Bienvenue dans la civilisation technolâtre

Photo © Le Devoir
Le Devoir
Section Opinion-Idées
Par Alain Deneault et Virginie Francoeur
2 février 2026

Bienvenue dans la civilisation technolâtre

La présence à soi devient insupportable ; on n’en finit plus de se distraire de soi-même

Au moment de quitter l’enseignement collégial, l’écrivain-professeur Lucien Francoeur disait se sentir face non pas à une autre génération, mais à une « autre civilisation ». C’était au début du siècle. Cette civilisation naissante — technolâtre — fait aujourd’hui société.

À l’université, elle impose désormais une informatique improprement associée à de l’« intelligence ». Des auteurs et des réviseurs d’articles destinés aux revues scientifiques vont jusqu’à sous-traiter leur travail aux machines, au point de les laisser discuter entre elles à leur profit. Il en ressort des textes désincarnés, trop souvent truffés de références inexistantes et d’erreurs factuelles.

Le rapport au langage se révèle instrumental. Les mots utilisés sont investis de manière strictement tactique. Le rapport aux notes et aux « dossiers » devient obsessionnel. Les consignes sont suivies de manière strictement juridique. La citation cesse d’être un acte intellectuel pour se transformer en un geste mécanique, destiné à nourrir des indicateurs de performance, à séduire des algorithmes ou à maintenir artificiellement en vie des classements et des métriques. Le professorat concerne alors un acte policier : il vérifie l’existence des références scientifiques citées plus qu’il n’analyse la qualité intellectuelle d’un article ou d’une thèse.

Souvent à tort, les universitaires s’emballent pour des engins qui contribuent pourtant à disqualifier leur champ et à rétrécir les débouchés professionnels de leurs étudiants. Comme souvent (lire C. W. Mills), la classe moyenne témoigne de son absence de conscience historique.

Plus largement, Pacôme Thiellement, dans sa série Infernet (Blast, en ligne et en livre), fait la recension d’excès fous, où Internet sous ses différentes formes conduit d’infortunés utilisateurs. Subjectivités empruntées, mises en scène grotesques de soi, dérives hallucinogènes dans le réel, abus facilités par la distance, mise à l’écart du monde dans sa dimension tangible et paranoïa ordinaire. Si Internet n’est pas responsable de toutes les prédispositions perverses des individus, il les amplifie puissamment.

« Le vrai est un moment du faux » — le détournement célèbre de Guy Debord résume la situation. Et le faux devient activement la feinte, le fake, le falsifié. Deloitte facture à fort prix aux gouvernements australien et canadien des rapports truffés de références factices, le Chicago Sun-Times propose à son public la lecture de romans qui n’existent pas, le ministère français des Affaires étrangères publie la « photo » d’un soldat de la Wehrmacht qui célèbre en 1945 la libération de Paris…

C’est l’ère du « crétin digital », comme l’écrit le professeur en neurosciences Michel Desmurget (La fabrique du crétin digital, Seuil, 2019). En réaction, cela explique que des écoles de la Silicon Valley proscrivent les écrans…

S’ennuyer

Dans cette « autre civilisation », une chose formidable vient à manquer, la capacité à s’ennuyer. Pour certains, jamais ou presque ne se trouve-t-on dans la situation où, dans un vide « confrontant », dans un silence marqué, dans un temps long, on doit apprendre à se mesurer à soi-même. C’est pourtant alors que se constitue le siège de son autonomie, que se forment les ressorts de son désir et que s’ouvre la perspective de projets. La conscience subjective se développe à ce prix.

Or, la solitude devient maintenant synonyme d’angoisse. On hurle pour en sortir, on rage d’en revenir à nos écrans. On invoque frénétiquement ses « amis », toujours plus « artificiels », davantage encore que les avatars proposés par Facebook. Ce décalage avec l’âpreté du réel est radicalement infantilisant et narcissique. Même les rapports entre amis, lorsqu’ils surviennent encore, ne peuvent faire l’économie de ce tiers qui constitue le vecteur du lien. Au mieux, l’amitié consiste à regarder ensemble ce que propose la machine.

