Entrevue avec Pierre Mouterde et David Murray : Montée de l’extrême droite

Photo © Radio-Canada

Alain Deneault est mentionné à deux reprises lors de l’entretien animé par Patrick Masbourian à l’émission Tout un matin à Radio-Canada avec les invités Pierre Mouterde et David Murray à l’occasion de la parution de l’essai Avant d’en arriver là – Essai choral sur le péril fasciste publié aux Éditions Écosociété. Alain Deneault fait partie des 18 auteur·es. du livre. Durée : 14 min – 20 janvier 2026

« Pierre Mouterde, sociologue et spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine, et David Murray, éditeur à Écosociété, discutent de la montée de l’extrême droite dans le monde à l’occasion de la sortie du livre Avant d’en arriver là. » – Tout un matin, Radio-Canada

Comment se préparer au monde qui vient ?

Comment se préparer au monde qui vient ? Entretien avec Alain Deneault et Pablo Sévigne par Anne-Cécile Bras, animatrice de l’émission C’est pas du vent sur les ondes de Radio France Internationale (RFI). Durée : 48 min 30 sec – 15 janvier 2026

« Nous sommes entrés dans une zone de turbulences. Les secousses ce sont les sécheresses, les inondations, les mégafeux et autres événements extrêmes qui rendent notre environnement incertain. C’est aussi l’émergence de dirigeants aux propos et aux actions inimaginables jusqu’à peu. Faut-il les citer ? L’accroissement des inégalités qui attise la haine, la circulation des infox qui détourne des réalités du monde… » – C’est pas du vent

« Je présente l’émission C’est pas du vent depuis 17 ans et je peux vous dire que tout ce que nos invités ont annoncé dans cette émission se concrétise plus vite et plus fort que ce qu’ils avaient prévu. La tentation est forte de fermer ses yeux et ses oreilles en attendant que ça passe. Mais ça ne passera pas… Alors autant se préparer à affronter les tempêtes ! Nos deux invités portent un regard lucide sur le monde dans lequel nous vivons et ils ont des solutions concrètes et à la portée de chacun d’entre nous à nous proposer. Je vous propose de les écouter et j’espère qu’à la fin de cette émission, vous serez un peu réconfortés. » Anne-Cécile Bras.

Pablo Servigne – Photo © Jérôme Panconi et Alain Deneault – Photo © Audet Photo

Avec Pablo Servigneagronome et docteur en Biologie. Il est spécialiste des questions d’effondrement, de transition, d’agroécologie et d’entraide pour l’ouvrage Le réseau des tempêtes, manifeste pour une entraide populaire, paru aux Liens qui libèrent. → Le site Le réseau des tempêtes.

Alain Deneault, philosophe pour Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouïparu chez Lux Editeur.

Anne-Cécile Bras, animatrice de l’émission C’est pas du vent sur RFI

«Use et abuse»: l’art de la mutinerie

Le Devoir

Par Sophie Pouliot
1er décembre 2025

«Use et abuse»: l’art de la mutinerie

Alix Dufresne et Christian Lapointe se livrent à des improvisations hardies en s’inspirant du philosophe Alain Deneault.

« Le cauchemar de l’acteur qui arrive sur scène sans avoir répété et qui, en plus, est tout nu… Nous, on le vit et on s’est fait ça à nous-mêmes. » Alix Dufresne décrit ainsi, avec un brin d’humour, le saut dans le vide auquel elle se prête, avec son comparse Christian Lapointe, à chaque représentation d’Use et abuse.

Dans ce spectacle, créé en mars dernier à l’Usine C et repris ces jours-ci à La Chapelle Scènes contemporaines puis au théâtre Périscope, le tandem improvise depuis un canevas et au son d’une conférence d’Alain Deneault, projetée en fond de scène. Une démarche qui n’est pas sans rappeler Hidden Paradise, que Dufresne a imaginé (et longtemps interprété) avec Marc Béland à partir d’une entrevue radiophonique sur les paradis fiscaux accordée par le philosophe.

L’exposé intitulé Comment l’« industrie culturelle » use et abuse de l’art traite plutôt de la vampirisation de la création artistique par le système capitaliste, et ce, de deux manières. D’une part, les décideurs « reprennent les codes artistiques pour théâtraliser leur discours. Un spot s’allume, je me retourne au bon moment, je prends une pose savante pour créer un effet… » illustre Alix Dufresne. D’autre part est imposée à l’art une logique marchande, tant en ce qui concerne la gestion des procédés de production que la commercialisation des œuvres. « Moi, je sais lire des états financiers, je sais ce qu’est un grevé d’affectation reporté sur cinq ans […]. On nous a forcés à être des entrepreneurs », affirme Christian Lapointe.

Pour illustrer ces constats, Dufresne et Lapointe ne reculent pratiquement devant rien. « On incarne les idées dont parle Alain Deneault. On donne à voir la violence institutionnelle, en fait », explique l’âme dirigeante de la compagnie Carte blanche. « On voit de jeunes artistes annuler leurs spectacles parce qu’ils n’ont pas eu leur financement. Je le comprends, mais, en même temps, ce qui fait qu’on dure, c’est notre capacité à endurer cette violence institutionnelle. Pour se faire dire oui, il faut encaisser 50 refus. Ça, à la longue, ça use », ajoute-t-il.

Le créateur ne nie pas qu’aujourd’hui, la compagnie qu’il a fondée bénéficie de subventions, un privilège obtenu après moult années de persistance. L’homme de théâtre cite à ce propos Marie-Hélène Falcon, cofondatrice de l’événement désormais connu comme le Festival TransAmériques. « [Elle] disait qu’au Québec, c’est une fois que nos artistes sont épuisés qu’on leur accorde un peu de moyens. »

Christian Lapointe tient pourtant à réitérer que « la conférence n’est pas à propos du fait que les artistes sont pauvres, c’est à propos du fait qu’on se fait usurper nos outils, que l’inventivité des artistes génère des mécanismes de représentations qui sont ensuite récupérés par des gens de pouvoir de tout acabit. Et qu’on devrait être capable d’exposer [ces mécanismes], de les détricoter. La performance essaie, de manière ludique et féroce, de faire ça. »

Corps politiques

Selon Deneault, les artistes seraient les plus à même de renverser cette capitalisation de l’art. Par exemple, en déconstruisant le modèle autour duquel s’articulent la plupart des manifestations culturelles — en le subvertissant en quelque sorte.

Aux yeux d’Alix Dufresne, c’est principalement en cela que réside le caractère séditieux d’Use et abuse. « Ce n’est pas qu’on soit nus sur scène, qu’il y ait de la violence auto-infligée, de la sexualité très crue ou de l’humiliation. […] La vraie transgression, c’est la façon dont on a fait notre production. Comment on s’organise, comment on pense, qu’est-ce qu’on dépense ou non. Elle est dans la fragilité avec laquelle on arrive sur scène, parce que [notre spectacle] n’est pas un produit, on ne le contrôle pas. »

Or, tout au long de la représentation, les artistes se photographient et transforment ces images en NFT, en jetons non fongibles, c’est-à-dire un type de cryptomonnaie qui a valeur d’œuvre d’art, explique Lapointe. « Même quand on fait des actions ignobles, précise sa collègue, on s’assure de s’arrêter pour se prendre en photo et, théoriquement, celles-ci iraient dans un encan où les gens pourraient investir. »


Use et abuse
Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne
Inspiré de la conférence d'Alain Deneault
Une production de Carte blanche
La Chapelle Scènes Contemporaines
1er au 6 décembre 2025 - 19 h 30
3700 Rue Saint-Dominique, Montréal, Québec H2X 2X8
Durée 1 h - Billetterie ici
Interdit aux personnes de moins de 18 ans

Présenté an français avec surtitrage en anglais les 2 et 5 décembre.

La représentation du 5 décembre sera suivie d'une discussion entre
Alain Deneault (participation à distance), Alix Dufresne et Christian Lapointe.

Une table de vente, tenue par la librairie Le Port de tête, sera présente
lors des représentations, proposant une sélection d’ouvrages
d’Alain Deneault et de Christian Lapointe.

Conférence Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art – diffusée sur VIMEO par l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick (AAAPND ).

Préparer et faire advenir le monde d’après

Illustration © Maatthieu Ossona de Mendez
Agir par la culture
Printemps-Été 2025 - No 75
Entretien avec Alain Deneault
Propos recueillis par Aurélien Berthier
28 avril 2025

Préparer et faire advenir le monde d’après

Avec l’avènement d’une révo­lu­tion popu­liste et réac­tion­naire dans divers pays, États-Unis en tête, on sent de nom­breuses pos­si­bi­li­tés de bas­cules. Notam­ment une indif­fé­rence totale au dérè­gle­ment cli­ma­tique et à l’effondrement de la bio­di­ver­si­té. Ain­si qu’une pour­suite effré­née de l’exploitation de la nature et des acti­vi­tés extrac­ti­vistes à tout crin. Ren­contre avec le pen­seur du capi­ta­lisme contem­po­rain Alain Deneault, pour voir com­ment faire face à cette ques­tion cli­ma­tique et à l’angoisse qu’elle sus­cite. Il ren­verse le Que faire ? de la gauche qui pro­pose des pro­grammes clés en main inhi­bant en un Faire que ! appe­lant à l’action pour sor­tir de la sidé­ra­tion. Alors que ni l’État ni le capi­tal ne semblent en mesure d’enrayer le désastre, le phi­lo­sophe cana­dien, ima­gine ain­si un « des­sein » dési­rable et solide à faire adve­nir : la biorégion.

Votre livre Faire que ! est sous-titré « L’engagement politique à l’ère de l’inouï ». Est-ce qu’on est allé avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis encore un cran plus loin en matière d’inouï ?

Le carac­tère grave de notre époque porte sur le fait que nous sommes confron­tés à des pers­pec­tives extrêmes rela­tives aux bou­le­ver­se­ments cli­ma­tiques et à la perte de bio­di­ver­si­té qui ne concernent plus la déci­sion humaine. Nous sommes face à un phé­no­mène que j’ai qua­li­fié, avec tant d’autres, d’autonome et d’exponentiel. Le peu que ces sou­ve­rains pour­raient faire pour atté­nuer le choc est à pré­sent mis de côté. Les quelques options qui nous res­tent pour rec­ti­fier le tir sont abso­lu­ment négli­gées par des pou­voirs fas­cis­toïdes qui inau­gurent une ère de pur rap­port de force. Non seule­ment concer­nant la géo­po­li­tique, l’accès aux terres, le contrôle des popu­la­tions, mais aus­si le dis­cours, la des­crip­tion des faits et la pré­ten­tion à la vérité.

Face à cela, il existe une oppo­si­tion, mais elle n’est pas spé­cia­le­ment réjouis­sante, comme ici au Cana­da – pays qui est la cible expli­cite de vel­léi­tés d’annexion répé­tées de la part de Donald Trump. Cette oppo­si­tion pro­vient, pour le moment, de la droite tra­di­tion­nelle, pour­tant un temps ten­tée par le trum­pisme, et qui reven­dique un retour au néo­li­bé­ra­lisme tel qu’il a pu être enca­dré, réflé­chi, légi­fé­ré depuis la chute du mur de Ber­lin. On n’a donc même plus une oppo­si­tion gauche/droite, mais une oppo­si­tion droite hyper libérale/extrême droite. Comme d’ailleurs dans beau­coup de pays d’Europe aujourd’hui.

