Usbek & Rica
Par Pablo Maillé
17 novembre 2024
« Entretien croisé avec le philosophe Alain Deneault et l’entrepreneure Flore Vasseur, dont les nouveaux essais tentent respectivement de répondre à cette même question, aussi vertigineuse qu’angoissante : que faire dans un monde qui brûle ?
[…] Le second, plus théorique, est signé du philosophe québécois Alain Deneault. Il s’intitule Faire que ! (éditions Lux) et invite notamment à explorer un nouveau mode d’engagement politique, celui de la biorégion, afin de « sortir de la sidération de l’éco-anxiété ». Pour mieux comprendre les approches respectives de ces deux écrivains, Usbek & Rica les a réunis. Entretien croisé.
[…] Usbek & Rica : À la lecture de chacun de vos livres, on s’aperçoit que la question « Que faire ? » revient aujourd’hui de façon incessante, aussi bien dans le champ intellectuel que dans les conversations ordinaires. Comment l’expliquez-vous ?
J’ai travaillé antérieurement sur les paradis fiscaux, les multinationales, les grandes banques. Au fil des années, à force d’intervenir sur ces sujets, je me suis rendu compte que je déprimais. Je crois n’avoir jamais participé à une conférence durant laquelle on ne m’a pas posé la question « Mais qu’est-ce que je peux faire, moi ? », sur un mode dépité. Cette question pouvait être posée de façon plus ou moins désespérée, condescendante, enragée – mais elle était toujours là, en toile de fond. J’avais l’impression d’être devenu un prophète de malheur, au service objectif des pouvoirs que je cherchais à dénoncer.
Alors j’ai fait mon auto-critique. Il m’est apparu que les origines de cette déprime se situaient au stade historique où nous étions dans la critique de la mondialisation néolibérale, dont l’accumulation de témoignages et d’analyses – à laquelle j’ai participé – suffisait pour faire contrepoids à une décennie de néolibéralisme triomphant, durant la décennie 1990. Nous avions peut-être fait le tour de la question. L’heure était venue de passer à un autre régime de discours, plus structurant, plus roboratif, plus stimulant. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’expression « Que faire ? » a aujourd’hui quelque chose d’accablé, alors qu’il y a 100 ans, quand elle était posée par Lénine ou Althusser, elle poussait les individus à agir collectivement ! L’heure est venue de repenser cette question pour la rendre à nouveau stimulante.
[…] Les enfants sont en effet de grands philosophes. Ils déstabilisent leurs parents sur beaucoup de points. Souvent, les réponses de ces derniers sont inhibantes, paralysantes : « Tu poses trop de questions », « Arrête de te tourmenter », « On va t’emmener chez le psy »… Plus généralement, je vois d’un bon signe la distribution sociologique des inquiétudes dont nous parlons. Ces dernières années, des sociologues ont essayé d’identifier les sujets de ce qu’on appelle « éco-anxiété ». Certes, la jeunesse représente la subjectivité la plus dramatique de ce phénomène parce qu’elle est celle qui va vivre le plus longtemps les chocs et les problèmes qui s’annoncent, mais il ne faut pas oublier les agriculteurs qui s’inquiètent pour leur école, les scientifiques qui sont les premiers à recueillir les indicateurs, les grands-parents ont peur pour leurs petits-enfants…
« Cette question de l’impact nous piège. Elle est faite pour nous arrêter net », écrivez-vous au milieu de votre réflexion, Flore Vasseur. Alain Deneault, vous semblez également dire qu’il faut « cesser de se la poser », quitte à « mal faire ». Mais que faire si « mal faire » revient à aggraver les malheurs du monde, par exemple en pratiquant le greenwashing ?
[…] Assurément, nous vivons dans une époque inouïe. Les questions auxquelles nous sommes confrontés, telles qu’elles nous sont présentées, se révèlent inédites à l’échelle de l’histoire de l’humanité : non seulement le système Terre est détraqué d’abord par notre faute mais, en plus, il s’auto-détraque. Les glaciers, le CO2, la fission du pergélisol qui libérera du méthane, les surfaces océaniques… Nous sommes face à des phénomènes très difficiles à penser, qui génèrent en nous de profondes angoisses, c’est-à-dire des spirales d’effrois et d’affects qui ne sont rattachés à aucun objet précis – contrairement à l’anxiété, qui concerne un objet spécifique. Or, un sujet qui angoisse tend à chercher du réconfort dans des objets substitutifs, comme le développement durable ou le recyclage du plastique, pour se rassurer.
L’engagement politique et écologiste doit donc consister à élaborer des objets utiles de pensée et d’action, c’est-à-dire des desseins qui nous amènent à agir à la condition d’être à la fois lucides et joyeux, ce qui est difficile. J’en ai identifié un dans le livre, celui de biorégion, mais je ne suis pas dogmatique, il en existe potentiellement d’autres.
« Faire mal », c’est cesser d’agir en « bon élève », c’est-à-dire ne pas se conformer aux directives des pouvoirs responsables de notre situations historique inouïe, et s’essayer à quelque chose de mal du point de vue du régime. C’est ainsi que l’on trouvera, à mon avis, ce qui est le plus nouveau, le plus singulier et le plus déstabilisant.
Quoi qu’il en soit, ce projet ne passera certainement pas par la suppression de l’angoisse. En tant que telles, l’angoisse et l’anxiété sont des signes de santé mentale ! Face à l’état du monde, angoisser est nécessaire. Je suis récemment tombé sur un livre pour enfants dont le titre était L’éco-anxiété ne passera pas par moi ! (d’Élise Rousseau, éditions Delachaux & Niestlé, ndlr). Au contraire, il faut apprendre à passer par l’angoisse ou l’anxiété, selon les cas de figure. Si vous marchez dans la forêt et que vous croisez un grizzly en colère, il est recommandé d’avoir peur, si vous souhaitez vous en tirer.
« La biorégion suppose un rapport au territoire plus sain en tant qu’on le soigne parce qu’on en dépend »
En quoi ce concept de biorégion vous paraît-il pertinent ? De quoi s’agit-il ? […]
J’apprécie le concept de biorégion parce qu’il est à la fois souple et rigoureux. Il est né en 1975 sous la plume d’un certain Allen Van Newkirk, qui a essayé de penser la politique à même le territoire, dans ses synergies, ses dynamiques propres, sa faune, sa flore, ses bassins versants, la qualité de ses sols, son littoral, etc. Dans son sillage, des expérimentations mêlant éco-féministes, néo-ruraux et peuples autochtones ont eu lieu sur la côte ouest du continent nord-américain, sous l’impulsion de Peter Berg et Raymond Dasmann notamment. Sans rentrer dans les détails, je crois que la grande force de ce concept est d’affirmer que la géopolitique appartient aux dynamiques territoriales, et non aux puissants qui érigent des cartes, séparent et exploitent les territoires à l’aveugle.
La biorégion suppose un rapport au territoire plus sain en tant qu’on le soigne parce qu’on découvre en dépendre, et qu’on l’habite en en faisant partie, sans hégémonie disciplinaire. Aujourd’hui, quand on essaye de penser l’écologie politique, ce sont encore les sciences dures qui prennent le dessus. Il ne s’agit pas de les liquider mais, dans la biorégion, les savoirs populaires ont une part tout aussi importante, qui passe par l’implication des acteurs de terrain les plus directement concernés par chaque problème qu’ils affrontent. »