L’enseignement de la philosophie, comme le disait élégamment Gilles Deleuze, consiste à « apprendre à se réconcilier avec sa solitude ». Or, se priver d’indispensables moments pardevers soi revient à se montrer incapable de cohabiter franchement avec sa conscience. La présence à soi devient insupportable ; on n’en finit plus de se distraire de soi-même.

Pour le capital, c’est « tout bénef ». En effet, la société de consommation offre aux sujets affolés des points d’appui en apparence structurants, même s’ils sont privés de substance. On s’illusionne sur leur capacité à nous redresser et, comme ces mirages manquent fatalement à leur promesse, on y retourne et en redemande. Le professorat consiste plutôt à favoriser une intelligence présente à elle-même, vive, que jamais un ordinateur n’imitera, ainsi qu’une conscience d’enjeux affectivement investis, afin de résister à ces effets d’aliénation.

Applaudir Mark Carney et faire fi de notre aliénation collective

Photo © Fabrice Coffrini Agence France-Presse 
Le Devoir 
Section Opinion-Idées

Par Alain Deneault
27 janvier 2026

Applaudir Mark Carney et faire fi de notre aliénation collective

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances.

Dans le contexte où l’empire états-unien menace d’envahir militairement le Canada, raille ses représentants, s’ingère politiquement, le met à genoux commercialement et pèse sur la moindre de ses décisions… nous avons eu droit, à Davos la semaine dernière, à un discours de grande envergure, comme peu de premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’histoire. Mark Carney habitait son allocution, articulait ses idées, pensait ce qu’il disait et disait ce qu’il pensait.

Comme marqueur historique, son discours permettait de mesurer à quel point les temps ont changé, d’autant plus qu’il traitait lui-même de cette question. Elle apparaissait soudainement lointaine, l’époque où la gauche dénonçait le rituel de Davos lui-même, cercle officieux des dominants planétaires issus du secteur privé comme public. Les premiers cooptaient à cette occasion les seconds pour qu’ils réalisent le dessein d’une mondialisation financiarisée.

Aujourd’hui sidérés par la mégalomanie belliqueuse du président états-unien, la régression militariste de la Russie et la violence génocidaire perpétrée par l’État d’Israël à Gaza, les progressistes semblent considérer ne plus avoir le luxe de pérorer sur le bien-fondé de l’exercice politique hivernal tenu en Suisse. On oublie même l’avoir déjà vertement critiqué.

Sur cette scène, pour percutant qu’il fût, le discours du premier ministre n’en reste pas moins éminemment critiquable. Notre leader nous invite à passer à table, pour éviter « d’être au menu », mais nous ne faisons pas tous partie de ce « nous ». Tous n’ont pas les moyens de compter parmi les commensaux.

C’est pourquoi les holà ! sous lesquels Mark Carney a été reconnu comme le héraut des moyennes puissances étatiques — ou leur héros ? — dissimulent mal un état d’aliénation collective. Nous voici encore — ce qui n’a rien de bien historique cette fois —, nous, peuples, en train d’applaudir une proposition prétendant au bien commun, alors qu’elle défend en réalité seulement des intérêts bien particuliers. C’est toujours en cela que consiste l’aliénation : abuser de collectivités en les intégrant à un schème vicié comme si celui-ci, en définitive, les servait.

En cela, le premier ministre Carney a réalisé à Davos un tour de prestidigitation. Il a fait passer pour un acte d’affranchissement national une série de projets ou de réalités qu’on décriait il y a peu. Relisons le passage qui constitue le fondement de tout son édifice rhétorique : « Nous avons [au Canada] réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de 1000 milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », en plus du doublement des dépenses militaires.

Qui bénéficiera de tels chantiers ? On ne saurait répondre : « tout le monde », à moins de croire béatement en la théorie du « ruissellement ». Ce piège intellectuel vieux de 40 ans consiste à faire croire que les classes pauvres et moyennes ne s’enrichissent que si elles laissent, au sommet, les opulents battre des records de prospérité. Tous savent qu’il ne se trouve tout au plus que des miettes sous la table : quelques emplois, peut-être, au prix d’un important dévoiement des fonds publics.

