L’« intelligence » artificielle favorise-t-elle la pensée critique ou la médiocratie ?

L’« intelligence » artificielle favorise-t-elle la pensée critique ou la médiocratie ? Conférence d’Alain Deneault dans le cadre du Printemps de la recherche en éducation du Réseau des instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPÉ) avec le modérateur Hamid Chaachoua, Directeur de l’INSPÉ de l’académie de Grenoble, enseignant-chercheur en didactique des mathématiques, vice-président. Durée : 1 h 04 min 44 sec – 2 avril 2026.

« L’« intelligence » « artificielle » confère de la valeur au résultat plus qu’au processus. Elle est régie et programmée pour satisfaire une pensée et une représentation standardisée. En cela, elle se propose comme la forme accomplie de la « médiocratie », à savoir une quête de la moyenne érigés en système et devenus impératif. Cette moyenne semble loin de représenter un phénomène social spontané dont une pensée scientifique ferait son objet. Elle s’érige comme telle du fait de pressions et de représentations idéologiques. La pensée critique s’en distingue tout comme une éthique tournée vers l’économie de la nature. » – Réseau des INSPÉ

L’« intelligence » artificielle favorise-t-elle la pensée critique ou la médiocratie ? Conférence d’Alain Deneault dans le cadre du Printemps de la recherche en éducation du Réseau des instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPÉ) – 2 avril 2026

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege.

Le mal pour lui-même

Photo © Acadie Nouvelle – Archives

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
2 mars 2026

Le mal pour lui-même

Ainsi, quelque cinquante millions de dollars sont attribués en subvention à la composante forestière du conglomérat Irving tandis que le gouvernement du Nouveau-Brunswick privera d’un montant équivalent son réseau scolaire, collégial et universitaire. De là à affirmer que les gens qui étudient, enseignent, accompagnent, éduquent… devront se priver, voire souffrir, pour enrichir encore un peu plus la sainte famille, il n’y a qu’un pas.

Certes, les subventions que les Irving touchent de la part de l’État du Nouveau-Brunswick ne proviennent pas du même budget que celui faisant l’objet de compressions. C’est d’un fonds d’aide aux entreprises éprouvées par les droits de douane états-uniens que provient la subvention controversée, quoique les bénéficiaires aient déjà congédié 140 employés en 2025. Mais, hormis ces distinguos technocratiques et comptables, le phénomène relève d’une constante. De leur propre aveu, les Irving concentrent dans des législations ultra-permissives des capitaux nullement imposés, tandis qu’ils profitent ici des terres de la Couronne, de subventions provenant de tous les budgets ainsi que d’investissements publics massifs dans des domaines aussi variés que la voirie, la sécurité, la justice et… l’éducation.

Lorsqu’il agissait comme critique en matière de Finances, le député vert Kevin Arseneau avait formellement milité pour que toute entité délocalisant des actifs dans les paradis fiscaux soit privée de subventions publiques. Ont refusé d’y donner suite les bleus, faisant une mine patibulaire, et les rouges, avec un sourire.

Capable de délocaliser massivement ses bénéfices ailleurs avant qu’ils ne soient imposés, le conglomérat est le contribuable le plus à même de jauger la part de ses revenus qu’il rendra imposables, à la manière d’un client qui fixerait lui-même le prix de la marchandise. Dans une logique stricte d’intérêt, l’important serait pour Irving de financer l’État afin de le rendre apte à fournir strictement les services nécessaires. Passé cela, ce serait une perte d’argent.

C’est une hypothèse. Elle mérite qu’on s’y penche sérieusement.

Il a été longtemps possible de railler la famille aux allures rêches en tant qu’illustration parfaite de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, célèbre étude du sociologue Max Weber publiée au début du xxe siècle. On l’imagine, dans l’esthétique froide qu’elle adopte, contempler sa montagne d’or en se persuadant d’y célébrer le reflet de son éthique de travail, sa conduite puritaine et son esprit supérieur.

Mais la caricature tourne court. Elle ne porte pas.

