernier point, on sait que les nouvelles énergies dites « vertes », comme les voitures électriques, requièrent des minerais de pointe tellement polluants à extraire qu’elles annulent les bénéfices écologiques de leur usage.

La mal nommée « intelligence artificielle », très polluante elle aussi, achèvera d’automatiser mille et une tâches requises sur ces chantiers et auprès de leur administration, de telle sorte qu’ils se révéleront pauvres en création d’emploi.

On pourrait poursuivre ainsi longuement. Notamment à propos des dépenses militaires, plutôt que dans des postes de dépense socialement pertinents.

Pour réaliser un programme qui aurait provoqué une levée de boucliers il y a encore quelques mois, le premier ministre canadien a profité de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore voisin. Mark Carney, ex-banquier amateur de paradis fiscaux, s’est aussi délesté de toute contrainte écologique, en suspendant la portée des lois fédérales visant à protéger l’environnement, pour l’État comme pour les entreprises.

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances prétendant abusivement à la respectabilité.

L’aliénation

Photo © Sean Kilpatrick/La Presse canadienne
Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
26 janvier 2026

L’aliénation

Dans le contexte où l’empire états-unien menace d’envahir militairement le Canada, raille ses représentants, s’ingère politiquement, met à genoux le pays commercialement et pèse sur la moindre de ses décisions… nous avons eu droit, à Davos la semaine dernière, à un discours de grande envergure, comme peu de premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’histoire. Mark Carney habitait son allocution, articulait ses idées, pensait ce qu’il disait et disait ce qu’il pensait.

Comme marqueur historique, le discours permettait de mesurer à quel point les temps ont changé, d’autant plus qu’il traitait lui-même de cette question. Elle apparaissait soudainement très loin, l’époque où plusieurs dénonçaient le rituel de Davos lui-même, cercle officieux des dominants planétaires issus du secteur privé comme public. Les premiers cooptaient à cette occasion les seconds pour qu’ils réalisent le dessein d’une mondialisation financiarisée.

Aujourd’hui sidérée par la mégalomanie belliqueuse du président états-unien, la régression militariste de la Russie et la violence génocidaire perpétrée par l’État d’Israël à Gaza, l’opinion, en tout cas à gauche, n’a même plus le luxe de pérorer sur le bien-fondé de l’exercice politique hivernal tenu en Suisse. On oublie même l’avoir déjà vertement critiqué.

Sur cette scène, pour percutant qu’il fût, le discours du premier ministre n’en reste pas moins éminemment critiquable. Notre leader nous invite à passer à table, pour éviter « d’être au menu », mais nous ne faisons pas tous partie de ce « nous ». Tous n’ont pas les moyens de compter parmi les commensaux.

C’est pourquoi les holà ! sous lesquels Mark Carney a été reconnu comme le héraut des moyennes puissances étatiques – ou leur héros ? – dissimulent mal un état d’aliénation collective. Nous voici encore – ce qui n’a rien de bien historique cette fois –, nous, peuples, en train d’applaudir une proposition prétendant au bien commun, alors qu’elle défend en réalité seulement des intérêts bien particuliers. C’est toujours en cela que consiste l’aliénation : abuser de collectivités en les intégrant à un schème vicié comme si celui-ci en définitive les servait.

En cela, le premier ministre Carney a réalisé à Davos un tour de prestidigitation. Il a fait passer pour un acte d’affranchissement national une série de projets ou de réalités qu’on décriait il y a peu. Relisons le passage qui constitue le fondement de tout son édifice discursif : « Nous avons [au Canada] réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de mille milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », en plus du doublement des dépenses militaires.

Qui bénéficiera de tels chantiers? On ne saurait répondre : « tout le monde », à moins de croire béatement en la théorie du « ruissellement ». Ce piège intellectuel vieux de quarante ans consiste à faire croire que les classes pauvres et moyennes ne s’enrichissent que si elles laissent, au sommet, les opulents battre des records de prospérité. Tous savent qu’il ne se trouve tout au plus que des miettes sous la table : quelques emplois, peut-être, au prix d’un important dévoiement des fonds publics.