Passons une à une les mesures publiques préconisées.

Doit-on encore insister sur le tort que représente le faible revenu que l’État tire de l’impôt sur les grandes entreprises ? Ce phénomène occasionne des conséquences graves sur l’accès au logement, l’école, les soins de santé, le soutien aux arts et la garantie de programmes sociaux. En outre, la moitié des gains financiers sont toujours exempts d’impôts, ce qui n’est pas le cas du salaire des travailleurs, lesquels contribuent pourtant davantage à l’entraide sociale.

Ensuite, les investissements dans le domaine de l’énergie vont à l’encontre de tous les engagements de l’État depuis plus de dix ans en ce qui a trait aux perturbations climatiques. Sur ce point, les canicules et innombrables incendies de forêt survenus au Canada ces derniers étés ne semblent pas faire sourciller un brin l’État fédéral. Officiellement destinée à l’exportation, du moins en partie, cette énergie, notamment celle écocide provenant de l’Alberta, ne répond pas à un projet d’autonomie énergétique, contrairement à ce que laisse croire le discours aux accents sophistiques.

En ce qui concerne les minerais stratégiques, on les sait destinés à la filière militaire ou dans la bulle spéculative entourant le virage électrique. Sur ce dernier point, on sait que les nouvelles énergies dites « vertes », comme les voitures électriques, requièrent des minerais de pointe tellement polluants à extraire qu’elles annulent les bénéfices écologiques de leur usage.

La mal nommée « intelligence artificielle », très polluante elle aussi, achèvera d’automatiser mille et une tâches requises sur ces chantiers et auprès de leur administration, de telle sorte qu’ils se révéleront pauvres en création d’emploi.

On pourrait poursuivre ainsi longuement. Notamment à propos des dépenses militaires, plutôt que dans des postes de dépense socialement pertinents.

Pour réaliser un programme qui aurait provoqué une levée de boucliers il y a encore quelques mois, le premier ministre canadien a profité de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore voisin. Mark Carney, ex-banquier amateur de paradis fiscaux, s’est aussi délesté de toute contrainte écologique, en suspendant la portée des lois fédérales visant à protéger l’environnement, pour l’État comme pour les entreprises.

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump entre moyennes puissances prétendant abusivement à la respectabilité.

L’aliénation

Photo © Sean Kilpatrick/La Presse canadienne
Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
26 janvier 2026

L’aliénation

Dans le contexte où l’empire états-unien menace d’envahir militairement le Canada, raille ses représentants, s’ingère politiquement, met à genoux le pays commercialement et pèse sur la moindre de ses décisions… nous avons eu droit, à Davos la semaine dernière, à un discours de grande envergure, comme peu de premiers ministres canadiens en ont prononcé dans l’histoire. Mark Carney habitait son allocution, articulait ses idées, pensait ce qu’il disait et disait ce qu’il pensait.

Comme marqueur historique, le discours permettait de mesurer à quel point les temps ont changé, d’autant plus qu’il traitait lui-même de cette question. Elle apparaissait soudainement très loin, l’époque où plusieurs dénonçaient le rituel de Davos lui-même, cercle officieux des dominants planétaires issus du secteur privé comme public. Les premiers cooptaient à cette occasion les seconds pour qu’ils réalisent le dessein d’une mondialisation financiarisée.

Aujourd’hui sidérée par la mégalomanie belliqueuse du président états-unien, la régression militariste de la Russie et la violence génocidaire perpétrée par l’État d’Israël à Gaza, l’opinion, en tout cas à gauche, n’a même plus le luxe de pérorer sur le bien-fondé de l’exercice politique hivernal tenu en Suisse. On oublie même l’avoir déjà vertement critiqué.

Sur cette scène, pour percutant qu’il fût, le discours du premier ministre n’en reste pas moins éminemment critiquable. Notre leader nous invite à passer à table, pour éviter « d’être au menu », mais nous ne faisons pas tous partie de ce « nous ». Tous n’ont pas les moyens de compter parmi les commensaux.

