Il reste du monde avec Rémi Villemure – Entretien #66 avec Alain Deneault

Rémi Villemure s’entretient avec Alain Deneault à son podcast politique et culturel Il reste du monde avec René Villemure en partenariat avec le studio Kampus média. Trois courts extraits peuvent être visionnés sur YouTube et Facebook (Meta). L’entretien au complet est réservé aux membres. – 15 mars 2026

Discussion entre Alain Deneault et Richard LeBlanc sur les notions d’environnement, de liberté et de biorégion

Richard LeBlanc, stagiaire postdoctoral au campus d’Edmundston de l’Université de Moncton et Alain Deneault, professeur de philosophie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton – Photo © Université de Moncton, campus d’Edmundston

Une discussion entre Alain Deneault, professeur de philosophie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton (UMCS), et Richard LeBlanc, stagiaire postdoctoral au campus d’Edmundston de l’Université de Moncton (UMCE), ont porté sur les notions d’environnement, de liberté et de biorégion, lors d’une conférence publique présentée le vendredi 13 mars à l’UMCE.

« Cet échange a été organisé par la Chaire de recherche du Canada sur le Développement et les enjeux territoriaux en Acadie contemporaine en collaboration avec le Secteur des sciences humaines du campus d’Edmundston dans le cadre du cours d’introduction à la sociologie du professeur Julien Massicotte.

D’autres questions comme le génocide, l’histoire et le Canada ont fait l’objet de débat et de questionnement. L’échange a aussi mené à des interventions des participants et des participantes, évoquant des concepts comme l’égalité ou la durabilité. Le souhait est que l’activité aura provoqué une réflexion sur le sens du monde que nous partageons et sur les stratégies collectives d’avenir. »

Source : Hugues Chiasson, coordonnateur des communications à l’UMCE

Dernière photo à partir de la gauche : Richard LeBlanc, stagiaire postdoctoral au campus d’Edmundston de l’Université de Moncton, Rose Kikpa Bio, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur Le Développement et les enjeux territoriaux en Acadie contemporaine et Alain Deneault, professeur de philosophie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton

L’« intelligence » artificielle favorise-t-elle la pensée critique ou la médiocratie ?

L’« intelligence » artificielle favorise-t-elle la pensée critique ou la médiocratie ? Conférence d’Alain Deneault dans le cadre du Printemps de la recherche en éducation du Réseau des instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPÉ) avec le modérateur Hamid Chaachoua, Directeur de l’INSPÉ de l’académie de Grenoble, enseignant-chercheur en didactique des mathématiques, vice-président. Durée : 1 h 04 min 44 sec – 2 avril 2026.

« L’« intelligence » « artificielle » confère de la valeur au résultat plus qu’au processus. Elle est régie et programmée pour satisfaire une pensée et une représentation standardisée. En cela, elle se propose comme la forme accomplie de la « médiocratie », à savoir une quête de la moyenne érigés en système et devenus impératif. Cette moyenne semble loin de représenter un phénomène social spontané dont une pensée scientifique ferait son objet. Elle s’érige comme telle du fait de pressions et de représentations idéologiques. La pensée critique s’en distingue tout comme une éthique tournée vers l’économie de la nature. » – Réseau des INSPÉ

L’« intelligence » artificielle favorise-t-elle la pensée critique ou la médiocratie ? Conférence d’Alain Deneault dans le cadre du Printemps de la recherche en éducation du Réseau des instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPÉ) – 2 avril 2026

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege.

Violences

Photo © Sajjad Safari/AP Photo

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
3 avril 2026

Violences

Trois types de violence.

Ces jours-ci, la première nous saute aux yeux. Elle a pour noms génocide, crimes de guerre, bombardements des civils, décapitations politiques, kidnappings, coups d’État… Ce spectacle télévisé nous divertit tous les soirs. Il nous montre aussi impuissants. Va-t-on réellement téléphoner à son député libéral pour qu’il fasse remonter notre indignation jusqu’à Benjamin Netanyahu, Vladimir Poutine et Donald Trump, via l’appareil d’État ?

Sinon quoi ? Arrivons-y par quelques détours. La philosophie nous y habitue.