On vit actuellement l’avènement du climatoscepticisme ou, du moins, de l’indifférence à la catastrophe écologique qui arrive. Est-ce que la franchise du populisme d’extrême droite — qui assume ouvertement la destruction du monde, son exploitation jusqu’à la dernière miette — pourrait paradoxalement ouvrir des opportunités politiques pour la gauche, là où le capitalisme vert faisait miroiter des solutions factices comme le développement durable ?

Oui, mais à deux condi­tions. D’abord qu’on inven­to­rie les points com­muns entre l’extrême centre (cette droite néo­li­bé­rale dégui­sée en centre) et l’extrême droite. En sachant que si cette der­nière nous ter­ri­fie encore plus que l’extrême centre, elle mérite davan­tage notre res­pect au sens où elle a le mérite d’assumer ses convic­tions et de jouer franc jeu. Alors que ce qui carac­té­rise l’extrême centre, c’est le lou­voie­ment, le tra­ves­tis­se­ment et la fausse conscience.

Ensuite, il faut déve­lop­per un autre rap­port à l’écoangoisse qui est un rap­port au vide, à l’impensable, à l’inouï puisqu’il n’existe pas de pré­cé­dent à ces muta­tions du cli­mat et de la bio­di­ver­si­té qui per­met­trait de les pen­ser. Éprou­ver de l’angoisse est en réa­li­té néces­saire et un signe de bonne san­té men­tale. C’est-à-dire qu’il faut en pas­ser par là, il faut vivre et assu­mer l’angoisse. Mais par contre, il ne faut pas s’y sta­tion­ner ou en faire un trait iden­ti­taire. Pas­ser par l’angoisse, c’est accé­der à cette for­mi­dable éner­gie psy­chique. Une éner­gie qui demande, si on l’accepte, la créa­tion d’objets de pen­sée, l’élaboration de des­seins.

Que se passe-t-il si on ne l’accepte pas, qu’on résiste à cette écoangoisse ?

Lorsqu’on est mû par l’angoisse et qu’on y résiste, on asso­cie cette éner­gie psy­chique qui fonc­tionne à vide à des objets de sub­sti­tu­tion. Par exemple à des boucs émis­saires que l’extrême droite nous offre sur un pla­teau. Ou à des phé­no­mènes d’identité socié­taux, qui partent de cri­tiques his­to­ri­que­ment per­ti­nentes et néces­saires, mais qui se trouvent par­fois exa­cer­bés de manière fré­né­tique et déli­rante. Ou encore à des objets de conver­sion, qui relèvent plu­tôt de l’hystérie, où il s’agirait de voir la par­tie pour le tout et de pen­ser, par exemple, qu’en sup­pri­mant des pailles en plas­tique on régle­ra un pro­blème gra­vis­sime et majeur.

Il y a actuel­le­ment un vide quant à ce que l’inouï com­mande en termes de réponses. Il y a là un besoin for­mi­dable. Et c’est parce qu’on n’arrive pas à éla­bo­rer des réfé­rents qui soient à la hau­teur des enjeux qu’on se retrouve avec un foi­son­ne­ment de vani­tés c’est-à-dire d’objets de sub­sti­tu­tion. Parce que des idées comme le déve­lop­pe­ment durable ou la haine de l’autre ne font évi­dem­ment pas le poids pour régler cet enjeu cli­ma­tique qui nous crève les yeux, mais qu’on cherche par tous les moyens à éviter.

Lorsqu’on résiste à l’angoisse, on reste donc dans le régime des objets de sub­sti­tu­tion, dans l’état actuel des choses. Mais si on arrive à assu­mer le vide qui se pré­sente à soi, on s’apercevra assez vite que l’angoisse est un véri­table réser­voir d’énergie psy­chique pour inves­tir des objets à pro­duire, c’est-à-dire pour tra­vailler à l’élaboration de des­seins, de concepts.

J’ajouterai qu’il faut veiller à éla­bo­rer des concepts qui soient à la fois lucides et joyeux, les deux en même temps. La luci­di­té seule, c’est par exemple celle du GIEC, des sciences exactes, avec des scé­na­rios sur des échelles immenses par rap­port à des pers­pec­tives impre­nables, quant à des enjeux qui noient l’humain dans une masse. On se retrouve dans des contextes d’anomie : on n’est plus rien, on ne compte plus. Une situa­tion, comme l’indiquait le socio­logue Émile Dur­kheim, qui favo­rise le suicide.

Main­te­nant, si on part des don­nées que les sciences exactes nous four­nissent pour ensuite se consa­crer à la poli­tique, c’est-à-dire en la consi­dé­rant comme un genre auto­nome de la science, on va réap­prendre à par­ler en inves­tis­sant des concepts, des des­seins, des pers­pec­tives qui soient adap­tés aux situa­tions sen­sibles et cir­cons­tan­cielles des uns et des autres. La joie qui peut se déga­ger de ce che­min réside dans ce que Nietzsche appe­lait un gai savoir, c’est-à-dire une série de pul­sions qui nous amènent à nous enga­ger dans le sens le plus dif­fi­cile, mais aus­si le plus sti­mu­lant, le plus enthou­sias­mant. Pour ma part, la notion de bio­ré­gion est un des­sein de ce type. Il per­met d’aborder le réel avec joie tout en étant lucide. Ce qui fait que l’objet est cré­dible, qu’il n’est pas un objet de sub­sti­tu­tion de plus qui nous ferait retour­ner à la case angoisse car on voit bien qu’il ne fait pas le poids.

La question « Que faire ? » parcourt comme un mantra les milieux de gauche depuis longtemps. Elle revient aujourd’hui, dans les temps incertains que nous vivons avec une plus grande fréquence encore. Pour vous, si elle possède une certaine force, cette question est aussi piégeuse. En quoi poser les choses sous forme de « Que faire ? » pose-t-il problème et peut nous mener à l’inaction ?

La ques­tion « Que faire ? » a ses ver­tus. Elle est tou­jours neuve, tou­jours fraiche. Dès le moment qu’on pense Que faire ? en poli­tique, toute une bat­te­rie de pro­blèmes se pose et on serait bien avi­sé d’en prendre conscience.

Cepen­dant, la ques­tion a quelque chose de dis­so­nant puisqu’en même temps qu’elle appelle au faire, la for­mule se ter­mine par un point d’interrogation. Elle appelle au faire, mais se voit faire. On fait, mais en même temps qu’on fait, on se demande si on fait bien, si on devrait faire comme on fait… Tout est concen­tré dans ce « que » qui est un pro­nom inter­ro­ga­tif qui appelle un COD. Cela ren­voie en somme à une méthode, un par­ti, des intellectuel·les patenté·es, une stra­té­gie… On est dans l’attente de direc­tives en même temps qu’on veut faire. On est atten­tif aux ordres.

Vous proposez donc d’inverser les termes, et d’appeler à « Faire que ! » .

Ce pro­cé­dé gram­ma­ti­cal change tota­le­ment la signi­fi­ca­tion. À par­tir du moment où on dit « Faire que ! » avec un point d’exclamation, on n’est plus dans l’attente de direc­tives, mais dans un rap­port à ce qui doit advenir.

Le sujet n’est pas non plus le même. Car au fond, qui pose la ques­tion Que faire ? s’approprie le droit d’y répondre. À l’inverse, le Faire que ! sup­pose une sub­jec­ti­vi­té beau­coup plus ouverte et mul­tiple. En effet, le que du  Faire que ! est une conjonc­tion de subor­di­na­tion, qui appelle le temps du sub­jonc­tif. Un temps qui est celui des aspi­ra­tions, des dési­rs, du sou­hait, de la pro­jec­tion : faire que, faire en sorte que, faire en sorte que les choses soient telle ou telle. Et qui concerne ain­si toutes celles et ceux qui peuvent s’intéresser à cette perspective-là.

Et ce, même au-delà de l’espèce humaine, au sens où on intègre dans la pers­pec­tive le vivant pour faire en sorte que nous occu­pions un espace viable, un espace durable. Et là, on engage au fond un pro­ces­sus démo­cra­tique, à une échelle sen­sée qui n’est pas celle de la géo­po­li­tique mon­dia­li­sée, finan­cière et indus­trielle, capi­ta­lis­tique, mais qui est néces­sai­re­ment celle de l’espace qu’on habite, le seul qui soit : l’espace régional.

Qu’est-ce que ça change dans notre manière d’investir le monde aujourd’hui cette idée de se mettre dans le faire au lieu de réfléchir à un programme global, pour ainsi dire clé en main ?

Que faire ? est un pro­gramme, Faire que ! ren­voie à un impé­ra­tif. C’est la grande dif­fé­rence. La ques­tion du Faire que ! se trouve inti­me­ment posée avec un impé­ra­tif his­to­rique qui ne concerne plus la déli­bé­ra­tion humaine, mais qui concerne plu­tôt la néces­si­té de se posi­tion­ner par rap­port à ce qui nous advient par la force des choses et qui est irré­ver­sible. A savoir les vastes et pro­fondes per­tur­ba­tions de la situa­tion cli­ma­tique et la perte de bio­di­ver­si­té. Et donc à toute une série de consé­quences qu’on connait : recru­des­cence de zoo­noses, incen­dies de forêt, inon­da­tions, éro­sion des sols et des côtes, canicules…

Une telle conjonc­ture appelle à de la créa­ti­vi­té poli­tique, cultu­relle, spi­ri­tuelle même, éco­no­mique, celle du génie indus­triel qui devra s’intéresser au low tech et non plus au high-tech, à la per­ma­cul­ture et non plus à l’agriculture inten­sive, à l’architecture à par­tir de maté­riaux de recy­clage acces­sibles et ain­si de suite. C’est aus­si la fin de la mon­dia­li­sa­tion indus­trielle et capitalistique.

Il ne s’agit pas d’une option offerte à la carte du res­tau­rant élec­to­ral où on se demande ce qu’on va man­ger pen­dant 4 ou 5 ans. C’est une ques­tion beau­coup plus pro­fonde qui consiste à revoir nos façons de pen­ser, non pas ce qui vient, mais ce dans quoi nous sommes déjà plon­gés, mal­gré tous nos dénis. Par quelles for­mules créa­tives, adap­tées, fécondes, nous allons le faire. Sous peine de nous retrou­ver devant des voci­fé­ra­teurs d’extrême droite et des petits chefs fas­cis­toïdes, comme c’est légion en situa­tion de crise pro­fonde, qui pro­fi­te­raient du désar­roi col­lec­tif pour impo­ser un pou­voir de circonstance.

Je pense donc qu’il faut pour ce faire se consti­tuer en avant-garde, puisque nous voyons bien que, mal­gré la situa­tion his­to­rique qui nous crève les yeux, une majo­ri­té est encore sou­mise aux séduc­tions du mar­ke­ting, à la pres­sion des mar­chés, à l’aliénation du tra­vail et n’arrive pas à mani­fes­ter un sur­saut majo­ri­taire. L’histoire est tou­jours l’affaire des mino­ri­tés. Soyons cette mino­ri­té, cette avant-garde, et voyons venir. Et quand le moment des choix se pose­ra, lorsque l’écoute sera là dans la popu­la­tion, il y aura alors des gens pour par­ler, pour pen­ser, pour orga­ni­ser. C’est le plus impor­tant pour le moment. Et c’est une façon pour les éco­lo­gistes, en éco­lo­gie poli­tique, de se ména­ger, pour ne pas prendre sur eux la misère du monde et la res­pon­sa­bi­li­té du déni d’autrui. Nous n’avons pas à por­ter ça. Mais nous avons, en tant qu’avant-garde, à avan­cer aus­si vite que pos­sible, dans une situa­tion où, hélas, nous sommes dans une très désa­van­ta­geuse course contre la montre.

