Le party acadien est fini


Photo © Bernard Haché – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
24 avril 2026

Le party acadien est fini

Saisissante, l’explication livrée par Gabriel Arsenault dans son livre Cayouche et l’Acadie du Party (Perce-Neige, 2025), à savoir que celui-ci n’est pas à confondre avec le chanteur québécois mal-aimé, Plume, tout comme l’Acadie des années 1970 a moins à voir qu’on le croit avec le Québec de la même période.

Tandis que le Québec d’alors tendait vers d’ambitieux objectifs d’autonomie politique et mettait en place de vastes réformes sous l’impulsion de la Révolution tranquille, l’Acadie faisait le compte de ses succès – programme Chance égale pour tous, Université de Moncton, districts scolaires, services de santé en français, bilinguisme… – et, globalement, s’en satisfaisait. Malgré le Parti acadien qui en redemandait à sa marge, régnait le Party acadien. Si on suit les (parfois très) différentes observations des intellectuels Maurice Basque, Jospeh-Yvon Thériault et tant d’autres, l’Acadie faisait la fête certes pour consolider son identité, mais aussi pour marquer avoir fait le plein des conquêtes culturelles. Autrement dit, elle s’interrompt dans son mouvement, se complaît, plafonne, stagne. Les plus exigeants ajouteront peut-être qu’elle capitule. Au diable l’autonomie régionale, l’équilibre interrégional, le principe de gratuité des études postsecondaires, le renforcement des coopératives, la répartition équitable entre capital et salariat, l’éradication de la pauvreté…

Ne doutons pas que les députés de l’Assemblée législative travaillent tous les jours très dur et s’engagent sincèrement dans de nombreux dossiers. C’est ingrat pour eux, mais il s’agit le plus souvent d’assurer l’entretien de ce qui existe déjà (asphaltage de routes, remplacement d’un pont, élargissement ou renouvellement d’un centre de soins…), d’intervenir dans des remous circonstanciels à propos de différents corps de métier (tel problème, tel jour, dans le domaine des pêches) ou d’accomplir enfin ce qui a déjà été réalisé presque partout ailleurs (le statut de l’artiste). Ce qui aurait paru comme de simples formalités[CG1]  comptables il y a cinquante ans fait aujourd’hui l’objet de conférences de presse ! (Pensons à la prolongation de la saison touristique du Village historique acadien.) Je renvoie à « Une social-démocratie de rattrapage », (Acadie Nouvelle, 12 décembre 2024). Trop souvent, le statu quo, comme le maintien d’un Palais de justice dans la Péninsule acadienne, suppose un combat. Il y a longtemps que les politiques ont perdu quelque ambition sur les grands enjeux sociaux.

Aujourd’hui, l’Irvingnolâtre Donald Savoie cloue le cercueil. Il accomplit la besogne idéologique en maquillant des décisions d’intérêt en fatalité historique. Chez les porte-bouche du pouvoir et hérauts d’une confusion qu’ils entretiennent, le prix actuel du pétrole semble s’établir de lui-même en vertu d’équilibres qui ne supposent jamais d’abus de la part des producteurs. Et l’abandon de la mission sociale de l’État apparaît dicté par on ne sait quel oracle faisant fi des échappatoires fiscales béantes dont profitent les détenteurs de capitaux. « Chances inégales pour tous » serait leur slogan tout en faisant mine de s’ennuyer des politiques sociales des années 1960. On doit de surcroît essuyer les lamentations de ces pleureuses jouant les endeuillées par la perte de ce qu’elles ont contribué à détruire.

Dans un contexte pareil, on ne doit pas s’étonner des conclusions que tire un groupe de chercheurs mandatés par des organisations indépendantes, à savoir que l’identité acadienne s’étiole. C’est là une chance plus qu’un regret, à la condition de mobiliser le philosophe Friedrich Nietzsche, dont les thèses historiques restent tellement pertinentes pour l’Acadie. À savoir d’abord que l’histoire mérite d’être oubliée au sens de métabolisée pour qu’on s’ouvre radicalement au renouveau. Ensuite, que l’esprit d’un peuple gagne à n’être point trop institué de façon à éviter les phénomènes de momification et de sanctuarisation. Enfin, que les référents sujets à ressentiment soient surmontés ou abolis pour éviter d’enfermer les affects dans un acharnement triste, d’où l’importance cruciale des signifiants qu’on mobilise pour nommer les institutions, centres de recherche et programmes d’études dans le monde universitaire.

C’est dans ce contexte qu’il est très encourageant de découvrir des gens encore capables de proposer des réformes d’envergure ou même d’imaginer l’ordre politique autrement que tel qu’il se présente actuellement. Nous n’en sommes pas captifs. Témoin, au tournant de cette année, les contributions dans l’Acadie Nouvelle de lecteurs avertis. « Il faut un programme Chances égales 2.0 », écrit le 29 décembre 2025 Jean-Bernard Robichaud, en militant pour une égalité de services à l’échelle régionale. Philippe Witterkerth, le 12 décembre, pose de nouveau la question de la « 11e province », acadienne, ce à quoi répond Olivier Boudreau, le 16 décembre, qu’un modèle de type britannique existe pour conférer un statut autonome plus adapté à l’Acadie.

Ces conversations sont de bon aloi et doivent être stimulées.

Elles doivent l’être en ne manquant pas de considérer trois variables majeures qui caractérisent le xxie siècle : les perturbations climatiques, la perte radicale de biodiversité et l’épuisement tendanciel des sources d’énergie. Ces trois phénomènes conjoints ne comptent pas pour peu dans les tensions qui s’exacerbent dans la géopolitique mondiale.

Pour les Acadiens comme pour tous les peuples, ces mutations annoncent un monde dans lequel, de manière accrue, des soubresauts météorologiques et les changements de paradigmes écologiques seront conséquents. Ils supposent, d’une part, une contraction de la politique à l’échelle régionale et, d’autre part, l’abandon progressif des communautés de la part d’États livrés au capital. À cela s’ajouteront un pétrole et du gaz pas aussi abordable et abondant que maintenant, les abolitions de taxes n’infléchissant plus les réalités inflationnistes. Les chèques qu’on recevait miraculeusement par la poste pendant l’épisode Covid ne se renouvelleront pas éternellement. La grande industrie et le commerce de masse risqueront aussi de pâtir de cette situation. Les conditions de possibilités d’un marché à grande échelle ne seront pas éternellement réunies et il faudra élaborer par foyers régionaux de nouvelles dynamiques économiques : le low-tech, la souveraineté alimentaire, la mutualisation des richesses, les communs, les circuits courts. « Biorégion » sera le nom de ces nouveaux régimes.

Force est donc pour les différentes communautés d’apprendre à s’y projeter maintenant.


[CG1] Calque — Le mot technicalité doit être remplacé par formalitédétail techniquequestion de forme, point de détaildétail d’ordre pratiquedétail de procédure, technicité ou subtilité, car il constitue un calque (traduction littérale) de l’anglais.

Le mal pour lui-même

Photo © Acadie Nouvelle – Archives

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
2 mars 2026

Le mal pour lui-même

Ainsi, quelque cinquante millions de dollars sont attribués en subvention à la composante forestière du conglomérat Irving tandis que le gouvernement du Nouveau-Brunswick privera d’un montant équivalent son réseau scolaire, collégial et universitaire. De là à affirmer que les gens qui étudient, enseignent, accompagnent, éduquent… devront se priver, voire souffrir, pour enrichir encore un peu plus la sainte famille, il n’y a qu’un pas.

Certes, les subventions que les Irving touchent de la part de l’État du Nouveau-Brunswick ne proviennent pas du même budget que celui faisant l’objet de compressions. C’est d’un fonds d’aide aux entreprises éprouvées par les droits de douane états-uniens que provient la subvention controversée, quoique les bénéficiaires aient déjà congédié 140 employés en 2025. Mais, hormis ces distinguos technocratiques et comptables, le phénomène relève d’une constante. De leur propre aveu, les Irving concentrent dans des législations ultra-permissives des capitaux nullement imposés, tandis qu’ils profitent ici des terres de la Couronne, de subventions provenant de tous les budgets ainsi que d’investissements publics massifs dans des domaines aussi variés que la voirie, la sécurité, la justice et… l’éducation.