La violence crue qui sévit maintenant vise à renverser des régimes, ceux de la Bande de Gaza, du Venezuela et de l’Iran. Elle se décharge aussi contre toutes formes de résistance, comme au sud du Liban et en Jordanie. Elle explosera ensuite sur d’autres entités dans sa mire : Cuba, le Groenland, le Panama, le Canada…

Est-on avisé de se représenter comme isolée cette violence de la part de chefs d’État psychotiques ?

Non, peut-on répondre, fort de lectures du XXe siècle, La Crique de la violence de Walter Benjamin et Il faut défendre la société de Michel Foucault. Cette violence qui fait irruption comme la lave d’un volcan est contenue en temps normal par l’État protecteur des entreprises privées. Elle lui est même consubstantielle. C’est là un deuxième type de violence, à l’état latent.

Cette violence contenue est à l’origine même des États. Sa constitution n’est jamais l’affaire de beaux esprits qui philosophent de manière magnanime, dans le calme d’une bibliothèque, pour imaginer l’État qui conviendra le mieux au bien commun. Ces fadaises animent sa propagande a posteriori. La loi fondamentale « naît des batailles réelles, des victoires, des massacres, des conquêtes qui ont leur date et leurs héros d’horreur ; la loi naît des villes incendiées, des terres ravagées ; elle naît avec les fameux innocents qui agonisent dans le jour qui se lève », comme l’écrit Foucault sans fard. Les États se forment historiquement du fait de conquêtes, d’actes coloniaux, de manifestations impérialistes, ce qu’on appelle aujourd’hui très pudiquement « des territoires non cédés ». Donc, une proclamation autoréférentielle, inconstitutionnelle, illégale même, et violente, préside à la fondation de nos institutions souvent dites « démocratiques ».

Le pouvoir déclare : « j’impose moi-même de force la loi qui me dit en être la source légitime… »  L’État exprime d’abord le droit du plus fort, celui d’une classe sociale, rattachée à un groupe, qui fera valoir sa loi sur les autres et tout le reste. Les communautés autochtones pourraient nous suggérer à ce propos d’aller voir le court-métrage de Willie Dunn, The Ballad of Crowfoot (NFB, 1968).

Pour Walter Benjamin, l’État cherche à réprimer toute forme de violence semblable à celle qui lui a permis de s’imposer, et qui pourrait plus tard le renverser.

Il y va donc pour l’État – pour la classe sociale qu’il représente ainsi que pour les intérêts privés qu’il protège – d’un rapport double à la violence : celle qui est de son fait, la sienne qu’il défend proprement en tant qu’elle serait « légitime », et toutes les autres forces qui le défient. L’État a le pouvoir de présenter ces dernières comme illégitimes, illicites, voire criminelles.

Des décennies de militantisme politique, de luttes parlementaires, de grèves et de pétitions ont été nécessaires pour qu’il adoucisse ses pratiques et leur donne un peu de légitimité.

Donc, la violence dont il fait preuve vise aussi à neutraliser toute forme de résistance concurrente. Survient alors un troisième type de violence, cette fois sur un mode ordinaire, intégré, systémique.  C’est elle que subissent imperceptiblement les gens qui défendent des principes liés au bien commun et à la justice sociale, mais qui se voient muselés dans chacune de leurs tentatives formelles pour les faire valoir.

C’est dans ce foyer de tensions entre la parole étouffée et la violence d’État que se trouvent aujourd’hui les citoyens de la grande région de Sackville. On sait que la société d’État Énergie NB et l’entreprise états-unienne ProEnergy envisagent d’y construire une centrale électrique fonctionnant à partir du gaz de schiste et du diesel. Et ce, pendant que l’État permet à VoltaGrid et Beacon AI Centers d’ouvrir un centre de mégadonnées aussi énergivore que vain dans la région de Saint-Jean (Acadie Nouvelle, 15 novembre 2025). Celle-ci consommerait la moitié de l’électricité que produirait celle-là (Radio-Canada, 13 novembre 2025). Ce processus favoriserait le réchauffement climatique, c’est-à-dire le phénomène responsable de la mort des coraux indispensables à la vie marine, des fortes tempêtes érodant nos côtes, des canicules nuisant à l’agriculture et des incendies de forêt ruinant nos derniers puits de carbone.