Passons une à une les mesures publiques préconisées.

D’abord, doit-on insister au Nouveau-Brunswick sur le tort que représente le faible revenu que l’État tire de l’impôt sur les grandes entreprises ? Les habitués de cette chronique ont amplement lu sur les conséquences directes que ce phénomène occasionne sur l’accès au logement, l’école, les soins de santé, le soutien aux arts et la garantie de programmes sociaux. En outre, la moitié des gains financiers sont toujours exempts d’impôts, ce qui n’est pas le cas du salaire des travailleurs, lesquels contribuent pourtant davantage à l’entraide sociale.

Ensuite, les investissements dans le domaine de l’énergie vont à l’encontre de tous les engagements de l’État depuis plus de dix ans en ce qui regarde les perturbations climatiques. Sur ce point, les canicules et innombrables incendies de forêt survenus au Canada ces derniers étés ne semblent pas faire sourciller un brin l’État fédéral. Officiellement destinée à l’exportation, du moins en partie, cette énergie, notamment celle écocide provenant de l’Alberta, ne répond pas à un projet d’autonomie énergétique, contrairement à ce que laisse croire le discours aux accents sophistiques.

En ce qui concerne les minerais stratégiques, on les sait destinés à la filière militaire ou dans la bulle spéculative entourant le virage électrique. Sur ce dernier point, on sait que les nouvelles énergies dites « vertes », comme les voitures électriques, requièrent des minerais de pointe tellement polluants à extraire qu’elles annulent les bénéfices écologiques de leur usage.  

La mal nommée « intelligence artificielle », très polluante elle aussi, achèvera d’automatiser mille et une tâches requises sur ces chantiers – et auprès de leur administration -, de telle sorte qu’ils se révéleront pauvres en création d’emploi.

On pourrait poursuivre ainsi longuement. Notamment à propos des dépenses militaires, plutôt que dans des postes de dépense socialement pertinents.

Pour réaliser un programme qui aurait provoqué une levée de boucliers il y a encore quelques mois, le premier ministre canadien a profité de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore voisin. Mark Carney, ex-banquier amateur de paradis fiscaux, s’est aussi délesté de toute contrainte écologique, en suspendant la portée des lois fédérales visant à protéger l’environnement, pour l’État comme pour les entreprises (Acadie Nouvelle, 16 septembre et 25 novembre derniers).

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump, entre moyennes puissances prétendant abusivement à la respectabilité.

Alain Deneault et Yves Engler – En conversation

Alain Deneault participera à une conversation avec Yves Engler, auteur de 13 livres et candidat à la direction du NPD, sur les thèmes de la décroissance, du militarisme et du capitalisme à la Maison de l’amitié le lundi 27 octobre 2025 à 19 h.

« An upcoming event encapsulates why my candidacy upends the NDP leadership race. The talk raises essential, if controversial, ideas while displaying what could be described as important ‘establishment’ credentials.

Next Monday I will be speaking with Alain Deneault. Author of a dozen books, Deneault came to prominence with a battle over his 2008 book Noir Canada: Pillage, corruption et criminalité en Afrique, which is largely about Canadian mining companies’ activities in Africa. Barrick Gold and Banro sued the publisher and three authors for $11 million. They fought back valiantly. Ultimately, their resistance to Barrick’s heavy-handed actions sparked a successful campaign in Québec to lessen corporations’ ability to sue for reputational damage through so-called SLAPP suits (Strategic Lawsuits against Public Participation).

Monday’s event is headlined “Alain Deneault et Yves Engler en conversation sur la décroissance, le militarisme, genocide et le capitalisme.” If capitalism and militarism are subjects the NDP establishment are reluctant to discuss, degrowth is truly a no-go theme. In fact, even some activists in my campaign have complained that I’ve repeatedly employed the term “degrowth”.

I will ask Alain to demystify a concept he’s written about. Amidst the climate crisis, mass species extinction, soil depletion, etc. we shouldn’t fear the label ‘degrowth’. We’d be better placed today if leftists had begun promoting degrowth a half century ago when it became clear humanity was surpassing earth’s carrying capacity and that civilization was likely to collapse this century. We must decouple our understanding of growth/GDP under capitalism from wellness/social utility.

