Le mal pour lui-même

Photo © Acadie Nouvelle – Archives

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
2 mars 2026

Le mal pour lui-même

Ainsi, quelque cinquante millions de dollars sont attribués en subvention à la composante forestière du conglomérat Irving tandis que le gouvernement du Nouveau-Brunswick privera d’un montant équivalent son réseau scolaire, collégial et universitaire. De là à affirmer que les gens qui étudient, enseignent, accompagnent, éduquent… devront se priver, voire souffrir, pour enrichir encore un peu plus la sainte famille, il n’y a qu’un pas.

Certes, les subventions que les Irving touchent de la part de l’État du Nouveau-Brunswick ne proviennent pas du même budget que celui faisant l’objet de compressions. C’est d’un fonds d’aide aux entreprises éprouvées par les droits de douane états-uniens que provient la subvention controversée, quoique les bénéficiaires aient déjà congédié 140 employés en 2025. Mais, hormis ces distinguos technocratiques et comptables, le phénomène relève d’une constante. De leur propre aveu, les Irving concentrent dans des législations ultra-permissives des capitaux nullement imposés, tandis qu’ils profitent ici des terres de la Couronne, de subventions provenant de tous les budgets ainsi que d’investissements publics massifs dans des domaines aussi variés que la voirie, la sécurité, la justice et… l’éducation.

Lorsqu’il agissait comme critique en matière de Finances, le député vert Kevin Arseneau avait formellement milité pour que toute entité délocalisant des actifs dans les paradis fiscaux soit privée de subventions publiques. Ont refusé d’y donner suite les bleus, faisant une mine patibulaire, et les rouges, avec un sourire.

Capable de délocaliser massivement ses bénéfices ailleurs avant qu’ils ne soient imposés, le conglomérat est le contribuable le plus à même de jauger la part de ses revenus qu’il rendra imposables, à la manière d’un client qui fixerait lui-même le prix de la marchandise. Dans une logique stricte d’intérêt, l’important serait pour Irving de financer l’État afin de le rendre apte à fournir strictement les services nécessaires. Passé cela, ce serait une perte d’argent.

C’est une hypothèse. Elle mérite qu’on s’y penche sérieusement.

Il a été longtemps possible de railler la famille aux allures rêches en tant qu’illustration parfaite de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, célèbre étude du sociologue Max Weber publiée au début du xxe siècle. On l’imagine, dans l’esthétique froide qu’elle adopte, contempler sa montagne d’or en se persuadant d’y célébrer le reflet de son éthique de travail, sa conduite puritaine et son esprit supérieur.

Mais la caricature tourne court. Elle ne porte pas.

Plus juste peut-être, et plus inquiétante encore, la représentation audiovisuelle de l’évitement fiscal que donnait en 2017 l’organisation Oxfam (« Évasion fiscale : un hold-up de nos services publics »). Dans une ambiance ténébreuse de film d’aventure, on y voyait des criminels masqués entrer par effraction dans un hôpital et voler tout le matériel médical, au point, par moments, de conduire à la mort d’infortunés patients. Le message : l’évitement fiscal tue. En tous les cas, il conduit à la perte de nombreuses personnes qui participent autant à la vie publique que la famille retranchée dans ses beaux quartiers ou son site de villégiature.

Autre élément du message : l’évitement fiscal se fait sciemment au détriment des services publics et de la capacité des citoyens à se donner des institutions dignes. On ne peut le commettre qu’intentionnellement lorsqu’on en connaît les conséquences désastreuses pour le plus grand nombre. L’indice qui ne trompe pas concerne le taux de mortalité infantile ou encore l’évolution de l’espérance de vie. Ce sont de telles données qui ont permis à l’anthropologue Emmanuel Todd de prédire jadis l’effondrement de l’URSS, et aujourd’hui celui de l’Occident.

Avec mes étudiantes et étudiants, nous nous mesurons cette année aux livres moralement exigeants de Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient (Cerf, 2018) et Pervers (Ithaque, 2014). Ces essais suggèrent que nous souffrons collectivement de notre incapacité à penser le Mal. Pas seulement le mal, ce qui est mal au sens de ce-qui-n’est-pas-bien, ce qui accuse une carence de bonté, ce qui fait l’impasse sur les critères élémentaires de ce qui est bon… Mais le Mal lui-même, le Mal pour lui-même. Ce philosophe des sciences et psychanalyste dit trouver la motivation d’écrire ses livres du fait de sa « consternation devant le mélange de facilité intellectuelle et de timidité morale, voire de niaiserie qui règnent quasiment sans partage quand on aborde aujourd’hui la question du Mal. » Il souhaite « attirer l’attention sur la pauvreté débilitante des réflexions dont on nous abreuve à ce propos ».

