​Le règne du Mouisme!

L’Opinion – Agora

Par Mohamed Lofti
23 septembre 2025

Le Mouisme, c’est l’art de marcher dans deux directions opposées sans jamais avancer. C’est le triomphe du « en même temps » : dire oui de la bouche et non de la main, promettre et retirer aussitôt, proclamer le mouvement en s’enfonçant dans l’immobilisme. Le mouisme c’est l’art d’être mou.

[…] Le Mouisme n’est pas qu’une posture diplomatique : c’est le visage contemporain du centrisme. Non pas un équilibre, mais une neutralisation. Aristote concevait le juste milieu comme un courage exigeant : ni fuite, ni témérité, mais la force d’affronter ce qu’il faut, quand il faut. Nos gestionnaires modernes ont trahi cet héritage. Leur « centre » n’est plus un espace vivant de tension et de décision, mais un marais stagnant où l’on s’enlise. On n’y tranche rien, on n’y décide rien : on « gère », on met en scène, on ajuste des éléments de langage soigneusement aseptisés. Le discours se fait lénifiant, vidé de toute substance, conçu pour ne froisser personne et donc incapable de défendre quiconque.

[…] C’est la logique de la médiocratie, que le philosophe Alain Deneault a si bien décryptée : un système qui valorise la fadeur, la conformité, l’acceptabilité, au détriment de l’audace, de l’excellence, du risque. Dans ce régime, exceller devient suspect, résister est assimilé au terrorisme, et la radicalité nécessaire à tout combat juste est criminalisée. […]

Géopolitique acadienne

Photo © Jehad Alshrafi

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
14 août 2025

Géopolitique acadienne

Le qui, le quand, le quoi n’ont ici guère trop d’importance dans la mesure où la scène qu’on va décrire témoigne d’un phénomène général : la gêne tendancielle qu’on éprouve à aborder les enjeux géopolitiques mondiaux en tant qu’ils nous concernent.

C’était à l’occasion d’une expérience gastronomique entre gens bien élevés. On nous invitait alors, comme à chaque année, à découvrir la cuisine d’une culture méconnue. Les commensaux s’initiaient ce soir-là aux saveurs de la Palestine, communauté à l’honneur dûment choisie.

Des dignitaires nous entretenaient de bienveillants discours au moment de l’entrée. Et attention ! Ils s’empressaient de nous faire bien comprendre que, toute Palestine qu’on honorât ce soir-là, on s’entendait tout de même pour « ne pas faire de politique ». On assénait même le discours, ou l’anti-discours, d’un « Nous ne faisons pas de politique » bien senti. Oui, certes, on choisit de célébrer l’art culinaire d’une région du monde à feu et à sang, et pile au moment où ses civils subissent à Gaza, désarmés, l’agression militaire d’une violente force d’occupation. Le Tribunal pénal international et l’Organisation des Nations Unies (ONU) qualifiaient déjà de « génocide » le sort qui continue aujourd’hui de leur être réservé. Le peuple qu’on honorait disparaissait littéralement sous nos yeux. Mais ces cautions discursives ne suffisaient point. C’eût été pécher par « politique », trop « en faire », que d’évoquer la question fut-ce seulement d’un point de vue humanitaire. Le programme de la soirée : « ne faire pas de politique » pendant qu’un pouvoir d’occupation administre une famine stratégique à l’endroit de Gazaouis dont nous nous délections des petits plats.  

Dans un tel contexte, n’est-ce pas, au contraire, n’en rien dire du tout qui constitue une façon de faire de la politique ? Le statu quo et l’abstention relèvent aussi de choix, et engagent tout autant sa responsabilité. Non ?

Considérons la question posément et respectueusement, c’est-à-dire
sociologiquement et philosophiquement. Le sous-texte d’un tel phénomène est complexe et replié. Si on s’essaie à le déployer et à le traduire, on pourrait comprendre que la géopolitique, les affaires diplomatiques, l’interconnexion d’un ordre mondialisée passent pour des réalités devant fatalement échapper aux Acadiens. Ce n’est pas pour nous, nous petites gens qui devrions n’en rien penser. Nous ne serions pas de ceux qui sont habilités à en faire cas,
publiquement du moins. Restons sur la touche. Nous ne faisons guère de politique. Même quand il est question d’un peuple que nous avons choisi de citer et qui souffre cruellement tous les jours sur nos indifférents écrans.