While we’ll discuss subjects outside of mainstream political bounds, we’ll do it in a politically prized language. A slew of top NDP figures and media analysists have highlighted the importance of the party leader speaking French yet it’s unclear if any of the other leadership candidates can converse, let alone debate, in French.

It’s not my mother tongue. I grew up in Vancouver, but my mom is a Fransaskoise and I attended French immersion school. I moved to Montreal to attend Concordia university but didn’t leave after I was expelled in the aftermath of a 2002 protest against Benjamin Netanyahu. I speak to my three and eight-year-old in French.

As the only Quebecer in the race, I would have a greater chance of re-creating Jack Layton’s 2011 Orange Wave. In fact, my strategy in Quebec would be to challenge the Liberals and Bloc Québécois’ support/indifference for militarism and Israel’s genocide in Gaza. Quebec has a pacifist, internationalist, tradition that offers some space for the NDP to make gains. As the cuts from Mark Carney’s radical militarism take hold, the issue will gain prominence. If Canada’s military goes to war, likely a US-sponsored one, the subject will become even more controversial.

With only one seat in Quebec the possibility for growth is significant. But, more significantly the NDP needs to become a vehicle where people discuss capitalism, militarism and even degrowth. In any language. » – Yves Engler, yvesengler.com


Alain Deneault et Yves Engler - En conversation
Lundi 27 octobre 2025 - 19 h
La Maison de l'amitié - 120 avenue Duluth Est, Montréal, H2W 1H1
Toutes et tous sont les bienvenu·e·s
Gratuit

Géopolitique acadienne

Photo © Jehad Alshrafi

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
14 août 2025

Géopolitique acadienne

Le qui, le quand, le quoi n’ont ici guère trop d’importance dans la mesure où la scène qu’on va décrire témoigne d’un phénomène général : la gêne tendancielle qu’on éprouve à aborder les enjeux géopolitiques mondiaux en tant qu’ils nous concernent.

C’était à l’occasion d’une expérience gastronomique entre gens bien élevés. On nous invitait alors, comme à chaque année, à découvrir la cuisine d’une culture méconnue. Les commensaux s’initiaient ce soir-là aux saveurs de la Palestine, communauté à l’honneur dûment choisie.

Des dignitaires nous entretenaient de bienveillants discours au moment de l’entrée. Et attention ! Ils s’empressaient de nous faire bien comprendre que, toute Palestine qu’on honorât ce soir-là, on s’entendait tout de même pour « ne pas faire de politique ». On assénait même le discours, ou l’anti-discours, d’un « Nous ne faisons pas de politique » bien senti. Oui, certes, on choisit de célébrer l’art culinaire d’une région du monde à feu et à sang, et pile au moment où ses civils subissent à Gaza, désarmés, l’agression militaire d’une violente force d’occupation. Le Tribunal pénal international et l’Organisation des Nations Unies (ONU) qualifiaient déjà de « génocide » le sort qui continue aujourd’hui de leur être réservé. Le peuple qu’on honorait disparaissait littéralement sous nos yeux. Mais ces cautions discursives ne suffisaient point. C’eût été pécher par « politique », trop « en faire », que d’évoquer la question fut-ce seulement d’un point de vue humanitaire. Le programme de la soirée : « ne faire pas de politique » pendant qu’un pouvoir d’occupation administre une famine stratégique à l’endroit de Gazaouis dont nous nous délections des petits plats.  

Dans un tel contexte, n’est-ce pas, au contraire, n’en rien dire du tout qui constitue une façon de faire de la politique ? Le statu quo et l’abstention relèvent aussi de choix, et engagent tout autant sa responsabilité. Non ?