Mais la violence institutionnelle sévit sous une forme symbolique et subtile lorsque des citoyens s’affairent à plaider la cause de l’écologie et du bien commun à l’encontre des forces du capital. Bénévoles ou presque, sans moyens ou presque, sans représentation juridique ou presque, les voici soudainement confrontés à des spécialistes de la technocratie minière, des avocats d’Énergie NB sous l’œil scrutateur de juristes d’entreprises, manœuvrant comme des poissons dans l’eau dans les audiences publiques codifiées de la Commission de l’énergie et des services publics. Les puissants, l’air de rien, parlent l’inaccessible langue du droit et mitraillent les citoyens de volumineux documents abscons pour occuper leurs soirées, leurs fins de semaine et leurs vacances. C’est cette langue technique qu’il leur faut apprendre sur-le-champ pour se mesurer à des sujets qui la parlent depuis des décennies et qui sont grassement payés pour le faire à temps plein. Alors, la condescendance bat son plein.

Cette violence se produit sous les dehors de ce que le cinématographe Luis Buñuel appelait « le charme discret de la bourgeoisie ». On appelle « démocratie » ce processus inique, et l’État dira, lorsqu’il annoncera une décision depuis longtemps déjà prise, qu’elle est le fruit d’une consultation du public, tandis que les citoyens concernés fredonneront les mots de Félix Leclerc, « …je sens en moi s’installer la colère ».

Penser demain avec Alain Deneault – Le troisième épisode du balado étudiant «Éthique en pratique » de l’IDÉA

Penser demain avec Alain Deneault. Les animateurs Édouard Goupil-Leroux & Alexandre Poiré reçoivent Alain Deneault pour le troisième épisode du balado étudiant « Éthique en pratique » de l’Institut d’éthique appliquée de l’Université Laval (IDÉA). Durée : 1 h 32 min – 23 mars 2026

« Dans cet épisode, nous recevons Alain Deneault, philosophe et professeur à l’Université de Moncton au campus de Shippagan. En clarifiant certains concepts centraux de sa réflexion comme l’économie, la gouvernance et plus récemment le biorégionalisme, cet entretien propose de sonder le monde dans lequel nous vivons avec un regard philosophique tout en gardant en filigrane la question « Comment penser demain ? ». » – Balado de l’IDÉA

Essais mentionnés dans cet entretien

Écoutez la causerie avec Alain Deneault – Les figures du « complotisme » : une galerie de personnages conceptuels

Les figures du « complotisme » : une galerie de personnages conceptuels. Causerie avec Alain Deneault organisée par UPop Montréal qui a eu lieu à La Livrerie et qui a été enregistrée le 16 mars 2026. Durée : 1 h 05 min suivie d’une période de questions.

« Sous l’expression « théorie du complot » ou complotisme se rangent différents phénomènes sociaux et discursifs qu’il convient de distinguer. Comme souvent, la confusion du langage convient au statu quo. L’atelier visera à décliner sous la forme de différents types sociaux les manifestations de ce qu’on appellera pour l’heure le complotage, afin d’échapper aux appellations d’usage. » – UPop Montréal

L’UPop, créée en 2010, a pour mission de favoriser le développement de l’esprit critique en offrant à la population de Montréal et des environs un accès libre et gratuit au savoir par le biais d’activités d’éducation populaire implantées dans plusieurs quartiers de la ville.

Les activités de l’UPop sont ouvertes à toutes et tous. Elles se tiennent dans des lieux conviviaux et accessibles – cafés, bibliothèques, galeries d’art, théâtres – qui permettent de joindre un public diversifié, intéressé par la culture et le savoir. L’UPop Montréal valorise le sentiment d’appartenance à la communauté et favorise l’envie de prendre part activement aux défis auxquels nous faisons collectivement face.

Source: UPop Montréal

Témoignage d’Alain Deneault sur Jacques Rancière

Témoignage d’Alain Deneault sur le philosophe Jacques Rancière à l’émission Pas de quartiers du groupe Louise-Michel sur Radio Libertaire, 89.4 MHz FM, Île-de-France (Paris).