Relisons l’excellent billet signé par Françoise Enguehard dans l’Acadie Nouvelle du 2 août dernier. Prenons avec elle le contre-pied : Acadiens et Acadiennes grandiraient à s’intéresser aux déportations en général, au vu de la grande histoire et des enjeux contemporains, de façon à considérer spécifiquement celle dont ils et elles furent victimes. Dans une série d’analogies, la biographie de Staline d’Oleg Khlevniuk sur les violences extrêmes infligées aux différentes républiques soviétiques, les ouvrages de Marc Nichanian concernant le génocide arménien, sans parler de la vaste historiographie des juifs dans sa complexité, permettent par distinction d’apprécier la spécificité de l’expérience historique de 1755-1763. Il ne s’agirait surtout pas là de banaliser le Grand Dérangement, mais de faire valoir son relief et sa part dans la grande histoire.

S’y essayer rendrait les Acadiens plus aptes à exprimer une pensée propre pour les civils palestiniens qui sont actuellement, et depuis des mois, sous le feu d’une agression militaire d’une rare brutalité. La subjectivité acadienne apparaîtra alors dans toute sa force et sa modernité. Il s’agirait de dire : nous d’Acadie, victimes historiques d’une violente déportation, entretenons dans notre psyché les traces de cette expérience insoutenable et dénonçons par conséquent toute violence gratuite, tout enfermement, toute expropriation que des puissances politiques dominantes font subir à des peuples en position de vulnérabilité. L’acadianité apparaîtrait alors dans toute sa force, sa grandeur et sa spécificité. Un sujet acadien exprimerait alors dans le monde son expérience particulière.

Loin d’être pusillanime, l’Acadie se découvrirait alors une voix à travers toutes ces considérations et y verrait des occasions de se montrer solidaire de peuples qui lui sont semblables. Ce serait le cas de ses intellectuels comme de toutes celles et tous ceux qui prennent la parole publique, à tout le moins. Revenons aux termes énoncés précédemment le 4 février, autour de l’homme de lettres Edward Said (et de son texte « De l’intellectuel déporté et du pouvoir »). Une femme ou un homme d’esprit prenant fait et cause pour son peuple, ne se mobilise jamais aussi bien qu’en agissant également pour ceux qui leur ressemble, dont le sort est ou fut comparable au sien, à un titre ou à un autre, à un degré ou à un autre. Ainsi seulement parvient-on dans l’histoire au statut de sujet. Ainsi seulement se découvre-t-on à même de prendre position, de penser la politique, éventuellement de « faire de la politique », voire d’associer la politique à l’acte fondamental de solidarité envers l’espèce humaine.

Aussi, pour Said, les figures intellectuelles engagées dans un combat trouvent leur légitimité dans des principes fondamentaux de justice sociale et d’éthique. Il n’est pas toujours évident de définir finement ces principes. Cela dit, on considère crédible la personne qui les défend par le degré de cohésion et de cohérence dont elle fait preuve. On se doit par exemple de pourfendre aussi bien le Canada que les États-Unis, quand on constate que les deux pays livrent du matériel militaire à l’État d’Israël attentatoire à la sécurité des civils. On doit se montrer capables d’une égale sensibilité envers les victimes d’actes systémiques et gratuits, que ce soient les Ukrainiens qu’on agresse jusque dans leurs hôpitaux ou les civils palestiniens qui vivent désormais au quotidien de meurtrières attaques.

Se montrer digne de ces événements, c’est se savoir capable de les interpréter et de s’en faire une idée en distinguant les causes et les raisons, à la fois dans un rapport d’humilité et d’exigence. C’est aussi pour tous ces peuples que le Tintamarre doit résonner.

