Penser demain avec Alain Deneault – Le troisième épisode du balado étudiant «Éthique en pratique » de l’IDÉA

Penser demain avec Alain Deneault. Les animateurs Édouard Goupil-Leroux & Alexandre Poiré reçoivent Alain Deneault pour le troisième épisode du balado étudiant « Éthique en pratique » de l’Institut d’éthique appliquée de l’Université Laval (IDÉA). Durée : 1 h 32 min – 23 mars 2026

« Dans cet épisode, nous recevons Alain Deneault, philosophe et professeur à l’Université de Moncton au campus de Shippagan. En clarifiant certains concepts centraux de sa réflexion comme l’économie, la gouvernance et plus récemment le biorégionalisme, cet entretien propose de sonder le monde dans lequel nous vivons avec un regard philosophique tout en gardant en filigrane la question « Comment penser demain ? ». » – Balado de l’IDÉA

Essais mentionnés dans cet entretien

La Péninsule acadienne comme laboratoire biorégional

La Péninsule acadienne comme laboratoire biorégional. Entretien avec Alain Deneault à l’émission L’heure de pointe Acadie animée par Amélie Gosselin sur ICI Première à Radio-Canada autour de la question de la « biorégion ». Durée : 16 min – 3 septembre 2025

Gilles Vigneault, l’Acadien

Photo @ Paul Chiasson

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
15 août 2024

Gilles Vigneault, l’Acadien

« Le mot Acadie me rappelle que mes ancêtres partis des Îles-de-la-Madeleine en 1855 pour fonder Natashquan étaient partis de Grand-Pré un siècle avant, avec les vôtres, coupables de survie. Nous sommes toujours accusés du même tort. Mais le procès est plus long. Les témoins plus nombreux. Et les juges, toujours les mêmes, n’ont pas fini de nous entendre, et de traduire ! Je suis d’ici aussi. » – Gilles Vigneault, Tracadie, 15 mai 1970 (La Revue d’histoire de la Société historique Nicolas-Denys, janvier-mai 1984).

Peu de poètes ont mieux dit l’Acadie que Gilles Vigneault. La conception du « pays » que soutient son œuvre lui va comme un gant. Le pays de Vigneault est polysémique. On a eu raison de voir en un Québec désiré politiquement indépendant son principal référent, d’autant plus que cette référence incarnée au territoire est infiniment plus pertinente que la logorrhée xénophobe qui lui a succédé dans les médias conservateurs du groupe Québecor. 

Mais à travers sa poésie, c’est aussi ce pays de l’Acadie qu’il lui reste à nous dire, qu’il lui reste à nommer. Car le pays pour Vigneault n’a pas de référent simple, ou de signifié arbitraire. À force d’en faire la figure de proue d’une cause politique, on a désappris à entendre ce qu’on serait bien avisé de prendre au sérieux… Ce pays est surtout chargé de promesses. 

Aux Parisiens venus l’entendre dans la prestigieuse salle de Bobino, un soir d’avril 1977, le poète et chansonnier québécois Gilles Vigneault dissociait la notion de pays d’un sot patriotisme consistant à défendre ses intérêts de manière reptilienne. Sa pensée et son poème sont le contraire du réflexe national. Le pays, disait-il, ce n’est pas encore un territoire, c’est la conscience qu’on a de l’habiter, c’est l’affect qu’on y place à force de l’investir au quotidien. Un pays est un espace auquel on vibre comme de sa vie. D’où les assertions poétiques telles que : « Mon pays, ce n’est pas un pays… », c’est le réel sensible, l’hiver qu’on n’a de cesse d’apprivoiser ; c’est l’action qu’on y conduit, le chemin qu’on y trace ; c’est le temps, par lequel notre mémoire se sédimente. D’où « Mon pays, c’est une fenêtre / Au bord de laquelle un enfant / Observe les saisons renaître / Et sur dehors couler le temps… » 

Le pays de Vigneault « n’a ni président ni roi / il ressemble au pays même que je cherche au cœur de moi », il existe dans un rapport immanent au territoire, surtout côtier et rural – la ville s’y signifie toujours comme sa perversion – et sous la tension qui unit des êtres au carrefour des mots d’une même langue. Aussi est-il vissé à la mémoire du père et de la mère, mais tendu vers l’avenir de l’enfant – « C’est demain que j’avais vingt ans » est un vers qui résume cette temporalité de demain gardant toujours en tête le passé. Le pays y est ce que l’Acadie entretient comme rapport à une réalité, laquelle existe dès lors qu’une personne acadienne s’y trouve pour la reconduire dans l’espace et la prolonger dans le temps. 