Les animatrices Mariama et Lucille reçoivent le philosophe Jacques Rancière pour évoquer son parcours et présenter ses deux derniers ouvrages Au loin la liberté, essai sur Tchekhov et La mésentente, politique et philosophie publiés chez La fabrique éditions. Le témoignage d’Alain Deneault débute à 16 min 40 sec (durée 15 minutes) – 14 octobre 2025

« […] Alors, ce que vous allons faire, Monsieur Rancière, nous allons donner la parole à Alain Deneault qui a été votre élève et qui nous a fait un fichier, depuis le Canada, de quinze minutes et qui explique comment on apprend avec Jacques Rancière. » – Pas de Quartiers

« […] Après des séjours à Berlin et Montréal, il [Alain Deneault] s’inscrit aux études supérieures en 1997 à l’Université de Vincennes à Saint-Denis (Université de Paris-VIII) et obtient en 1998 son diplôme d’études approfondies (DEA), puis, en 2004, le doctorat « Lieux et transformations de la philosophie », tous deux sous la direction de Jacques Rancière. » – Wikipédia, page Alain Deneault

Jacques Ranciere – Photo © PFRunner, 2012

« Félicitations à Alain Deneault! » – Université de Moncton

« Le Conseil des arts du Canada a dévoilé la liste des finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général 2025, et Alain Deneault, professeur de philosophie et de sociologie au campus de Shippagan de l’Université de Moncton, figure parmi les finalistes dans la catégorie Essais pour son ouvrage Faire que! L’engagement politique à l’ère de l’inouï.

Les Prix littéraires du Gouverneur général, parmi les distinctions les plus prestigieuses au pays, célèbrent chaque année la richesse de la littérature canadienne et mettent en lumière le talent des créatrices et créateurs d’ici.

Les lauréates et lauréats seront annoncés le 6 novembre 2025. » – Université de Moncton

Pour qui, la philo?

Les libraires

Par Alain Deneault
Octobre- Novembre 2024 - No 145
Page 48-49
21 octobre 2024

Pour philosopher apprenez
Qu’il faut d’abord la permission
Des signatures et des raisons
Un diplôme d’au moins une maison spécialisée…
– Félix Leclerc, chanson Contumace

Tous philosophes! Nous sommes tous des intellectuels. C’est la thèse scandaleuse soutenue par Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison (Folio). Le commun n’a rien à envier aux « intellectuels organiques », soit tous ces experts, idéologues, consultants et vulgarisateurs partageant et relayant les intérêts de la classe dominante. Le commun est capable par lui-même de se renseigner, de lire et de s’opposer aux thèses admises et colportées par les pouvoirs institués. L’intelligence et la volonté sont ce qui lui reste. Regardez-le s’opposer aux promoteurs du gaz de schiste et leurs méthodes de fracturation. Le voilà se constituer savant en la matière et opposer des contre-expertises. Regardez-le sinon neutraliser le pouvoir dans une grève nationale au nom de l’accès à l’éducation postsecondaire.

Il y va de même pour la philosophie. La sociologie nous apprend certes que des milieux sont favorisés pour produire des philosophes professionnels. Une fille de médecin ayant grandi à Outremont sera plus avantagée du point de vue du capital social et symbolique qu’un fils de mécanicien de Chibougamau pour se destiner à un travail doctoral sur Leibnitz. Mais l’histoire des idées réserve néanmoins une place étonnante aux marginaux et prolétaires qui n’étaient pas censés quitter leur place à l’usine pour s’adonner eux aussi à la lecture ainsi qu’à la production de pensées conceptuelles. Karl Marx n’avait-il pas comme interlocuteur Joseph Dietzgen, auteur d’un Exposé par un travailleur manuel, d’une Nouvelle critique de la raison pure, à partir de la notion de Travail de la tête (Kopfarbeit), pudiquement traduit « travail intellectuel » à Paris?

Au dernier quart du XXe siècle, Bernard Stiegler, un tenancier de bar incarcéré après quelques braquages en France, ne s’est-il pas révélé un excellent philosophe, en menant des études dans la discipline pendant ses années de prison, pour en sortir reconnu par ses nouveaux pairs?

Aujourd’hui, encore, Simon Paré-Poupart fait connaître sa « philosophie de ferrailleur » dans un ouvrage soutenu paru chez Lux Éditeur, Ordures. Le freeganisme désigne chez lui une éthique de la consommation que beaucoup seraient bien avisés de connaître. Ou Jean-Marc Limoges, fils d’ouvriers analphabètes, explique dans Victor et moi (Boréal, 2021) comment il est devenu professeur de littérature et de français en s’opposant à la doxa officielle que prodiguaient ses professeurs. Il en ressort tout une pensée de la pédagogie.