Lorsqu’il agissait comme critique en matière de Finances, le député vert Kevin Arseneau avait formellement milité pour que toute entité délocalisant des actifs dans les paradis fiscaux soit privée de subventions publiques. Ont refusé d’y donner suite les bleus, faisant une mine patibulaire, et les rouges, avec un sourire.

Capable de délocaliser massivement ses bénéfices ailleurs avant qu’ils ne soient imposés, le conglomérat est le contribuable le plus à même de jauger la part de ses revenus qu’il rendra imposables, à la manière d’un client qui fixerait lui-même le prix de la marchandise. Dans une logique stricte d’intérêt, l’important serait pour Irving de financer l’État afin de le rendre apte à fournir strictement les services nécessaires. Passé cela, ce serait une perte d’argent.

C’est une hypothèse. Elle mérite qu’on s’y penche sérieusement.

Il a été longtemps possible de railler la famille aux allures rêches en tant qu’illustration parfaite de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, célèbre étude du sociologue Max Weber publiée au début du xxe siècle. On l’imagine, dans l’esthétique froide qu’elle adopte, contempler sa montagne d’or en se persuadant d’y célébrer le reflet de son éthique de travail, sa conduite puritaine et son esprit supérieur.

Mais la caricature tourne court. Elle ne porte pas.

Plus juste peut-être, et plus inquiétante encore, la représentation audiovisuelle de l’évitement fiscal que donnait en 2017 l’organisation Oxfam (« Évasion fiscale : un hold-up de nos services publics »). Dans une ambiance ténébreuse de film d’aventure, on y voyait des criminels masqués entrer par effraction dans un hôpital et voler tout le matériel médical, au point, par moments, de conduire à la mort d’infortunés patients. Le message : l’évitement fiscal tue. En tous les cas, il conduit à la perte de nombreuses personnes qui participent autant à la vie publique que la famille retranchée dans ses beaux quartiers ou son site de villégiature.

Autre élément du message : l’évitement fiscal se fait sciemment au détriment des services publics et de la capacité des citoyens à se donner des institutions dignes. On ne peut le commettre qu’intentionnellement lorsqu’on en connaît les conséquences désastreuses pour le plus grand nombre. L’indice qui ne trompe pas concerne le taux de mortalité infantile ou encore l’évolution de l’espérance de vie. Ce sont de telles données qui ont permis à l’anthropologue Emmanuel Todd de prédire jadis l’effondrement de l’URSS, et aujourd’hui celui de l’Occident.

Avec mes étudiantes et étudiants, nous nous mesurons cette année aux livres moralement exigeants de Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient (Cerf, 2018) et Pervers (Ithaque, 2014). Ces essais suggèrent que nous souffrons collectivement de notre incapacité à penser le Mal. Pas seulement le mal, ce qui est mal au sens de ce-qui-n’est-pas-bien, ce qui accuse une carence de bonté, ce qui fait l’impasse sur les critères élémentaires de ce qui est bon… Mais le Mal lui-même, le Mal pour lui-même. Ce philosophe des sciences et psychanalyste dit trouver la motivation d’écrire ses livres du fait de sa « consternation devant le mélange de facilité intellectuelle et de timidité morale, voire de niaiserie qui règnent quasiment sans partage quand on aborde aujourd’hui la question du Mal. » Il souhaite « attirer l’attention sur la pauvreté débilitante des réflexions dont on nous abreuve à ce propos ».

Quelques lignes ne peuvent en rien suppléer l’expérience de lecture stupéfiante que représentent ces deux livres. Relevons-en seulement quelques traits saillants, à savoir que nous errons en pensant le mal par des termes privatifs, comme l’in-justice, l’a-nomie ou l’in-humanité, comme si tout acte devait d’abord s’en référer à la justice, à la loi ou à l’humanisme, pour être présenté ensuite comme s’en éloignant plus ou moins. Ce rapport candide au bien, que l’on retrouve jusque chez Emmanuel Kant, par exemple, nous prive de la possibilité d’admettre que des acteurs, notamment riches et puissants, peuvent sciemment faire le Mal. Jubiler en s’y consacrant. Jouir de la destruction, de la privation, de la pollution. Le Mal ici ne tient plus d’une carence de bien, mais d’un dessein à proprement parler, mû par ce que la psychanalyse a appelé la pulsion de mort, et que des économistes chevronnés comme Bernard Maris et Gilles Dostaler ont associé déjà à notre régime productiviste (Capitalisme et pulsion de mort, Albin Michel, 2009).

Pis, pour l’auteur, le Mal pour lui-même n’est pas principalement une affaire de sujets. Il n’y a pas tant de prédispositions au Mal chez certaines personnes que de contextes historiques le favorisant. Le nôtre en est. La perte de repères éthiques, le vacillement des institutions sociales, le sentiment que la pollution et le réchauffement climatique précipitent le monde vers sa fin contribuent à rendre les gens cyniques, pervers et violents, tant ils deviennent désespérés. Plus nous laissons faire, plus nous contribuons à un monde du laisser-faire…

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Photo © Jonathan Hayward – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 février 2026

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Une historienne de l’Université Harvard et son collègue de la Nasa citent presque explicitement les projets hasardeux dans lesquels se lancent des entreprises soutenues par l’État du Nouveau-Brunswick. Naomi Oreskes et Erik Conway évoquent de tels chantiers dans leur livre L’Effondrement de la civilisation occidentale (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2020).

Ces chercheurs signent là un livre d’histoire particulier, au futur antérieur.  Ils s’imaginent depuis les États-Unis comment, en 2093, des historiens comme eux en viendront à expliquer l’extraordinaire débâcle climatique, biologique, agraire et industrielle de notre civilisation.

Première conjecture : leur étonnement portera sur le fait que les sociétés occidentales, un siècle auparavant, étaient pleinement informées des torts graves et irréversibles qu’elles causaient aux écosystèmes, à l’intégrité territoriale ainsi qu’à la stabilité du climat. Le Giec sera évidemment cité, cet organe intergouvernemental qui nous met en garde contre nous-mêmes maintenant depuis des décennies, mais aussi des documents remontant jusqu’aux années 1960 sur le caractère écocide d’agents polluants requis par l’industrie.

Les auteurs mentionneront la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) de 1992, qui appelait un tournant dans les pratiques d’exploitation et un réfrènement des appétits financiers. Puis ils s’étonneront, consternés par « l’aspect le plus ahurissant de cette histoire », soit « à quel point ils en savaient long et combien ils étaient inaptes à agir en fonction de ce qu’ils savaient ». Lorsque les historiens écriront « ils », le pronom servira à nous désigner, nous aujourd’hui. Nous, depuis 1992.  

Le court traité d’histoire rappellera des événements de la décennie 2010 que nous avons d’ores et déjà traversés : les canicules meurtrières et les incendies de forêt, les ressacs météorologiques provoqués par le changement climatique, les crises agricoles et les colonnes de réfugiés climatiques. Ajoutons les maladies, les zoonoses.

« Mais l’ombre de l’ignorance et du déni s’était abattue sur ceux qui se croyaient les enfants des Lumières », analyseront-ils. Nous avons raté l’échéance, prétextant toujours un doute scientifique sur la validité des signaux d’alarme, et tablant sur des fenêtres d’opportunité imaginaires pour lancer de nouveaux chantiers industriels.

Nous serons à même en 2093 de mesurer l’état du saccage ayant corrompu notre habitat naturel. L’extrême droite cherchera encore des boucs émissaires pour se dédouaner, l’extrême centre continuera de se considérer attitré à régler le problème sans précédent qu’il aura pourtant lui-même engendré, tandis que la gauche écologiste se culpabilisera d’avoir été incapable de convaincre son prochain de l’importance de ses discours annonciateurs.