Considérons la question posément et respectueusement, c’est-à-dire
sociologiquement et philosophiquement. Le sous-texte d’un tel phénomène est complexe et replié. Si on s’essaie à le déployer et à le traduire, on pourrait comprendre que la géopolitique, les affaires diplomatiques, l’interconnexion d’un ordre mondialisée passent pour des réalités devant fatalement échapper aux Acadiens. Ce n’est pas pour nous, nous petites gens qui devrions n’en rien penser. Nous ne serions pas de ceux qui sont habilités à en faire cas,
publiquement du moins. Restons sur la touche. Nous ne faisons guère de politique. Même quand il est question d’un peuple que nous avons choisi de citer et qui souffre cruellement tous les jours sur nos indifférents écrans.

Relisons l’excellent billet signé par Françoise Enguehard dans l’Acadie Nouvelle du 2 août dernier. Prenons avec elle le contre-pied : Acadiens et Acadiennes grandiraient à s’intéresser aux déportations en général, au vu de la grande histoire et des enjeux contemporains, de façon à considérer spécifiquement celle dont ils et elles furent victimes. Dans une série d’analogies, la biographie de Staline d’Oleg Khlevniuk sur les violences extrêmes infligées aux différentes républiques soviétiques, les ouvrages de Marc Nichanian concernant le génocide arménien, sans parler de la vaste historiographie des juifs dans sa complexité, permettent par distinction d’apprécier la spécificité de l’expérience historique de 1755-1763. Il ne s’agirait surtout pas là de banaliser le Grand Dérangement, mais de faire valoir son relief et sa part dans la grande histoire.

S’y essayer rendrait les Acadiens plus aptes à exprimer une pensée propre pour les civils palestiniens qui sont actuellement, et depuis des mois, sous le feu d’une agression militaire d’une rare brutalité. La subjectivité acadienne apparaîtra alors dans toute sa force et sa modernité. Il s’agirait de dire : nous d’Acadie, victimes historiques d’une violente déportation, entretenons dans notre psyché les traces de cette expérience insoutenable et dénonçons par conséquent toute violence gratuite, tout enfermement, toute expropriation que des puissances politiques dominantes font subir à des peuples en position de vulnérabilité. L’acadianité apparaîtrait alors dans toute sa force, sa grandeur et sa spécificité. Un sujet acadien exprimerait alors dans le monde son expérience particulière.

Loin d’être pusillanime, l’Acadie se découvrirait alors une voix à travers toutes ces considérations et y verrait des occasions de se montrer solidaire de peuples qui lui sont semblables. Ce serait le cas de ses intellectuels comme de toutes celles et tous ceux qui prennent la parole publique, à tout le moins. Revenons aux termes énoncés précédemment le 4 février, autour de l’homme de lettres Edward Said (et de son texte « De l’intellectuel déporté et du pouvoir »). Une femme ou un homme d’esprit prenant fait et cause pour son peuple, ne se mobilise jamais aussi bien qu’en agissant également pour ceux qui leur ressemble, dont le sort est ou fut comparable au sien, à un titre ou à un autre, à un degré ou à un autre. Ainsi seulement parvient-on dans l’histoire au statut de sujet. Ainsi seulement se découvre-t-on à même de prendre position, de penser la politique, éventuellement de « faire de la politique », voire d’associer la politique à l’acte fondamental de solidarité envers l’espèce humaine.

Aussi, pour Said, les figures intellectuelles engagées dans un combat trouvent leur légitimité dans des principes fondamentaux de justice sociale et d’éthique. Il n’est pas toujours évident de définir finement ces principes. Cela dit, on considère crédible la personne qui les défend par le degré de cohésion et de cohérence dont elle fait preuve. On se doit par exemple de pourfendre aussi bien le Canada que les États-Unis, quand on constate que les deux pays livrent du matériel militaire à l’État d’Israël attentatoire à la sécurité des civils. On doit se montrer capables d’une égale sensibilité envers les victimes d’actes systémiques et gratuits, que ce soient les Ukrainiens qu’on agresse jusque dans leurs hôpitaux ou les civils palestiniens qui vivent désormais au quotidien de meurtrières attaques.

Se montrer digne de ces événements, c’est se savoir capable de les interpréter et de s’en faire une idée en distinguant les causes et les raisons, à la fois dans un rapport d’humilité et d’exigence. C’est aussi pour tous ces peuples que le Tintamarre doit résonner.