Quelle est cette approche, cette pensée et cet agir biorégional qu’on peut préparer ou bien qui s’imposera à nous par la force des choses ?

La bio­ré­gion telle que je l’ai tra­vaillée, en par­tant d’un legs qui a 50 ans aujourd’hui, doit se pen­ser dans un rap­port contraire au sépa­ra­tisme. Il ne s’agit plus de conce­voir la région dans un acte d’indépendance poli­tique où on se scin­de­rait en tout ou en par­tie. Il s’agit plu­tôt d’anticiper le moment où la région qu’on habite se consta­te­ra dans une situa­tion de déré­lic­tion par rap­port aux pou­voirs cen­traux, dans un moment où les péri­phé­ries seront aban­don­nées par le centre. Parce que le centre en aura plein les bras : trop d’incendies de forêt, de pan­dé­mies, d’inondations, de tsu­na­mis, de tor­nades, etc. À Mayotte, à Valence, dans la val­lée de la Vesdre en Bel­gique [ter­ri­toires affec­tés par les inon­da­tions de 2021. NDLR], à La Nou­velle-Orléans, dans la région de Clo­va au Qué­bec [Région boi­sée sou­mise à des méga­feux de forêt en juin 2023. NDLR], il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer que par moments, l’État nous aban­donne et qu’on est lais­sé à soi-même.

À ce moment-là, on redé­couvre deux rap­ports de dépen­dance que le capi­ta­lisme mon­dia­li­sé nous a fait com­plè­te­ment oublier, alors qu’ils sont fon­da­men­taux. D’une part, notre dépen­dance au pro­chain, à ceux qui nous envi­ronnent : nous redé­cou­vrons un lien de soli­da­ri­té et une inter­dé­pen­dance. D’autre part, un rap­port de dépen­dance au ter­ri­toire qu’on occupe et dont il faut prendre soin. Redé­cou­vrant ce rap­port de soli­da­ri­té néces­saire avec l’autre et avec le sol, dans un rayon qu’on peut embras­ser du regard, car on ne comp­te­ra plus long­temps sur l’importation de fruits ou de biens depuis l’autre bout du monde, il fau­dra bien apprendre à conce­voir la poli­tique, l’économie, le tra­vail, l’élevage au regard de ces nou­veaux para­mètres. Ces ques­tions se posent tout de suite. L’heure est venue de faire l’inventaire de nos forces, de nos talents, de nos atouts par rap­port à ce qui s’annonce comme des besoins, des urgences, des aspi­ra­tions aussi.

Et il faut ajou­ter à cela l’accueil de mil­lions de réfugié·es cli­ma­tiques, qui seront un bien­fait, car on aura besoin de ces popu­la­tions qui se sont pas­sées du capi­ta­lisme alors que nous en étions dépen­dants. Ce sera inté­res­sant d’avoir des gens qui ont pra­ti­qué la ton­tine, les gaca­ca [ces tri­bu­naux com­mu­nau­taires et vil­la­geois au Rwan­da qui ont per­mis d’essayer de sur­mon­ter les consé­quences du géno­cide. NDLR] en droit, ou l’agriculture de sub­sis­tance… Ce sont des savoir-faire qui devront être adap­tés aux ter­ri­toires et aux populations.

En vivant un sale quart d’heure uni­ver­sel, les gens des régions res­pec­tives se retrou­ve­ront dans ce pro­jet uni­ver­sel. Car il ne s’agit pas de tra­vailler pour son bled mais de pen­ser le monde en fonc­tion de cir­cuits courts et au lieu qui nous envi­ronne. Ce pro­jet uni­ver­sel sup­po­se­ra d’une manière rigou­reuse qu’on pense le rap­port au ter­ri­toire sans que ce soit fait sur un mode arbi­traire ou domi­na­teur. Et sur­tout pas com­mer­cial, où il s’agit d’extraire des élé­ments de son ter­ri­toire pour des mar­chés exté­rieurs en retour d’un pou­voir d’achat nous per­met­tant, à notre tour, de consom­mer des élé­ments qui ont été arra­chés à leurs lieux res­pec­tifs pour qu’on puisse un peu y avoir accès chez soi. Ça, c’est le monde qui est appe­lé à s’effondrer.

La Péninsule acadienne comme laboratoire biorégional

La Péninsule acadienne comme laboratoire biorégional. Entretien avec Alain Deneault à l’émission L’heure de pointe Acadie animée par Amélie Gosselin sur ICI Première à Radio-Canada autour de la question de la « biorégion ». Durée : 16 min – 3 septembre 2025

40 minutes d’idées pour refaire le monde

Un extrait de l’entretien avec Alain Deneault par Olivier Berruyer ayant pour titre Les médiocres ont pris le pouvoir et conduisent le monde à sa perte du 23 novembre 2024 fait partie de la première compilation des moments forts du média Élucid. L’extrait avec Alain Deneault débute à 23 min 20 sec – 16 août 2025

« L’été est là, et dans l’attente de nous retrouver avec plein de nouvelles interviews à la rentrée, voici une première compilation dans laquelle vous retrouverez quelques moments forts des entretiens de cette année ! Histoire de découvrir (ou redécouvrir) les intervenants exceptionnels et inspirants qui ont fait confiance à Élucid ! Merci à tous pour votre soutien indéfectible tout au long de cette année, on vous prépare plein de belles choses pour la rentrée ! » – Élucid

Les médiocres ont pris le pouvoir et conduisent le monde à sa perte
Entretien avec Alain Deneault par Olivier Berruyer chez Élucid
Durée 1 h 43 min 2 sec - 23 novembre 2024

15 ans d’Usbek & Rica : nos 15 interviews les plus visionnaires

L’entretien avec Alain Deneault par Pablo Maillé du 4 mai 2020 ayant pour titre Alain Deneault : Il devient impératif de redéfinir le mot « économie » figure parmi les 15 entrevues les plus visionnaires publiées dans la revue Usbek & Rica.

« Pour fêter ses 15 bougies, la rédaction d’Usbek & Rica a dégoté dans ses archives 15 interviews qui portaient un regard précurseur sur le futur. L’occasion de faire le point sur l’impact des idées d’hier sur le monde d’aujourd’hui. » – Usbek & Rica

Photo © Jean-François Nadeau

Extrait de l’entretien avec Alain Deneault par Pablo Maillé, Usbek & Rica

Entretien avec le philosophe Alain Deneault, dont la dernière série de livres vise à « ôter l’économie aux économistes »

Et si le mot « économie » n’était pas aussi facile à définir qu’on le pense ? Quels secteurs et quelles disciplines recouvre-t-il vraiment ? Comment le « concilier » par exemple avec le terme « écologie », auquel on l’oppose souvent ? Alors que la propagation du Covid-19 continue partout dans le monde, ces questions n’ont jamais semblé aussi actuelles.

Dans son feuilleton théorique en 6 tomes, le philosophe québécois Alain Deneault s’emploie justement à explorer les différentes acceptions de ce qu’on appelle aujourd’hui « l’économie », pour finalement « synthétiser tous ces usages dans une définition conceptuelle en lieu et place de celle, idéologique, qui s’est imposée à nous ». Abscons ? Le projet s’avère au contraire passionnant et concret car, comme il le dit lui-même, « quand on arrivera à la fin du capitalisme, il restera des appareils électroménagers, des voitures et des objets ». Après L’économie de la nature et L’économie de la foi en 2019, celui qui est aussi le correspondant canadien du Collège international de philosophie de Paris vient de livrer la troisième mouture de sa série, L’économie esthétique (éditions Lux, paru le 5 mars 2020). 

Usbek & Rica : Avant d’en venir à votre dernier livre, un mot sur la période que nous traversons. À l’aune de l’analyse très détaillée que vous faites de l’usage du mot « économie  », quel regard portez-vous sur la situation économique actuelle engendrée par l’épidémie de Covid-19 ?

Alain Deneault : La crise que nous connaissons nous rappelle brutalement les différentes significations du terme « économie », en tant qu’il renvoie autant à des réalités biologiques et naturelles qu’à l’écologie, la psychologie, la production de savoirs et les formes de croyance. Là maintenant, faire preuve d’économie, c’est enfin considérer la santé publique, la psychologie, les modes de croyance, la production de savoirs, l’organisation sociale et les décisions politiques autrement que pour de strictes logiques de marché motivées par des actionnaires goulus. Plus qu’avant du moins. La crise nous rappelle aussi la vulnérabilité d’un système mondialisé dans lequel les États ont laissé l’industrie déménager complètement ses infrastructures dans des pays où on peut encore exploiter inconsidérément le prolétariat et transférer leurs actifs dans des paradis fiscaux où l’opacité reste totale.

L’ambition de votre feuilleton théorique est d’ôter « l’économie aux économistes ». Mais à vouloir redonner une acception plus large au terme « économie », ne risque-t-on pas de perdre de vue la question des inégalités ou celle de la répartition des richesses ?

Ce qui m’importe, c’est de faire en sorte qu’on ait en tête une définition qui ne soit pas seulement celle des « sciences de l’intendance » [ensemble des activités de gestion, d’économie et de budget d’un groupe, ndlr]. Les sciences de l’intendance se sont présentées comme étant égales à l’économie et, aujourd’hui qui plus est, égales au capitalisme. Mais lorsqu’on fait l’examen des usages du mot « économie » dans les différentes disciplines ou dans les différentes traditions où ce mot a existé de manière centrale — théologies, sciences de la nature, linguistique, esthétique, rhétorique, mathématiques, etc. — on se rend compte que la définition générale qui s’en dégage est très différente.

Les usages du mot « économie » dans ces différentes disciplines ne sont pas des synonymes mais ce ne sont pas des homonymes non plus. Ces disciplines utilisent bien ce même mot d’économie, ce qui suggère une sorte de connaissance transversale. Lorsqu’on essaye d’en dégager le sens de façon conceptuelle, on aboutit à l’idée que l’économie est la science de la connaissance des relations bonnes. Ou bien, pour le dire autrement, l’observation des relations qui se veulent bonnes — « bonnes » au sens où le définit Spinoza, c’est-à-dire qu’elles nous permettent de durer, de tendre vers une forme escomptée de perfection.