C’est pourquoi les holà ! sous lesquels Mark Carney a été reconnu comme le héraut des moyennes puissances étatiques – ou leur héros ? – dissimulent mal un état d’aliénation collective. Nous voici encore – ce qui n’a rien de bien historique cette fois –, nous, peuples, en train d’applaudir une proposition prétendant au bien commun, alors qu’elle défend en réalité seulement des intérêts bien particuliers. C’est toujours en cela que consiste l’aliénation : abuser de collectivités en les intégrant à un schème vicié comme si celui-ci en définitive les servait.

En cela, le premier ministre Carney a réalisé à Davos un tour de prestidigitation. Il a fait passer pour un acte d’affranchissement national une série de projets ou de réalités qu’on décriait il y a peu. Relisons le passage qui constitue le fondement de tout son édifice discursif : « Nous avons [au Canada] réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de mille milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques », en plus du doublement des dépenses militaires.

Qui bénéficiera de tels chantiers? On ne saurait répondre : « tout le monde », à moins de croire béatement en la théorie du « ruissellement ». Ce piège intellectuel vieux de quarante ans consiste à faire croire que les classes pauvres et moyennes ne s’enrichissent que si elles laissent, au sommet, les opulents battre des records de prospérité. Tous savent qu’il ne se trouve tout au plus que des miettes sous la table : quelques emplois, peut-être, au prix d’un important dévoiement des fonds publics.

Passons une à une les mesures publiques préconisées.

D’abord, doit-on insister au Nouveau-Brunswick sur le tort que représente le faible revenu que l’État tire de l’impôt sur les grandes entreprises ? Les habitués de cette chronique ont amplement lu sur les conséquences directes que ce phénomène occasionne sur l’accès au logement, l’école, les soins de santé, le soutien aux arts et la garantie de programmes sociaux. En outre, la moitié des gains financiers sont toujours exempts d’impôts, ce qui n’est pas le cas du salaire des travailleurs, lesquels contribuent pourtant davantage à l’entraide sociale.

Ensuite, les investissements dans le domaine de l’énergie vont à l’encontre de tous les engagements de l’État depuis plus de dix ans en ce qui regarde les perturbations climatiques. Sur ce point, les canicules et innombrables incendies de forêt survenus au Canada ces derniers étés ne semblent pas faire sourciller un brin l’État fédéral. Officiellement destinée à l’exportation, du moins en partie, cette énergie, notamment celle écocide provenant de l’Alberta, ne répond pas à un projet d’autonomie énergétique, contrairement à ce que laisse croire le discours aux accents sophistiques.

En ce qui concerne les minerais stratégiques, on les sait destinés à la filière militaire ou dans la bulle spéculative entourant le virage électrique. Sur ce dernier point, on sait que les nouvelles énergies dites « vertes », comme les voitures électriques, requièrent des minerais de pointe tellement polluants à extraire qu’elles annulent les bénéfices écologiques de leur usage.  

La mal nommée « intelligence artificielle », très polluante elle aussi, achèvera d’automatiser mille et une tâches requises sur ces chantiers – et auprès de leur administration -, de telle sorte qu’ils se révéleront pauvres en création d’emploi.

On pourrait poursuivre ainsi longuement. Notamment à propos des dépenses militaires, plutôt que dans des postes de dépense socialement pertinents.

Pour réaliser un programme qui aurait provoqué une levée de boucliers il y a encore quelques mois, le premier ministre canadien a profité de l’état de sidération de sa population face aux rodomontades du matamore voisin. Mark Carney, ex-banquier amateur de paradis fiscaux, s’est aussi délesté de toute contrainte écologique, en suspendant la portée des lois fédérales visant à protéger l’environnement, pour l’État comme pour les entreprises (Acadie Nouvelle, 16 septembre et 25 novembre derniers).

Ce n’est pas là une façon de résister à Trump, mais de faire du sous-Trump, entre moyennes puissances prétendant abusivement à la respectabilité.