D’autres font le chemin inverse. Dégoûté par le caractère idéologique de l’activité universitaire, Matthew Crawford a poursuivi ses recherches sur « le sens et la valeur du travail », tout en œuvrant comme réparateur de motocyclette.

Ces exemples ne sauraient dissimuler le pouvoir de la reproduction sociale des institutions convenues. Elles ont lamentablement échoué dans leur prétention à favoriser la mobilité sociale. Ou peut-être ont-elles partiellement échoué dans leur volonté inavouée de maintenir loin de toute pensée critique les sujets étrangers au pouvoir bourgeois. Certains échappent aux tendances lourdes.

Pour le philosophe Jacques Rancière, il y va du principe même de démocratie. Il y a démocratie dans ces moments où l’intelligence est donnée en partage. Non pas que nous devenions soudainement tous égaux, mais où aucune compétence spécifique n’est dominante dans l’étude d’un problème. Faut-il envoyer nos enfants à la guerre? Doit-on accepter que subsistent d’importantes inégalités sociales? Qui peut prétendre en savoir davantage que d’autres sur cette question simple qui touche le commun en son cœur et concerne intimement son existence? Dans Le maître ignorant (Fayard, 1987), Rancière suit également les révélations de Joseph Jacotot, un professeur parachuté dans les Flandres au XIXe siècle, faisant apprendre à des étudiants ce qu’il ignorait lui-même. Il a découvert alors le pouvoir de l’émancipation, à savoir que l’élève n’a pas nécessairement besoin du professeur pour apprendre. Que le professeur peut même s’instituer comme un abrutisseur auprès de lui, en le faisant plafonner.

Si nous sommes tous philosophes, et tous capables de pensée critique, force est d’admettre que nous naissons piètres philosophes. Spinoza appelait au XVIIe siècle « premier genre de connaissance » la façon spontanée que nous avons d’inférer des vérités à partir de moments strictement accidentels. On excède cette façon « mutilée » de penser lorsque l’on comprend que nos haines, nos frustrations, nos colères et nos jalousies, soit nos « passions tristes », sont le plus souvent le fait d’une méconnaissance des conjonctures dans lesquelles nous nous trouvons, et des éléments extérieurs à soi avec lesquels nous entrons en rapport. C’était sa façon de rappeler l’hostilité traditionnelle de la philosophie à son contraire, la simple opinion.

Qui qu’on soit, philosopher exige donc une prédisposition importante au travail. En l’occurrence, travailler signifie s’étonner de ce qui se présente comme banal, critiquer ce qui appartient au cours normal des choses, produire des concepts qui permettent d’articuler les éléments du réel de manière autre que convenue et soumettre à la pensée commune un certain nombre de problématiques qui déplacent le foyer des questions et font débat. L’insondable corpus et quelques penseurs contemporains nous assistent dans ce travail ardu.

La pensée critique se pose comme le premier moment de la philosophie. Qu’elle soit strictement intellectuelle comme chez Emmanuel Kant ou politique comme chez Karl Marx, ou psychique comme chez Sigmund Freud, ou décoloniale comme chez Achille Mbembe, ou sociétale comme chez Judith Butler, elle consiste chaque fois à se questionner sur l’origine historique, sociale et idéologique des notions qui sont soumises au public ou colportées par lui. La halte critique que la critique fait subir à ces notions idéologiques et la mise en perspective historique dans laquelle elle l’inscrit suffit à la relativiser, eu égard à d’autres approches et traitements possibles.

Max Horkheimer, philosophe de l’École de Francfort au début du XXe siècle, a insisté : la pensée critique entretient quant à elle-même les attentes qu’elle réserve à toute pensée. Elle doute de ses propres propositions, les soutient toujours sur le mode de l’épochè (la mise en suspens), les altère, les adapte, les fait évoluer. Là réside aussi son travail.

