L’apocalypse selon Saint-Jean

Photo © Chris Donovan, The Cloud Factory – Gracieuseté

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
12 décembre 2025

« Mais ! Qu’est-ce que tu vas faire là ?! » C’est la réaction d’un ami lorsque je l’informe de mon départ imminent pour la ville de Saint-Jean. L’idée même le déprime. « Mon pauvre. » Il m’en parle comme d’un piège à homards : un bras autoroutier nous y insère, mais on peine à le retrouver lorsque vient le temps d’en sortir, et vit alors l’angoisse dystopique de devoir tournoyer pour le reste de
ses jours dans la capitale de l’Irvingnie.

J’en ris.

Arrivé aux abords de la ville, plusieurs heures plus tard, distrait, je crois reconnaître un étrange brouillard dans lequel s’enfoncer. N’est-ce pas courant près de la baie de Fundy ? Non. C’est en réalité une boule de crasse. Nous arrivons à bon port, pour ainsi dire. Le ciel est lourd aujourd’hui. Ça pique à la gorge, ça pue, c’est laid. C’est sale. Nous roulons dans la fumée. Saillissant, des cheminées d’usines la crachent. Un bref courant d’air perce l’écran qu’elle constitue pour faire apparaître furtivement un navire de marchandises croulant sous les conteneurs. Accosté, lui-même semble se languir d’ennui. C’est apocalyptique.

On se souvient bien sûr de la journaliste financière de Toronto, Diane Francis, qui parlait du Nouveau-Brunswick comme d’une « Company Town », une ville ouvrière sous la coupe des Irving (Who owns Canada now, HarperCollin, 2008). Mais ne s’était-il pas toujours agi d’une métaphore ? Or, non ! Cette scribe l’évoquait au premier degré.

C’est un retour au XIXe siècle, l’équivalent du Village historique acadien de Bertrand, mais sur son versant effrayant. Et actuel, comme si s’incarnaient encore ici les grandes usines de textile qui, à Lowell, en Nouvelle-Angleterre, se présentent maintenant comme des musées.

Photo © Chris Donovan, The Cloud Factory – Gracieuseté

Pour peu, des touristes sociologues et historiens convergeraient ici pour observer les quartiers ouvriers et pauvres aux abords de sites industriels monstrueusement polluants. Un paradoxe donnerait à des cartes postales intitulées « Holy Smoke ! » leur motif : la ville qui accueille la plus grande raffinerie pétrolière du Canada est la même qui loge une de ses populations les plus malades, les plus illettrées, les plus sous-alimentées. Les indicateurs sont au rouge quant au sort réservé aux jeunes dans les quartiers pauvres de la ville. S’ajoutera bientôt une nouvelle contradiction, incarnée cette fois en un polluant centre de mégadonnées informatiques qui tirera des richesses énergétiques dont nous sommes ici en manque (l’Acadie Nouvelle du 15 novembre dernier).


Qui croit encore au discours romantique sur les vertus canadiennes et son prétendu égalitarisme ?  Les « va-la-gueule » gouvernementaux, comme les épinglait le poète Gérald Godin, ne sont pas plus crédibles qu’un ministre soviétique du Plan en 1987.

J’arrête chez Chris Donovan, photographe professionnel de renom, capable de faire passer ses clichés en une du New York Times (sur le conglomérat Irving : « A Family Business Empire, and a Culture of ‘Keeping Your Mouth Shut’ », 1er avril 2025). Il a grandi ici, a ensuite beaucoup voyagé, avant d’y revenir, mais en périphérie où la pollution se fait un peu moins sentir. Il consacre à sa ville natale, cette année, un ouvrage photographique d’une très grande humanité, *The Cloud Factory, publié à Londres (Gost Books).

Comme le font si bien les portraitistes, il capte les moments de vie des gens pour qui être né quelque part signifie respirer l’air vicié de Saint-Jean. Donovan arrive à saisir leur humilité. Leur beauté aussi. Des visages sourdent soudainement des amas de statistiques et discours de misère. Nous regardent des gens sur qui portent les froides données socio-économiques : les chiffres habitent des
maisons, nourrissent leurs enfants, marchent dans la rue ou trompent le désœuvrement par la musique. Ces gens, dit Donovan en substance, devraient avoir les moyens d’une certaine autonomie, d’un certain pouvoir (agency).

Ses photographies contribuent à rééquilibrer le discours officiel, presque toujours dithyrambique à l’endroit des potentats locaux. « C’est à sens unique. Arthur Irving a eu droit à l’équivalent de funérailles nationales, ici. C’est comme s’il était le chef de l’État ». Il fut le seigneur honoré par ses vassaux.

Et cet univers enfumé ? « C’est poétique ! », réplique le photographe sourire en coin, mais avec un air sérieux. Son livre s’intitule L’usine à nuages, en lien avec de lointains souvenirs. Dans sa naïveté d’enfant, le jeune Chris croyait que ces infrastructures qui l’environnaient fabriquaient les nuages présents dans l’atmosphère. Son père devait lui répliquer que les Irving ne font pas de nuages, mais de l’argent.

Quelque chose de cette nostalgie point encore aujourd’hui dans son discours. Le Johannais entretient une relation d’amour-haine avec son lieu de naissance. La haine porte sur le sort socio-économique qui lui est réservé, l’amour reste entier pour le territoire et ses gens.

De vifs paradoxes le tiraillent alors. Il se laisse séduire par les « couchers de soleil toxiques » que l’environnement industriel lui donne à voir. L’enchantent la lumière tamisée par les particules toxiques et tous ces halos qu’elles produisent. Bien sûr que la situation l’inquiète. « Ce n’est pas une bonne idée d’habiter près
d’une méga raffinerie. » Par-delà cette lapalissade, il n’épilogue pas. Son attachement au lieu procède d’une esthétique bien étrange, voisine de celle qu’affectionnent ses pairs Edward Burtynsky et Richard Misrach, ou encore la critique Jennifer Peeples, tous attirés par le courant dit du « sublime toxique ».

La beauté du diable est encore ce qui fait tenir les gens, capables de trouver de profonds motifs de vie dans les scènes qui rebutent le passant.

* Alain Deneault a écrit le texte d’accompagnement du livre de Chris
Donovan
, The Cloud Factory, Londres, Gost, 2024.

Alain Deneault a écrit le texte d’accompagnement du livre The Cloud Factory de Chris Donavan, Londres, Gost, 2024