« Pour le commun, il ne peut pas être « économique » qu’un régime génère de la pauvreté à un point inouï dans l’Histoire ! »

Admettons maintenant cette proposition conceptuelle comme étant un point de départ acceptable. Lorsqu’on fait subir un examen critique de l’usage idéologique de l’économie, comme on le fait souvent dans les sciences de l’intendance, on se rend compte qu’on peut difficilement considérer comme économique ce à quoi renvoie aujourd’hui cette expression. L’économie au sens où on l’entend actuellement est un régime inique sur le plan social, qui n’est pas souhaitable pour le commun… sauf peut-être pour des acteurs pervers et cyniques. Pour le commun, il ne peut pas être « économique » qu’un régime génère de la pauvreté à un point inouï dans l’Histoire ! Sans parler de la pollution, de la destruction et de la déstabilisation des écosystèmes… Ce qu’on appelle « économie » se révèle lorsqu’on a fait ce grand détour : c’est un usage orwellien, qui nomme d’une expression donnée ce qui relève en fait de son contraire. […]

Le Jour du dépassement et la décroissance : Entrevue avec Alain Deneault

Photo © Radio-Canada

L’animateur Hugo Lavoie s’entretient avec Alain Deneault à l’émission Le 15-18 sur les ondes de Radio-Canada concernant l’article qu’il a publié dans le journal Le Devoir ayant pour titre Le « Jour du dépassement » rappelle le caractère impératif de la décroissance. Durée : 10 minutes – 24 juillet 2025

«Les paradis fiscaux font de l’ingérence politique», affirme un professeur de philosophie

Les paradis fiscaux, est-ce légal ?  Entrevue avec Alain Deneault par Sophie Durocher sur les ondes de QUB 99,5 FM concernant son article paru le 29 mars 2025 dans le journal Le Devoir : Pourquoi les paradis fiscaux, « c’est légal » – Durée : 16 min 16 sec – 31 mars 2025

Il n’y a que la classe moyenne et les plus pauvres qui contribuent aux finances de l’État ! Entrevue avec Alain Deneault par Sophie Durocher – QUB Radio- 31 mars 2025

Faire que ! L’entretien avec Alain Deneault à l’émission Aux Sources sur Hors-Série est en accès libre ce samedi et dimanche

Faire que ! L’entretien avec Alain Deneault par Manuel Cervera-Marzal à l’émission Aux Sources sur Hors-Série, dont le visionnement est habituellement réservé aux abonnés, est en accès libre ce samedi 4 janvier dès midi et dimanche 5 janvier jusqu’à minuit (Heure d’Europe centrale) – Durée : 1 heure 24 minutes 10 secondes – 9 novembre 2024

*L’entretien est au bas de la page de Hors-Série tandis que l’extrait (partagé sur YouTube) est en haut de la page.

« Et voilà : c’est le Happy Hour de la nouvelle année ! De samedi midi jusqu’à dimanche minuit, tout le site bascule en accès libre, pour permettre à toutes celles et ceux qui veulent nous découvrir, mais qui n’ont pas encore osé franchir le pas de l’abonnement, de fureter dans notre offre pléthorique et de télécharger quelques uns de nos trésors… Pour celles et ceux qui sont abonné.e.s, c’est le moment de partager vos émissions préférées et de nous faire de la pub ; on compte sur vous ! » – Hors-Série

Extrait de l’entretien avec Alain Deneault sur Hors-Série

« Lire Alain Deneault est toujours stimulant. L’écouter aussi. Et il en faut, des stimuli, à l’instant précis où j’écris ces lignes : nous sommes le mercredi 6 novembre, il est 08h33, l’agence Associated Press annonce Trump à 267 sièges. Dans quelques minutes, quelques heures tout au plus, le résultat sera officiel. De retour à la Maison Blanche. L’accablement, la paralysie, l’angoisse prennent logiquement le pas sur la colère, la rage, l’envie de se battre. Ces dernières, certainement, referont surface une fois la nouvelle encaissée, une fois le choc digéré. Il n’est pas nécessaire d’avoir espoir pour se mettre à lutter. C’est en luttant que vient l’espoir. Ou plutôt : l’espérance.

Le philosophe Ernst Bloch établit une distinction subtile mais fondamentale entre espoir et espérance. L’espoir est un affect passif, une réaction ponctuelle face à une situation qui pourrait être différente ou meilleure, mais sans certitude réelle de sa réalisation. En revanche, l’espérance est une forme d’anticipation active et créative de l’avenir. Elle va au-delà d’un simple espoir, d’une attente passive. Bloch voit l’espérance comme une énergie qui pousse l’individu à participer à la transformation de la réalité et à l’accomplissement de ce qu’il appelle le « pas encore ». Ce « pas encore » représente les potentialités inexploitées, les aspects latents de la réalité qui attendent d’être réalisés. L’espérance est donc une force orientée vers l’avenir, qui saisit dans les plis du présent autre chose que lui-même, le présent étant gros d’alternatives non advenues.

Encore faut-il avoir la lucidité requise. La capacité à voir, dans le réel, autre chose et davantage que ce qu’il donne à voir. Les Etats-Unis, même un jour comme celui-ci, ne se résument pas à Donald Trump. Pas plus que la Russie ne se résume à Poutine et la France à Macron. Adossés à ce principe espérance, au lieu de se lamenter (que puis-je faire, moi, pauvre petit être insignifiant, face au rouleau compresseur du capitalisme fascisant), au lieu de s’enfermer dans nos impuissances individuelles, on se rassemble et on résiste, pour faire que ! Faire que le pire ne soit jamais certain. Faire que recule la bête immonde. Faire que son poison, qui a déjà largement traversé l’Atlantique, ne se répande pas davantage sur nos rives. Que les prochaines inondations ne soient pas demain mais après-demain. Que les droits des femmes, premiers attaqués en pareilles circonstances, soient préservés.

Substituer le faire que ! au que faire ?, c’est l’audacieuse proposition qu’Alain Deneault, philosophe québecois, penseur incontournable de la médiocratie et de l’extrême-centre, a placé au cœur de son dernier essai, paru chez Lux : Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï. Dans cet ouvrage aussi bref que puissant, il est question de nos affects collectifs, de notre paralysie face au déluge de mauvaises nouvelles qui chaque jour nous accablent et des voies possibles pour y faire face. Nous en avons parlé longuement. Dans le prolongement de Bloch, Alain Deneault se fait l’analyste de nos angoisses et de nos espérances, le scribe de nos affects, afin d’y dénicher un sentier, où puisse se frayer une marche collective et résolue vers un mieux-être logé dans l’être lui-même. Bon visionnage ! » – Manuel Cervera-Marzal

1984 et la novlangue, tout y était ?

1984 et la novlangue, tout y était ? Entretien avec Alain Deneault par Geneviève Potvin à l’émission Le café show sur ICI Radio-Canada (Alberta). Le segment débute à 7 h 45. Durée : 14 min – 24 décembre 2024

Les médiocres ont le pouvoir (et on est dans la m*rde)

Les médiocres ont le pouvoir (et on est dans la m*rde). L’interview avec Alain Deneault philosophe. Entretien avec Alain Deneault par Samuel Fergombé et Lili Marseglia pour L’étincelle média, le 22 décembre 2024 – Durée : 50 min 08 sec

« Comment agir politiquement à l’ère de l’inouï, quand on ne dispose d’aucun pendant historique pour appréhender les catastrophes annoncées ? Comment s’engager quand l’extrême droite sème la confusion et détourne la colère des objets réels ? Comment s’y prendre quand le libéralisme dissout tous nos repères dans la gouvernance technocratique ? C’est à ces questions cruciales qu’Alain Deneault, philosophe engagé, a répondu lors de la présentation de ses livres Faire que et La Médiocratie. À travers ses réflexions, il invite à repenser l’action politique face à un monde en crise, où les repères traditionnels semblent se dissoudre sous les pressions économiques et idéologiques. » – L’étincelle média

La pompe Afrique, un film de Nicolas Lambert avec la participation d’Alain Deneault

La pompe Afrique est le premier volet d’un film triptyque (L’A-Démocratie) de Nicolas Lambert avec la participation d’Alain Deneault.

L’A-Démocratie est une série de trois films long-métrages entièrement composés de documents rejoués sur une scène de théâtre par l’auteur, qui se propose d’explorer les plus emblématiques non-dits de «l’a-démocratie» française : le pétrole (volet bleu), le nucléaire (volet blanc) et l’armement (volet rouge).

Cette écriture inédite se nourrit d’une part de sources diverses, de reportages, de comptes rendus, d’interviews et autres documents d’archives, et, d’autre part, d’un récit incarné par l’auteur qui tisse son fil à travers ces éléments divers. Tous les événements cités par Nicolas Lambert sont réels et font l’objet de documents historiques.

Source : Un pas de côté

Image du film La pompe Afrique © Un pas de côté

Le volet bleu (La pompe Afrique): est composé des travers de «l’affaire Elf» et de son procès qui dévoilent ce qu’on a appelé la Françafrique.

Le volet blanc : mettra en perspective les décisions qui ont abouti à faire de la France une puissance dépendant du nucléaire sans associer l’appareil politique aux choix et réflexions sur le sujet.

Le volet rouge: l’intrigue se concentrera sur l’opacité des ventes
d’armes françaises et leurs conséquences.

Bande-annonce des trois spectacles formant L’A-Démocratie de Nicolas Lambert
Résumé du film La pompe Afrique

Des hommes passent aux aveux, révélant comment circulent les valises de billets entre de grandes sociétés françaises et des hommes ou des partis politiques, comment se servent de grands serviteurs de l’État et comment d’anciennes colonies sont restées dans le giron français.

Huit ans d’instruction, quatre mois d’audience au Palais de Justice de Paris et trente-sept prévenus. À l’arrivée, une dizaine de personnages qui nous permettent d’entrevoir l’envers du décor républicain, de de Gaulle à nos jours.

À l’origine, une pièce de théâtre extrêmement documentée sur l’affaire Elf, écrite à partir des vraies paroles des principaux protagonistes de ce scandale politico-financier qui a éclaté au milieu des années 1990 et auquel sont mêlés dirigeants du géant pétrolier, politiciens de premier rang et hommes d’affaires véreux.

Tragédie, comédie… Les deux, mon Général !

« Nicolas Lambert s’est emparé de l’affaire Elf, mélange de
Françafrique, d’arrogance et de valises à billets ; il a assisté aux
séances du procès, il en a longuement mâché et digéré les échanges,
pour finalement laisser parler les protagonistes de tout cet
inavouable. Le résultat est jubilatoire. Le double langage se désagrège
sous nos yeux. Et cette décomposition nous décoince les neurones,
nous rend la liberté de comprendre et l’envie d’agir.
»
François-Xavier Verschave, auteur de La Françafrique (Stock)

Réalisation :  Nicola Lambert
Avec la participation d'Alain Deneault
Production : Compagnie Un pas de côté, 2024
Image : Jacques Bouquin
Son : Lucas Rabefihava
Montage : Claire Billard
Musique : Éric Chaland
Durée : 90 minutes

Image au Canada : Jérôme Luc Paulin
Son au Canada : Dennis Morton

Réfutations avec Alain Deneault – Entretien audio

Réfutations avec Alain Deneault. Entretien avec Alain Deneault par Adam Szanyi sur la chaîne YouTube Refutatio. Durée : 1 h 39 min 35 sec – 17 décembre 2024

« Nous abordons de façon critique plusieurs des thèmes sur lesquels Alain Deneault a travaillé ces dernières années: l’inouï, l’angoisse, l’extrême-centre, la polarisation politique, le capitalisme global, la biorégion. » – Refutatio

Thèmes par segment
00:00 Prologue
1:52 Présentation
3:40 Question 1: L'inouï
6:50 La technique et l'angoisse
11:20 L'inouï comme l'impensable
14:20 Système terre détraqué
18:40 (Fausse) modélisation économique
24:05 Q.1.1: L'intelligence articificielle
27:15 Médiocrité et technique
36:00 Le sujet sans formes
38:40 Question 2: L'extrême centre
40:35 Déclin de l'extrême centre
48:05 Q 2.1: L'état de la gauche
49:50 Dialectique vs Essentialisme
53:50 Objets de substitution
1:01:10 Ressemblances gauche-droite
1:09:00 Question 3: Classe moyenne globale
1:13:50 20% de bénéficiaires
1:19:50 Optimisme et pessimisme
1:25:10 Lucidité
1:27:00 La biorégion
1:32:30 Question 4: Tendances contradictoires
1:33:20 Vers la déréliction
1:38:00 Conclusion

Alain Deneault: « Los excesos de la izquierda llevan a la gente a la extrema derecha »

Photo © Constant Forme-Becherat / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Larazon
Cultura
Par Javier Ors
26 octobre 2024

Alain Deneault « Les excès de la gauche poussent les gens à l’extrême droite »

« L’écrivain et philosophe publie Izquierda canibal y derecha vándala. Las malas costumbres de la política (Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale), un essai dans lequel il critique l’attitude conflictuelle entretenue par les deux positions politiques.