Quelques lignes ne peuvent en rien suppléer l’expérience de lecture stupéfiante que représentent ces deux livres. Relevons-en seulement quelques traits saillants, à savoir que nous errons en pensant le mal par des termes privatifs, comme l’in-justice, l’a-nomie ou l’in-humanité, comme si tout acte devait d’abord s’en référer à la justice, à la loi ou à l’humanisme, pour être présenté ensuite comme s’en éloignant plus ou moins. Ce rapport candide au bien, que l’on retrouve jusque chez Emmanuel Kant, par exemple, nous prive de la possibilité d’admettre que des acteurs, notamment riches et puissants, peuvent sciemment faire le Mal. Jubiler en s’y consacrant. Jouir de la destruction, de la privation, de la pollution. Le Mal ici ne tient plus d’une carence de bien, mais d’un dessein à proprement parler, mû par ce que la psychanalyse a appelé la pulsion de mort, et que des économistes chevronnés comme Bernard Maris et Gilles Dostaler ont associé déjà à notre régime productiviste (Capitalisme et pulsion de mort, Albin Michel, 2009).

Pis, pour l’auteur, le Mal pour lui-même n’est pas principalement une affaire de sujets. Il n’y a pas tant de prédispositions au Mal chez certaines personnes que de contextes historiques le favorisant. Le nôtre en est. La perte de repères éthiques, le vacillement des institutions sociales, le sentiment que la pollution et le réchauffement climatique précipitent le monde vers sa fin contribuent à rendre les gens cyniques, pervers et violents, tant ils deviennent désespérés. Plus nous laissons faire, plus nous contribuons à un monde du laisser-faire…

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Photo © Jonathan Hayward – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 février 2026

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Une historienne de l’Université Harvard et son collègue de la Nasa citent presque explicitement les projets hasardeux dans lesquels se lancent des entreprises soutenues par l’État du Nouveau-Brunswick. Naomi Oreskes et Erik Conway évoquent de tels chantiers dans leur livre L’Effondrement de la civilisation occidentale (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2020).

Ces chercheurs signent là un livre d’histoire particulier, au futur antérieur.  Ils s’imaginent depuis les États-Unis comment, en 2093, des historiens comme eux en viendront à expliquer l’extraordinaire débâcle climatique, biologique, agraire et industrielle de notre civilisation.

Première conjecture : leur étonnement portera sur le fait que les sociétés occidentales, un siècle auparavant, étaient pleinement informées des torts graves et irréversibles qu’elles causaient aux écosystèmes, à l’intégrité territoriale ainsi qu’à la stabilité du climat. Le Giec sera évidemment cité, cet organe intergouvernemental qui nous met en garde contre nous-mêmes maintenant depuis des décennies, mais aussi des documents remontant jusqu’aux années 1960 sur le caractère écocide d’agents polluants requis par l’industrie.

Les auteurs mentionneront la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) de 1992, qui appelait un tournant dans les pratiques d’exploitation et un réfrènement des appétits financiers. Puis ils s’étonneront, consternés par « l’aspect le plus ahurissant de cette histoire », soit « à quel point ils en savaient long et combien ils étaient inaptes à agir en fonction de ce qu’ils savaient ». Lorsque les historiens écriront « ils », le pronom servira à nous désigner, nous aujourd’hui. Nous, depuis 1992.  

Le court traité d’histoire rappellera des événements de la décennie 2010 que nous avons d’ores et déjà traversés : les canicules meurtrières et les incendies de forêt, les ressacs météorologiques provoqués par le changement climatique, les crises agricoles et les colonnes de réfugiés climatiques. Ajoutons les maladies, les zoonoses.

« Mais l’ombre de l’ignorance et du déni s’était abattue sur ceux qui se croyaient les enfants des Lumières », analyseront-ils. Nous avons raté l’échéance, prétextant toujours un doute scientifique sur la validité des signaux d’alarme, et tablant sur des fenêtres d’opportunité imaginaires pour lancer de nouveaux chantiers industriels.