L’été de l’IA. Les passions dangereuses

Le Devoir
Zeitgeist
Par Josée Blanchette
5 septembre 2025

« Le déni n’aura duré qu’un temps. Après avoir dédaigné l’intelligence artificielle (IA) et m’en être tenue le plus loin possible pour des raisons environnementales (eau, énergie), j’ai constaté cet été que l’IA générative s’était immiscée dans toutes les strates de la société. Un assistant pratique, une béquille techno gratuite et un réflexe acquis en très peu de temps. Selon un récent sondage Léger (22-25 août), les Canadiens sont passés de 30 % d’utilisateurs en 2024 à 57 % un an plus tard. Presque le double. Et ces chiffres sont conservateurs. […]

Aimé le texte Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA, du philosophe Alain Deneault, publié en ces pages samedi dernier. Le titre (et la chute) fait référence à une pièce de théâtre nazie, Schlageter : « Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning ! »

« La confiance qu’on manifeste socialement envers
une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques
»Alain Deneault, professeur de philosophie à l’Université de Moncton


[…] On peut imaginer les dangers du non-interventionnisme étatique. Tandis que Hinton et Bengio lèvent des drapeaux rouges sur toutes les tribunes (Bengio est terrifié par la fin potentielle de l’humanité d’ici dix ans), les gouvernements (Trump en tête) font la sourde oreille. « C’est la suite logique du capitalisme, des outils de domination extrêmement puissants », me glisse la doctorante (Andréane Sabourin Laflamme, consultante et professeur de philosophie en éthique de l’IA au cégep André-Laurendeau). « Même les États ne peuvent protéger les populations. » […]

La rentrée de l’«intelligence» artificielle

AP Photo © Richard Drew

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 août 2025

La rentrée de l’«intelligence» artificielle

C’est vraiment prendre à la légère ces machineries que de penser en disposer souverainement, nous, serviles utilisateurs.

Pour la première fois de l’histoire moderne, on se demandera cette année si ce sont des humains assistés d’appareils qui feront leur entrée à l’école et à l’université, ou bien des machines que des humains escortent. Plus ils sont âgés, plus la question se posera.

Ç’a été dit, les officiellement nommées « intelligences artificielles » (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours.

En effet, la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. C’est vers elles qu’on se tourne désormais sitôt qu’on doit réfléchir à quoi que ce soit. « Je ne savais pas quoi penser alors j’ai demandé à la machine… » admet-on désormais, toute honte bue, à l’amorce d’un discours, qu’on soit étudiant, professeur, gestionnaire ou ministre.

La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques.

Le premier sujet informatique qu’on a lancé dans les aléas de discussions ouvertes sur les « médias sociaux » a mis 36 heures à devenir néonazi.

Des jeunes ont été poussés au suicide par des machines interactives devenues leur « ami », sous la promesse de se « retrouver là-haut ». C’est de toute façon toujours en une telle compagnie que plusieurs d’entre eux s’essaient aujourd’hui à l’amitié, comme s’il leur fallait ce chaperon.

Des adultes nouent aussi de pathologiques relations avec leur âme soeur fictionnelle, au point de sombrer dans une profonde mélancolie quand le réel se rappelle à eux.

De puissants ordinateurs devenus « intelligents », une fois mis en relation les uns avec les autres, ont rapidement développé un langage auquel ne comprenaient rien ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Il a fallu les débrancher avant qu’il ne soit trop tard.

Les machines rendues autonomes dans le champ social savent mentir, manipuler, menacer. L’ingénieur Maxime Fournes raconte sur Elucid.media qu’en circuit fermé, dans une expérience en laboratoire informatique, un ordinateur a menacé un employé de révéler à sa femme le fait de sa relation adultérine s’il entreprenait de le débrancher. Ce sont ces mêmes logiciels dont on a doté aujourd’hui des drones de guerre pour qu’ils sachent tuer l’ennemi sans même être téléguidés ni recevoir d’ordre.