Le nom d’ Alain Deneault s’est fait connaître avec « Noir Canada », où il dénonçait les activités minières en Afrique, qui donnaient lieu à des procès controversés, et «La médiocratie», un livre dans lequel il dénonçait la montée des gens médiocres. Il revient maintenant avec Izquierda canibal y derecha vándala. Las malas costumbres de la política (Mœurs. De la gauche cannibale à la droite vandale) publié chez Altamarea […] » – Javier Ors (traduction libre de l’extrait de l’article)


L’irrationalité nous mène-t-elle à la médiocratie ?

Illustration © Cäät
EDL - Espaces de libertés
Le magazine du Centre d'Action Laïque
Par Sandra Evrard
15 décembre 2024

Pourquoi n’arrivons-nous pas à combattre le réchauffement climatique de manière efficace et rationnelle ? Selon le philosophe québécois Alain Deneault, nous ne serions pas outillés psychiquement pour faire face à une évolution aussi rapide. L’auteur de La médiocratie et de Faire que! épingle également le fait que le mensonge officiel s’applique de façon coercitive, avec peu de place pour un véritable débat et les nobles échanges d’idées. Pour sortir de ce qu’il qualifie d’« ère de l’inouï », il nous invite à changer d’échelle.

Le titre de votre dernier ouvrage évoque « l’ère de l’inouï ». Que recouvre cette expression ?

Traiter d’écologie politique aujourd’hui nous place dans la position de Cassandre. Parler de ce que le siècle nous réserve se révèle très difficile. Est inouïe, ou inaudible, toute discursivité s’essayant à traiter ce qui dépasse l’entendement, à savoir un monde géophysique en mutation, un climat se transformant d’une façon jamais vue, des espèces disparaissant sous nos yeux par centaines de milliers… Il s’ensuit un système Terre se détraquant de lui-même dans des mouvements exponentiels. Cela ne s’est pas vu – les scientifiques le répètent à l’envi – sur « des millions d’années ». Or, comment penser ce qui est radicalement sans précédent depuis une aussi longue période, si l’on considère ce que « penser » veut dire ? Depuis les Grecs, penser se produit par analogie, par comparaison. Car oui, contrairement à l’adage populaire, comparaison est raison. Paul Veyne disait du travail d’historien qu’il ne s’effectue qu’à la condition de faire preuve d’un important bagage de références ; on ne s’intéresse convenablement à une situation que si on la compare avec (et non à) d’autres, c’est-à-dire en en dégageant les ressemblances et les distinctions. Mais comment penser ce qui ne trouve dans le passé aucun pendant ? Rachel Carson traitait dans les années 1960 de ces insectes et de ces oiseaux qui devaient subitement s’adapter à l’épandage de 500 nouveaux produits chimiques par an ! Le temps long dans lequel ils s’inscrivent ne le permet pas, d’où leur dramatique anéantissement. Maintenant, par analogie, là aussi, il en va de même pour nous psychiquement. Nous ne sommes pas outillés intellectuellement et psychologiquement comme collectivités pour faire face aux mutations auxquelles nous nous voyons confrontés. D’où le fait que nous sombrions dans l’angoisse, une angoisse profonde et collective, une éco-angoisse (qui se distingue de l’assez mal nommée « éco-anxiété »). Et l’angoisse constitue une prédisposition à la recherche d’objets substitutifs (les boucs émissaires de l’extrême droite ou l’exacerbation des causes identitaires des mouvements sociétaux…). Revenir à la question politique classique « Que faire ? » n’est pas aussi simple que jadis, car l’adversité est désormais monumentale. Mais il ne s’agit pas d’une question strictement rhétorique à laquelle on pourrait se satisfaire de répondre « rien ». L’écologie politique travaille, ces décennies-ci, dans un sentiment d’urgence, à se donner des objets qui permettent de structurer l’action et la pensée autour de perspectives qui allient la lucidité et le courage.

Vous interrogez l’engagement politique aujourd’hui. En quoi est-il différent d’auparavant ? Les périodes de turbulence ont toujours marqué nos sociétés, qu’est-ce qui a changé ?

Les périodes de turbulence s’accompagnaient d’objets intellectuels et politiques capables de faire le poids, même dans les situations les plus douloureuses. Un objet, c’est ce sur quoi la pensée porte, en tant qu’il structure la réflexion et l’action. Au Moyen Âge, la chrétienté était un objet politique, comme la science s’en est révélée également un au XVIIIe siècle, ou encore le pacifisme dans les années 1920. Mais face à la catastrophe écologique annoncée, tétanisée et bousculée, la pensée politique est incapable de générer ce type d’objet. Le peuple infortuné est confronté à droite à des productions idéologiques de pacotille qui ne font pas le poids devant l’urgence d’agir comme le pitoyable « développement durable », l’opportuniste « capitalisme vert », la mensongère « transition énergétique » ou la fantasque « géo-ingénierie ». L’outrecuidance de ces propositions choque l’intelligence. Du reste, à gauche, la plupart des désignations pour se définir sont dotées de préfixes privatifs : on est anticapitaliste, anarchiste, insoumis, ou décroissantiste… Toutes consistent à laisser l’adversaire définir une proposition à laquelle on s’oppose dans un second temps. Ces prises de position négatives alimentent à coup sûr le flou et la culture du ressentiment. Certes, il s’entend que la situation actuelle nous plonge collectivement dans un désarroi. Cet état n’est pas problématique en soi (il serait surtout inquiétant de ne pas y passer), pourvu qu’on ne s’y stationne pas, qu’on se montre capable d’en sortir.

Dans un monde où la rationalité n’est plus forcément la norme recherchée, on peut légitimement s’interroger sur la probabilité d’une déchéance de nos sociétés et d’un risque de nivellement par le bas. Vous avez écrit un livre sur la médiocratie, que recouvre ce concept ? Et pensez-vous que cette médiocratie est aujourd’hui effective ?

Sur un plan intellectuel et éthique, la réalité, même si elle nous brûle les yeux, est devenue très difficile à traiter parce que le pouvoir oligarchique fait valoir désormais de manière coercitive le mensonge officiel. Nous sortons progressivement de cette conception dite arbitrairement « moyenne » des choses : celle qui s’imposait artificiellement encore récemment comme grammaire idéologique de la gouvernance amenant les acteurs sociaux à se percevoir en tant que « parties prenantes » du vaste marché de contractualisation. L’illusion d’une médiocratie s’administrant de façon horizontale cède tendanciellement le pas à un extrême centre. Ce dernier, comme tous les extrémismes, se montre intolérant à tout ce qui n’est pas lui, transforme les plateaux de télévision en tribunaux inquisitoriaux, brutalise les écologistes en les confondant avec des terroristes et vocifère ses vérités à la manière de dogmes intouchables. Plus le pouvoir entre dans un désarroi, plus on sent poindre la panique chez ceux qu’il emportera dans sa chute annoncée, plus rigide et violente se révèle la façon de pointer des boucs émissaires, de censurer les messagers de mauvais augure ou d’intimider ceux qui doutent. Les étiquettes fusent à une cadence inédite ; la moindre résistance à l’oligarchie nous vaut rapidement des noms d’oiseaux que des médias industriels infligent à la manière de vérités au vu du commun.

Si toute parole, même mensongère et absurde, peut être professée à tous les niveaux de pouvoir et avoir un impact direct sur la population, comment maintenir une conscience citoyenne éclairée et basée sur des connaissances tangibles ?

Se donner des objets dignes de la période historique dans laquelle nous nous immergeons. Le faire en restant lucide, sans déprimer, joyeux dans la lucidité. Agir ainsi, c’est rompre avec l’adage « ceteris paribus sic stantibus » (« toutes choses étant égales par ailleurs »), qui donne l’illusion que l’on peut se mesurer aux réalités du présent en isolant seulement quelques variables sur lesquelles on travaille. Non ! Tout bouge ; rien n’est égal par ailleurs. Tous les paramètres, même ceux que l’on jugeait les plus stables, se transforment de manière préoccupante. Le « gai savoir » porte désormais sur un tel savoir. Le philosophe Baptiste Morizot arrive à produire des objets adéquats, comme celui de « chimère » – un nom adapté aux mondes qui se profilent dans des croisements jadis invraisemblables. Mais c’est aussi le nom de structures politiques qu’il faudra apprendre à inventer, de nouveaux desseins nous permettant d’être en phase avec la nouvelle conjoncture, à l’ère de l’inouï. La « biorégion » est une notion qui répond bien à ce qui nous attend.

Illustration © Cäät

Je la définis dans Faire que ! comme étant impérative, c’est-à-dire que la géopolitique en ce siècle se contractera par la force des choses, en passant de la mondialisation industrielle et commerciale à l’autonomie régionale. Cela a déjà commencé : les conséquences dramatiques des bouleversements climatiques et de la perte de biodiversité (inondations, ouragans, incendies de forêt, canicules meurtrières, perturbation dans le règne animal, migration de réfugiés environnementaux, épidémies…) ainsi que les bris d’approvisionnement occasionnés par l’insécurité énergétique et la pénurie inévitable de minerais entraîneront un isolement structurel des communautés, lesquelles devront réapprendre à vivre de manière relativement autonome, avec elles-mêmes. Dans ce cadre, la « biorégion » consiste en une approche géopolitique selon laquelle le préfixe « géo- » est aussi important que le radical « politique » : la politique ne s’y conçoit plus contre et sur le territoire, mais en lui, prise dans ses synergies, en fonction des espèces qui l’habitent et de l’économie de la nature qui s’y organise. Cette échelle supposera de la créativité politique et celle-ci s’observera d’autant plus qu’elle se révélera nécessaire.