Nous serons à même en 2093 de mesurer l’état du saccage ayant corrompu notre habitat naturel. L’extrême droite cherchera encore des boucs émissaires pour se dédouaner, l’extrême centre continuera de se considérer attitré à régler le problème sans précédent qu’il aura pourtant lui-même engendré, tandis que la gauche écologiste se culpabilisera d’avoir été incapable de convaincre son prochain de l’importance de ses discours annonciateurs.

Nous. Maintenant.

Lorsqu’on fait partie d’une petite communauté, lorsqu’on se fait dire – par exemple au Nouveau-Brunswick – que nous formons un peuple d’assistés bons qu’à exploiter des richesses naturelles pour les faire transformer à l’extérieur, on a tendance à se croire hors de l’histoire. Les événements et les responsabilités politiques se laissent tout au plus regarder à la télévision et commenter sur Facebook. Aux métropoles et capitales d’assumer seules les décisions.

Or, oui, le livre d’Oreskes et Conway nous pointe du doigt. Il évoque à plusieurs endroits le Canada, ses décisions politiques et son influence délétère sur la capitulation des sociétés occidentales devant le désastre annoncé lors de cette année 1992. Des États ont alors encouragé plus que jamais l’exploitation d’énergies fossiles tout en finançant des études indiquant à quel point la combustion de cette ressource représentait une menace pour le climat.

« Deux des [pays les] plus prospères du monde sont au cœur de cette énigme : les États-Unis et le Canada ». En effet, au début du XXIe siècle, « les autorités canadiennes ont entrepris d’inciter au développement des énormes gisements de sable bitumineux de l’Alberta ». Un « enthousiasme pour le gaz de schiste avait aussi saisi le Canada », lit-on plus loin. Le Canada est encore mentionné parmi les pays réfractaires à abandonner le charbon. Les années Harper en particulier sont citées pour expliquer la « volte-face » de l’Occident dans sa prétendue lutte aux changements climatiques. Mais nous n’en sommes jamais sortis, les libéraux avalisant cette approche, mais avec un sourire.

Il n’est pas étonnant que ce soit ici aussi qu’on fasse les frais de ces politiques irresponsables. Le livre d’histoire prospectiviste raconte que « l’expansion des populations d’insectes détruisit de vastes étendues de la forêt au Canada » aux environs de 2050. Les changements de température expliquent aussi la fusion des États-Unis au Canada, la population devant désormais se concentrer bien au nord du continent.

Et nous, humbles Néo-Brunswickois, là-dedans ? Nous pouvons nous targuer de « faire notre part ». D’être pleinement de ce Canada qui mène le monde aux abîmes. D’en rajouter, incapables de transcender les petits intérêts de l’heure, nous, candides et conformistes, dans le pire des cas cyniques et pervers. 

La mine de pouzzolane envisagée à Dalhousie risque fort de nuire aux baleines de la baie des Chaleurs, aux saumons des rivières ainsi qu’à la qualité de vie des habitants. L’extension des bleuetières dans la Péninsule acadienne contribue au saccage des trop rares forêts. Une firme compte raser plus avant les tourbières millénaires de l’île de Lamèque, nous privant de nos derniers puits de carbone.

Au Sud, dans la région de Tantramar, le gouvernement entend autoriser une entreprise des États-Unis (!) à construire une centrale électrique, gourmande en eau, fonctionnant au gaz et au diesel au détriment du climat, et ce, tout en gênant la faune sauvage. Elle alimentera fort probablement l’énergivore centre de mégadonnées que se propose d’autoriser l’État dans la région de Saint-Jean, là aussi pour favoriser le capital plutôt que les gens. Le tout en subissant la gloutonnerie du clan Irving, les Jacks-L’Éventreurs de la forêt, voulant toujours raser un peu plus haut, un peu plus loin. Les peuples autochtones restent à la marge, la décroissance un tabou, la biorégion une utopie.

C’est dans une perspective historique qu’il convient de considérer cette idéologie d’entreprises avides et de leur État complaisant.