Dans la blanche cérémonie

Où la neige au vent se marie

Dans ce pays de poudrerie

Mon père a fait bâtir maison

Et je m’en vais être fidèle

À sa manière, à son modèle

La chambre d’amis sera telle

Qu’on viendra des autres saisons

Pour se bâtir à côté d’elle

Son approche constitue la synthèse de ce qu’on peut nous souhaiter de mieux. Féministe, inclusif, écologiste, humaniste, hospitalier et culturel, le pays qu’il aime à dire, qu’il lui faut dire est tout entier un projet, aux antipodes de la propagande nationaliste. C’est pourquoi il se laisse si souvent penser dans l’avenir : « Je vous entends demain parler de liberté ». Le pays est un désir, le temps de vivre nos espoirs. 

Et s’il y a projet, s’il y a quête, c’est que cette notion de « pays » est aussi critique de tout ce qui vient le déformer au nom de la modernité : la destruction du patrimoine, l’extraction minière, l’agriculture intensive, l’urbanisation sans limites, la vie de banlieue dépoétisée. « La queste du pays » se clôt par un rappel aigu qui sourd de la mémoire : une fin de chanson en innu que le poète traduit lui-même : l’autochtone qui répond au francophone lui disant chercher son pays : « Depuis ton arrivée / J’ai beau t’observer / Je ne comprends pas ce que tu cherches / Si c’est l’Pays, tu d’vrais l’avoir / Tu me l’as volé. »

L’avenir est ailleurs, loin des modes de spoliation qui proviennent de la colonie, mais que nous avons, nous colons, hélas fait nôtres, et retournés contre nous.

À celui qui cherche un pays 

Je me dois de dire d’abord

Je cherche moi-même un pays

Nous ne serons plus seuls à bord

Il me reste un peu de temps.

Lugubre

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
15 mai 2024

Lugubre

Comme pour Brian Mulroney il y a peu (Acadie Nouvelle, 4 mars 2024), on ne va pas feindre de trouver soudainement des vertus à des gens qu’on a décriés toute leur vie, sous prétexte qu’ils viennent de trépasser.

Arthur Irving, ex-PDG d’Irving Oil décédé lundi, représentait la deuxième génération d’une famille qui règne sans partage sur la région atlantique (les quatre provinces maritimes, l’est du Québec, le Maine…) et y neutralise considérablement la vie politique. Le mythe qui sert le plus cette famille, ici, consiste à dire qu’elle a enrichi le Nouveau-Brunswick, alors que c’est le Nouveau-Brunswick qui l’a rendue riche. Le résultat : les citoyens de cette législation comptent sur des services sociaux chiches, paient l’essence plus cher qu’ailleurs au Canada (alors que la principale raffinerie du pays s’y trouve) et affichent des indicateurs préoccupants en matière d’éducation et de santé publique.

Que la trésorerie des Irving se soit trouvée inscrite largement aux Bermudes dès les années 1970 suffit à susciter de bien légitimes spéculations sur l’important manque à gagner fiscal que nous accusons collectivement en raison de ce tour de passe-passe. Que le clan plaide la légalité à chaque fois qu’il en est question montre à quel point le procédé transgresse l’esprit de la loi, s’il était conforme à sa lettre.

Des journalistes de la presse financière canadienne, qui en avaient pourtant vu d’autres, ont été estomaqués, à partir des années 1980, de constater à quel point le Nouveau-Brunswick croupissait dans un état de subordination face à ces maîtres. Une « company town » écrivait la Torontoise Diane Francis, pour décrire non sans stupéfaction le contexte de la région.

Moi-même, lorsque je suis arrivé ici, avant de fondre à mon tour dans les plis nous amenant à nous habituer à cet état de fait, je me suis empressé de témoigner de ce régime de domination privé auprès du mensuel français Le Monde diplomatique. J’ai perçu dans les retours de la rédaction combien insolite et singulière se trouvait la situation du Nouveau-Brunswick, rebaptisée l’Irvingnie pour l’occasion (ou les Appalaches irvingniennes, sur le mode de l’Arabie saoudite, elle aussi identifiée à une famille).

Mon article a été accepté en moins de deux, et publié en avril 2019 sous le titre « La famille Irving, un féodalisme canadien » (puis traduit en plusieurs langues). C’est que le conglomérat Irving représente, dans le contexte de la mondialisation industrielle et capitaliste, un étonnant contre-modèle : loin de se spécialiser dans une filière afin de la dominer de manière transversale, comme une vendeuse de boissons gazeuses qui impose sa marque partout sur la planète ou comme une société en divertissement qui l’arrose de tous ses films, les Irving ont choisi de tout faire, mais sur un territoire restreint.

