Bienvenue dans la civilisation technolâtre

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Le Devoir
Section Opinion-Idées
Par Alain Deneault et Virginie Francoeur
2 février 2026

Bienvenue dans la civilisation technolâtre

La présence à soi devient insupportable ; on n’en finit plus de se distraire de soi-même

Au moment de quitter l’enseignement collégial, l’écrivain-professeur Lucien Francoeur disait se sentir face non pas à une autre génération, mais à une « autre civilisation ». C’était au début du siècle. Cette civilisation naissante — technolâtre — fait aujourd’hui société.

À l’université, elle impose désormais une informatique improprement associée à de l’« intelligence ». Des auteurs et des réviseurs d’articles destinés aux revues scientifiques vont jusqu’à sous-traiter leur travail aux machines, au point de les laisser discuter entre elles à leur profit. Il en ressort des textes désincarnés, trop souvent truffés de références inexistantes et d’erreurs factuelles.

Le rapport au langage se révèle instrumental. Les mots utilisés sont investis de manière strictement tactique. Le rapport aux notes et aux « dossiers » devient obsessionnel. Les consignes sont suivies de manière strictement juridique. La citation cesse d’être un acte intellectuel pour se transformer en un geste mécanique, destiné à nourrir des indicateurs de performance, à séduire des algorithmes ou à maintenir artificiellement en vie des classements et des métriques. Le professorat concerne alors un acte policier : il vérifie l’existence des références scientifiques citées plus qu’il n’analyse la qualité intellectuelle d’un article ou d’une thèse.

Souvent à tort, les universitaires s’emballent pour des engins qui contribuent pourtant à disqualifier leur champ et à rétrécir les débouchés professionnels de leurs étudiants. Comme souvent (lire C. W. Mills), la classe moyenne témoigne de son absence de conscience historique.

Plus largement, Pacôme Thiellement, dans sa série Infernet (Blast, en ligne et en livre), fait la recension d’excès fous, où Internet sous ses différentes formes conduit d’infortunés utilisateurs. Subjectivités empruntées, mises en scène grotesques de soi, dérives hallucinogènes dans le réel, abus facilités par la distance, mise à l’écart du monde dans sa dimension tangible et paranoïa ordinaire. Si Internet n’est pas responsable de toutes les prédispositions perverses des individus, il les amplifie puissamment.

« Le vrai est un moment du faux » — le détournement célèbre de Guy Debord résume la situation. Et le faux devient activement la feinte, le fake, le falsifié. Deloitte facture à fort prix aux gouvernements australien et canadien des rapports truffés de références factices, le Chicago Sun-Times propose à son public la lecture de romans qui n’existent pas, le ministère français des Affaires étrangères publie la « photo » d’un soldat de la Wehrmacht qui célèbre en 1945 la libération de Paris…

C’est l’ère du « crétin digital », comme l’écrit le professeur en neurosciences Michel Desmurget (La fabrique du crétin digital, Seuil, 2019). En réaction, cela explique que des écoles de la Silicon Valley proscrivent les écrans…

S’ennuyer

Dans cette « autre civilisation », une chose formidable vient à manquer, la capacité à s’ennuyer. Pour certains, jamais ou presque ne se trouve-t-on dans la situation où, dans un vide « confrontant », dans un silence marqué, dans un temps long, on doit apprendre à se mesurer à soi-même. C’est pourtant alors que se constitue le siège de son autonomie, que se forment les ressorts de son désir et que s’ouvre la perspective de projets. La conscience subjective se développe à ce prix.

Or, la solitude devient maintenant synonyme d’angoisse. On hurle pour en sortir, on rage d’en revenir à nos écrans. On invoque frénétiquement ses « amis », toujours plus « artificiels », davantage encore que les avatars proposés par Facebook. Ce décalage avec l’âpreté du réel est radicalement infantilisant et narcissique. Même les rapports entre amis, lorsqu’ils surviennent encore, ne peuvent faire l’économie de ce tiers qui constitue le vecteur du lien. Au mieux, l’amitié consiste à regarder ensemble ce que propose la machine.

L’enseignement de la philosophie, comme le disait élégamment Gilles Deleuze, consiste à « apprendre à se réconcilier avec sa solitude ». Or, se priver d’indispensables moments pardevers soi revient à se montrer incapable de cohabiter franchement avec sa conscience. La présence à soi devient insupportable ; on n’en finit plus de se distraire de soi-même.