Plus juste peut-être, et plus inquiétante encore, la représentation audiovisuelle de l’évitement fiscal que donnait en 2017 l’organisation Oxfam (« Évasion fiscale : un hold-up de nos services publics »). Dans une ambiance ténébreuse de film d’aventure, on y voyait des criminels masqués entrer par effraction dans un hôpital et voler tout le matériel médical, au point, par moments, de conduire à la mort d’infortunés patients. Le message : l’évitement fiscal tue. En tous les cas, il conduit à la perte de nombreuses personnes qui participent autant à la vie publique que la famille retranchée dans ses beaux quartiers ou son site de villégiature.

Autre élément du message : l’évitement fiscal se fait sciemment au détriment des services publics et de la capacité des citoyens à se donner des institutions dignes. On ne peut le commettre qu’intentionnellement lorsqu’on en connaît les conséquences désastreuses pour le plus grand nombre. L’indice qui ne trompe pas concerne le taux de mortalité infantile ou encore l’évolution de l’espérance de vie. Ce sont de telles données qui ont permis à l’anthropologue Emmanuel Todd de prédire jadis l’effondrement de l’URSS, et aujourd’hui celui de l’Occident.

Avec mes étudiantes et étudiants, nous nous mesurons cette année aux livres moralement exigeants de Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient (Cerf, 2018) et Pervers (Ithaque, 2014). Ces essais suggèrent que nous souffrons collectivement de notre incapacité à penser le Mal. Pas seulement le mal, ce qui est mal au sens de ce-qui-n’est-pas-bien, ce qui accuse une carence de bonté, ce qui fait l’impasse sur les critères élémentaires de ce qui est bon… Mais le Mal lui-même, le Mal pour lui-même. Ce philosophe des sciences et psychanalyste dit trouver la motivation d’écrire ses livres du fait de sa « consternation devant le mélange de facilité intellectuelle et de timidité morale, voire de niaiserie qui règnent quasiment sans partage quand on aborde aujourd’hui la question du Mal. » Il souhaite « attirer l’attention sur la pauvreté débilitante des réflexions dont on nous abreuve à ce propos ».

Quelques lignes ne peuvent en rien suppléer l’expérience de lecture stupéfiante que représentent ces deux livres. Relevons-en seulement quelques traits saillants, à savoir que nous errons en pensant le mal par des termes privatifs, comme l’in-justice, l’a-nomie ou l’in-humanité, comme si tout acte devait d’abord s’en référer à la justice, à la loi ou à l’humanisme, pour être présenté ensuite comme s’en éloignant plus ou moins. Ce rapport candide au bien, que l’on retrouve jusque chez Emmanuel Kant, par exemple, nous prive de la possibilité d’admettre que des acteurs, notamment riches et puissants, peuvent sciemment faire le Mal. Jubiler en s’y consacrant. Jouir de la destruction, de la privation, de la pollution. Le Mal ici ne tient plus d’une carence de bien, mais d’un dessein à proprement parler, mû par ce que la psychanalyse a appelé la pulsion de mort, et que des économistes chevronnés comme Bernard Maris et Gilles Dostaler ont associé déjà à notre régime productiviste (Capitalisme et pulsion de mort, Albin Michel, 2009).

Pis, pour l’auteur, le Mal pour lui-même n’est pas principalement une affaire de sujets. Il n’y a pas tant de prédispositions au Mal chez certaines personnes que de contextes historiques le favorisant. Le nôtre en est. La perte de repères éthiques, le vacillement des institutions sociales, le sentiment que la pollution et le réchauffement climatique précipitent le monde vers sa fin contribuent à rendre les gens cyniques, pervers et violents, tant ils deviennent désespérés. Plus nous laissons faire, plus nous contribuons à un monde du laisser-faire…

Repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement dans le contexte socio-écologique contemporain

Alain Deneault prononcera la conférence d’ouverture aux journées d’étude Repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement dans le contexte socio-écologique contemporain le 9 juin 2025. Cet événement est organisé par le Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté (Centr’ERE) de l’Université du Québec à Montréal et aura lieu les 9 et 10 juin 2025.

