Le parti libervateur

Photo © Greg Halinda / La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
2 octobre 2026

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick issu des rangs du Parti libéral entend lever le moratoire sur l’exploitation du gaz de schiste selon la technique de la fracturation hydraulique, nonobstant les risques graves que cela représente pour les nappes phréatiques. L’opposition conservatrice abonde dans le même sens
et rétorque seulement que ça ne va pas assez vite.

Au palier fédéral, le premier ministre Mark Carney, lui, continue de dérouler son programme affairiste en ouvrant la gestion d’aéroports canadiens à des intérêts privés, moyennant de nouvelles réductions d’impôts pour les investisseurs. Un revenant conservateur, l’ancien premier ministre Stephen Harper, clôt l’annonce en exprimant ses regrets de ne pas avoir lui-même conduit une telle politique. On
comprend qu’est lubrifié le passage de la Chambre des Communes permettant à des transfuges conservateurs de migrer vers la majorité libérale.

Tout va ainsi à l’avenant… Main dans la main, Susan Holt et Mark Carney, appuyés par leur opposition officielle, lancent de grands chantiers industriels écocides et fort peu pertinents pour la majorité des gens. On continuera de brasser le sol, de construire des usines à gaz, de permettre l’ouverture de polluants centres de mégadonnées, d’intensifier l’usage de ports industriels, et ce, au mépris de la qualité de l’air et de l’intégrité des sources d’eau.

Ces nouvelles infrastructures émettront les nouveaux gaz à effet de serre que
l’atmosphère ne peut plus absorber depuis longtemps. Les chocs
météorologiques, les sécheresses, les canicules exponentielles et les incendies de forêt devraient en témoigner suffisamment. Mais non. Même le pétrole semble encore bon jusqu’à la dernière goutte, au point de couler bientôt dans le nouvel oléoduc qu’Ottawa et Edmonton prévoient, en partance de l’Alberta.

Faut-il encore une fois rappeler la décision scandaleuse du gouvernement libéral fédéral de s’être lui-même donné le droit de ne plus tenir compte, sitôt que cela lui chante, des règles environnementales que la société civile l’a péniblement convaincu de voter au fil du temps, pour qu’il s’oblige lui-même à certaines
contraintes dans ses autorisations et les fasse valoir auprès de la grande industrie (l’Acadie Nouvelle, 25 novembre 2025 et 26 janvier 2026) ? Faut-il encore une fois rappeler qu’au Nouveau-Brunswick, partis libéral et conservateur se sont levés ensemble et ont défait à l’unisson les propositions du Parti vert, tantôt sur la restriction d’usages d’herbicides sur les terres de la Couronne, tantôt
sur l’enchâssement du principe de la qualité de l’air dans le dispositif législatif ? Ça « n’allait pas assez loin » ou « ce n’était pas nécessaire » au vu des mesures existantes, proposait confusément, et toute honte bue, la rhétorique des représentants du parti rouge.

Depuis, « renforcer notre économie » est le mantra de madame Holt.
« Transformer notre économie » est celui de monsieur Carney. Ce sont aussi lesmots d’ordre paraboliques du Parti libervateur.

Comme il se doit dans de telles expressions, le piège ne se trouve pas où l’on croit. On le reconnaît ici dans l’usage du déterminant possessif « notre ». Vraiment, « notre » économie à tous ?

Il fallait entendre la semaine dernière à Fredericton et à Moncton le juriste spécialisé dans le secteur des mines, Rodrigue Turgeon de l’association Mining Watch, rappeler le peu de portée qu’a désormais l’ouverture d’une mine dans une communauté du point de vue de la création d’emplois. L’automation est à son comble, le personnel qualifié vient de l’extérieur et les jobines restantes sont peu valorisées. Puisque ces investissements bénéficient d’incitatifs fiscaux, la population ne peut même pas se réjouir à l’idée que le gouvernement percevra, du fait d’une telle activité, un flux de capitaux lui permettant d’améliorer les services publics, d’investir dans des domaines sociaux nécessaires (quoique peu valorisés par le capital), en plus de rénover les hôpitaux, de soulager les institutrices dans les écoles, de rendre la justice accessible et de faciliter les études postsecondaires.