Bouleversements écologiques, victoire de Trump comment agir politiquement à l’ère de l’inouï

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Bouleversements écologiques, victoire de Trump comment agir politiquement à l’ère de l’inouï. Entretien avec Alain Deneault par Vinciane Colson à l’émission radio Libres, ensemble du Centre d’Action Laïque le 9 novembre 2024 – Durée : 29 min 10 sec – 9 novembre 2024

« Fonte des glaciers, multiplication des ouragans et des crues, perte de la biodiversité, canicules et incendies de forêt à répétition, multiplication des épidémies: le monde connaît des bouleversements écologiques sans précédent. Comment agir politiquement à l’ère de l’inouï, quand on ne dispose d’aucun pendant historique pour appréhender les catastrophes annoncées ? Comment s’engager quand l’extrême droite sème la confusion et détourne l’angoisse vers des boucs émissaires ? Que faire ? Cette question donne le vertige, tellement on l’a posée. Elle jalonne la pensée politique depuis plus d’un siècle et finit par nous figer. Le moment est venu de « faire que » ! Invité: Alain Deneault, philosophe et essayiste québécois, auteur de « Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï », publié aux Editions Lux, qui explore dans ce livre un nouveau mode d’engagement politique: la biorégion. » – Libres, ensembles – Centre d’Action Laïque

Écoutez aussi sur YouTube :

Entretien avec Alain Deneault autour de son essai Faire que ! à l’émission Chroniques rebelles

Entretien avec Alain Deneault autour de son essai Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï à l’émission Chroniques rebelles sur Radio Libertaire le 16 novembre 2024 – À partir de 45 min 38 sec

*Il est à noter qu’il y a une erreur sur le site : le segment du contenu du 16 novembre 2024 avec l’entretien d’Alain Deneault est inscrit dans le segment du 23 novembre 2024.

« Les Chroniques rebelles traitent de la contestation, des
luttes, des rebelles dans l’actualité et le passé. Deux heures
d’émission pour tenter d’apporter une perspective dissidente, une
réflexion différente, ouverte, de poser des questions sous un angle
inabordé ou à contre-courant. […] » – Chroniques Rebelles

Entrevue avec Alain Deneault à CKRO sur le thème des médias en philosophie

Entrevue avec Alain Deneault par Julianne Benoit sur le thème des médias en philosophie dans le cadre des capsules UMCS « L’UMCS sur écoute » de l’Université de Moncton, campus de Shippagan en collaboration avec Radio Péninsule CKRO 97,1. Durée: 10 min 7 sec – 4 décembre 2024

Barbarie numérique de Fabien Lebrun avec la préface d’Alain Deneault

L’angoisse écologique, un mal contemporain pire que l’écoanxiété, selon le philosophe Alain Deneault

« Dans son livre Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï, le philosophe Alain Deneault se demande comment faire de la politique et mobiliser les énergies collectives face à la crise climatique et à la possibilité d’un anéantissement total du monde. Selon l’auteur, cette situation inédite que l’humanité est en train de vivre provoque une angoisse qui influence le débat public sur des enjeux de société cruciaux. Cette « écoangoisse », entraînée par la « surenchère de faits apocalyptiques », se distinguerait de l’anxiété. Elle est pire car dépourvue d’objet, comme le constate l’ancien directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris. » – Tout peut arriver, Radio-Canada

Durée : 24 h 48 min – 30 novembre 2024

Extrait de l’entretien avec Alain Deneault par Marie-Louise Arseneault à l’émission Tout peux arriver sur ICI Radio-Canada le 30 novembre 2024

« Depuis dix mille ans on a jamais vu le climat autant changer alors comment voulez-vous penser une situation qui est sans pareil dans l’histoire? […] On ne peut pas penser quelque chose sans être capable de la comparer. » – Alain Deneault

Par ailleurs, le désarroi lié à l’enjeu écologique explique l’appétence de l’Occident pour les idées d’extrême droite, comme l’indique le philosophe pendant qu’il commente la réélection de Trump.

« On est myope, car on est face à une situation qui est littéralement impensable donc on se rue dans les bras d’un idiot qui parle fort. » – Alain Deneault

Photo © Nora Chabib – Radio-Canada

Le docteur en philosophie de l’Université Paris-VIII parle notamment du concept de biorégion qui pourrait, selon lui, faire partie des solutions pour affronter les multiples crises de notre époque.

Barrick Gold évite un procès en Ontario pour violation des droits de la personne

Entretien avec Alain Deneault par Camille Gris-Roy (en remplacement de Nicolas Haddad) à l’émission Y’a pas deux matins pareils sur les ondes de Radio-Canada (Toronto) concernant la minière ontarienne Barrick Gold qui a échappé à un procès en Ontario pour violation des droits de la personne sur un de ses sites en Tanzanie – Le segment débute à 7 h 42 – Durée 17 min

Bande-annonce du film de Julien Fréchette, produit par MC2 en coproduction avec l’ONF, 2012

Après la sortie du livre Noir Canada, l’auteur Alain Deneault, ses collaborateurs et les Éditions Écosociété sont poursuivis pour diffamation par Barrick Gold et Banro, deux grandes compagnies minières canadiennes. Malgré la disproportion des moyens financiers, la poignée d’irréductibles décide de lutter sur tous les fronts.

Le Prix des mots relate cette escalade de procédures judiciaires qui s’étend sur des années d’intenses tensions psychologiques. Thriller documentaire troublant, véritable suspense juridico-politique, le film se déroule dans les coulisses de la justice canadienne, avec comme toile de fond la présence controversée de l’industrie minière en Afrique.

Remerciement d’Alain Deneault pour le Prix Richard-Arès reçu en 2008 pour l’essai Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique publié aux Éditions Écosociété. La capsule vidéo a été publié par L’Action nationale le 13 novembre 2024

Alain Deneault sera l’invité de Marie-Louise Arsenault à l’émission «Tout peut arriver» ce samedi 30 novembre

« Trois semaines après l’élection de Donald Trump et alors qu’ici, on s’embourbe dans des débats sémantiques puérils, je suis très contente de lire et d’accueillir ce remarquable penseur du politique. Alain Deneault a enquêté et révélé les ravages des paradis fiscaux (*Paradis fiscaux: la filière canadienne) et les pouvoirs supra-étatiques des grandes corporations (De quoi Totale est-elle la somme ?), l’un des meilleurs livres lus dans ma vie. Il sera avec nous ce samedi à Tout peut arriver » – Marie-Louise Arsenault, page Facebook

*Paradis fiscaux: la filière canadienne – Prix Pierre-Vadeboncœur pour l’essai de l’année 2014

Les médiocres ont pris le pouvoir et conduisent le monde à sa perte

« Dans cette interview par Olivier Berruyer, pour Élucid, Alain Deneault montre à quel point notre monde a basculé dans la médiocratie, un régime où les dérives politiques sont conduites par un extrême centre de plus en plus autoritaire. Cette philosophie mortifère a tout corrompu : le savoir, le langage, les liens collectifs, la créativité, et bientôt notre planète. Nous devons faire face à ce système, faire un pas de côté, et résister. » – Elucid

Durée : 1 h 43 min 2 sec – 23 novembre 2024

Paradis Fiscaux, je ne savais pas que je savais
ou
Paradis Fiscaux expliqués par Hollywood
Paradis Fiscaux, je ne savais pas que je savais ou Paradis Fiscaux expliqués par Hollywood est le film réalisé par Alexandre Gingras en collaboration avec Alain Deneault dont il fait mention dans cet entretien d’Élucid.
Un remix vidéo politique sur les références aux paradis fiscaux dans les arts
Réalisation et montage : Alexandre Gingras
Son (mix) : Mélanie Frisoli
Narration et idéateur : Alain Deneault

Alain Deneault au Salon du livre de Montréal le 30 novembre 2024

Alain Deneault participera au Salon du livre de Montréal le 30 novembre 2024 pour présenter son tout dernier essai Faire que ! lors d’un tête à tête avec l’autrice Sandrine Giérula qui sera suivi d’une séance de dédicaces au kiosque de Lux Éditeur et d’un entretien animé par Mark Fortier à la librairie Le Port de tête.

« À l’ère des bouleversements écologiques majeurs et des divisions politiques croissantes, comment s’unir pour trouver des solutions durables? Assistez à ce tête-à-tête entre Alain Deneault et Sandrine Giérula qui exploreront des pistes concrètes pour relever les défis énergétiques et donner un sens à un monde en quête de repères. Une réflexion profonde sur le sentiment d’impuissance de notre époque et sur les moyens d’encourager l’engagement politique. Une conversation essentielle pour imaginer et bâtir un futur plus juste et durable. » – Salon du livre de Montréal


Tête à tête entre Alain Deneault et Sandrine Giérula: à quoi ressemblera demain ?
Espace littéraire - Palais des Congrès
1001 Place Jean-Paul Riopelle
30 novembre 2024 - 10 h 30 à 11 h 15

Alain Deneault – Photo © Leonardo Cendamo / Sandrine Giérula – Photo © Jacinthe Morin


« Venez rencontrer Alain Deneault  et faire dédicacer « Faire que ! » au kiosque Lux Éditeur (#1107). Certaines maisons d’édition mettent en place un système de file d’attente. Nous vous recommandons de vous renseigner auprès d’un·e employé·e du kiosque au moins 1 heure avant le début de la séance. » – Salon du livre de Montréal


Alain Deneault en dédicaces
Kiosque Lux Éditeur # 1107 - Palais des Congrès
1001 Place Jean-Paul Riopelle
30 novembre 2024 - 11 h 30 à 12 h 30


« Rejoignez-nous à la Librairie Le Port de tête pour un entretien avec l’essayiste Alain Deneault animé par son éditeur Mark Fortier. Il sera question de son plus récent essai sur l’engagement politique Faire que ! » – Salon du livre de Montréal


Entretien avec Alain Deneault autour du livre Faire que !
Animé par Mark Fortier
Présenté par Lux Éditeur et co-organisé avec le volet Salon dans la ville
du Salon du livre de Montréal

Samedi 30 novembre 2024 - 18 h à 20 h
Librairie Le Port de tête - 269, avenue Mont-Royal Est
Ouvert à toutes et à tous

Alain Deneault – Photo © Leonardo Cendamo / Mark Fortier – Photo © Caroline Fabre


Les essais d’Alain Deneault chez Lux Éditeur

« Face à l’état du monde, angoisser est nécessaire »

Usbek & Rica

Par Pablo Maillé
17 novembre 2024

« Entretien croisé avec le philosophe Alain Deneault et l’entrepreneure Flore Vasseur, dont les nouveaux essais tentent respectivement de répondre à cette même question, aussi vertigineuse qu’angoissante : que faire dans un monde qui brûle ?

[…] Le second, plus théorique, est signé du philosophe québécois Alain Deneault. Il s’intitule Faire que ! (éditions Lux) et invite notamment à explorer un nouveau mode d’engagement politique, celui de la biorégion, afin de « sortir de la sidération de l’éco-anxiété ». Pour mieux comprendre les approches respectives de ces deux écrivains, Usbek & Rica les a réunis. Entretien croisé.

[…] Usbek & Rica : À la lecture de chacun de vos livres, on s’aperçoit que la question « Que faire ? » revient aujourd’hui de façon incessante, aussi bien dans le champ intellectuel que dans les conversations ordinaires. Comment l’expliquez-vous ?

J’ai travaillé antérieurement sur les paradis fiscaux, les multinationales, les grandes banques. Au fil des années, à force d’intervenir sur ces sujets, je me suis rendu compte que je déprimais. Je crois n’avoir jamais participé à une conférence durant laquelle on ne m’a pas posé la question « Mais qu’est-ce que je peux faire, moi ? », sur un mode dépité. Cette question pouvait être posée de façon plus ou moins désespérée, condescendante, enragée – mais elle était toujours là, en toile de fond. J’avais l’impression d’être devenu un prophète de malheur, au service objectif des pouvoirs que je cherchais à dénoncer.