En agissant loin des capitales et métropoles (Ottawa, Toronto, Montréal, New York…), dans l’indifférence générale, ils sont parvenus à le quadriller du point de vue de l’activité industrielle, commerciale, financière, politique et fiscale, de façon à y développer une quasi-autarcie. Rares sont les entités qui ont aussi peu de fournisseurs que le conglomérat en question.

Potentiellement, sa flotte de camions roule grâce au carburant du groupe, lequel est traité à la raffinerie que la famille détient, à partir d’un brut exploité là où elle détient des parts majoritaires, ou l’équivalent. Et ainsi en va-t-il de ses produits d’emballage, du papier tiré de son bois (merci l’État pour les « terres de la Couronne »), aussi potentiellement vendu dans ses quincailleries, et utilisé dans les infrastructures de ses fermes…

Longtemps l’opinion s’est-elle laissé bercer de son idéologie en lisant ses journaux, les seuls disponibles en anglais, voire en suivant ses médias électroniques. Tel est le portrait synoptique de son histoire. Son discours s’est implanté.

C’est être lourdement colonisé, disons-le sans détour, de penser que sans elle, nous ne serions rien ici. Qu’on serait incapables de créer des coopératives suffisantes et engagées dans un aménagement respectueux du territoire, sur un territoire où l’énergie serait administrée en fonction du bien commun davantage que de sociétés à numéros camouflées dans un impénétrable paradis fiscal.

Aucun premier ministre depuis Louis J. Robichaud n’a commenté cette domination sourde. Surtout pas l’actuel qui provient directement de son écurie. Au fil des années, quelques documentaires seulement nous montrent la famille impressionner les parlementaires.

Sinon, les traces se font rares. Le silence s’impose. Et le visage austère de la sainte famille en vient à symboliser l’austérité de nos politiques budgétaire. C’est sec. D’un point de vue psychique, cet ascendant finit par miner la collectivité.  Les Irving, ce n’est pas tout à fait les Bourbon. On est loin des fastes de Louis xiv, mettons. Il devient humiliant de se laisser vaincre par une famille aussi grisâtre.

Maintenant, l’épuisement progressif des richesses pétrolières et les ramifications de la famille Irving sont annonciateurs d’une intégration du conglomérat à une forme plus traditionnelle de capitalisme. Le patriarche K. C. Irving, s’il voulut créer une dynastie, a commis l’erreur de diffuser ses avoirs auprès de ses trois fils (la fille étant mise à part…).

À leur tour, ils ont vu en leurs enfants (masculins) des prétendants aux butins. Bientôt, il n’y en aura plus suffisamment pour tout le clan, d’où que le journaliste Jacques Poitras ait intitulé son livre Irving vs Irving (Penguin, 2015) pour en rendre compte. Si le paternel avait voulu assurer une filiation organisationnelle, il l’eût organisée sur un mode patrilinéaire non-égalitaire, en confiant tout à l’aîné, comme en monarchie politique. Le plus vieux de chaque génération aurait repris le témoin.

Puisque tel ne fut pas le cas, on peut désormais anticiper une vente ou une capitalisation boursière progressive des actifs familiaux, afin que le clan dispose de fonds liquides, capables de suivre les occasions d’affaires dans les dédales de la bourse, en nanosecondes et par algorithmes interposés de préférence. Ainsi va l’éthique protestante du capitalisme, qui évolue frénétiquement mais dont nous observons ici tous les jours l’exemple lugubre.

La famille Irving, un féodalisme canadien, un article d’Alain Deneault dans Le Monde diplomatique
Les cachettes de l’empire Irving, un reportage d’Enquête à Radio-Canada – 2022
« Depuis 50 ans elle pratique l’évitement fiscal aux Bermudes, à l’abri du fisc. » – Alain Deneault – Extrait du reportage d’Enquête Les cachettes de l’empire Irving

L’érosion des côtes nous révèle comme «biorégion»

Photo © Mario Tardif – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
12 janvier 2024

L’érosion des côtes nous révèle comme «biorégion»

Deux points concernant la spectaculaire érosion côtière qui s’est produite à Le Goulet, dans la municipalité élargie de Shippagan : le réchauffement climatique y est pour cause (il explique l’absence de glace protectrice qui jadis atténuait l’impact des vagues) et les autorités publiques des paliers supérieurs semblent indifférentes à la situation (les maires concernés demandent en vain à l’État de leur permettre de dresser des formes de protection).

Ces deux types d’enjeux, environnemental et politique, constitueront au XXIe siècle la nouvelle donne, ici comme ailleurs. Catastrophe et isolement. Hélas, le phénomène est global et il est appelé à devenir de plus en plus partagé. De la pluie de verglas au déploiement du crabe vert en passant par l’acidification des océans et les incendies, les conséquences s’amalgameront pour donner lieu à de nombreuses situations régionales qu’aucun gouvernement supérieur n’arrivera à traiter.