Nous. Maintenant.

Lorsqu’on fait partie d’une petite communauté, lorsqu’on se fait dire – par exemple au Nouveau-Brunswick – que nous formons un peuple d’assistés bons qu’à exploiter des richesses naturelles pour les faire transformer à l’extérieur, on a tendance à se croire hors de l’histoire. Les événements et les responsabilités politiques se laissent tout au plus regarder à la télévision et commenter sur Facebook. Aux métropoles et capitales d’assumer seules les décisions.

Or, oui, le livre d’Oreskes et Conway nous pointe du doigt. Il évoque à plusieurs endroits le Canada, ses décisions politiques et son influence délétère sur la capitulation des sociétés occidentales devant le désastre annoncé lors de cette année 1992. Des États ont alors encouragé plus que jamais l’exploitation d’énergies fossiles tout en finançant des études indiquant à quel point la combustion de cette ressource représentait une menace pour le climat.

« Deux des [pays les] plus prospères du monde sont au cœur de cette énigme : les États-Unis et le Canada ». En effet, au début du XXIe siècle, « les autorités canadiennes ont entrepris d’inciter au développement des énormes gisements de sable bitumineux de l’Alberta ». Un « enthousiasme pour le gaz de schiste avait aussi saisi le Canada », lit-on plus loin. Le Canada est encore mentionné parmi les pays réfractaires à abandonner le charbon. Les années Harper en particulier sont citées pour expliquer la « volte-face » de l’Occident dans sa prétendue lutte aux changements climatiques. Mais nous n’en sommes jamais sortis, les libéraux avalisant cette approche, mais avec un sourire.

Il n’est pas étonnant que ce soit ici aussi qu’on fasse les frais de ces politiques irresponsables. Le livre d’histoire prospectiviste raconte que « l’expansion des populations d’insectes détruisit de vastes étendues de la forêt au Canada » aux environs de 2050. Les changements de température expliquent aussi la fusion des États-Unis au Canada, la population devant désormais se concentrer bien au nord du continent.

Et nous, humbles Néo-Brunswickois, là-dedans ? Nous pouvons nous targuer de « faire notre part ». D’être pleinement de ce Canada qui mène le monde aux abîmes. D’en rajouter, incapables de transcender les petits intérêts de l’heure, nous, candides et conformistes, dans le pire des cas cyniques et pervers. 

La mine de pouzzolane envisagée à Dalhousie risque fort de nuire aux baleines de la baie des Chaleurs, aux saumons des rivières ainsi qu’à la qualité de vie des habitants. L’extension des bleuetières dans la Péninsule acadienne contribue au saccage des trop rares forêts. Une firme compte raser plus avant les tourbières millénaires de l’île de Lamèque, nous privant de nos derniers puits de carbone.

Au Sud, dans la région de Tantramar, le gouvernement entend autoriser une entreprise des États-Unis (!) à construire une centrale électrique, gourmande en eau, fonctionnant au gaz et au diesel au détriment du climat, et ce, tout en gênant la faune sauvage. Elle alimentera fort probablement l’énergivore centre de mégadonnées que se propose d’autoriser l’État dans la région de Saint-Jean, là aussi pour favoriser le capital plutôt que les gens. Le tout en subissant la gloutonnerie du clan Irving, les Jacks-L’Éventreurs de la forêt, voulant toujours raser un peu plus haut, un peu plus loin. Les peuples autochtones restent à la marge, la décroissance un tabou, la biorégion une utopie.

C’est dans une perspective historique qu’il convient de considérer cette idéologie d’entreprises avides et de leur État complaisant.

Résolution ou barbarie

Photo ©Julia Demaree Nikhinson

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
7 janvier 2026

Selon le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), les 100 principaux dirigeants d’entreprise du pays avaient déjà gagné, le 2 janvier dernier, l’équivalent du salaire moyen des travailleurs.

Pourtant, ces grands rentiers prennent désormais très peu de risques dans un monde de fusions-acquisitions, où de petites entreprises travaillent à l’innovation. Ces puissants les cueillent comme des fruits mûrs dès lors qu’une réussit là où des centaines échouent. Les États sont à leurs pieds pour les assister socialement, en leur aménageant des échappatoires fiscales et réglementaires les amenant à contourner plusieurs de leurs obligations sociales. Ils grandissent dans une classe qui leur permet de ponctionner à l’infini la valeur dégagée par le travail de subalternes contraints à les servir, ici ou dans le quasi-esclavagisme de pays lointains. Rien ne justifie une telle disparité. C’est le capitalisme dans ses effets structurels.

Les conséquences de ces inégalités proprement scandaleuses ne se réduisent pas au spectacle d’une ignominie sociale. Certes, il est indigne de voir un petit nombre de sujets souvent arrogants se vautrer dans l’opulence, tandis que l’inflation qui leur profite étrangle de plus en plus de gens. Les membres de la classe moyenne se voient glisser vers le prolétariat, quelques générations après en être sortis.

Mais plus encore, ces disparités sociales consolident d’un point de vue politique la capacité d’une caste de milliardaires à régner sur le monde. Ce sont eux qui financent les présidents des États-Unis les uns après les autres, pour qu’ils remplissent leur cahier des charges. Ce sont leurs banquiers que l’on retrouve à la tête des institutions politiques de la France ou du Canada. Dans certains cas, ce sont leurs médias qui soufflent sur le feu de l’extrême droite. Leurs lobbyistes font la pluie et le beau temps dans les capitales et autres centres stratégiques du monde. Le régime est organisé pour les servir. C’est le sens du –isme dans « capitalisme », le fait d’une doctrine et d’une structure institutionnelle qui sécurise le capital des très puissants, le conforte et le promeut.

Ultimement, la planète y passe. Ici, les chantiers industriels chers au gouvernement libéral, calqués sur le programme des conservateurs, contribueront encore plus à l’émission de gaz à effet de serre, tandis que la déforestation, l’exploitation non conventionnelle d’énergie, l’extractivisme minier au nom d’une sophistique « économie verte » se poursuivent de manière excessive et irresponsable. La production démesurée de plastique et de produits chimiques continue pour sa part de nous encombrer et de nous empoisonner. Les puissants nous font courir à notre perte, nous qui les suivons en somnambules.

Puisque c’est de saison, deux résolutions du Nouvel An s’imposent à nous maintenant, surtout lorsqu’on est de ceux qui ont accès de près ou de loin à la parole publique.  

D’abord, exiger intellectuellement des figures politiques qu’elles soient à la hauteur de l’histoire. Ne pas se satisfaire d’une « gouvernance » à la petite semaine. Nul n’est critique en se montrant seulement comptable d’anecdotiques engagements électoraux. Qu’un État gère des budgets et administre des institutions est une réalité importante, oui, mais pas au point qu’on le réduise à ce rôle. La politique institutionnelle crève de cette mentalité de pense-petit.  Elle gagnerait à s’attaquer à des enjeux fondamentaux et structuraux de la société.

Prenons par exemple la fiscalité et le budget de l’État. Promettons-nous cette année de ne pas considérer une seule fois l’État comme incapable de financer sa mission sociale, sans placer dans la balance le fait structurel de l’évitement fiscal des grandes entreprises. Si les hôpitaux sont dysfonctionnels, si les enseignants se montrent surmenés dans les écoles, si le transport en commun est abandonné à son état parodique, si les artistes désespèrent de pratiquer un art qui nous est indispensable collectivement, si les universités sont inaccessibles à plusieurs, si les pauvres s’enferment dans la honte de leurs maisons mal chauffées… ce n’est pas seulement parce que l’État dépense trop, gère mal les finances ou ne parvient pas à enrayer le déficit par on ne sait quel fait d’incompétence, mais surtout parce qu’il n’impose pas équitablement les grands détenteurs de capitaux et les multinationales. Il manque de revenus.

Nous devrions pouffer de rire lorsqu’un responsable d’affaires publiques nous dit de l’État qu’il n’a plus d’argent, que celui-ci ne pousse pas dans les arbres… Ou lorsqu’il pleure parce que les contribuables sont imposés à leur pleine capacité. Cessons cette farce !