Alors j’ai fait mon auto-critique. Il m’est apparu que les origines de cette déprime se situaient au stade historique où nous étions dans la critique de la mondialisation néolibérale, dont l’accumulation de témoignages et d’analyses – à laquelle j’ai participé – suffisait pour faire contrepoids à une décennie de néolibéralisme triomphant, durant la décennie 1990. Nous avions peut-être fait le tour de la question. L’heure était venue de passer à un autre régime de discours, plus structurant, plus roboratif, plus stimulant. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’expression « Que faire ? » a aujourd’hui quelque chose d’accablé, alors qu’il y a 100 ans, quand elle était posée par Lénine ou Althusser, elle poussait les individus à agir collectivement ! L’heure est venue de repenser cette question pour la rendre à nouveau stimulante.

[…] Les enfants sont en effet de grands philosophes. Ils déstabilisent leurs parents sur beaucoup de points. Souvent, les réponses de ces derniers sont inhibantes, paralysantes : « Tu poses trop de questions », « Arrête de te tourmenter », « On va t’emmener chez le psy »… Plus généralement, je vois d’un bon signe la distribution sociologique des inquiétudes dont nous parlons. Ces dernières années, des sociologues ont essayé d’identifier les sujets de ce qu’on appelle « éco-anxiété ». Certes, la jeunesse représente la subjectivité la plus dramatique de ce phénomène parce qu’elle est celle qui va vivre le plus longtemps les chocs et les problèmes qui s’annoncent, mais il ne faut pas oublier les agriculteurs qui s’inquiètent pour leur école, les scientifiques qui sont les premiers à recueillir les indicateurs, les grands-parents ont peur pour leurs petits-enfants…

« Cette question de l’impact nous piège. Elle est faite pour nous arrêter net », écrivez-vous au milieu de votre réflexion, Flore Vasseur. Alain Deneault, vous semblez également dire qu’il faut « cesser de se la poser  », quitte à « mal faire ». Mais que faire si « mal faire » revient à aggraver les malheurs du monde, par exemple en pratiquant le greenwashing ?

[…] Assurément, nous vivons dans une époque inouïe. Les questions auxquelles nous sommes confrontés, telles qu’elles nous sont présentées, se révèlent inédites à l’échelle de l’histoire de l’humanité : non seulement le système Terre est détraqué d’abord par notre faute mais, en plus, il s’auto-détraque. Les glaciers, le CO2, la fission du pergélisol qui libérera du méthane, les surfaces océaniques… Nous sommes face à des phénomènes très difficiles à penser, qui génèrent en nous de profondes angoisses, c’est-à-dire des spirales d’effrois et d’affects qui ne sont rattachés à aucun objet précis – contrairement à l’anxiété, qui concerne un objet spécifique. Or, un sujet qui angoisse tend à chercher du réconfort dans des objets substitutifs, comme le développement durable ou le recyclage du plastique, pour se rassurer. 

L’engagement politique et écologiste doit donc consister à élaborer des objets utiles de pensée et d’action, c’est-à-dire des desseins qui nous amènent à agir à la condition d’être à la fois lucides et joyeux, ce qui est difficile. J’en ai identifié un dans le livre, celui de biorégion, mais je ne suis pas dogmatique, il en existe potentiellement d’autres. 

« Faire mal », c’est cesser d’agir en « bon élève », c’est-à-dire ne pas se conformer aux directives des pouvoirs responsables de notre situations historique inouïe, et s’essayer à quelque chose de mal du point de vue du régime. C’est ainsi que l’on trouvera, à mon avis, ce qui est le plus nouveau, le plus singulier et le plus déstabilisant.

Quoi qu’il en soit, ce projet ne passera certainement pas par la suppression de l’angoisse. En tant que telles, l’angoisse et l’anxiété sont des signes de santé mentale ! Face à l’état du monde, angoisser est nécessaire. Je suis récemment tombé sur un livre pour enfants dont le titre était L’éco-anxiété ne passera pas par moi ! (d’Élise Rousseau, éditions Delachaux & Niestlé, ndlr). Au contraire, il faut apprendre à passer par l’angoisse ou l’anxiété, selon les cas de figure. Si vous marchez dans la forêt et que vous croisez un grizzly en colère, il est recommandé d’avoir peur, si vous souhaitez vous en tirer.

« La biorégion suppose un rapport au territoire plus sain en tant qu’on le soigne parce qu’on en dépend »

En quoi ce concept de biorégion vous paraît-il pertinent ? De quoi s’agit-il ? […]

J’apprécie le concept de biorégion parce qu’il est à la fois souple et rigoureux. Il est né en 1975 sous la plume d’un certain Allen Van Newkirk, qui a essayé de penser la politique à même le territoire, dans ses synergies, ses dynamiques propres, sa faune, sa flore, ses bassins versants, la qualité de ses sols, son littoral, etc. Dans son sillage, des expérimentations mêlant éco-féministes, néo-ruraux et peuples autochtones ont eu lieu sur la côte ouest du continent nord-américain, sous l’impulsion de Peter Berg et Raymond Dasmann notamment. Sans rentrer dans les détails, je crois que la grande force de ce concept est d’affirmer que la géopolitique appartient aux dynamiques territoriales, et non aux puissants qui érigent des cartes, séparent et exploitent les territoires à l’aveugle.

La biorégion suppose un rapport au territoire plus sain en tant qu’on le soigne parce qu’on découvre en dépendre, et qu’on l’habite en en faisant partie, sans hégémonie disciplinaire. Aujourd’hui, quand on essaye de penser l’écologie politique, ce sont encore les sciences dures qui prennent le dessus. Il ne s’agit pas de les liquider mais, dans la biorégion, les savoirs populaires ont une part tout aussi importante, qui passe par l’implication des acteurs de terrain les plus directement concernés par chaque problème qu’ils affrontent. »

Climat et capitalisme : faire face pour éviter l’effondrement. Entretien avec Alain Deneault par Denis Robert sur Blast

Denis Robert s’entretient avec Alain Deneault à l’émission Zoom arrière sur Blast, le souffle de l’info publié le 15 novembre 2024 – Durée : 1 h 26 min 56 sec

« Professeur de Philosophie à l’Université de Moncton – Campus de Shippagan- dans la province du New Brunswick, grand ouest canadien, Alain Deneault revient en France pour la sortie de son dernier ouvrage « Faire que ! » (Lux éditeur). Deux cent pages de jus de crâne partant d’un constat édifiant : « Face à l’inouï, on ne peut comparer la situation à rien. Comme l’« ambiance » et l’« atmosphère », qui désignent à la fois un état d’esprit collectif et, respectivement, l’environnement et les fluides gazeux entourant la planète, le terme « climat » nomme une émotion sociale éprouvée sur le plan de l’intime, en même temps qu’un moment météorologique. C’est un climat hostile. En l’état, désormais, il est inouï, ne correspond à rien, ne se raconte pas. Il nous échappe, nous hante, nous trouble, nous effraie. On ne parle que de lui mais en ne sachant plus comment. Ça chauffe. » écrit Deneault dans les premières pages de son livre. Le Monde est inouï. Le réchauffement climatique est inouï. Et notre avenir l’est tout autant. Évoquant tour à tour l’addition énergétique sans fin que nous allons devoir payer, les holdups sémantiques qui de développement durable en écologie politique douteuse, nous empêchent de voir et de dire le réel, le philosophe juste sorti de son île canadienne atterrit à Blast pour nous livrer son angoisse sur un bon tiers de son livre et de son entretien, avant de réfléchir à la question : doit-on s’interroger sur ce que l’on doit faire pour sortir de l’impasse politique ou nous lancer très vite dans le « Faire que… » posé en couverture de son livre : Alors que faire ? « Changer de question », écrit Deneault qui s’appuie entre autres sur les travaux de Derrida et Nancy pour quitter la position stationnaire et contemplative qu’elle suppose et considérer sa contradiction fondamentale car demander « que faire ? » c’est déjà faire, c’est déjà muter. Le philosophe est donc venu pour essayer de réfléchir avec nous aux solutions. Et il parvient à nous convaincre. Ce qui était loin d’être évident. Avez-vous déjà entendu parler des bio-régions ? Non ? Cliquez sur le lien, écoutez Deneault interrogé par Denis Robert et voyez ce qu’on peut faire pour vous aider. » – Blast, le souffle de l’info

« Trump a montré qu’aujourd’hui on peut être élu simplement en hissant tout au rang du superlatif » – Alain Deneault

Entretien avec Alain Deneault par Simon Brunfaut à l’émission Dans quel Monde on vit sur les ondes de RTBF le 8 novembre 2024 – Durée : 51 minutes 48 secondes

« Que faire ? La question est partout aujourd’hui. Que faire face à la montée des extrêmes ? Que faire face aux inégalités grandissantes ? Que faire face à la catastrophe climatique ? Que faire…Et si on inversait cette proposition ? C’est ce que propose le philosophe Alain Deneault qui nous dit plutôt : « Faire que » ! Dans son dernier livre, il nous explique comment s’engager politiquement à l’ère de l’inoui…  Alain Deneault est notre invité cette semaine dans « Dans Quel Monde on vit ».

Votre nouvel ouvrage s’intitule « Faire que ». Il est sous-titré « L’engagement politique à l’ère de l’inouï« . Pourquoi sommes-nous entrés dans l’ère de l’inouï, selon vous?

Nous y entrons, ou c’est elle qui s’impose. Une situation inouïe, c’est une situation qui n’a pas de pendant dans l’histoire : il n’ y a pas de point de comparaison. Cela veut dire que c’est du jamais-vu. Et comme il n’y a pas de précédent, c’est très difficilement pensable. C’est ce que Timothy Morton appelle un hyper-objet, quelque chose d’indicible. C’est ce qui se produit aujourd’hui avec la crise climatique. Le système Terre se détraque de lui-même désormais à cause du vandalisme que l’homme a provoqué.

Donald Trump a été élu cette semaine à la présidence des Etats-Unis. On est dans l’ordre de l’inouï, là aussi ?

Non, malheureusement. Cette situation-là nous rappelle de vifs souvenirs d’époques antérieures… Trump a montré qu’aujourd’hui on peut être élu simplement en hissant tout au rang du superlatif. Cela suffit pour frapper les esprits qui, eux, par contre, sont dans le désarroi d’une ère inouïe, qui ne savent pas penser ce qui les trouble.

L’inouïe entraîne l’angoisse, comme vous le montrez. Vous distinguez l’angoisse et l’anxiété.  Quelle est la différence ?

L’anxiété, c’est un malaise qui a trait à un objet qu’on surinvestit ou qu’on investit à juste titre, qui nous perturbe profondément dans notre fonctionnement. L’angoisse, c’est le contraire. C’est une bouffée d’affect, des émotions qui n’ont pas trait à un objet qu’on pourrait investir pour dépenser ses affects. Les affects de l’angoisse n’ont pas d’objet correspondant, contrairement à l’anxiété. C’est pourquoi lorsqu’on est angoissé et dans le désarroi, nous cherchons des objets de substitution. 

C’est tout le problème de l’écologie politique, précisez-vous : elle manque d’un objet.  Que voulez-vous dire par là ?