Avec la participation de : Alain Deneault,
Aurélie Zwang, Mélanie Champoux, Alexandra Guité, Maxime Fecteau, Jonathan Durand-Folco, Lucie Sauvé, Gina Thésée, Céline Chauvigné, Geneviève Therriault, Clément Barniaudy, Emmanuelle Larocque, Audrey Dahl, Dalie Lauzon-Vallières, Josée Courtemanche, Laurence Brière et la Coalition Environnement – Éducation – Écocitoyenneté

« Dans un monde traversé par de profondes crises sociales, écologiques et politiques, comment l’éducation peut-elle nourrir une citoyenneté critique, créative et émancipatrice ? Ces deux journées seront l’occasion de réfléchir collectivement à des pratiques pédagogiques qui prennent acte de l’urgence et de la complexité de notre époque.

Ces journées d’étude visent ainsi à examiner les défis éducatifs et les voies d’apprentissage et de praxis que soulèvent les polycrises contemporaines. Elles proposeront des conférences, un séminaire, des tables rondes, des discussions et une performance artistique, toutes invitant « à entendre, à voir, [et] à dire ce qui se produit » (Deneault, 2024) pour mieux y intervenir. » – Centr’ERE


Repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement dans le contexte socio-écologique contemporain
Conférence d'ouverture par Alain Deneault
9 juin 2025 - 9 h 15

Repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement dans le contexte socio-écologique contemporain
Journées d’étude - 9 et 10 juin 2025
Salle de la didacthèque - Local W-1011 - UQAM
Pavillon Thérèse-Casgrain (W) - 405 Rue Sainte-Catherine Est
Accessible par la bibliothèque centrale - 400 Rue Sainte-Catherine Est
En présence et en ligne - Gratuit
En présence - Inscription requise : ici
En ligne - Inscription requise : ici

Programmation complète : ici

« Les déséquilibres socio-écologiques actuels exigent une éducation qui accompagne le développement d’une citoyenneté critique et créative. Dans un contexte de crises multiples et de dérives autoritaires, il est crucial de repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement (ERE) et d’explorer des pratiques pédagogiques émancipatrices, notamment en milieux non formels.

Les nombreuses questions d’ordres éthique, épistémologique et ontologiques soulevées par les déséquilibres socio-écologiques actuels devraient, plus que jamais, interpeller le monde de l ‘éducation. En cette ère inouïe (Deneault, 2024), comment accompagner – à l’école, à l’université, dans les espaces d’organisation communautaire et de médiation culturelle – l’exercice d’une citoyenneté attentive, responsable, critique et créative, à même de transformer les rapports délétères à l’environnement, aux autres humains et aux autres qu’humains ? Comment habiter le trouble actuel (Haraway, 2017), en ouvrant de manière inventive et par l’éducation, de nouvelles possibilités de cohabitations ? 

En 2011, la revue Éducation relative à l’environnement: Regards – Recherches – Réflexions publiait un volume explorant la dimension politique de cet axe de la formation fondamentale. Mohammed Taleb y formulait une mise en garde « concernant le risque que pourrait représenter une articulation entre politique et ERE qui ne prendrait pas en compte l’exigence philosophique ». Le texte réagissait notamment à l’hégémonie annoncée de l’éducation au développement durable et de l’idéologie capitaliste dont cette éducation n’est jamais parvenue à s’affranchir même à ce jour. Depuis, l’éducation à l’Anthropocène (ou en contexte d’anthropocène) ; l’éducation à, vers ou pour la transition énergétique, écologique, socio-écologique ou juste ; l’éducation à la citoyenneté mondiale ou à l’écocitoyenneté ne sont que quelques exemples de propositions éducatives ayant émergé et reposant sur différentes philosophies du politique plus ou moins explicitées. La diversité axiologique de ces propositions nous rappelle l’importance des exercices de clarification qui nous permettent de saisir les contributions et limites respectives de pistes éducatives souvent confondues ou amalgamées. Ainsi est-il toujours d’actualité de nous interroger à propos des fondements sur lesquels reposent les politiques, les programmes et les projets qui concernent l’éducation relative aux réalités socio-écologiques contemporaines. Autrement dit, comment composer avec les risques pédagogiques et sociaux inhérents à ces choix éducatifs, « risques à prendre et à baliser, afin de ne pas enliser la dynamique éducative dans les lieux communs de la reproduction sociale » (Sauvé, 2011) ? 