Préparer et faire advenir le monde d’après

Illustration © Maatthieu Ossona de Mendez
Agir par la culture
Printemps-Été 2025 - No 75
Entretien avec Alain Deneault
Propos recueillis par Aurélien Berthier
28 avril 2025

Préparer et faire advenir le monde d’après

Avec l’avènement d’une révo­lu­tion popu­liste et réac­tion­naire dans divers pays, États-Unis en tête, on sent de nom­breuses pos­si­bi­li­tés de bas­cules. Notam­ment une indif­fé­rence totale au dérè­gle­ment cli­ma­tique et à l’effondrement de la bio­di­ver­si­té. Ain­si qu’une pour­suite effré­née de l’exploitation de la nature et des acti­vi­tés extrac­ti­vistes à tout crin. Ren­contre avec le pen­seur du capi­ta­lisme contem­po­rain Alain Deneault, pour voir com­ment faire face à cette ques­tion cli­ma­tique et à l’angoisse qu’elle sus­cite. Il ren­verse le Que faire ? de la gauche qui pro­pose des pro­grammes clés en main inhi­bant en un Faire que ! appe­lant à l’action pour sor­tir de la sidé­ra­tion. Alors que ni l’État ni le capi­tal ne semblent en mesure d’enrayer le désastre, le phi­lo­sophe cana­dien, ima­gine ain­si un « des­sein » dési­rable et solide à faire adve­nir : la biorégion.

Votre livre Faire que ! est sous-titré « L’engagement politique à l’ère de l’inouï ». Est-ce qu’on est allé avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis encore un cran plus loin en matière d’inouï ?

Le carac­tère grave de notre époque porte sur le fait que nous sommes confron­tés à des pers­pec­tives extrêmes rela­tives aux bou­le­ver­se­ments cli­ma­tiques et à la perte de bio­di­ver­si­té qui ne concernent plus la déci­sion humaine. Nous sommes face à un phé­no­mène que j’ai qua­li­fié, avec tant d’autres, d’autonome et d’exponentiel. Le peu que ces sou­ve­rains pour­raient faire pour atté­nuer le choc est à pré­sent mis de côté. Les quelques options qui nous res­tent pour rec­ti­fier le tir sont abso­lu­ment négli­gées par des pou­voirs fas­cis­toïdes qui inau­gurent une ère de pur rap­port de force. Non seule­ment concer­nant la géo­po­li­tique, l’accès aux terres, le contrôle des popu­la­tions, mais aus­si le dis­cours, la des­crip­tion des faits et la pré­ten­tion à la vérité.

Face à cela, il existe une oppo­si­tion, mais elle n’est pas spé­cia­le­ment réjouis­sante, comme ici au Cana­da – pays qui est la cible expli­cite de vel­léi­tés d’annexion répé­tées de la part de Donald Trump. Cette oppo­si­tion pro­vient, pour le moment, de la droite tra­di­tion­nelle, pour­tant un temps ten­tée par le trum­pisme, et qui reven­dique un retour au néo­li­bé­ra­lisme tel qu’il a pu être enca­dré, réflé­chi, légi­fé­ré depuis la chute du mur de Ber­lin. On n’a donc même plus une oppo­si­tion gauche/droite, mais une oppo­si­tion droite hyper libérale/extrême droite. Comme d’ailleurs dans beau­coup de pays d’Europe aujourd’hui.

On vit actuellement l’avènement du climatoscepticisme ou, du moins, de l’indifférence à la catastrophe écologique qui arrive. Est-ce que la franchise du populisme d’extrême droite — qui assume ouvertement la destruction du monde, son exploitation jusqu’à la dernière miette — pourrait paradoxalement ouvrir des opportunités politiques pour la gauche, là où le capitalisme vert faisait miroiter des solutions factices comme le développement durable ?

Oui, mais à deux condi­tions. D’abord qu’on inven­to­rie les points com­muns entre l’extrême centre (cette droite néo­li­bé­rale dégui­sée en centre) et l’extrême droite. En sachant que si cette der­nière nous ter­ri­fie encore plus que l’extrême centre, elle mérite davan­tage notre res­pect au sens où elle a le mérite d’assumer ses convic­tions et de jouer franc jeu. Alors que ce qui carac­té­rise l’extrême centre, c’est le lou­voie­ment, le tra­ves­tis­se­ment et la fausse conscience.