MAKE FUZZ NOT WAR – Compilation musicale et zine bilingue disponible le 27 février 2025

Alain Deneault a signé le texte « À la recherche d’une éthique perdue. L’œuvre de la psychiatre Samah Jabr » pour le zine bilingue qui accompagne l’album MAKE FUZZ NOT WAR de The Tall House Recording Co. Cette compilation musicale dont les profits sont destinés à Médecins Sans Frontières et à l’Alliance des enfants du Moyen Orient est disponible dès le 27 février 2025 ! Un spectacle-bénéfice aura également lieu en soirée à l’espace Silence à Guelph en Ontario.

« On February 27, 2025, Tall House will be releasing a 31 track compilation that will support Doctors without Borders and Middle East Children’s Alliance. It is up for preview and pre-order now! The compilation includes a bilingual 61 page digital zine with artwork, poetry and prose.

It was amazing to see all of this come together over the last couple of months and hear everyone’s incredible expressions of solidarity with people half a world away. A sincere thank you to everyone that contributed !

If you are in Guelph, please join us at Silence on the evening of February 27, for a release show featuring: Bilal Nasser (bilalnasser.bandcamp.com), Bodyhair (Emjay Wright/Connor Kurtz), M. Mucci and the screening of the short documentary Rumaan (www.tpff.ca/residents/leila-almawy).»

Textes de : 
Sébastien B Gagnon, Alain Deneault, Frère Foutre, Fady
Joudah, Michel Seymour.
Images de : 
Judd Brucke, Élodie Dermange, Marjolaine Lord, L. Marion, S. Marion, Guillaume Vallée.
Sons de :
Anne-F Jacques
anthéne
Ben Grossman
Bilal Nasser, Nate Blackton & Nick Hildenbrand
Bodyhair
Colin Fisher
D. Marion
David and the Mountain
DVTR
En Fer
Éric Normand & Michel Doneda
Fossil Hunting Collective
Frère Foutre
Hazy Montagne Mystique & Melina Spiga
Jakob Rehlinger
Joël Lavoie & Érick d’Orion
La Poisse (Joni Void)
L’Ordre de l'Infiniment Nada
M. Mucci
Mad/Mod
Nour Symon
Nüshu
Philippe Battikha
Pierre-Yves Martel
Quelques parts
Raphaël Foisy
Sébastien B Gagnon & D. Marion
Slow Man Tofu
Stefan Christoff
thisquietarmy
Even Jimi Hendrix & Peter Brötzmann, in a posthumous collaboration

« Pensez à des êtres humains qui marchent vers leurs maisons en ruine, pour qui tout est à refaire. Des êtres humains qui reviennent chez eux, dans un territoire convoité par un État qui préfère détruire plutôt que partager, devant une puissance intimidatrice et génocidaire qui s’arroge à répétition le droit de transgresser les lois internationales. Nos médias nous montrent ces marées humaines qui rentrent « enfin » chez elles, comme si c’était la fin de l’histoire, alors que l’évidence même est que tout est à reconstruire.

Nul besoin d’être spécialiste de la situation au Moyen-Orient pour voir que la guerre sainte est d’actualité : l’Occident cherche encore à reprendre Jérusalem, et nous y participons, en Canada, par la voix de notre gouvernement, qui autorise des compagnies privées à fabriquer et à vendre internationalement des armes létales et « non-létales », dans des modalités consignées dans un traité de libre-échange.

Des voix se sont élevées l’an dernier, et les médias ont bien rapporté les pirouettes de ministre destinées à prouver qu’il n’y a pas d’armes canadiennes à Gaza. Mais nous n’en croyons rien, car il y a bien moyen d’avoir stocké des années de guerre à venir avec tout ce qui a été vendu ces dernières décennies, dans ce flux continu de mort que nous exportons pour avoir un PIB en santé.