Par ailleurs, un recul démocratique s’observe à l’échelle mondiale et, avec la transformation politique en cours depuis janvier dernier aux États-Unis, la concentration des pouvoirs et l’autoritarisme semblent connaître une accélération qu’il est possible de qualifier d’historique. La proximité de plus en plus décomplexée des milliardaires et géants corporatifs du numérique avec ce régime amène en effet certains à annoncer l’avènement d’un techno-fascisme (Folco, 2025), donnant suite au techno-féodalisme décrit plus tôt par Varoufakis (2021) et par Durand (2023). Les transformations récentes ont déjà des conséquences dans les milieux de la recherche, de l’éducation et de l’action publique, où ce nouvel interventionnisme ampute grandement les libertés académiques et professionnelles. On mentionnera seulement à titre d’exemples les impacts avérés et appréhendés en sciences de l’environnement, en sciences politiques, et en enseignement, mais on pourrait bien sûr et fort malheureusement allonger cette liste. En effet, la marée montante de la censure sévit sur une étendue toujours plus vaste de pratiques, de champs disciplinaires et de modes de production de savoirs. Elle projette du même coup une onde de choc puissante contre la diversité épistémologique en enseignement et en recherche. Dans ce contexte, quels efforts sommes-nous amenés à déployer pour réfléchir ensemble nos rapports personnels et collectifs au politique, au savoir et à l’environnement ?

Quelles seront les répercussions de cette nouvelle ère politique sur les mouvements écologistes, qui figurent déjà parmi les groupes les plus surveillés (Berglund et coll. 2024), et ce, au moyen d’outils dits de plus en plus « intelligents » ? Comment l’ERE est-elle interpellée face à ces transformations historiques et, réciproquement, comment celles-ci affectent-elles les pratiques de l’ERE, notamment en milieux non-formels et informels ? Face aux discours et aux manœuvres de division et d’accaparement (des ressources, des terres, des corps, de l’attention, etc.) qui prennent actuellement une ampleur déconcertante, comment donner le goût de la résistance et soutenir l’initiative écocitoyenne ? Quels ancrages les pédagogies critiques et les éducations décoloniales, au soin et au sensible offrent-elles pour repenser les dimensions politiques de l’éducation relative à l’environnement ? Quels défis et quelles perspectives les relations aux environnements numériques et les rapports de pouvoir qu’ils induisent représentent-ils pour l’éducation relative à l’écocitoyenneté ? » – Centr’ERE

La politique photoshopée

Photo © Hina Alam – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
28 octobre 2024

La politique photoshopée

Photoshopé. C’est l’épithète qu’il convient de retenir pour penser l’enjolivement filtré par le marketing des figures politiques moyennes, impérativement moyennes, de l’époque. Pour gagner, les photos des candidats et candidates sont retouchées informatiquement pour obtenir des clins d’œil aguichants et ces « dents affreusement blanches » dont parlait Pierre Falardeau dans son essai cinématographique mémorable, Le temps des bouffons. Les amateurs de son œuvre auront saisi la référence. Là, ce qui est affreux, c’est le faux, et non lesdites dents.  La mécanique électorale, son marketing institué, le formatage sociologique du processus, le système uninominal à un tour, l’absence de proportionnelle, la pression médiatique… entraînent ainsi la standardisation de la parole politique en une entreprise de séduction à laquelle s’accompagne la langue de bois.  

Une candidate, un candidat, aura beau avoir des forces réelles, des connaissances attestées, des compétences spécifiques, il n’en paraîtra rien ou presque, il faudra se montrer moyen. Ne point trop ambitionner. Marcher dans les clous. Ni trop faible ni trop forte, la personne qui se présente. On enjoint d’accompagner un mouvement social qui peut aussi porter le nom de stagnation. 

Dans un tel contexte, les partis se distinguent sur quelques points seulement.  