Ensuite, il faut déve­lop­per un autre rap­port à l’écoangoisse qui est un rap­port au vide, à l’impensable, à l’inouï puisqu’il n’existe pas de pré­cé­dent à ces muta­tions du cli­mat et de la bio­di­ver­si­té qui per­met­trait de les pen­ser. Éprou­ver de l’angoisse est en réa­li­té néces­saire et un signe de bonne san­té men­tale. C’est-à-dire qu’il faut en pas­ser par là, il faut vivre et assu­mer l’angoisse. Mais par contre, il ne faut pas s’y sta­tion­ner ou en faire un trait iden­ti­taire. Pas­ser par l’angoisse, c’est accé­der à cette for­mi­dable éner­gie psy­chique. Une éner­gie qui demande, si on l’accepte, la créa­tion d’objets de pen­sée, l’élaboration de des­seins.

Que se passe-t-il si on ne l’accepte pas, qu’on résiste à cette écoangoisse ?

Lorsqu’on est mû par l’angoisse et qu’on y résiste, on asso­cie cette éner­gie psy­chique qui fonc­tionne à vide à des objets de sub­sti­tu­tion. Par exemple à des boucs émis­saires que l’extrême droite nous offre sur un pla­teau. Ou à des phé­no­mènes d’identité socié­taux, qui partent de cri­tiques his­to­ri­que­ment per­ti­nentes et néces­saires, mais qui se trouvent par­fois exa­cer­bés de manière fré­né­tique et déli­rante. Ou encore à des objets de conver­sion, qui relèvent plu­tôt de l’hystérie, où il s’agirait de voir la par­tie pour le tout et de pen­ser, par exemple, qu’en sup­pri­mant des pailles en plas­tique on régle­ra un pro­blème gra­vis­sime et majeur.

Il y a actuel­le­ment un vide quant à ce que l’inouï com­mande en termes de réponses. Il y a là un besoin for­mi­dable. Et c’est parce qu’on n’arrive pas à éla­bo­rer des réfé­rents qui soient à la hau­teur des enjeux qu’on se retrouve avec un foi­son­ne­ment de vani­tés c’est-à-dire d’objets de sub­sti­tu­tion. Parce que des idées comme le déve­lop­pe­ment durable ou la haine de l’autre ne font évi­dem­ment pas le poids pour régler cet enjeu cli­ma­tique qui nous crève les yeux, mais qu’on cherche par tous les moyens à éviter.

Lorsqu’on résiste à l’angoisse, on reste donc dans le régime des objets de sub­sti­tu­tion, dans l’état actuel des choses. Mais si on arrive à assu­mer le vide qui se pré­sente à soi, on s’apercevra assez vite que l’angoisse est un véri­table réser­voir d’énergie psy­chique pour inves­tir des objets à pro­duire, c’est-à-dire pour tra­vailler à l’élaboration de des­seins, de concepts.

J’ajouterai qu’il faut veiller à éla­bo­rer des concepts qui soient à la fois lucides et joyeux, les deux en même temps. La luci­di­té seule, c’est par exemple celle du GIEC, des sciences exactes, avec des scé­na­rios sur des échelles immenses par rap­port à des pers­pec­tives impre­nables, quant à des enjeux qui noient l’humain dans une masse. On se retrouve dans des contextes d’anomie : on n’est plus rien, on ne compte plus. Une situa­tion, comme l’indiquait le socio­logue Émile Dur­kheim, qui favo­rise le suicide.

Main­te­nant, si on part des don­nées que les sciences exactes nous four­nissent pour ensuite se consa­crer à la poli­tique, c’est-à-dire en la consi­dé­rant comme un genre auto­nome de la science, on va réap­prendre à par­ler en inves­tis­sant des concepts, des des­seins, des pers­pec­tives qui soient adap­tés aux situa­tions sen­sibles et cir­cons­tan­cielles des uns et des autres. La joie qui peut se déga­ger de ce che­min réside dans ce que Nietzsche appe­lait un gai savoir, c’est-à-dire une série de pul­sions qui nous amènent à nous enga­ger dans le sens le plus dif­fi­cile, mais aus­si le plus sti­mu­lant, le plus enthou­sias­mant. Pour ma part, la notion de bio­ré­gion est un des­sein de ce type. Il per­met d’aborder le réel avec joie tout en étant lucide. Ce qui fait que l’objet est cré­dible, qu’il n’est pas un objet de sub­sti­tu­tion de plus qui nous ferait retour­ner à la case angoisse car on voit bien qu’il ne fait pas le poids.