L’État est déficient lorsque les Irving de ce monde délocalisent une partie importante de leur trésorerie aux Bermudes, lorsque l’État continue néanmoins de les soutenir à coups de subventions, s’il n’aménage pas la loi pour leur permettre de contourner légalement leurs obligations. Tant que le problème majeur de ces privilèges ne sera pas abordé de front – ce en quoi constitue la grande politique depuis la Révolution française –, aucun personnage institutionnel, aussi médiatique et « gendre idéal » qu’il fut, ne méritera quelque approbation que ce soit. Fixons là la barre et mettons fin à toute complaisance.

Deuxième résolution : placer l’écologie au centre de toute décision en cessant de louvoyer avec ces mots-valises et autres miroirs aux alouettes que sont le « développement durable », la « transition énergétique » ou le « capitalisme vert ». Nous n’aiderons notre cause comme peuple qu’en collectivisant les richesses énergétiques et en organisant une politique de décroissance, impérative. En cela, la décision du gouvernement Carney de surseoir à ses obligations formelles en matière environnementale, en raison de sa politique sur les chantiers nationaux pilotés par Dominic Leblanc, ne saurait mieux contredire les nécessités de notre époque. Il témoigne d’un aveuglement sectaire au profit de la grande industrie et d’un manque cruel d’imagination.

Au contraire, placer l’écologie d’abord, puisqu’à maints égards nous pâtissons déjà du saccage de notre monde. Cela signifie revoir philosophiquement tout notre système de valeur et désindustrialiser notre activité au profit du low-tech, lui, véritablement durable. C’est aussi suspendre dans la majorité de ses usages la très polluante et très artificielle « intelligence » que nous vendent des marchands technolâtres, indifférents à l’accentuation du réchauffement climatique et à l’inanité culturelle qu’ils provoquent.

L’apocalypse selon Saint-Jean

Photo © Chris Donovan, The Cloud Factory – Gracieuseté

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
12 décembre 2025

« Mais ! Qu’est-ce que tu vas faire là ?! » C’est la réaction d’un ami lorsque je l’informe de mon départ imminent pour la ville de Saint-Jean. L’idée même le déprime. « Mon pauvre. » Il m’en parle comme d’un piège à homards : un bras autoroutier nous y insère, mais on peine à le retrouver lorsque vient le temps d’en sortir, et vit alors l’angoisse dystopique de devoir tournoyer pour le reste de
ses jours dans la capitale de l’Irvingnie.

J’en ris.

Arrivé aux abords de la ville, plusieurs heures plus tard, distrait, je crois reconnaître un étrange brouillard dans lequel s’enfoncer. N’est-ce pas courant près de la baie de Fundy ? Non. C’est en réalité une boule de crasse. Nous arrivons à bon port, pour ainsi dire. Le ciel est lourd aujourd’hui. Ça pique à la gorge, ça pue, c’est laid. C’est sale. Nous roulons dans la fumée. Saillissant, des cheminées d’usines la crachent. Un bref courant d’air perce l’écran qu’elle constitue pour faire apparaître furtivement un navire de marchandises croulant sous les conteneurs. Accosté, lui-même semble se languir d’ennui. C’est apocalyptique.

On se souvient bien sûr de la journaliste financière de Toronto, Diane Francis, qui parlait du Nouveau-Brunswick comme d’une « Company Town », une ville ouvrière sous la coupe des Irving (Who owns Canada now, HarperCollin, 2008). Mais ne s’était-il pas toujours agi d’une métaphore ? Or, non ! Cette scribe l’évoquait au premier degré.

C’est un retour au XIXe siècle, l’équivalent du Village historique acadien de Bertrand, mais sur son versant effrayant. Et actuel, comme si s’incarnaient encore ici les grandes usines de textile qui, à Lowell, en Nouvelle-Angleterre, se présentent maintenant comme des musées.

Photo © Chris Donovan, The Cloud Factory – Gracieuseté

Pour peu, des touristes sociologues et historiens convergeraient ici pour observer les quartiers ouvriers et pauvres aux abords de sites industriels monstrueusement polluants. Un paradoxe donnerait à des cartes postales intitulées « Holy Smoke ! » leur motif : la ville qui accueille la plus grande raffinerie pétrolière du Canada est la même qui loge une de ses populations les plus malades, les plus illettrées, les plus sous-alimentées. Les indicateurs sont au rouge quant au sort réservé aux jeunes dans les quartiers pauvres de la ville. S’ajoutera bientôt une nouvelle contradiction, incarnée cette fois en un polluant centre de mégadonnées informatiques qui tirera des richesses énergétiques dont nous sommes ici en manque (l’Acadie Nouvelle du 15 novembre dernier).


Qui croit encore au discours romantique sur les vertus canadiennes et son prétendu égalitarisme ?  Les « va-la-gueule » gouvernementaux, comme les épinglait le poète Gérald Godin, ne sont pas plus crédibles qu’un ministre soviétique du Plan en 1987.

J’arrête chez Chris Donovan, photographe professionnel de renom, capable de faire passer ses clichés en une du New York Times (sur le conglomérat Irving : « A Family Business Empire, and a Culture of ‘Keeping Your Mouth Shut’ », 1er avril 2025). Il a grandi ici, a ensuite beaucoup voyagé, avant d’y revenir, mais en périphérie où la pollution se fait un peu moins sentir. Il consacre à sa ville natale, cette année, un ouvrage photographique d’une très grande humanité, *The Cloud Factory, publié à Londres (Gost Books).

Comme le font si bien les portraitistes, il capte les moments de vie des gens pour qui être né quelque part signifie respirer l’air vicié de Saint-Jean. Donovan arrive à saisir leur humilité. Leur beauté aussi. Des visages sourdent soudainement des amas de statistiques et discours de misère. Nous regardent des gens sur qui portent les froides données socio-économiques : les chiffres habitent des
maisons, nourrissent leurs enfants, marchent dans la rue ou trompent le désœuvrement par la musique. Ces gens, dit Donovan en substance, devraient avoir les moyens d’une certaine autonomie, d’un certain pouvoir (agency).

Ses photographies contribuent à rééquilibrer le discours officiel, presque toujours dithyrambique à l’endroit des potentats locaux. « C’est à sens unique. Arthur Irving a eu droit à l’équivalent de funérailles nationales, ici. C’est comme s’il était le chef de l’État ». Il fut le seigneur honoré par ses vassaux.

Et cet univers enfumé ? « C’est poétique ! », réplique le photographe sourire en coin, mais avec un air sérieux. Son livre s’intitule L’usine à nuages, en lien avec de lointains souvenirs. Dans sa naïveté d’enfant, le jeune Chris croyait que ces infrastructures qui l’environnaient fabriquaient les nuages présents dans l’atmosphère. Son père devait lui répliquer que les Irving ne font pas de nuages, mais de l’argent.

Quelque chose de cette nostalgie point encore aujourd’hui dans son discours. Le Johannais entretient une relation d’amour-haine avec son lieu de naissance. La haine porte sur le sort socio-économique qui lui est réservé, l’amour reste entier pour le territoire et ses gens.

De vifs paradoxes le tiraillent alors. Il se laisse séduire par les « couchers de soleil toxiques » que l’environnement industriel lui donne à voir. L’enchantent la lumière tamisée par les particules toxiques et tous ces halos qu’elles produisent. Bien sûr que la situation l’inquiète. « Ce n’est pas une bonne idée d’habiter près
d’une méga raffinerie. » Par-delà cette lapalissade, il n’épilogue pas. Son attachement au lieu procède d’une esthétique bien étrange, voisine de celle qu’affectionnent ses pairs Edward Burtynsky et Richard Misrach, ou encore la critique Jennifer Peeples, tous attirés par le courant dit du « sublime toxique ».

La beauté du diable est encore ce qui fait tenir les gens, capables de trouver de profonds motifs de vie dans les scènes qui rebutent le passant.