Ces ordinateurs transforment à grande vitesse certains États ou des entreprises en des instances totalitaires capables d’enquêter sur soi en nanosecondes, à partir des multiples traces qu’on se doit de laisser sur la Toile.

Ces mêmes oracles computationnels sont consultés par différents acteurs criminels et terroristes pour apprendre d’efficaces méthodes de nuisance.

Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits ? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les « médias sociaux », eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants ? Les mentions J’aime, les retours d’image ou la réduction de sa vie à une obsédante entreprise de relations publiques narcissiques nous rendent fous. Sans parler du caractère imbécile, vulgaire et abject de ce qu’on est massivement amené à regarder et à partager en ligne.

À ce propos, tout parent, sinon tout jeune, devrait s’empresser de lire le frappant On achève bien les enfants de Fabien Lebrun de même qu’Infernet de Pacôme Thiellement. Ces livres nous font comprendre comment les terriers d’Internet amènent les jeunes invétérés à s’exposer brutalement à des scènes de violence et de pornographie, à se prostituer à l’école, à abuser et à intimider leurs condisciples, voire à sombrer dans des univers parallèles, en raison de techniques d’accaparement sans pareil dans l’histoire.

Mais non, il fallait pousser le bouchon encore plus loin, et mener désormais sa propre vie par procuration. « Machine, dis-moi que penser. » « Dis-moi qu’imaginer, machine. » « Machine, fais-moi rire. » « Machine, dessine-moi un mouton. » « Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine. » « Machine, évalue l’article scientifique de mon pair… »

Si on apprécie à ce point la machine, en somnambules incapables d’apercevoir ses penchants totalitaires les plus évidents, c’est parce que nous avons déjà été formatés. Le ver est dans le fruit. Nous nous reconnaissons dans ce qu’une machine écrit à notre place parce que nous sommes déjà conditionnés à écrire comme une machine.

Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, hormis sûrement quelques exceptions dans des domaines de pointe, l’« intelligence » artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. Pas le seul produit.

Donc, c’est vraiment prendre à la légère toutes ces machineries que de penser pouvoir en disposer souverainement, à sa guise, nous, serviles utilisateurs. Le comble de la naïveté consisterait à prétendre leur fixer, nous, une limite ! En fait, ce qui menace le plus la culture aujourd’hui, ce ne sont pas les furieux technolâtres qui croient en leurs joujoux comme en la rédemption, eux pour qui la science-fiction rejoint les fictions de la science.

Non, ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle « c’est trop ». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. En nous disant tous en choeur : quand j’entends le mot culture, je sors mon IA.

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege

Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA

Photo © Getty Images/iStockphoto

Le Devoir

Par Alain Deneault
30 août 2025

Quand j’entends le mot culture, je sors mon IA

C’est vraiment prendre à la légère ces machineries que de penser en disposer souverainement, nous, serviles utilisateurs.

Pour la première fois de l’histoire moderne, on se demandera cette année si ce sont des humains assistés d’appareils qui feront leur entrée à l’école et à l’université, ou bien des machines que des humains escortent. Plus ils sont âgés, plus la question se posera.

Ç’a été dit, les officiellement nommées « intelligences artificielles » (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours.

En effet, la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. C’est vers elles qu’on se tourne désormais sitôt qu’on doit réfléchir à quoi que ce soit. « Je ne savais pas quoi penser alors j’ai demandé à la machine… » admet-on désormais, toute honte bue, à l’amorce d’un discours, qu’on soit étudiant, professeur, gestionnaire ou ministre.

La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques.

Le premier sujet informatique qu’on a lancé dans les aléas de discussions ouvertes sur les « médias sociaux » a mis 36 heures à devenir néonazi.

Des jeunes ont été poussés au suicide par des machines interactives devenues leur « ami », sous la promesse de se « retrouver là-haut ». C’est de toute façon toujours en une telle compagnie que plusieurs d’entre eux s’essaient aujourd’hui à l’amitié, comme s’il leur fallait ce chaperon.