La question « Que faire ? » parcourt comme un mantra les milieux de gauche depuis longtemps. Elle revient aujourd’hui, dans les temps incertains que nous vivons avec une plus grande fréquence encore. Pour vous, si elle possède une certaine force, cette question est aussi piégeuse. En quoi poser les choses sous forme de « Que faire ? » pose-t-il problème et peut nous mener à l’inaction ?

La ques­tion « Que faire ? » a ses ver­tus. Elle est tou­jours neuve, tou­jours fraiche. Dès le moment qu’on pense Que faire ? en poli­tique, toute une bat­te­rie de pro­blèmes se pose et on serait bien avi­sé d’en prendre conscience.

Cepen­dant, la ques­tion a quelque chose de dis­so­nant puisqu’en même temps qu’elle appelle au faire, la for­mule se ter­mine par un point d’interrogation. Elle appelle au faire, mais se voit faire. On fait, mais en même temps qu’on fait, on se demande si on fait bien, si on devrait faire comme on fait… Tout est concen­tré dans ce « que » qui est un pro­nom inter­ro­ga­tif qui appelle un COD. Cela ren­voie en somme à une méthode, un par­ti, des intellectuel·les patenté·es, une stra­té­gie… On est dans l’attente de direc­tives en même temps qu’on veut faire. On est atten­tif aux ordres.

Vous proposez donc d’inverser les termes, et d’appeler à « Faire que ! » .

Ce pro­cé­dé gram­ma­ti­cal change tota­le­ment la signi­fi­ca­tion. À par­tir du moment où on dit « Faire que ! » avec un point d’exclamation, on n’est plus dans l’attente de direc­tives, mais dans un rap­port à ce qui doit advenir.

Le sujet n’est pas non plus le même. Car au fond, qui pose la ques­tion Que faire ? s’approprie le droit d’y répondre. À l’inverse, le Faire que ! sup­pose une sub­jec­ti­vi­té beau­coup plus ouverte et mul­tiple. En effet, le que du  Faire que ! est une conjonc­tion de subor­di­na­tion, qui appelle le temps du sub­jonc­tif. Un temps qui est celui des aspi­ra­tions, des dési­rs, du sou­hait, de la pro­jec­tion : faire que, faire en sorte que, faire en sorte que les choses soient telle ou telle. Et qui concerne ain­si toutes celles et ceux qui peuvent s’intéresser à cette perspective-là.

Et ce, même au-delà de l’espèce humaine, au sens où on intègre dans la pers­pec­tive le vivant pour faire en sorte que nous occu­pions un espace viable, un espace durable. Et là, on engage au fond un pro­ces­sus démo­cra­tique, à une échelle sen­sée qui n’est pas celle de la géo­po­li­tique mon­dia­li­sée, finan­cière et indus­trielle, capi­ta­lis­tique, mais qui est néces­sai­re­ment celle de l’espace qu’on habite, le seul qui soit : l’espace régional.

Qu’est-ce que ça change dans notre manière d’investir le monde aujourd’hui cette idée de se mettre dans le faire au lieu de réfléchir à un programme global, pour ainsi dire clé en main ?

Que faire ? est un pro­gramme, Faire que ! ren­voie à un impé­ra­tif. C’est la grande dif­fé­rence. La ques­tion du Faire que ! se trouve inti­me­ment posée avec un impé­ra­tif his­to­rique qui ne concerne plus la déli­bé­ra­tion humaine, mais qui concerne plu­tôt la néces­si­té de se posi­tion­ner par rap­port à ce qui nous advient par la force des choses et qui est irré­ver­sible. A savoir les vastes et pro­fondes per­tur­ba­tions de la situa­tion cli­ma­tique et la perte de bio­di­ver­si­té. Et donc à toute une série de consé­quences qu’on connait : recru­des­cence de zoo­noses, incen­dies de forêt, inon­da­tions, éro­sion des sols et des côtes, canicules…

Une telle conjonc­ture appelle à de la créa­ti­vi­té poli­tique, cultu­relle, spi­ri­tuelle même, éco­no­mique, celle du génie indus­triel qui devra s’intéresser au low tech et non plus au high-tech, à la per­ma­cul­ture et non plus à l’agriculture inten­sive, à l’architecture à par­tir de maté­riaux de recy­clage acces­sibles et ain­si de suite. C’est aus­si la fin de la mon­dia­li­sa­tion indus­trielle et capitalistique.

