Entrevue avec le peintre et cinéaste Martin Bureau

Entrevue avec le peintre et cinéaste Martin Bureau par Nathaniel Bronner à l’émission Dans les airs sur les ondes de CHOQ.ca concernant son film Plus rien n’est égal par ailleurs dans lequel figure Alain Deneault et qui est présenté dans le cadre du Festival International du Film sur l’Art jusqu’au 29 mars 2026. La mention du travail de collaboration avec Alain Deneault en tant que créateur débute à 22 min 28 sec. Durée de l’entretien : 60 min – 19 mars 2026

« J’ai dit à Alain je t’interpelle en tant que créateur non pas en tant que spécialiste ; toi ton médium c’est la pensée, les mots et moi mon médium c’est l’image cinématographique, faisons se rencontrer ces médiums-là. » – Martin Bureau

« […] Je voulais que le film ne finisse pas comme un crash, je voulais qu’il y ait une forme d’élan et c’est Alain qui nous le donne, à savoir qu’il fait un appel à prendre soin de son territoire et de sa communauté […] » – Martin Bureau

Plus rien n’est égal par ailleurs sera présenté le 19 avril 2026 dans le cadre du Festival Cinéma du Monde de Sherbrooke à la Maison du cinéma.

«Plus rien n’est égal par ailleurs»: avant le «crash»…

Photo © Office national du film du Canada (ONF). Une image tirée du documentaire «Plus rien n’est égal par ailleurs», de Martin Bureau, dont la première est présentée dans le cadre du FIFA, le 18 mars.

Le Devoir

Par Stéphane Baillargeon
18 mars 2026

Le nouveau documentaire du peintre et cinéaste Martin BureauPlus rien n’est égal par ailleurs, s’ouvre sur un plan fixe montrant une route de campagne québécoise, témoin de plus d’un aménagement minable du territoire. L’asphalte ondule, les poteaux électriques penchent dangereusement, les lampadaires ne semblent pas alignés. Deux colonnes de motos surgissent en haut de la colline. Les motards vont se faire asperger d’eau bénite. Après, ils feront patiner leurs pneus pendant que défileront des images de démolition d’une église.

On verra ensuite un cimetière d’autos, des sites de traitement des déchets, des cargos de conteneurs, un rave, une soirée de lutte, un derby de démolition, des feux d’artifice, un casino, des incendies, des glaces en mouvement. Entre plusieurs images très fortes, accompagnées d’une musique nerveuse, l’essayiste Alain Deneault intervient quelques fois pour critiquer la marche du monde capitaliste et extractiviste, qui va vers sa perte puisque notre besoin de consolation matérielle semble impossible à assouvir.

Ainsi va le film Plus rien n’est égal par ailleurs. L’œuvre radicale est présentée en première mondiale et en compétition le 18 mars au Festival international du film sur l’art (FIFA).

« Ce nouveau film est une continuité de pratiquement 30 ans de pratique en peinture d’installation », explique en entrevue le peintre et réalisateur Martin Bureau. Son documentaire précédent, intitulé Les murs du désordre, portait sur les barrières étatiques érigées entre Israël et la Palestine ou les États-Unis et le Mexique. Il a nécessité six ans de travail, jusqu’en 2019. Le nouveau projet est mis en chantier l’année suivante, en pleine pandémie.

« Je voulais travailler de manière plus métaphorique, en m’ancrant moins dans le réel, en ouvrant les vannes comme dans ma pratique en peinture. Je voulais dresser une sorte d’état du monde avec une fable visuelle très ouverte, en mêlant beaucoup de sujets. Filmer Les murs avait été très compliqué, et j’avais aussi envie de montrer des gens qui avaient envie de se faire filmer. J’avais envie d’exulter avec eux, de voir ce que ça allait donner pour créer une matière métaphorique. »

Le texte intitulé « Gaïa vit son moment #MeToo », publié dans le média français Libération par Alain Deneault une semaine après le début du grand confinement pandémique, a conforté l’artiste dans son choix. Le philosophe y disait que la lucidité et la gaieté sont « nos dispositions psychiques maîtresses pour l’avenir » et que l’« une sans l’autre est mortifère ».