Des adultes nouent aussi de pathologiques relations avec leur âme soeur fictionnelle, au point de sombrer dans une profonde mélancolie quand le réel se rappelle à eux.

De puissants ordinateurs devenus « intelligents », une fois mis en relation les uns avec les autres, ont rapidement développé un langage auquel ne comprenaient rien ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Il a fallu les débrancher avant qu’il ne soit trop tard.

Les machines rendues autonomes dans le champ social savent mentir, manipuler, menacer. L’ingénieur Maxime Fournes raconte sur Elucid.media qu’en circuit fermé, dans une expérience en laboratoire informatique, un ordinateur a menacé un employé de révéler à sa femme le fait de sa relation adultérine s’il entreprenait de le débrancher. Ce sont ces mêmes logiciels dont on a doté aujourd’hui des drones de guerre pour qu’ils sachent tuer l’ennemi sans même être téléguidés ni recevoir d’ordre.

Ces ordinateurs transforment à grande vitesse certains États ou des entreprises en des instances totalitaires capables d’enquêter sur soi en nanosecondes, à partir des multiples traces qu’on se doit de laisser sur la Toile.

Ces mêmes oracles computationnels sont consultés par différents acteurs criminels et terroristes pour apprendre d’efficaces méthodes de nuisance.

Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits ? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les « médias sociaux », eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants ? Les mentions J’aime, les retours d’image ou la réduction de sa vie à une obsédante entreprise de relations publiques narcissiques nous rendent fous. Sans parler du caractère imbécile, vulgaire et abject de ce qu’on est massivement amené à regarder et à partager en ligne.

À ce propos, tout parent, sinon tout jeune, devrait s’empresser de lire le frappant On achève bien les enfants de Fabien Lebrun de même qu’Infernet de Pacôme Thiellement. Ces livres nous font comprendre comment les terriers d’Internet amènent les jeunes invétérés à s’exposer brutalement à des scènes de violence et de pornographie, à se prostituer à l’école, à abuser et à intimider leurs condisciples, voire à sombrer dans des univers parallèles, en raison de techniques d’accaparement sans pareil dans l’histoire.

Mais non, il fallait pousser le bouchon encore plus loin, et mener désormais sa propre vie par procuration. « Machine, dis-moi que penser. » « Dis-moi qu’imaginer, machine. » « Machine, fais-moi rire. » « Machine, dessine-moi un mouton. » « Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine. » « Machine, évalue l’article scientifique de mon pair… »

Si on apprécie à ce point la machine, en somnambules incapables d’apercevoir ses penchants totalitaires les plus évidents, c’est parce que nous avons déjà été formatés. Le ver est dans le fruit. Nous nous reconnaissons dans ce qu’une machine écrit à notre place parce que nous sommes déjà conditionnés à écrire comme une machine.

Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, hormis sûrement quelques exceptions dans des domaines de pointe, l’« intelligence » artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. Pas le seul produit.

Donc, c’est vraiment prendre à la légère toutes ces machineries que de penser pouvoir en disposer souverainement, à sa guise, nous, serviles utilisateurs. Le comble de la naïveté consisterait à prétendre leur fixer, nous, une limite ! En fait, ce qui menace le plus la culture aujourd’hui, ce ne sont pas les furieux technolâtres qui croient en leurs joujoux comme en la rédemption, eux pour qui la science-fiction rejoint les fictions de la science.

Non, ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle « c’est trop ». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. En nous disant tous en choeur : quand j’entends le mot culture, je sors mon IA.

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege

La consommation : désirs d’objets ou désirs substitutifs ? Conférence d’Alain Deneault à la 13e édition de la Semaine de la citoyenneté du Cégep du Vieux Montréal – 27 mars 2025 – Durée : 47 min 16 sec

Se faire avaler par la machine

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Le Devoir
(Section Opinion-Idées)
Par Virginie Francoeur
20 août 2025

L’université s’est transformée en usine à publier. Elle croule sous les articles à produire, à lire, à évaluer. Le système est saturé. Et plutôt que de se réinventer, elle nous propose de déléguer des travaux à l’intelligence artificielle (IA).