Il ne s’agit pas d’une option offerte à la carte du res­tau­rant élec­to­ral où on se demande ce qu’on va man­ger pen­dant 4 ou 5 ans. C’est une ques­tion beau­coup plus pro­fonde qui consiste à revoir nos façons de pen­ser, non pas ce qui vient, mais ce dans quoi nous sommes déjà plon­gés, mal­gré tous nos dénis. Par quelles for­mules créa­tives, adap­tées, fécondes, nous allons le faire. Sous peine de nous retrou­ver devant des voci­fé­ra­teurs d’extrême droite et des petits chefs fas­cis­toïdes, comme c’est légion en situa­tion de crise pro­fonde, qui pro­fi­te­raient du désar­roi col­lec­tif pour impo­ser un pou­voir de circonstance.

Je pense donc qu’il faut pour ce faire se consti­tuer en avant-garde, puisque nous voyons bien que, mal­gré la situa­tion his­to­rique qui nous crève les yeux, une majo­ri­té est encore sou­mise aux séduc­tions du mar­ke­ting, à la pres­sion des mar­chés, à l’aliénation du tra­vail et n’arrive pas à mani­fes­ter un sur­saut majo­ri­taire. L’histoire est tou­jours l’affaire des mino­ri­tés. Soyons cette mino­ri­té, cette avant-garde, et voyons venir. Et quand le moment des choix se pose­ra, lorsque l’écoute sera là dans la popu­la­tion, il y aura alors des gens pour par­ler, pour pen­ser, pour orga­ni­ser. C’est le plus impor­tant pour le moment. Et c’est une façon pour les éco­lo­gistes, en éco­lo­gie poli­tique, de se ména­ger, pour ne pas prendre sur eux la misère du monde et la res­pon­sa­bi­li­té du déni d’autrui. Nous n’avons pas à por­ter ça. Mais nous avons, en tant qu’avant-garde, à avan­cer aus­si vite que pos­sible, dans une situa­tion où, hélas, nous sommes dans une très désa­van­ta­geuse course contre la montre.

Quelle est cette approche, cette pensée et cet agir biorégional qu’on peut préparer ou bien qui s’imposera à nous par la force des choses ?

La bio­ré­gion telle que je l’ai tra­vaillée, en par­tant d’un legs qui a 50 ans aujourd’hui, doit se pen­ser dans un rap­port contraire au sépa­ra­tisme. Il ne s’agit plus de conce­voir la région dans un acte d’indépendance poli­tique où on se scin­de­rait en tout ou en par­tie. Il s’agit plu­tôt d’anticiper le moment où la région qu’on habite se consta­te­ra dans une situa­tion de déré­lic­tion par rap­port aux pou­voirs cen­traux, dans un moment où les péri­phé­ries seront aban­don­nées par le centre. Parce que le centre en aura plein les bras : trop d’incendies de forêt, de pan­dé­mies, d’inondations, de tsu­na­mis, de tor­nades, etc. À Mayotte, à Valence, dans la val­lée de la Vesdre en Bel­gique [ter­ri­toires affec­tés par les inon­da­tions de 2021. NDLR], à La Nou­velle-Orléans, dans la région de Clo­va au Qué­bec [Région boi­sée sou­mise à des méga­feux de forêt en juin 2023. NDLR], il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer que par moments, l’État nous aban­donne et qu’on est lais­sé à soi-même.

À ce moment-là, on redé­couvre deux rap­ports de dépen­dance que le capi­ta­lisme mon­dia­li­sé nous a fait com­plè­te­ment oublier, alors qu’ils sont fon­da­men­taux. D’une part, notre dépen­dance au pro­chain, à ceux qui nous envi­ronnent : nous redé­cou­vrons un lien de soli­da­ri­té et une inter­dé­pen­dance. D’autre part, un rap­port de dépen­dance au ter­ri­toire qu’on occupe et dont il faut prendre soin. Redé­cou­vrant ce rap­port de soli­da­ri­té néces­saire avec l’autre et avec le sol, dans un rayon qu’on peut embras­ser du regard, car on ne comp­te­ra plus long­temps sur l’importation de fruits ou de biens depuis l’autre bout du monde, il fau­dra bien apprendre à conce­voir la poli­tique, l’économie, le tra­vail, l’élevage au regard de ces nou­veaux para­mètres. Ces ques­tions se posent tout de suite. L’heure est venue de faire l’inventaire de nos forces, de nos talents, de nos atouts par rap­port à ce qui s’annonce comme des besoins, des urgences, des aspi­ra­tions aussi.