Rappelons les effets d’optique dont traite Normand Baillargeon dans son Petit Cours d’autodéfense intellectuelle. Si on restreint l’échelle  d’un diagramme et l’agrandit à la loupe, on a l’impression de courbes et d’écarts spectaculaires entre deux points. Par de telles œillères, aujourd’hui, au Nouveau-Brunswick, il semble en effet y avoir un monde entre libéraux et conservateurs. Les médias cadrent ainsi l’analyse, de manière très serrée. Alors, bien sûr, il est préférable que les libéraux soient au pouvoir, plutôt que les sinistres conservateurs. Évidemment, sur quelques questions sociétales et sur des points précis de gestion, les différences sont incontestablement significatives. Mais ayons plus d’envergure, soyons plus exigeants intellectuellement, et situons ces deux points qui représentent les partis libéral et conservateur sur le grand axe des possibles politiques, et les voici qui apparaissent soudainement voisins, presque siamois. Ils sont agglutinés bien à droite dans un conformisme occidental où le capitalisme est sauvagement déréglementé, tout en maquillant cette position en un « centre » politique évident, naturel, modéré, normal… 

Pourquoi s’en prendre particulièrement au Parti libéral, dans un tel contexte ? Parce qu’il s’agit d’un organe azimuté qui manque dramatiquement de consistance dans le temps. C’est vrai des autres partis libéraux du Canada tout comme de structures analogues en Occident. Suivons le nôtre du regard. Aux élections de 2020, alors dépourvus de tout scrupule, les Libéraux préconisaient de transformer le Nouveau-Brunswick en un paradis fiscal inspiré de l’Irlande ! Lorsqu’il était au pouvoir auparavant, il privatisait des pans entiers d’un système de santé qu’il prétend vouloir sauver aujourd’hui. Antérieurement encore, il comprimait grossièrement le budget du système d’éducation, lequel porte encore aujourd’hui les séquelles de ces remèdes de cheval budgétaires, mais entre-temps, le parti proposait une mesure d’accès aux études postsecondaires pour les étudiants les moins nantis… Selon les occasions, et souvent simultanément, cette instance peut être à la fois ultralibéral et social-démocrate. Il est un caméléon entraîné. L’historien français Pierre Serna, premier penseur du concept d’« extrême centre », qualifie de « girouettes » ce genre d’organisations politiques (La République des girouettes, Champ Vallon, 2005). Ces zigzags de tacticiens électoraux et ces effets d’annonces visant des groupes sociologiquement épluchés nuisent gravement à la politique. Car elles l’abaissent à une série de mesures incohérentes et à un catalogue de propositions qui ne se réfèrent à aucune axiologie politiquement réfléchie, à rien d’une approche structurée, à nulle conception globale. Cela sent l’opportunisme à plein nez. Une telle conception de la politique ne répond que d’une question circonstancielle : que dit-on à qui pour obtenir un suffrage de circonstance à telle élection ? Et on évolue à la va-comme-je-te-pousse, en plongeant la pensée politique dans la confusion. Pour cette raison, on peut éprouver plus de respect pour les conservateurs qui campent des positions marquées et constantes, même si on ne votera jamais pour eux. 

C’est cela, l’ère de la médiocratie et de l’extrême centre. Un monde intellectuellement inconsistant où on se contente de présenter comme modéré, inévitable et naturel un conformisme à un modèle de société, le capitalisme ultralibéral, qu’on n’a même plus à nommer tellement on le normalise, sinon qu’au prix de passer pour un nostalgique des luttes sociales. À titre immunitaire, les médiocres et l’extrême centre prisent les étiquettes. Ils s’y ruent lorsqu’ils se voient confrontés à la moindre critique qui les dépasse. On n’a pas à aller bien loin. Tente-t-on de déplacer le curseur qu’on s’entend qualifié d’irresponsable, de rêveur, de paranoïaque, de marxiste et nommez-en. Le pouvoir d’étiqueter supplée à celui de penser.  

Pour ces gens, tout semble très vite « trop ». Lutter contre les paradis fiscaux, exiger ne serait-ce qu’un moratoire sur une folle exploitation du bleuet au prix de forêts entières ou encore empêcher l’épandage de glyphosate devient « extrême » et « communiste ». C’est une façon de dissimuler au rabais sa propre veulerie. On soigne sa carrière avec un tel point de vue. On devient vite député, puis ministre, pour finir maire en fin de parcours, quand  on décélère. Mais cela avilit la politique. 