De tels chantiers n’apportent en définitive que des problèmes. L’exploitation d’une mine à faible teneur peut supposer que pour un 1 gramme de minerai l’entreprise doive produire 1 million de grammes de déchets. Ce ratio d’un pour un million ne se vérifie pas dans tous les cas, mais il reste à des échelles vertigineuses. Qui plus est, ces déchets s’accumuleront à l’aide d’engins fonctionnant au pétrole, là où ils affecteront la faune et la flore tout en libérant des éléments toxiques respirables, auparavant enfouis dans le sol.

Pis, l’État ne donne même pas son feu vert à ce carnage dans quelque optique de verdissement, telle que la construction de voitures électriques. Il souhaite voir pousser des centres de mégadonnées, eux-mêmes préjudiciables au climat dans leur fonctionnement, et fournir à l’armement les minerais qu’il requiert pour satisfaire son virage militariste. Toute cette ferraillerie est donc destinée à satisfaire les gadgets souvent techno-fascistes d’une mortifère « intelligence » artificielle de surveillance ou au délire guerrier d’une OTAN qui ne sait plus administrer les conséquences de conflits inutiles, qu’elle n’a pas su prévenir. L’insignifiant oxymore « développement durable » devient une « économie durable » dans la bouche du chef du gouvernement : le régime effréné du
développement est appelé à durer… jusqu’à ce qu’il nous fasse frapper un mur.

Le parti libervateur – les mauves – trouvera bien quelques pommes de discorde lorsque le rituel électoral le contraindra à demander aux électeurs s’ils préfèrent en rouge ou en bleu leur capitalisme rétrograde, médiocre, polluant et ploutocrate. Toute chose restant idéologiquement égale par ailleurs.

Cela rappelle la vieille leçon d’une figure importante de la tradition critique en philosophie : Antonio Gramsci présentait il y a un siècle la notion de « parti » comme étant liée à l’intérêt d’une classe sociale, plutôt que de l’ensemble. Ainsi, « notre » économie » reste l’apanage d’un parti pris de dominants qui se réservent le droit de disposer de notre territoire et de nous y « employer » en nous assignant nos parts, nos places et nos fonctions, pour ensuite nous demander de les adouber.

Captation de la conversation entre Rodrigue Turgeon et Alain Deneault sur la chaîne YouTube de NB Media Co-op/Coop Média NB le 24 septembre 2026 – Durée 1 h 30 min 40 sec

L’érosion des côtes nous révèle comme «biorégion»

Photo © Mario Tardif – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
12 janvier 2024

L’érosion des côtes nous révèle comme «biorégion»

Deux points concernant la spectaculaire érosion côtière qui s’est produite à Le Goulet, dans la municipalité élargie de Shippagan : le réchauffement climatique y est pour cause (il explique l’absence de glace protectrice qui jadis atténuait l’impact des vagues) et les autorités publiques des paliers supérieurs semblent indifférentes à la situation (les maires concernés demandent en vain à l’État de leur permettre de dresser des formes de protection).

Ces deux types d’enjeux, environnemental et politique, constitueront au XXIe siècle la nouvelle donne, ici comme ailleurs. Catastrophe et isolement. Hélas, le phénomène est global et il est appelé à devenir de plus en plus partagé. De la pluie de verglas au déploiement du crabe vert en passant par l’acidification des océans et les incendies, les conséquences s’amalgameront pour donner lieu à de nombreuses situations régionales qu’aucun gouvernement supérieur n’arrivera à traiter.

Un cas important survenu lors des grands incendies forestiers de l’été dernier mérite toute notre attention. Il constitue un enseignement sur ce qui vient. Il s’agit du village de Clova, au Québec, en proie aux flammes. « On va être obligé de laisser brûler Clova », avait laissé tomber le premier ministre du Québec, François Legault, en juin 2023, concédant toute la région au feu. Désobéissant aux consignes d’évacuation, des citoyens se sont résous à tenir le fort et ont finalement sauvé leur village, par eux-mêmes et par eux seuls, sur les incendies.