Et il faut ajou­ter à cela l’accueil de mil­lions de réfugié·es cli­ma­tiques, qui seront un bien­fait, car on aura besoin de ces popu­la­tions qui se sont pas­sées du capi­ta­lisme alors que nous en étions dépen­dants. Ce sera inté­res­sant d’avoir des gens qui ont pra­ti­qué la ton­tine, les gaca­ca [ces tri­bu­naux com­mu­nau­taires et vil­la­geois au Rwan­da qui ont per­mis d’essayer de sur­mon­ter les consé­quences du géno­cide. NDLR] en droit, ou l’agriculture de sub­sis­tance… Ce sont des savoir-faire qui devront être adap­tés aux ter­ri­toires et aux populations.

En vivant un sale quart d’heure uni­ver­sel, les gens des régions res­pec­tives se retrou­ve­ront dans ce pro­jet uni­ver­sel. Car il ne s’agit pas de tra­vailler pour son bled mais de pen­ser le monde en fonc­tion de cir­cuits courts et au lieu qui nous envi­ronne. Ce pro­jet uni­ver­sel sup­po­se­ra d’une manière rigou­reuse qu’on pense le rap­port au ter­ri­toire sans que ce soit fait sur un mode arbi­traire ou domi­na­teur. Et sur­tout pas com­mer­cial, où il s’agit d’extraire des élé­ments de son ter­ri­toire pour des mar­chés exté­rieurs en retour d’un pou­voir d’achat nous per­met­tant, à notre tour, de consom­mer des élé­ments qui ont été arra­chés à leurs lieux res­pec­tifs pour qu’on puisse un peu y avoir accès chez soi. Ça, c’est le monde qui est appe­lé à s’effondrer.

Le virtuel et le réel, des sociétés-écran au monde-écran

Image -Site ArtoVox

ArtoVox

Par lephénix
19 octobre 2024

« La technologisation du monde constitue l’enjeu majeur de notre temps. La voracité énergétique de la mégamachine numérique engage l’avenir du vivant dans le monde terrestre et compromet pour le moins les perspectives de survie de l’espèce présumée en « bénéficier » – voire en capacité de la maîtriser. Le chercheur Fabien Lebrun invite à voir ce qui se passe devant et derrière nos écrans, en partant du Congo détruit par les cruelles guerres de prédation pour le pillage de ses richesses minières, générées par nos addictions aux gadgets de l’illimitation technologique… Le stade numérique du capitalisme, arrivé à la « dernière frontière extractiviste », réalise-t-il son accumulation finale par la dévoration de la planète ?

[…] Ce sentiment fallacieux de toute-puissance infantile tient au fonctionnement des alliages de ces « microappareils computationnels, abrutissants plutôt qu’intelligents » comme le souligne le philosophe québecois Alain Deneault dans sa préface à l’essai d’une vertigineuse densité informative de Fabien Lebrun. […]

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée. La préface est d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege.

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun avec la préface d’Alain Deneault

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée paraîtra le 4 octobre 2024. La préface est d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege.

Une enquête implacable sur la tragédie que vit le Congo, cœur des industries numériques et objet de toutes les convoitises.

« À partir des années 1990, l’explosion de la production de biens électroniques, caractéristique du passage du capitalisme à son stade numérique, déclenche une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC) qui n’a fait que gagner en intensité. Cette enquête fouillée montre que la dématérialisation est bel et bien un mythe.

Elle se nourrit d’un extractivisme sans limites dans des régions, comme celle des Grands Lacs en Afrique, qui subissent depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II (pour le « caoutchouc rouge » nécessaire à l’industrie automobile) jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique).

La civilisation de l’écran est synonyme d’une barbarie numérique qui se manifeste au Congo par : une économie militarisée et une criminalité institutionnalisée, un pillage généralisé, du travail forcé, le viol comme arme de guerre, la destruction des forêts et l’anéantissement de la biodiversité… Autant de catastrophes qui font du Congo l’une des plus grandes tragédies de l’histoire contemporaine, le prix fort à payer pour un monde connecté. » – Éditions L’échappée