On comprend alors à sa face même, quand on place l’affiche rutilante du candidat photoshopé dans le contexte de l’érosion sociale et de la tragédie écologique nous concernant vraiment, puis dans la perspective de la géopolitique mondiale et de ces urgents enjeux, qu’elle est un triste effet publicitaire se perdant dans le tout comme un pixel isolé.   

Réédition en format poche des trois essais «classiques» d’Alain Deneault 
dans la collection Pollux chez Lux Éditeur

Les faces cachées des ordures

Photo © Josie Desmarais – La Presse

La Presse

Par Sylvain Sarrazin
12 septembre 2024

« […] Et c’est presque un monde parallèle qui s’y trouve dépeint, en marge d’une société préférant ne pas trop s’attarder sur ce microcosme souillé et ses travailleurs dédaignés – eux qui assurent pourtant un service toujours plus essentiel dans un univers surconsumériste. Pour le décoder et le rendre intelligible aux yeux du grand public, les atouts universitaires de l’auteur combinés à 20 ans d’expérience de terrain forment une passerelle improbable et éclairante. Une tâche de documentation qui ne coulait pas de source aux yeux de M. Paré-Poupart, mais qui est apparue nécessaire au fil de ses études, notamment sous l’impulsion du philosophe Alain Deneault.

« Alain Deneault avait les yeux grands ouverts. En sociologie, c’est la position de l’étranger qui nous fait réaliser que l’on touche à quelque chose de peu courant », poursuit l’auteur. […] »

Simon Paré-Poupart, titulaire de la maîtrise de l’École nationale d’administration publique (ENAP, Québec) a été collaborateur au livre De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit d’Alain Deneault, comme assistant à la rédaction.

Lugubre

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
15 mai 2024

Lugubre

Comme pour Brian Mulroney il y a peu (Acadie Nouvelle, 4 mars 2024), on ne va pas feindre de trouver soudainement des vertus à des gens qu’on a décriés toute leur vie, sous prétexte qu’ils viennent de trépasser.

Arthur Irving, ex-PDG d’Irving Oil décédé lundi, représentait la deuxième génération d’une famille qui règne sans partage sur la région atlantique (les quatre provinces maritimes, l’est du Québec, le Maine…) et y neutralise considérablement la vie politique. Le mythe qui sert le plus cette famille, ici, consiste à dire qu’elle a enrichi le Nouveau-Brunswick, alors que c’est le Nouveau-Brunswick qui l’a rendue riche. Le résultat : les citoyens de cette législation comptent sur des services sociaux chiches, paient l’essence plus cher qu’ailleurs au Canada (alors que la principale raffinerie du pays s’y trouve) et affichent des indicateurs préoccupants en matière d’éducation et de santé publique.

Que la trésorerie des Irving se soit trouvée inscrite largement aux Bermudes dès les années 1970 suffit à susciter de bien légitimes spéculations sur l’important manque à gagner fiscal que nous accusons collectivement en raison de ce tour de passe-passe. Que le clan plaide la légalité à chaque fois qu’il en est question montre à quel point le procédé transgresse l’esprit de la loi, s’il était conforme à sa lettre.

Des journalistes de la presse financière canadienne, qui en avaient pourtant vu d’autres, ont été estomaqués, à partir des années 1980, de constater à quel point le Nouveau-Brunswick croupissait dans un état de subordination face à ces maîtres. Une « company town » écrivait la Torontoise Diane Francis, pour décrire non sans stupéfaction le contexte de la région.

Moi-même, lorsque je suis arrivé ici, avant de fondre à mon tour dans les plis nous amenant à nous habituer à cet état de fait, je me suis empressé de témoigner de ce régime de domination privé auprès du mensuel français Le Monde diplomatique. J’ai perçu dans les retours de la rédaction combien insolite et singulière se trouvait la situation du Nouveau-Brunswick, rebaptisée l’Irvingnie pour l’occasion (ou les Appalaches irvingniennes, sur le mode de l’Arabie saoudite, elle aussi identifiée à une famille).