C’est dans des moments comme ceux-là que germe la conscience biorégionale. La notion de biorégion mérite d’être approfondie. Moins passéiste et statique que celle de ruralité, elle permet de comprendre les temps nouveaux dans lesquels nos sociétés se trouvent embarquées. La biorégion n’est pas un projet ni même une option politique, mais le cadre contraignant dans lequel nous nous trouverons progressivement pour élaborer des projets. La notion désigne l’obligation qu’on éprouve de plus en plus, nous – sujets régionaux esseulés face aux gouvernements et pouvoirs privés et en situation de déréliction dans des moments de crise – de développer un régime d’autonomie qui tienne compte rigoureusement des conditions territoriales et écologiques qui sont les nôtres.   

Tant que nous ne nous y mettrons pas, il se passera chez nous ce qui se produit dans toutes les contrées soumises au « développement » à l’occidentale. Nous abattons des forêts, nous épuisons les sols, nous exterminons la faune, nous émettons des gaz à effet de serre, notre chimie répand de petits et grands poisons tous azimuts, nous faisons comme s’il y avait quatre planètes alors qu’il n’y en a qu’une…, puis nous nous étonnons de tous ces ressacs.

Pourquoi ? Parce que le conte qui nous endort est celui du marketing. Cette industrie pernicieuse travaille tous les jours, et toutes les secondes, à nous persuader que le monde est, devrait être, pourrait être et sera différent de ce qu’il est. Il nous fait croire en les bienfaits présumés et en la promesse assurée de la grande consommation. La dernière ineptie en date, une capsule publicitaire du grand quincaillier Kent, enseigne détenue par le conglomérat Irving, lui-même plus grand pollueur du Nouveau-Brunswick (Acadie Nouvelle, 27 mars 2019), banalisant la déchetterie occidentale d’appareils électroménagers. On y voit une dame d’une ville de banlieue porter ses déchets au bord du chemin et s’étonner de voir qu’absolument tous ses voisins y ont abandonné cuisinières, laveuses et sécheuses… Pourquoi ? « Kent vend des appareils ménagers maintenant », lui explique l’un d’eux. La protagoniste comprend et sourit – cela va de soi qu’on envoie aux dépotoirs par tonnes des appareils qui fonctionnent, pour s’en procurer de meilleurs. On la voit elle-même se rendre dare-dare chez son détaillant le plus proche.

Le message refoule ce que cela implique : en plus de la production de rebuts industriels, encore davantage d’extraction minière, de combustion fossile, de gaz à effet de serre, et donc une augmentation accrue de la température moyenne qui entraîne son lot de tempête érodant les côtes. 

L’heure est venue de se raconter autrement le sens de l’histoire. Ce concept de biorégion, approfondi aux États-Unis et en France, est le fait d’un Néo-Écossais d’origine américaine, Allen van Newkirk. Il ne concerne pas une révolution politique au sens d’un régime qui viendrait remplacer les précédents, mais une cohabitation.

L’instance biorégionale refuse de soumettre un territoire à des plans d’exploitation extérieurs et impérialistes et milite au contraire pour une organisation autonome, dans le mille-feuille des pouvoirs qui s’observent déjà aujourd’hui (États, grandes entreprises, banques et mafias) ; elle organise une concertation entre les habitants d’un lieu, en fonction d’une géopolitique nouvelle, dans laquelle l’expression géo est aussi importante que la politique.

Il s’agit alors de résister aux dynamiques qui nous aspirent vers le pire tout en élaborant des voies politiques novatrices, dont le forum des maires serait ici le vraiment très embryonnaire prototype, pour assurer une certaine autonomie démocratique. À l’échelle biorégionale, les questions qui se poseront alors seront : connaissons-nous le lieu que nous habitons ? Savons-nous cohabiter adéquatement avec sa flore, sa faune et son climat ? Quelles sont nos dispositions, talents et capacités multiples afin de nous organiser de manière autonome ? Quelles sont nos urgences ? Quels sont nos besoins ? Quelles sont nos aspirations ? Et après s’être assumés comme sujets autonomes, quels lien entretient-on avec les pouvoirs extérieurs ?