* Alain Deneault a écrit le texte d’accompagnement du livre de Chris
Donovan
, The Cloud Factory, Londres, Gost, 2024.

Alain Deneault a écrit le texte d’accompagnement du livre The Cloud Factory de Chris Donavan, Londres, Gost, 2024

Les Irving se sont trumpés

Photo © Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
19 février 2025

Les Irving se sont trumpés

Il n’y a pas que les pauvres cols bleus, las des politiques va-t-en-guerre et des perspectives mondialistes de Démocrates et de Républicains traditionnels, qui découvrent s’être fait avoir par leur héros, l’actuel président des États-Unis d’Amérique, M. Donald Trump. 

Certes, en jetant leur dévolu sur ce démagogue aussi violent que farfelu, bien des membres de la classe ouvrière ont pu manifester leur colère envers l’establishment, depuis trop longtemps insensible à leur sort dans ses politiques publiques et condescendant dans ses manières d’être. Ils en avaient assez que des soldats risquent leur vie dans de lointains conflits au sens obscur, ou que les multinationales délocalisent les pôles de travail en Asie, là où les salaires et les exigences sociales sont encore plus faibles qu’aux États-Unis (!). 

Aujourd’hui, ils voient le prix des biens de première nécessité toujours augmenter malgré les engagements que leur leader a multipliés en sens contraire, et ils seront forcés de constater demain que l’eldorado promis par leur va-de-la-gueule profitera essentiellement à l’establishment pourtant honni. Leur pouvoir d’achat continuera de stagner. 

Les États-Uniens sont faibles, dixit Emmanuel Todd (La Défaite de l’Occident, Gallimard, 2024) : ils ont un PIB (produit intérieur brut : indice de la production industrielle et marchande) sujet à tromper, puisque l’essentiel de la capitalisation s’y fait dans des filières sans grande pertinence tangible, comme la spéculation financière ou le droit.

Il n’y a pas suffisamment d’ingénieurs ni d’ouvriers qualifiés au pays pour y rapatrier en un battement de paupières toute l’activité qui s’est trouvée délocalisée au Canada, au Mexique ou en Asie depuis des décennies. Le quidam états-unien se rendra vite compte que si les prix à la consommation augmentent parce que son président a imposé des tarifs à la frontière sur une multitude de biens, lesquels se répercutent sur les prix, il n’a pas pour autant accès à une multitude d’emplois payants augmentant son pouvoir d’achat. Le miracle de l’employabilité ne surviendra pas. Il sera emporté dans une spirale infernale déjà prévisible. Pour la nier, la propagande qui sévit à une échelle inédite ne saura plus quels boucs émissaires inventer ou quels objets de diversion indiquer. 

Les électeurs populaires regretteront leur choix. Ils constateront qu’à vouloir du changement, à vouloir autre chose, en optant pour le contraste, sans plus de réflexion, il arrive qu’on se trouve dans une situation pire que celle qu’on souhaitait éviter. Il fallait dès 2016 lorgner davantage à gauche (Bernie Sanders durant les primaires démocrates) qu’à l’extrême droite. Les mesures publiques, l’encadrement du travail, l’imposition des grandes fortunes et du capital, l’approche écologique, les droits de douane adaptés à la concurrence déloyale de pays qui ne respectent rien de tout cela… valent toujours mieux que le racisme, la discrimination, la bêtise, la rhétorique paranoïaque et les velléités dominatrices.  

Les États froissés par Washington, s’ils sont minimalement confiants (ce dont on peut encore douter du Canada) vont, pendant ce temps, apprendre à consolider leur autonomie productive afin de satisfaire la demande intérieure, tout en découvrant comment mieux commercer entre eux. À plus petite échelle, les régions touchées par ces mesures, du point de vue de l’emploi, pourront élaborer les modalités de leur biorégion, forme d’organisation de l’avenir. Elles goûteront au sens de l’autonomie relative.  

Il ne restera plus que les illuminés de la secte trumpiste pour suivre le gourou orange. Abonnés aux discours hypnotiques de ce Youppi! de la politique et emportés par les algorithmes qui font prendre pour argent comptant les sornettes de l’heure, ils continueront de glorifier le tyran huppé d’Amérique. Quant aux problèmes de l’histoire, ils les déconsidéreront en érigeant en coupables des figures telles que George Soros ou Bill Gates, plutôt que de critiquer le capitalisme comme système inique, et voueront aux gémonies des personnages pourtant disparus depuis longtemps de la scène politique, comme Joe Biden ou Nancy Pelosi, plutôt que de réfléchir en termes de classes sociales. Ils seront accompagnés par la frange d’irréductibles militants racistes et misogynes que la société recèle. 

 Le topo ne serait pas complet si on négligeait de signaler que les dupes de cette télé-réalité qu’est devenue la vie à la Maison-Blanche de Washington ne se comptent pas uniquement parmi les petites gens. On n’a pas besoin d’aller bien loin en ce Nouveau-Brunswick pour se souvenir que les principaux potentats de notre colonie se sont déjà montrés implicitement bien proches du controversé président.

Un indice datant de 2019 trahit cet état de fait : alors que deux fils de la sainte famille régnaient encore sur  le conglomérat Irving, lequel comptait toujours dans son escarcelle les journaux de Brunswick News, l’entité refusa au mois de juillet de cette année-là une caricature proposée par Michael de Adder, tout en mettant un terme à quelque collaboration avec ce dessinateur. Son méfait ? Une caricature caustique de Donald Trump.

Tout nous conduisait à déduire qu’il était ici malvenu de s’attaquer au gougeât occupant alors la Maison-Blanche pour son premier mandat. Surtout s’il s’agissait de dénoncer l’indifférence cruelle de ce dernier à la souffrance des victimes de politiques violentes de refoulement des étrangers à la frontière sud des États-Unis. 

 C’est que, jusque dans nos lointaines contrées, il ne fallait pas contrarier l’apprenti dictateur. Ses mesures étaient bonnes pour le business, celui qui bénéficie des infrastructures publiques en Amérique mais se trouve administré aux Bermudes, à l’ombre des grands États. Certes, Irving est une minimultinationale qui préfère diversifier ses engagements dans une myriade de filières d’activités au sein une région circonscrite, plutôt que de se spécialiser dans un même produit distribué à l’échelle mondiale. Il n’empêche qu’on la retrouve fort présente aux États-Unis, en particulier dans ce cœur financier qu’est Boston, au Massachusetts. C’est dans cette ville qu’est mort Arthur Irving, en mai dernier. C’est là où la marque Irving est visible jusqu’au réputé Fenway Park. 

Or, qu’apprend-on en lisant l’édition du 12 février de l’Acadie Nouvelle ? Que Saint-Jean, la capitale de l’Irvingnie, est la première ville touchée par l’escalade tarifaire inopinée qu’a déclenchée ce président caractériel. Foi de la Chambre de commerce du Canada, les transactions en énergie effectuées depuis cette ville, sur la base de l’activité de raffinage qui y a cours, risquent d’être limitées. Les sautes d’humeur du président se targuant d’être « cupide » (greedy) risquent de coûter cher au legs irvingnien. 

Cela n’est qu’un signe de plus révélant qu’en Occident, le capitalisme contemporain a perdu la tête, qu’il ne sait plus comment s’organiser et qu’il n’a plus de destinées claires.  

Une assemblée sans Kevin Arseneau

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
22 octobre 2024

Une assemblée sans Kevin Arseneau

Nous ne saurons jamais si la défaite de Kevin Arseneau dans sa circonscription s’explique par l’hospitalisation qui l’a mis hors jeu durant la campagne électorale. Disons qu’il est handicapant de laisser à leurs seuls bons souvenirs des électeurs par ailleurs bombardés de slogans par des adversaires pressés d’en finir avec soi. 