Un objet, c’est ce sur quoi la pensée porte en tant que cela motive l’action. Pour les médiévaux, l’objet était la chrétienté. Pour le siècle des Lumières, c’était la raison, la science. Au 19e siècle, c’était le socialisme.  Au Québec, à la fin du 20e siècle, le projet indépendantiste était structurant. C’était un objet de la pensée. Du point de vue de la pensée de l’écologie politique, nous sommes actuellement des sans-desseins. Et donc nous cherchons de nouveaux objets de substitution, que ce soit le développement durable, la géo-ingénierie, ou le trumpisme… En sachant qu’il y a plein de gens qui votent pour Trump qui ne sont pas des imbéciles ou des menteurs compulsifs. Mais ils en ont tellement assez de ces systèmes-là qu’ils se disent : « vous n’êtes que des clowns, on va élire quelqu’un qui vous ressemble« 

« Nous nous enfonçons inexorablement dans le récit tragique de notre régime. Cela perdurera jusqu’au jour où le réel prendra d’assaut nos sociétés pour leur inculquer ce qu’elles tardent à comprendre, le sens des limites« , écrivez-vous encore. Ces terribles inondations à Valence il y a quelques jours, c’est le retour du réel, d’une certaine façon ?

Oui, c’est l’amorce du réel, d’un nouveau réel. Ce qui s’est produit à Valence ou ailleurs, les incendies de forêt en Amérique du Nord et les pluies de verglas dans les régions nordiques, ce sont autant de situations qui font comprendre qu’il arrive un temps où nous sommes livrés à nous-mêmes.  Nous entrons dans une ère où les citoyens seront de plus en plus livrés à eux-mêmes. Nous allons découvrir que nous sommes interdépendants sur une petite échelle. Cet impératif historique que sera la contraction de la géopolitique de la mondialisation à la biorégion, et que j’appelle de mes vœux, peut se faire sur un mode presque instantané, dramatique. Comme elle peut se faire sur le temps long, selon les façons de le concevoir ici ou là. Tout d’un coup, on se découvre en situation de déréliction politique. C’est-à-dire qu’on se sent abandonné des pouvoirs. Et là, on crée une conscience politique de nature bio-originale qui n’est pas hegelienne, au sens où on ne va pas, dans une sorte de grand élan révolutionnaire, avaler toutes les structures antérieures pour en créer une nouvelle et radicalement tourner dans l’absolu de l’avenir. Mais il s’agit simplement d’ajouter une strate à une époque où les strates supérieures ne répondent plus. Donc c’est une sorte de sécessionnisme à l’envers.

Vous avez choisi comme titre « Faire que » et non « Que faire ». Vous préférez le « Faire que » au « Que faire ? ». Pourquoi ? Faites-nous une petite leçon  grammaticale…

Il ne s’agit pas simplement d’en raturer une au profit de l’autre, mais effectivement de considérer qu’on est dans une époque qui nous invite à passer de l’une à l’autre. Il y a un problème dans la forme grammaticale du « que faire? » Le que est un pronom interrogatif qui appelle un complément d’objet direct. C’est-à-dire des directives, des réponses, une identification. Poser la question, c’est déjà faire, c’est déjà être dans un mouvement du faire, mais en même temps le question freine l’élan. Et donc il faut passer au faire que, faire en sorte que… Et ce que j’aime dans l’inversion, c’est que le « que » change de statut : il devient une conjonction de subordination qui appelle un subjonctif. Or, le subjonctif c’est l’espoir, la projection, le souhait, etc. 

Ce n’est pas une position d’autorité non plus ?

Non, au contraire. C’est comment faire en sorte que l’économie de la nature perdure dans ce coin de pays que j’habite, nonobstant le pillage et la spoliation industrielle de tel groupe, en fonction non seulement des gens, mais du vivant. Le territoire n’existe pas sans les lombrics, les grenouilles, les libellules, les chauves-souris, les oiseaux, les mammifères, etc.  C’est pourquoi il faut penser à un « faire que » qui ne réduit pas le vivant ou la nature à une sorte de politique anthropomorphique où on les intégrerait de force dans un modèle. C’est trouver une façon d’entrer en rapport avec le vivant pour faire en sorte que le territoire qu’on habite reste viable. C’est le sens de la biorégion, la réponse à donner à un impératif historique : la mondialisation deviendra caduque au profit d’une organisation régionale des choses. Il faudra être capables de surmonter la panique, le désarroi, l’angoisse que peuvent provoquer des situations comme celles auxquelles on a assisté à Valence. Le projet biorégional consiste en une pensée de la politique en tant qu’elle s’intègre au territoire. Il faut penser la politique dans la géographie, à même les bassins versants, la faune, la flore, le littoral, les plateaux, les forêts, etc. Nous devons penser la politique en fonction d’un lieu qu’on habite, à l’échelle d’une communauté que l’on côtoie. »

Alain Deneault, Simon Brunfaut et Juliette Goudot / Photo © Page Facebook de Simon Brunfaut

Faire que ! Aux Sources avec Alain Deneault sur Hors-Série

Manuel Cervera-Marzal s’entretient avec Alain Deneault à l’émission Aux Sources sur Hors-Série. L’entretien a eu lieu le 5 novembre et publié le 9 novembre 2024. Le visionnement est réservé aux abonnés à Hors-Série – Durée : 1 heure 24 minutes 10 secondes

Extrait de l’entretien avec Alain Deneault sur Hors-Série

« Lire Alain Deneault est toujours stimulant. L’écouter aussi. Et il en faut, des stimuli, à l’instant précis où j’écris ces lignes : nous sommes le mercredi 6 novembre, il est 08h33, l’agence Associated Press annonce Trump à 267 sièges. Dans quelques minutes, quelques heures tout au plus, le résultat sera officiel. De retour à la Maison Blanche. L’accablement, la paralysie, l’angoisse prennent logiquement le pas sur la colère, la rage, l’envie de se battre. Ces dernières, certainement, referont surface une fois la nouvelle encaissée, une fois le choc digéré. Il n’est pas nécessaire d’avoir espoir pour se mettre à lutter. C’est en luttant que vient l’espoir. Ou plutôt : l’espérance.

Le philosophe Ernst Bloch établit une distinction subtile mais fondamentale entre espoir et espérance. L’espoir est un affect passif, une réaction ponctuelle face à une situation qui pourrait être différente ou meilleure, mais sans certitude réelle de sa réalisation. En revanche, l’espérance est une forme d’anticipation active et créative de l’avenir. Elle va au-delà d’un simple espoir, d’une attente passive. Bloch voit l’espérance comme une énergie qui pousse l’individu à participer à la transformation de la réalité et à l’accomplissement de ce qu’il appelle le « pas encore ». Ce « pas encore » représente les potentialités inexploitées, les aspects latents de la réalité qui attendent d’être réalisés. L’espérance est donc une force orientée vers l’avenir, qui saisit dans les plis du présent autre chose que lui-même, le présent étant gros d’alternatives non advenues.

Encore faut-il avoir la lucidité requise. La capacité à voir, dans le réel, autre chose et davantage que ce qu’il donne à voir. Les Etats-Unis, même un jour comme celui-ci, ne se résument pas à Donald Trump. Pas plus que la Russie ne se résume à Poutine et la France à Macron. Adossés à ce principe espérance, au lieu de se lamenter (que puis-je faire, moi, pauvre petit être insignifiant, face au rouleau compresseur du capitalisme fascisant), au lieu de s’enfermer dans nos impuissances individuelles, on se rassemble et on résiste, pour faire que ! Faire que le pire ne soit jamais certain. Faire que recule la bête immonde. Faire que son poison, qui a déjà largement traversé l’Atlantique, ne se répande pas davantage sur nos rives. Que les prochaines inondations ne soient pas demain mais après-demain. Que les droits des femmes, premiers attaqués en pareilles circonstances, soient préservés.

Substituer le faire que ! au que faire ?, c’est l’audacieuse proposition qu’Alain Deneault, philosophe québecois, penseur incontournable de la médiocratie et de l’extrême-centre, a placé au cœur de son dernier essai, paru chez Lux : Faire que ! L’engagement politique à l’ère de l’inouï. Dans cet ouvrage aussi bref que puissant, il est question de nos affects collectifs, de notre paralysie face au déluge de mauvaises nouvelles qui chaque jour nous accablent et des voies possibles pour y faire face. Nous en avons parlé longuement. Dans le prolongement de Bloch, Alain Deneault se fait l’analyste de nos angoisses et de nos espérances, le scribe de nos affects, afin d’y dénicher un sentier, où puisse se frayer une marche collective et résolue vers un mieux-être logé dans l’être lui-même. Bon visionnage ! » – Manuel Cervera-Marzal

S’engager politiquement avec le philosophe Alain Deneault à l’émission «Dans quel Monde on vit»

S’engager politiquement avec le philosophe Alain Deneault est le titre de la onzième émission (et onzième saison) « Dans quel Monde on vit » sur les ondes de RTBF. L’entretien, qui a eu lieu le 8 novembre 2024, est disponible pour l’écoute sur RTBF Auvio (l’inscription est gratuite) et sera diffusé sur La Première – RTBF demain, samedi 9 novembre à 10 h (Heure d’Europe centrale) – Durée : 51 minutes

«Que faire ? La question est partout aujourd’hui. Que faire face à la montée des extrêmes ? Que faire face aux inégalités grandissantes ? Que faire face à la catastrophe climatique ? Que faire…Et si on inversait cette proposition ? C’est ce que propose le philosophe Alain Deneault qui nous dit plutôt : « Faire que » ! Dans son dernier livre (éditions Lux), il nous explique comment s’engager politiquement à l’ère de l’inouï. Alain Deneault est notre invité cette semaine dans « Dans Quel Monde on vit ». […] » – Dans quel Monde on vit, RTBF

Alain Deneault, Simon Brunfaut et Juliette Goudot / Photo © Page Facebook de Simon Brunfaut

« Le philosophe Alain Deneault est mon (Simon Brunfaut) invité ce samedi dans «Dans quel Monde on vit». Il publie «Faire que. L’engagement politique à l’ère de l’inouï». Rendez-vous demain à 10h sur La Première – RTBF ! »

Alain Deneault en guerre contre la médiocratie ! – Entretien réalisé par Au Poste

Diffusion le 6 novembre 2024 à 14 h (Heure d’Europe centrale)

Alain Deneault en guerre contre la médiocratie ! L’entretien avec Alain Deneault réalisé par le média indépendant Au Poste le 5 novembre 2024 est diffusé sur sa page YouTube – Durée : 2 h 20 min 46 sec

« A la sempiternelle question, Que faire?, le philosophe répond: «Faire que! Faire mal. Mal faire les choses, ne pas suivre les conseils officiels.»  Dans une autre vie, sur un autre continent, on avait eu le bonheur de cotoyer le philosophe. Depuis Montréal, il bataillait contre l’industrie extractiviste. Alain nous revient avec Faire que ! (Lux éditeur), ouvrage lucide où il nous invite à explorer un nouveau mode d’engagement politique, la biorégion. Et nous somme de sortir de la sidération (et) de l’écoanxiété, pour mieux partir au combat (intellectuel). Attention, le bougre parle vite. Soyez en forme ! » – Au Poste

Photo – Page Facebook d’Euryale Touron