Un cas important survenu lors des grands incendies forestiers de l’été dernier mérite toute notre attention. Il constitue un enseignement sur ce qui vient. Il s’agit du village de Clova, au Québec, en proie aux flammes. « On va être obligé de laisser brûler Clova », avait laissé tomber le premier ministre du Québec, François Legault, en juin 2023, concédant toute la région au feu. Désobéissant aux consignes d’évacuation, des citoyens se sont résous à tenir le fort et ont finalement sauvé leur village, par eux-mêmes et par eux seuls, sur les incendies.

C’est dans des moments comme ceux-là que germe la conscience biorégionale. La notion de biorégion mérite d’être approfondie. Moins passéiste et statique que celle de ruralité, elle permet de comprendre les temps nouveaux dans lesquels nos sociétés se trouvent embarquées. La biorégion n’est pas un projet ni même une option politique, mais le cadre contraignant dans lequel nous nous trouverons progressivement pour élaborer des projets. La notion désigne l’obligation qu’on éprouve de plus en plus, nous – sujets régionaux esseulés face aux gouvernements et pouvoirs privés et en situation de déréliction dans des moments de crise – de développer un régime d’autonomie qui tienne compte rigoureusement des conditions territoriales et écologiques qui sont les nôtres.   

Tant que nous ne nous y mettrons pas, il se passera chez nous ce qui se produit dans toutes les contrées soumises au « développement » à l’occidentale. Nous abattons des forêts, nous épuisons les sols, nous exterminons la faune, nous émettons des gaz à effet de serre, notre chimie répand de petits et grands poisons tous azimuts, nous faisons comme s’il y avait quatre planètes alors qu’il n’y en a qu’une…, puis nous nous étonnons de tous ces ressacs.

Pourquoi ? Parce que le conte qui nous endort est celui du marketing. Cette industrie pernicieuse travaille tous les jours, et toutes les secondes, à nous persuader que le monde est, devrait être, pourrait être et sera différent de ce qu’il est. Il nous fait croire en les bienfaits présumés et en la promesse assurée de la grande consommation. La dernière ineptie en date, une capsule publicitaire du grand quincaillier Kent, enseigne détenue par le conglomérat Irving, lui-même plus grand pollueur du Nouveau-Brunswick (Acadie Nouvelle, 27 mars 2019), banalisant la déchetterie occidentale d’appareils électroménagers. On y voit une dame d’une ville de banlieue porter ses déchets au bord du chemin et s’étonner de voir qu’absolument tous ses voisins y ont abandonné cuisinières, laveuses et sécheuses… Pourquoi ? « Kent vend des appareils ménagers maintenant », lui explique l’un d’eux. La protagoniste comprend et sourit – cela va de soi qu’on envoie aux dépotoirs par tonnes des appareils qui fonctionnent, pour s’en procurer de meilleurs. On la voit elle-même se rendre dare-dare chez son détaillant le plus proche.

Le message refoule ce que cela implique : en plus de la production de rebuts industriels, encore davantage d’extraction minière, de combustion fossile, de gaz à effet de serre, et donc une augmentation accrue de la température moyenne qui entraîne son lot de tempête érodant les côtes. 

L’heure est venue de se raconter autrement le sens de l’histoire. Ce concept de biorégion, approfondi aux États-Unis et en France, est le fait d’un Néo-Écossais d’origine américaine, Allen van Newkirk. Il ne concerne pas une révolution politique au sens d’un régime qui viendrait remplacer les précédents, mais une cohabitation.

L’instance biorégionale refuse de soumettre un territoire à des plans d’exploitation extérieurs et impérialistes et milite au contraire pour une organisation autonome, dans le mille-feuille des pouvoirs qui s’observent déjà aujourd’hui (États, grandes entreprises, banques et mafias) ; elle organise une concertation entre les habitants d’un lieu, en fonction d’une géopolitique nouvelle, dans laquelle l’expression géo est aussi importante que la politique.

Il s’agit alors de résister aux dynamiques qui nous aspirent vers le pire tout en élaborant des voies politiques novatrices, dont le forum des maires serait ici le vraiment très embryonnaire prototype, pour assurer une certaine autonomie démocratique. À l’échelle biorégionale, les questions qui se poseront alors seront : connaissons-nous le lieu que nous habitons ? Savons-nous cohabiter adéquatement avec sa flore, sa faune et son climat ? Quelles sont nos dispositions, talents et capacités multiples afin de nous organiser de manière autonome ? Quelles sont nos urgences ? Quels sont nos besoins ? Quelles sont nos aspirations ? Et après s’être assumés comme sujets autonomes, quels lien entretient-on avec les pouvoirs extérieurs ?