Se faire avaler par la machine

Photo © iStock
Le Devoir
(Section Opinion-Idées)
Par Virginie Francoeur
20 août 2025

L’université s’est transformée en usine à publier. Elle croule sous les articles à produire, à lire, à évaluer. Le système est saturé. Et plutôt que de se réinventer, elle nous propose de déléguer des travaux à l’intelligence artificielle (IA).

Les algorithmes vont nous aider à optimiser, nous dit-on. Résumer, rédiger, corriger, publier ? ChatGPT et autres outils d’intelligence artificielle comme solution miracle à notre surcharge !

Si les doctorants se tournent vers des générateurs de texte pour répondre aux exigences des revues scientifiques et que les professeurs en font tout autant pour suivre le rythme effréné de la publication, qui produit encore réellement le savoir ? Quelle valeur accorder à une pensée automatisée et standardisée ?

Cette colonisation technologique s’est même infiltrée dans le langage universitaire par le lexique darwinien. On devrait impérativement s’adapter pour survivre à l’évolution. Comme si l’humain était condamné à subir ce changement technologique, sans garde-fous. Déjà en 2015, dans La médiocratieAlain Deneault dénonçait le discours industriel qui réduit la pensée à une chaîne de montage transformant l’humain en valeur marchande.

Système

La publication scientifique est encore aujourd’hui la condition sine qua non pour établir une carrière universitaire. Or, les quelques géants de l’édition scientifique — Elsevier, SAGE, Springer, Taylor & Francis, Wiley, Wolters Kluwer — continuent d’engranger des milliards de profits, et ce, sans payer ni les auteurs ni les évaluateurs, alors que les coûts de production sont quasi inexistants.

Une étude réalisée par des chercheurs de l’Université de Montréal faisait déjà état en 2015 de « l’oligopole des grands éditeurs savants » et soulignait la concentration extrême de ce marché. Ces éditeurs contrôlent les prix, imposent leurs conditions aux bibliothèques universitaires et exploitent les producteurs de connaissances.

Une plainte pour pratiques anticoncurrentielles a d’ailleurs été déposée récemment devant les tribunaux accusant les éditeurs d’avoir mis en place un système obligeant les chercheurs à travailler gratuitement pour réviser les articles, leur imposant de soumettre leurs manuscrits à une seule revue à la fois et leur interdisant de diffuser librement leurs découvertes scientifiques.

Cette situation est d’autant plus paradoxale que, sous couvert de politique de libre accès, les auteurs doivent souvent débourser plusieurs milliers de dollars pour publier leurs travaux dans ces revues à but très lucratif.

Le système actuel de publication scientifique est encadré par des formats rigides de rédaction (article d’environ 8000 mots). Quelle place reste-t-il pour la pensée originale ? Ces normes éditoriales arbitraires contribuent à uniformiser les modes de production du savoir, réduisant la diversité intellectuelle. Elles incitent les chercheurs à intérioriser les paradigmes dominants, et ils participent ainsi souvent à leur insu à une forme de violence symbolique, pour reprendre les termes du sociologue Pierre Bourdieu.

Que reste-t-il alors du travail professoral ? Que reste-t-il de la pensée qui a besoin de temps ? Que reste-t-il du rapport humain au savoir ? En confiant tout à la machine, nous amenuisons comme peau de chagrin notre pouvoir d’agir, notre capacité à discerner, à douter, à créer autrement.

Alarme

Pendant ce temps, le milieu des arts et de la culture a tiré la sonnette d’alarme. Il s’est mobilisé pour dénoncer l’infiltration insidieuse de l’IA qui asphyxie les processus de création. Pourquoi ne pas s’inspirer du manifeste L’art est humain !, publié en 2025 par six organisations syndicales représentant plus de 25 000 artistes ?

Il est temps, comme universitaires, de changer notre modèle d’évaluation de la recherche. De réaffirmer que la pensée humaine ne se mesure pas aux nombres d’articles publiés ni aux facteurs d’impact.

La recherche n’est ni linéaire ni prévisible. Il est temps de se mobiliser pour penser autrement la création et la diffusion du savoir. Valorisons les rapports grand public, les mémoires aux instances gouvernementales, les livres, les expositions et les films.

L’avenir est là, dans ces formes vivantes de cocréation. Encore faut-il qu’on nous en laisse l’espace et la liberté avant de se faire avaler par la machine. À quand notre manifeste ?