Mon article a été accepté en moins de deux, et publié en avril 2019 sous le titre « La famille Irving, un féodalisme canadien » (puis traduit en plusieurs langues). C’est que le conglomérat Irving représente, dans le contexte de la mondialisation industrielle et capitaliste, un étonnant contre-modèle : loin de se spécialiser dans une filière afin de la dominer de manière transversale, comme une vendeuse de boissons gazeuses qui impose sa marque partout sur la planète ou comme une société en divertissement qui l’arrose de tous ses films, les Irving ont choisi de tout faire, mais sur un territoire restreint.

En agissant loin des capitales et métropoles (Ottawa, Toronto, Montréal, New York…), dans l’indifférence générale, ils sont parvenus à le quadriller du point de vue de l’activité industrielle, commerciale, financière, politique et fiscale, de façon à y développer une quasi-autarcie. Rares sont les entités qui ont aussi peu de fournisseurs que le conglomérat en question.

Potentiellement, sa flotte de camions roule grâce au carburant du groupe, lequel est traité à la raffinerie que la famille détient, à partir d’un brut exploité là où elle détient des parts majoritaires, ou l’équivalent. Et ainsi en va-t-il de ses produits d’emballage, du papier tiré de son bois (merci l’État pour les « terres de la Couronne »), aussi potentiellement vendu dans ses quincailleries, et utilisé dans les infrastructures de ses fermes…

Longtemps l’opinion s’est-elle laissé bercer de son idéologie en lisant ses journaux, les seuls disponibles en anglais, voire en suivant ses médias électroniques. Tel est le portrait synoptique de son histoire. Son discours s’est implanté.

C’est être lourdement colonisé, disons-le sans détour, de penser que sans elle, nous ne serions rien ici. Qu’on serait incapables de créer des coopératives suffisantes et engagées dans un aménagement respectueux du territoire, sur un territoire où l’énergie serait administrée en fonction du bien commun davantage que de sociétés à numéros camouflées dans un impénétrable paradis fiscal.

Aucun premier ministre depuis Louis J. Robichaud n’a commenté cette domination sourde. Surtout pas l’actuel qui provient directement de son écurie. Au fil des années, quelques documentaires seulement nous montrent la famille impressionner les parlementaires.

Sinon, les traces se font rares. Le silence s’impose. Et le visage austère de la sainte famille en vient à symboliser l’austérité de nos politiques budgétaire. C’est sec. D’un point de vue psychique, cet ascendant finit par miner la collectivité.  Les Irving, ce n’est pas tout à fait les Bourbon. On est loin des fastes de Louis xiv, mettons. Il devient humiliant de se laisser vaincre par une famille aussi grisâtre.

Maintenant, l’épuisement progressif des richesses pétrolières et les ramifications de la famille Irving sont annonciateurs d’une intégration du conglomérat à une forme plus traditionnelle de capitalisme. Le patriarche K. C. Irving, s’il voulut créer une dynastie, a commis l’erreur de diffuser ses avoirs auprès de ses trois fils (la fille étant mise à part…).

À leur tour, ils ont vu en leurs enfants (masculins) des prétendants aux butins. Bientôt, il n’y en aura plus suffisamment pour tout le clan, d’où que le journaliste Jacques Poitras ait intitulé son livre Irving vs Irving (Penguin, 2015) pour en rendre compte. Si le paternel avait voulu assurer une filiation organisationnelle, il l’eût organisée sur un mode patrilinéaire non-égalitaire, en confiant tout à l’aîné, comme en monarchie politique. Le plus vieux de chaque génération aurait repris le témoin.

Puisque tel ne fut pas le cas, on peut désormais anticiper une vente ou une capitalisation boursière progressive des actifs familiaux, afin que le clan dispose de fonds liquides, capables de suivre les occasions d’affaires dans les dédales de la bourse, en nanosecondes et par algorithmes interposés de préférence. Ainsi va l’éthique protestante du capitalisme, qui évolue frénétiquement mais dont nous observons ici tous les jours l’exemple lugubre.

La famille Irving, un féodalisme canadien, un article d’Alain Deneault dans Le Monde diplomatique
Les cachettes de l’empire Irving, un reportage d’Enquête à Radio-Canada – 2022
« Depuis 50 ans elle pratique l’évitement fiscal aux Bermudes, à l’abri du fisc. » – Alain Deneault – Extrait du reportage d’Enquête Les cachettes de l’empire Irving