Nous refusons cette situation inhumaine que le silence de l’Occident minimise en diabolisant le Hamas et légitimant Tsahal, deux entités dont nous condamnons les actions. Avec du fuzz ou avec pas d’fuzz, de Windsor à Rimouski en passant par Guelph et Montréal, nous avons voulu joindre nos voix à toutes celles qui s’élèvent et qui refusent de collaborer à cette guerre. En solidarité avec tous ceux et celles qui vivent sous la menace de la violence militaire et étatique, de Gaza et de la Cisjordanie au Liban, en passant par la Syrie, le Soudan, le Yémen, le Congo et l’Ukraine, nous rejetons la méchanceté des intimidateurs, des États voyous qui visent à la domination violente. Des camarades disaient récemment : NO SILENCE. Nous avons entendu l’appel, et répondons MAKE FUZZ NOT WAR. » – Bandcamp, The Tall House Recording Co , MAKE FUZZ NOT WAR


Extrait du texte À la recherche d’une éthique perdue. L’œuvre de la psychiatre Samah Jabr d'Alain Deneault :

« [...] Ainsi le conçoit-on dans le foyer de violence que sont devenus depuis plusieurs décennies les territoires occupés de la Palestine. Lisons en ce sens l’écrit exemplaire de la psychiatre Samah Jabr, Derrière les fronts (1). L’autrice établit comme premier constat que le Palestinien, la figure palestinienne, tel que représenté par la propagande états-unienne et plus largement occidentale, est synonyme de « terroriste ». « Les médias états-uniens nomment notre quête de liberté “terrorisme”, aussi le Palestinien endosse-t-il le rôle de stéréotype international du terroriste. Cette politique façonne l’opinion publique occidentale (2). [...] »
1. Samah Jabr, « La résistance palestinienne : un droit légitime et un devoir moral », Derrière les fronts. Chronique d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation, coéditions Premiers Matins de novembre et Hybrid Pulse, 2018. Voir aussi le documentaire d’ Alexandra Dols, Derrière les fronts, France, 2016, 113 minutes.  
2. Ibid, p. 21.

Projection du documentaire Derrière les fronts. Résistances et résiliences en Palestine d’Alexandra Dols

« Dans le cadre du cours d’éthique animé par le professeur Alain Deneault, le documentaire « Derrière les fronts : Résistances et résiliences en Palestine » (2017), réalisé par Alexandra Dols, sera présenté le 29 janvier à l’amphithéâtre Gisèle-McGraw. La projection aura lieu de 11 h à 13 h, bien que les étudiantes et étudiants du cours soient attendus dès 10 h. Bien qu’il s’agisse d’une activité pédagogique, les communautés universitaire et collégiale, ainsi que le grand public, sont chaleureusement invités à y assister dès 11 h. » – Université de Moncton, Campus de Shippagan


Projection du documentaire dans le cadre du cours d'éthique
animé par Alain Deneault
Derrière les fronts : Résistances et résiliences en Palestine
Un film d'Alexandra Dols, 2017
29 janvier 2025 de 11 h à 13 h
Amphithéâtre Gisèle-McGraw
Entrée gratuite - Ouvert au public

Bande-annonce du film Derrière les fronts. Résistances et résiliences en Palestine d’Alexandra Dols – 2017

Résumé du film

Derrière les fronts, résistances et résilience en Palestine.

Un documentaire road-movie dans nos esprits et sur les routes de Palestine, en compagnie de la psychiatre psychothérapeute et écrivaine palestinienne la Dr. Samah Jabr. 

Dans le sillage du Dr. Frantz Fanon, psychiatre anticolonialiste, elle témoigne des stratégies et conséquences psychologiques de l’occupation et des outils des palestinien-nes pour y faire face. Dans ce film aux multiples voix, des interviews et des chroniques narrées dansent aux corps-à-corps et font apparaitre l’invisible des rues et paysages palestiniens. De cette Palestine fragmentée, des femmes et des hommes aux identités plurielles partagent leurs résistances et résiliences.

Parce que la colonisation au quotidien n’est pas seulement celle des terres, du ciel des logements et de l’eau, elle ne cherche pas simplement à s’imposer par les armes, mais travaille aussi les esprits, derrière les fronts ! 

« Dr Samah Jabr est une femme sage et réfléchie. Elle pense les effets subtils et dévastateurs de plusieurs années d’occupation brutale sur le peuple palestinien. Le film d’Alexandra Dols partage ses visions avec nous, d’une manière généreuse, humaine et profondément dérangeante. 

« Please see this film.» Ken LOACH, réalisateur.