C’est un manquement à un tel travail qui fait mal philosopher le commun. On reconnaît les travers auxquels conduit la négligence intellectuelle dans certaines théories du complot, bien que ce syntagme soit galvaudé et mobilisé bien plus souvent qu’il ne le devrait. Dans des cas excessifs où des penseurs, au nom de l’exercice critique, campent sur une position dénonciatrice, il arrive que la pensée fige au moment d’une hypothèse, pour se satisfaire ensuite d’isoler les éléments semblant la conforter. Cette manifestation de paresse qui intervient au milieu du processus intellectuel est d’autant plus préjudiciable qu’elle se révèle séduisante aux yeux de qui ne souhaite pas longtemps s’éprouver dans le champ de la pensée. Pierre Bayard s’est référé à l’esthétique pour en témoigner, notamment dans Qui a tué Roger Ackroyd et Hitchcock s’est trompé (Minuit). On retrouve le même phénomène chez les xénophobes qui postulent le déclin de leur culture pourtant majoritaire ou chez les intersectionnalistes à tout crin qui réduisent les minorités à des êtres exclusivement soumis à des persécutions. Ces tares touchent autant, politiquement, la gauche et la droite.

On m’a demandé un jour à Radio-Canada : « Qui donc lit vos livres? » J’ai répondu : « Ceux qui les lisent. » Ce n’était pas qu’une lapalissade, mais une déclaration de principe. Il en va de même pour la philosophie. Qui philosophe la maintient en vie. À la condition de s’en donner la peine.

Le texte a été écrit à la suite de l’invitation de la revue Les Libraires.

Pour qui, la philo ? Un article d’Alain Deneault dans la revue Les libraires No 145, page 48-49

Dissocier économie et capitalisme – L’Humanité magazine

L’Humanité Magazine

Par Jean-Christophe Le Duigou
No 923 - 3 au 16 octobre
Page 57

Participation d’Alain Deneault au livre « Zones frontières et entreprise socialement responsable »

« Longtemps définie par ses seules performances financières et cantonnée à sa place sur le marché, l’entreprise est aujourd’hui en pleine mutation. Divers phénomènes font voler en éclat les délimitations contractuelles et organisationnelles des entreprises et créent des zones frontières où se mêlent différentes logiques d’action et règles institutionnelles. Cette explosion des normes donne à l’entreprise de plus en plus de moyens pour contribuer au bien-être commun. Ainsi, l’entreprise socialement responsable prend corps et devient le centre où convergent et se multiplient des attentes diverses, variées et parfois contradictoires. À travers une approche multidisciplinaire et comparée, cet ouvrage collectif décrypte les mutations contemporaines de l’activité des entreprises. Sous le prisme des sciences juridique, d’administration et philosophique, cet ouvrage propose une analyse novatrice sur les zones frontières où cohabitent les objectifs économiques et sociétaux et où se redéfinit le lien entre l’entreprise et la Société.


Ont contribué à cet ouvrage : Diane-Laure Arjaliès, Luc K. Audebrand, Olivier Beaudet-Labrecque, Yassine Ben Messaoud, Julie Bernard, Vincent Bouchet, Luc Brès, Isabelle Cadet, Louise Champoux-Paillé, Guillaume Chappuis, Soro Coulibaly, Patricia Crifo, Nicolas Cuzacq, Isabelle Daugareilh, Alain Deneault, Jérôme Deschênes, Michel Dion, Martin Dumas, Cécile Ezvan, Axel Gasser, Loïc Geelhand de Merxem, Anne-Sophie Godbout, Frédéric Hanin, Hélène L’Huillier, Alexis Langenfeld, Simon Lavoie, Sandra Langel, Ian B. Lee, David Levi-Faur, Dominic Martin, Emmanuelle Mazuyer, Justin Monsenepwo, Myriam Michaud, Patrick Mignault, Margaux Morteo, Nicolas Mottis, Thierry Ngosso, Suzanne Paquette, Benoît Pigé, Cécile Renouard, David Robichaud, Jérémy Michel Roy, Denis Saint-Martin, Ivan Tchotourian, Christoph Teichmann, Patrick Turmel, P. M. Vasudev, René Villemure, Renaud Zbinden et Matthieu Zolomian.


MM. Alexis Langenfeld et Loïc Geelhand de Merxem (étudiants inscrits au doctorat en droit, Faculté de droit, Université Laval) ont assuré la direction éditoriale de cet ouvrage. » – Thompson Reuters

La contribution d’Alain Deneault au chapitre 28 s’intitule La personne «morale» et son «éthique» des affaires, page 991 à 1000.