À une époque où la population attend si peu de la politique – c’est Susan Holt qui le regrettait  à juste titre, en discussion avec L’Acadie Nouvelle (5 octobre 2024) –, Kevin Arseneau était davantage que le membre d’un Parti en lequel on peut avoir foi, en l’occurrence celui des écologistes. Par son intégrité, son sens critique et sa vivacité d’esprit, il conférait une autre dimension au rôle de député, donnant parfois l’impression de constituer à lui seul l’opposition politique dans ce coin de pays. Une lumière dans un désert d’idées.

Comme artiste de scène, il était capable de représenter le milieu des arts ; comme diplômé en géographie ainsi que dans les humanités, il avait accès aux sciences humaines ; comme agriculteur biologique, il se montrait capable de défendre le territoire, la faune et la flore. Il était aussi critique en matière de finance. Surtout, il le faisait avec ce minimum de radicalité qu’on attend d’une pensée qui exige d’elle-même. 

Il y avait quelque chose de savoureux à l’entendre. À coups de paradoxes et d’initiatives, l’intelligence s’invitait au parlement. Les centres relatifs à la toxicomanie ? C’est en région qu’il faut y voir pour prévenir les problèmes avant qu’ils ne se concentrent dans les zones urbaines. L’épandage de glyphosate?, Voici un projet de loi qui l’interdit. La concentration des médias anglophones ? Que le législateur se dote d’une loi antimonopole…

Il fallait le voir asticoter le ministre des Finances, Ernie Steeves, lorsque ce dernier devait alors s’humilier à expliquer qu’il ne lèverait jamais le petit doigt pour que le gouvernement fédéral mette fin aux échappatoires fiscales dont profite le conglomérat Irving, au détriment de notre population. Kevin Arseneau se contenait d’enchaîner avec des propositions immédiatement réalisables en la matière : refuser toute subvention à des entités privées transférant des fonds dans les paradis fiscaux comme les Bermudes. 

Sur un plan symbolique, il était aussi le seul à oser des critiques pourtant sensées. Par de simples questions, comme : qui a décidé de mettre le drapeau acadien en berne devant l’assemblée, le jour du décès de la reine d’Angleterre ? 

À de tels moments, un silence malaisé s’imposait ; on entendait les mouches voler. Libéraux et conservateurs se confondaient ; on les voyait pour ce qu’ils sont.

 Au-delà de l’attachement qu’on peut entretenir pour la personne de Kevin Arseneau, son échec électoral, et celui de ses semblables Serge Brideau, Jacques Giguère et Simon Ouellette, témoignent bien de l’effrayant formatage que prévoit le processus électoral à l’occidentale. Que d’uniformité ! Qui détonne encore parmi ces gueules d’avocats, de comptables, de boutiquiers et de gestionnaires, ou celles de gens qui, d’autres milieux, font tout pour leur ressembler. Pourquoi aucune attirance pour ce qu’une Diani Blanco pourrait apporter à la politique ? Tous les mêmes profils socioprofessionnels, des têtes pareillement photoshopées avec ce regard obséquieux et ces dents affreusement blanches. 

L’habitus parlementaire – en sociologie, cela porte sur les règles comportementales et morales dans les différents milieux sociaux – implique la médiocrité. Faisons un usage précis de ce mot. Contrairement à l’usage courant, la médiocrité ne renvoie pas à ce qui est mauvais, nul et pauvre : cela témoignerait plutôt de l’infériorité. Non, la médiocrité, et son pendant structuré qu’est la médiocratie, nomme le règne de la moyenne, et du personnage moyen. C’est ce que la politique attire : des gens qui ont un degré moyen de culture, une ambition moyenne, qui moyenneront tout au long de leur mandat pour faire croire au plus grand nombre que nous n’avons collectivement pas plus de moyens que ceux qu’on lui octroie. On se persuadera que nous ne valons guère plus que tout ce qui se trouve à quelque juste milieu. Regardez les conservateurs s’empresser de rechercher ce point de gravité qu’est la moyenne. Et même le Parti vert s’y montré attiré. Qu’est-ce que la barre est basse…

Kevin Arseneau, avec son bagou, son audace, son humour, mais aussi son éthique de la conviction et sa compréhension intellectuelle des enjeux, était un des rares à donner espoir en la possibilité de quelque progression dans un sens souhaitable. Le monde va vraiment mal, et le monde, ce sont les gens dans les inégalités sociales qui crèvent les yeux, mais c’est aussi l’écologie et le climat. Ce n’est pas avec des politiques d’extrême centre que nous nous mesurerons aux enjeux du temps. L’heure est venue de résister à l’extérieur de ce forum stérile. 

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Lugubre

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
15 mai 2024

Lugubre

Comme pour Brian Mulroney il y a peu (Acadie Nouvelle, 4 mars 2024), on ne va pas feindre de trouver soudainement des vertus à des gens qu’on a décriés toute leur vie, sous prétexte qu’ils viennent de trépasser.

Arthur Irving, ex-PDG d’Irving Oil décédé lundi, représentait la deuxième génération d’une famille qui règne sans partage sur la région atlantique (les quatre provinces maritimes, l’est du Québec, le Maine…) et y neutralise considérablement la vie politique. Le mythe qui sert le plus cette famille, ici, consiste à dire qu’elle a enrichi le Nouveau-Brunswick, alors que c’est le Nouveau-Brunswick qui l’a rendue riche. Le résultat : les citoyens de cette législation comptent sur des services sociaux chiches, paient l’essence plus cher qu’ailleurs au Canada (alors que la principale raffinerie du pays s’y trouve) et affichent des indicateurs préoccupants en matière d’éducation et de santé publique.

Que la trésorerie des Irving se soit trouvée inscrite largement aux Bermudes dès les années 1970 suffit à susciter de bien légitimes spéculations sur l’important manque à gagner fiscal que nous accusons collectivement en raison de ce tour de passe-passe. Que le clan plaide la légalité à chaque fois qu’il en est question montre à quel point le procédé transgresse l’esprit de la loi, s’il était conforme à sa lettre.

Des journalistes de la presse financière canadienne, qui en avaient pourtant vu d’autres, ont été estomaqués, à partir des années 1980, de constater à quel point le Nouveau-Brunswick croupissait dans un état de subordination face à ces maîtres. Une « company town » écrivait la Torontoise Diane Francis, pour décrire non sans stupéfaction le contexte de la région.

Moi-même, lorsque je suis arrivé ici, avant de fondre à mon tour dans les plis nous amenant à nous habituer à cet état de fait, je me suis empressé de témoigner de ce régime de domination privé auprès du mensuel français Le Monde diplomatique. J’ai perçu dans les retours de la rédaction combien insolite et singulière se trouvait la situation du Nouveau-Brunswick, rebaptisée l’Irvingnie pour l’occasion (ou les Appalaches irvingniennes, sur le mode de l’Arabie saoudite, elle aussi identifiée à une famille).

Mon article a été accepté en moins de deux, et publié en avril 2019 sous le titre « La famille Irving, un féodalisme canadien » (puis traduit en plusieurs langues). C’est que le conglomérat Irving représente, dans le contexte de la mondialisation industrielle et capitaliste, un étonnant contre-modèle : loin de se spécialiser dans une filière afin de la dominer de manière transversale, comme une vendeuse de boissons gazeuses qui impose sa marque partout sur la planète ou comme une société en divertissement qui l’arrose de tous ses films, les Irving ont choisi de tout faire, mais sur un territoire restreint.

En agissant loin des capitales et métropoles (Ottawa, Toronto, Montréal, New York…), dans l’indifférence générale, ils sont parvenus à le quadriller du point de vue de l’activité industrielle, commerciale, financière, politique et fiscale, de façon à y développer une quasi-autarcie. Rares sont les entités qui ont aussi peu de fournisseurs que le conglomérat en question.

Potentiellement, sa flotte de camions roule grâce au carburant du groupe, lequel est traité à la raffinerie que la famille détient, à partir d’un brut exploité là où elle détient des parts majoritaires, ou l’équivalent. Et ainsi en va-t-il de ses produits d’emballage, du papier tiré de son bois (merci l’État pour les « terres de la Couronne »), aussi potentiellement vendu dans ses quincailleries, et utilisé dans les infrastructures de ses fermes…

Longtemps l’opinion s’est-elle laissé bercer de son idéologie en lisant ses journaux, les seuls disponibles en anglais, voire en suivant ses médias électroniques. Tel est le portrait synoptique de son histoire. Son discours s’est implanté.