Pour le capital, c’est « tout bénef ». En effet, la société de consommation offre aux sujets affolés des points d’appui en apparence structurants, même s’ils sont privés de substance. On s’illusionne sur leur capacité à nous redresser et, comme ces mirages manquent fatalement à leur promesse, on y retourne et en redemande. Le professorat consiste plutôt à favoriser une intelligence présente à elle-même, vive, que jamais un ordinateur n’imitera, ainsi qu’une conscience d’enjeux affectivement investis, afin de résister à ces effets d’aliénation.

Se faire avaler par la machine

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Le Devoir
(Section Opinion-Idées)
Par Virginie Francoeur
20 août 2025

L’université s’est transformée en usine à publier. Elle croule sous les articles à produire, à lire, à évaluer. Le système est saturé. Et plutôt que de se réinventer, elle nous propose de déléguer des travaux à l’intelligence artificielle (IA).

Les algorithmes vont nous aider à optimiser, nous dit-on. Résumer, rédiger, corriger, publier ? ChatGPT et autres outils d’intelligence artificielle comme solution miracle à notre surcharge !

Si les doctorants se tournent vers des générateurs de texte pour répondre aux exigences des revues scientifiques et que les professeurs en font tout autant pour suivre le rythme effréné de la publication, qui produit encore réellement le savoir ? Quelle valeur accorder à une pensée automatisée et standardisée ?

Cette colonisation technologique s’est même infiltrée dans le langage universitaire par le lexique darwinien. On devrait impérativement s’adapter pour survivre à l’évolution. Comme si l’humain était condamné à subir ce changement technologique, sans garde-fous. Déjà en 2015, dans La médiocratieAlain Deneault dénonçait le discours industriel qui réduit la pensée à une chaîne de montage transformant l’humain en valeur marchande.

Système

La publication scientifique est encore aujourd’hui la condition sine qua non pour établir une carrière universitaire. Or, les quelques géants de l’édition scientifique — Elsevier, SAGE, Springer, Taylor & Francis, Wiley, Wolters Kluwer — continuent d’engranger des milliards de profits, et ce, sans payer ni les auteurs ni les évaluateurs, alors que les coûts de production sont quasi inexistants.

Une étude réalisée par des chercheurs de l’Université de Montréal faisait déjà état en 2015 de « l’oligopole des grands éditeurs savants » et soulignait la concentration extrême de ce marché. Ces éditeurs contrôlent les prix, imposent leurs conditions aux bibliothèques universitaires et exploitent les producteurs de connaissances.

Une plainte pour pratiques anticoncurrentielles a d’ailleurs été déposée récemment devant les tribunaux accusant les éditeurs d’avoir mis en place un système obligeant les chercheurs à travailler gratuitement pour réviser les articles, leur imposant de soumettre leurs manuscrits à une seule revue à la fois et leur interdisant de diffuser librement leurs découvertes scientifiques.

Cette situation est d’autant plus paradoxale que, sous couvert de politique de libre accès, les auteurs doivent souvent débourser plusieurs milliers de dollars pour publier leurs travaux dans ces revues à but très lucratif.

Le système actuel de publication scientifique est encadré par des formats rigides de rédaction (article d’environ 8000 mots). Quelle place reste-t-il pour la pensée originale ? Ces normes éditoriales arbitraires contribuent à uniformiser les modes de production du savoir, réduisant la diversité intellectuelle. Elles incitent les chercheurs à intérioriser les paradigmes dominants, et ils participent ainsi souvent à leur insu à une forme de violence symbolique, pour reprendre les termes du sociologue Pierre Bourdieu.

Que reste-t-il alors du travail professoral ? Que reste-t-il de la pensée qui a besoin de temps ? Que reste-t-il du rapport humain au savoir ? En confiant tout à la machine, nous amenuisons comme peau de chagrin notre pouvoir d’agir, notre capacité à discerner, à douter, à créer autrement.

Alarme

Pendant ce temps, le milieu des arts et de la culture a tiré la sonnette d’alarme. Il s’est mobilisé pour dénoncer l’infiltration insidieuse de l’IA qui asphyxie les processus de création. Pourquoi ne pas s’inspirer du manifeste L’art est humain !, publié en 2025 par six organisations syndicales représentant plus de 25 000 artistes ?

Il est temps, comme universitaires, de changer notre modèle d’évaluation de la recherche. De réaffirmer que la pensée humaine ne se mesure pas aux nombres d’articles publiés ni aux facteurs d’impact.

La recherche n’est ni linéaire ni prévisible. Il est temps de se mobiliser pour penser autrement la création et la diffusion du savoir. Valorisons les rapports grand public, les mémoires aux instances gouvernementales, les livres, les expositions et les films.

L’avenir est là, dans ces formes vivantes de cocréation. Encore faut-il qu’on nous en laisse l’espace et la liberté avant de se faire avaler par la machine. À quand notre manifeste ?