Les algorithmes vont nous aider à optimiser, nous dit-on. Résumer, rédiger, corriger, publier ? ChatGPT et autres outils d’intelligence artificielle comme solution miracle à notre surcharge !

Si les doctorants se tournent vers des générateurs de texte pour répondre aux exigences des revues scientifiques et que les professeurs en font tout autant pour suivre le rythme effréné de la publication, qui produit encore réellement le savoir ? Quelle valeur accorder à une pensée automatisée et standardisée ?

Cette colonisation technologique s’est même infiltrée dans le langage universitaire par le lexique darwinien. On devrait impérativement s’adapter pour survivre à l’évolution. Comme si l’humain était condamné à subir ce changement technologique, sans garde-fous. Déjà en 2015, dans La médiocratieAlain Deneault dénonçait le discours industriel qui réduit la pensée à une chaîne de montage transformant l’humain en valeur marchande.

Système

La publication scientifique est encore aujourd’hui la condition sine qua non pour établir une carrière universitaire. Or, les quelques géants de l’édition scientifique — Elsevier, SAGE, Springer, Taylor & Francis, Wiley, Wolters Kluwer — continuent d’engranger des milliards de profits, et ce, sans payer ni les auteurs ni les évaluateurs, alors que les coûts de production sont quasi inexistants.

Une étude réalisée par des chercheurs de l’Université de Montréal faisait déjà état en 2015 de « l’oligopole des grands éditeurs savants » et soulignait la concentration extrême de ce marché. Ces éditeurs contrôlent les prix, imposent leurs conditions aux bibliothèques universitaires et exploitent les producteurs de connaissances.

Une plainte pour pratiques anticoncurrentielles a d’ailleurs été déposée récemment devant les tribunaux accusant les éditeurs d’avoir mis en place un système obligeant les chercheurs à travailler gratuitement pour réviser les articles, leur imposant de soumettre leurs manuscrits à une seule revue à la fois et leur interdisant de diffuser librement leurs découvertes scientifiques.

Cette situation est d’autant plus paradoxale que, sous couvert de politique de libre accès, les auteurs doivent souvent débourser plusieurs milliers de dollars pour publier leurs travaux dans ces revues à but très lucratif.

Le système actuel de publication scientifique est encadré par des formats rigides de rédaction (article d’environ 8000 mots). Quelle place reste-t-il pour la pensée originale ? Ces normes éditoriales arbitraires contribuent à uniformiser les modes de production du savoir, réduisant la diversité intellectuelle. Elles incitent les chercheurs à intérioriser les paradigmes dominants, et ils participent ainsi souvent à leur insu à une forme de violence symbolique, pour reprendre les termes du sociologue Pierre Bourdieu.

Que reste-t-il alors du travail professoral ? Que reste-t-il de la pensée qui a besoin de temps ? Que reste-t-il du rapport humain au savoir ? En confiant tout à la machine, nous amenuisons comme peau de chagrin notre pouvoir d’agir, notre capacité à discerner, à douter, à créer autrement.

Alarme

Pendant ce temps, le milieu des arts et de la culture a tiré la sonnette d’alarme. Il s’est mobilisé pour dénoncer l’infiltration insidieuse de l’IA qui asphyxie les processus de création. Pourquoi ne pas s’inspirer du manifeste L’art est humain !, publié en 2025 par six organisations syndicales représentant plus de 25 000 artistes ?

Il est temps, comme universitaires, de changer notre modèle d’évaluation de la recherche. De réaffirmer que la pensée humaine ne se mesure pas aux nombres d’articles publiés ni aux facteurs d’impact.

La recherche n’est ni linéaire ni prévisible. Il est temps de se mobiliser pour penser autrement la création et la diffusion du savoir. Valorisons les rapports grand public, les mémoires aux instances gouvernementales, les livres, les expositions et les films.

L’avenir est là, dans ces formes vivantes de cocréation. Encore faut-il qu’on nous en laisse l’espace et la liberté avant de se faire avaler par la machine. À quand notre manifeste ?