C’est être lourdement colonisé, disons-le sans détour, de penser que sans elle, nous ne serions rien ici. Qu’on serait incapables de créer des coopératives suffisantes et engagées dans un aménagement respectueux du territoire, sur un territoire où l’énergie serait administrée en fonction du bien commun davantage que de sociétés à numéros camouflées dans un impénétrable paradis fiscal.

Aucun premier ministre depuis Louis J. Robichaud n’a commenté cette domination sourde. Surtout pas l’actuel qui provient directement de son écurie. Au fil des années, quelques documentaires seulement nous montrent la famille impressionner les parlementaires.

Sinon, les traces se font rares. Le silence s’impose. Et le visage austère de la sainte famille en vient à symboliser l’austérité de nos politiques budgétaire. C’est sec. D’un point de vue psychique, cet ascendant finit par miner la collectivité.  Les Irving, ce n’est pas tout à fait les Bourbon. On est loin des fastes de Louis xiv, mettons. Il devient humiliant de se laisser vaincre par une famille aussi grisâtre.

Maintenant, l’épuisement progressif des richesses pétrolières et les ramifications de la famille Irving sont annonciateurs d’une intégration du conglomérat à une forme plus traditionnelle de capitalisme. Le patriarche K. C. Irving, s’il voulut créer une dynastie, a commis l’erreur de diffuser ses avoirs auprès de ses trois fils (la fille étant mise à part…).

À leur tour, ils ont vu en leurs enfants (masculins) des prétendants aux butins. Bientôt, il n’y en aura plus suffisamment pour tout le clan, d’où que le journaliste Jacques Poitras ait intitulé son livre Irving vs Irving (Penguin, 2015) pour en rendre compte. Si le paternel avait voulu assurer une filiation organisationnelle, il l’eût organisée sur un mode patrilinéaire non-égalitaire, en confiant tout à l’aîné, comme en monarchie politique. Le plus vieux de chaque génération aurait repris le témoin.

Puisque tel ne fut pas le cas, on peut désormais anticiper une vente ou une capitalisation boursière progressive des actifs familiaux, afin que le clan dispose de fonds liquides, capables de suivre les occasions d’affaires dans les dédales de la bourse, en nanosecondes et par algorithmes interposés de préférence. Ainsi va l’éthique protestante du capitalisme, qui évolue frénétiquement mais dont nous observons ici tous les jours l’exemple lugubre.

La famille Irving, un féodalisme canadien, un article d’Alain Deneault dans Le Monde diplomatique
Les cachettes de l’empire Irving, un reportage d’Enquête à Radio-Canada – 2022
« Depuis 50 ans elle pratique l’évitement fiscal aux Bermudes, à l’abri du fisc. » – Alain Deneault – Extrait du reportage d’Enquête Les cachettes de l’empire Irving

Les Irving «ont une mainmise sur l’appareil d’État», selon Alain Deneault

« L’actuel patriache de la famille Irving et PDG de Irving Oil, détenteur du monopole du pétrole dans l’Atlantique, est décédé. L’histoire de la compagnie en est une de richesse, non pas pour le Nouveau-Brunswick comme il est souvent relaté, mais pour les Irving qui s’en ont mis plein les poches sur les consommateurs de l’Atlantique. Entrevue avec Alain Deneault, professeur de philosophie à l’Université de Moncton. » – qub

Durée : 13 min 53 sec – 15 mai 2024

La famille Irving, un féodalisme canadien, un article d’Alain Deneault dans Le Monde diplomatique
Les cachettes de l’empire Irving, un reportage d’Enquête à Radio-Canada – 2022
« Depuis 50 ans elle pratique l’évitement fiscal aux Bermudes, à l’abri du fisc. » – Alain Deneault – Extrait du reportage d’Enquête Les cachettes de l’empire Irving

«Extrême gauche»?

Photo © The Canadian Press /Hina Alam – Archives Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
26 mars 2024

«Extrême gauche»?

Un jour, je mourrai d’étonnement. Une déclaration entendue récemment, stupéfiante, me revient sans cesse, lancinante. Elle est de Pascal Allain, ministre conservateur démissionnaire au début de ce mois. Elle dit : le Parti libéral tend « vers l’extrême gauche » (Acadie Nouvelle, 2 mars 2024).

Vraiment ? L’« extrême gauche » ? C’est là ne pas avoir peur des mots.

Quelque chose nous a-t-il  échappé ? Ainsi, cette formation politique clientéliste d’extrême centre se serait convertie ! Elle prendrait radicalement le parti des travailleurs, par exemple, exigeant que la valorisation des marchandises générée par leur labeur direct ou indirect se répercute enfin dans d’importantes hausses de salaire, le tout accompagné de mesures anti-inflations pour que les retors du commerce n’en n’abusent point ?

L’équité salariale entre femmes et hommes s’imposerait aussi comme une évidence. Le parti songerait à nationaliser au moins une institution financière pour garantir le crédit en fonction de l’intérêt tangible des communautés plus que par le seul appât du gain. Son programme prévoirait aussi le passage au domaine public de grandes industries comme la raffinerie qui fonctionne à plein régime à Saint-Jean ainsi que le réseau de distribution d’essence du conglomérat Irving.

L’État, maître du robinet, pourrait ainsi enfin rationner la distribution des biens pétroliers, devenus rares et dont la combustion représente un problème écologique, en fonction des besoins tangibles des communautés et non pas au profit de pratiques consuméristes frivoles. Les intellectuels écosocialistes du parti réfléchissant aux mesures à venir planifieraient donc l’instauration des prix progressifs, un premier quantum de base étant fort abordable et la tarification augmentant au fur et à mesure qu’on abuse du bien.

On peut concevoir que ces entreprises, agglomérées sous le nom d’une même famille, seraient à cueillir comme un fruit mûr. Leur valeur marchande correspondrait potentiellement aux arriérés fiscaux qu’elles accusent envers l’État depuis que leurs actifs ont été massivement administrés depuis les Bermudes il y a cinquante ans. En tous les cas, l’État libéral d’extrême gauche s’empresserait, une fois au pouvoir, de diligenter une équipe d’experts pour enquêter sur la question.

Il s’agirait d’une première dans l’histoire du Nouveau-Brunswick. Afin d’en avoir le cœur net, il userait de son autorité pour obtenir une véritable reddition des comptes des différentes entités offshore de la structure familiale, ainsi que des autres multinationales ponctionnant les richesses du territoire et transférant artificiellement des revenus dans les paradis fiscaux.

Il ne s’agirait évidemment pas d’être stalinien – une part de libéralisme perdurerait, mais elle serait contenue par l’intérêt général. Dans le domaine de la forêt, les grands conglomérats d’exploitation seraient dissous et les terres publiques réservées à de petites entreprises familiales et autres entités régionales. Les fonds resteraient sur place et circuleraient au bénéfice des communautés. Surtout, cette richesse que constituent les forêts serait préservée des infâmes coupes à blanc. Les gens qui les habitent en même temps qu’ils les exploitent seraient sélectifs : ils sauraient quel arbre abattre au bénéfice de la forêt tout entière, pour l’amener à se régénérer plutôt que de la détruire.

Enfin, ce nouveau parti d’extrême gauche mettrait en chantier une grande réforme éducative fondée sur la citoyenneté, la lecture, la délibération, le bien commun et la chose publique. Et les études universitaires seraient offertes sans frais, puisque c’est toute une population qui bénéficie des compétences qu’une personne se donne lorsqu’elle devient une ingénieure, un botaniste, une médiéviste ou un puériculteur.

Mais rendons justice à l’intelligence de Daniel Allain. Par sa déclaration, l’ex-ministre ne souhaitait sûrement pas évoquer tout cela. En est-il seulement capable ? Il lorgnait plutôt des questions strictement sociétales, par exemple les enjeux d’orientation sexuelle et d’autodétermination existentielle des jeunes dans les écoles. Et, ce faisant, il se trouvait à en dire beaucoup, à savoir que la politique partisane ne se détermine plus désormais que sur des enjeux de mœurs et qu’elle a, outre pour des mesures marginales, tout à fait délaissé les autres questions : celles du travail, de la capitalisation, de la justice sociale, de l’équité fiscale, des antagonismes de classes, parce que les grandes entreprises règnent désormais en souveraines sur tous ces points.

L’érosion des côtes nous révèle comme «biorégion»

Photo © Mario Tardif – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
12 janvier 2024

L’érosion des côtes nous révèle comme «biorégion»

Deux points concernant la spectaculaire érosion côtière qui s’est produite à Le Goulet, dans la municipalité élargie de Shippagan : le réchauffement climatique y est pour cause (il explique l’absence de glace protectrice qui jadis atténuait l’impact des vagues) et les autorités publiques des paliers supérieurs semblent indifférentes à la situation (les maires concernés demandent en vain à l’État de leur permettre de dresser des formes de protection).

Ces deux types d’enjeux, environnemental et politique, constitueront au XXIe siècle la nouvelle donne, ici comme ailleurs. Catastrophe et isolement. Hélas, le phénomène est global et il est appelé à devenir de plus en plus partagé. De la pluie de verglas au déploiement du crabe vert en passant par l’acidification des océans et les incendies, les conséquences s’amalgameront pour donner lieu à de nombreuses situations régionales qu’aucun gouvernement supérieur n’arrivera à traiter.

Un cas important survenu lors des grands incendies forestiers de l’été dernier mérite toute notre attention. Il constitue un enseignement sur ce qui vient. Il s’agit du village de Clova, au Québec, en proie aux flammes. « On va être obligé de laisser brûler Clova », avait laissé tomber le premier ministre du Québec, François Legault, en juin 2023, concédant toute la région au feu. Désobéissant aux consignes d’évacuation, des citoyens se sont résous à tenir le fort et ont finalement sauvé leur village, par eux-mêmes et par eux seuls, sur les incendies.

C’est dans des moments comme ceux-là que germe la conscience biorégionale. La notion de biorégion mérite d’être approfondie. Moins passéiste et statique que celle de ruralité, elle permet de comprendre les temps nouveaux dans lesquels nos sociétés se trouvent embarquées. La biorégion n’est pas un projet ni même une option politique, mais le cadre contraignant dans lequel nous nous trouverons progressivement pour élaborer des projets. La notion désigne l’obligation qu’on éprouve de plus en plus, nous – sujets régionaux esseulés face aux gouvernements et pouvoirs privés et en situation de déréliction dans des moments de crise – de développer un régime d’autonomie qui tienne compte rigoureusement des conditions territoriales et écologiques qui sont les nôtres.   

Tant que nous ne nous y mettrons pas, il se passera chez nous ce qui se produit dans toutes les contrées soumises au « développement » à l’occidentale. Nous abattons des forêts, nous épuisons les sols, nous exterminons la faune, nous émettons des gaz à effet de serre, notre chimie répand de petits et grands poisons tous azimuts, nous faisons comme s’il y avait quatre planètes alors qu’il n’y en a qu’une…, puis nous nous étonnons de tous ces ressacs.

Pourquoi ? Parce que le conte qui nous endort est celui du marketing. Cette industrie pernicieuse travaille tous les jours, et toutes les secondes, à nous persuader que le monde est, devrait être, pourrait être et sera différent de ce qu’il est. Il nous fait croire en les bienfaits présumés et en la promesse assurée de la grande consommation. La dernière ineptie en date, une capsule publicitaire du grand quincaillier Kent, enseigne détenue par le conglomérat Irving, lui-même plus grand pollueur du Nouveau-Brunswick (Acadie Nouvelle, 27 mars 2019), banalisant la déchetterie occidentale d’appareils électroménagers. On y voit une dame d’une ville de banlieue porter ses déchets au bord du chemin et s’étonner de voir qu’absolument tous ses voisins y ont abandonné cuisinières, laveuses et sécheuses… Pourquoi ? « Kent vend des appareils ménagers maintenant », lui explique l’un d’eux. La protagoniste comprend et sourit – cela va de soi qu’on envoie aux dépotoirs par tonnes des appareils qui fonctionnent, pour s’en procurer de meilleurs. On la voit elle-même se rendre dare-dare chez son détaillant le plus proche.

Le message refoule ce que cela implique : en plus de la production de rebuts industriels, encore davantage d’extraction minière, de combustion fossile, de gaz à effet de serre, et donc une augmentation accrue de la température moyenne qui entraîne son lot de tempête érodant les côtes. 

L’heure est venue de se raconter autrement le sens de l’histoire. Ce concept de biorégion, approfondi aux États-Unis et en France, est le fait d’un Néo-Écossais d’origine américaine, Allen van Newkirk. Il ne concerne pas une révolution politique au sens d’un régime qui viendrait remplacer les précédents, mais une cohabitation.

L’instance biorégionale refuse de soumettre un territoire à des plans d’exploitation extérieurs et impérialistes et milite au contraire pour une organisation autonome, dans le mille-feuille des pouvoirs qui s’observent déjà aujourd’hui (États, grandes entreprises, banques et mafias) ; elle organise une concertation entre les habitants d’un lieu, en fonction d’une géopolitique nouvelle, dans laquelle l’expression géo est aussi importante que la politique.

Il s’agit alors de résister aux dynamiques qui nous aspirent vers le pire tout en élaborant des voies politiques novatrices, dont le forum des maires serait ici le vraiment très embryonnaire prototype, pour assurer une certaine autonomie démocratique. À l’échelle biorégionale, les questions qui se poseront alors seront : connaissons-nous le lieu que nous habitons ? Savons-nous cohabiter adéquatement avec sa flore, sa faune et son climat ? Quelles sont nos dispositions, talents et capacités multiples afin de nous organiser de manière autonome ? Quelles sont nos urgences ? Quels sont nos besoins ? Quelles sont nos aspirations ? Et après s’être assumés comme sujets autonomes, quels lien entretient-on avec les pouvoirs extérieurs ?

Irving Oil: un allégement fiscal assorti de profits de 250 millions $

Photo © Le Téléjournal Acadie – Radio-Canada

« L’entreprise Irving Oil a engrangé un quart de milliards de dollars de profit en 2005, la même année où elle a persuadé le conseil municipal de Saint-Jean et le gouvernement du Nouveau-Brunswick de lui accorder un allégement fiscal pendant 25 ans, selon des documents qui ont fait l’objet d’une fuite. » – Le Téléjournal Acadie sur ICI Télé à Radio-Canada – 14 novembre 2022

L’intervention d’Alain Deneault débute à 1 min 42
Photo © Le Téléjournal Acadie – Radio-Canada

Enquête – Les cachettes de l’empire Irving

Un reportage d’Enquête à Radio-Canada sur l’empire Irving

« Les entreprises de la famille Irving, l’une des plus riches du Canada, occupent une place dominante dans l’économie des maritimes depuis des décennies. Ces entreprises ont bénéficié de contrats publics de plusieurs milliards de dollars et ont reçu des centaines de millions de dollars en subventions. S’ils bénéficient depuis longtemps des fonds publics, les Irving sont aussi parmi les pionniers de l’évitement fiscal qu’ils pratiquent depuis plus de 50 ans. Grâce à une fuite de données, Enquête a découvert de nombreuses sociétés liées aux Irving dans des paradis fiscaux. » – Source : Radio-Canada

Jeudi 3 novembre - 21 h (22 h - HA)
Rediffusion : samedi 3 novembre et mardi 7 novembre 2022 à 13 h
ICI TÉLÉ à Radio-Canada

« Depuis 50 ans elle pratique l’évitement fiscal aux Bermudes, à l’abri du fisc. » – Alain Deneault