L’infiniment moyen

L’essayiste est assis dans un fauteuil rouge, mais il parle seul. Le penseur avait consulté une maquette presque terminée du film et devait la commenter. « Nous l’avons filmé pendant deux ou trois heures en tournant autour de lui, raconte encore Martin Bureau. Il a livré un monologue intérieur construit à partir d’une réaction créative au film. C’était comme un jam de philo. »

Photo © Office national du film du Canada (ONF). L’essayiste Alain Deneault dans le documentaire «Plus rien n’est égal par ailleurs»

Alain Deneault reprend l’idée de la participation jazzée. Il ajoute une référence à Jean-Luc Godard, pour qui la caméra montre l’« infiniment moyen », alors que le microscope regarde l’infiniment petit et que le télescope regarde les espaces infinis.

« La caméra nous fait voir ce que nous ne voyons pas dans la distraction du quotidien, dit M. Deneault, joint au Nouveau-Brunswick. Martin nous montre des choses que nous sommes obligés de voir grâce à son appareillage et à sa technique. Dans ce contexte, j’étais heureux d’être dans une position d’accompagnement, et non dans une position de surplomb où l’image illustrerait simplement un texte.»

Beaucoup d’images vues du ciel (merci aux drones !) rappellent le travail du photographe et vidéaste Edward Burtynsky. Celles à l’horizontale peuvent évoquer Koyaanisqatsi (1982), qui montrait « la beauté de la bête » technoproductiviste sur fond de musique minimaliste.

Tout ça pour quoi et pour qui maintenant, avec Plus rien n’est égal par ailleurs ? Le film est pour ainsi dire nécessairement engagé dans l’exposition et l’illustration des conséquences de notre mode de vie qui consume le monde en le consommant.

« Nous vivons une période inouïe, au sens fort du terme, dit Alain Deneault, qui a beaucoup écrit sur le capitalisme extractiviste. Ce que nous vivons est un dérèglement structurel du vivant lui-même : du climat, des écosystèmes, des conditions qui rendaient possible la vie telle que nous la connaissions. Ce qui était autrefois stable devient lui-même événement. Les cours d’eau changent, des territoires deviennent inondés ou asséchés, l’eau potable disparaît parfois en une génération. C’est inédit dans l’histoire humaine. »

Le cinéaste confie se méfier un peu de l’étiquette d’art engagé, qui « donne un air sérieux, au-dessus de la mêlée ». Il souhaite que « des gens qui possèdent trop de choses » puissent voir son film pour peut-être réfléchir à la spirale destructrice dans laquelle nous sommes tous enfermés.

« J’essaie de confronter la lucidité avec une forme d’exultation nihiliste, dit le cinéaste quand on lui demande de résumer son propos. On est tous conscients de la situation du monde : l’information est partout. Mais on continue malgré tout. Je respecte les sujets filmés individuellement. La critique s’adresse au système dans son ensemble, avec une charge visuelle et sonore brute. Comme en arts visuels, je veux transmettre un effet, une émotion. »


Plus rien n’est égal par ailleurs

Documentaire de Martin Bureau.

Présenté dans le cadre du Festival international du film sur l’art
à la salle Alanis-Obomsawin, à l’Office national du film du Canada,
le 18 mars à 19 h 30

et au Musée national des beaux-arts du Québec le 21 mars à 15 h 10.

Disponible sur arts.film du 20 au 29 mars.

Les projections seront suivies d’une discussion
avec Martin Bureau et Alain Deneault.

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Photo © Jonathan Hayward – La Presse canadienne

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
13 février 2026

Notre responsabilité dans la destruction du monde

Une historienne de l’Université Harvard et son collègue de la Nasa citent presque explicitement les projets hasardeux dans lesquels se lancent des entreprises soutenues par l’État du Nouveau-Brunswick. Naomi Oreskes et Erik Conway évoquent de tels chantiers dans leur livre L’Effondrement de la civilisation occidentale (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2020).

Ces chercheurs signent là un livre d’histoire particulier, au futur antérieur.  Ils s’imaginent depuis les États-Unis comment, en 2093, des historiens comme eux en viendront à expliquer l’extraordinaire débâcle climatique, biologique, agraire et industrielle de notre civilisation.

Première conjecture : leur étonnement portera sur le fait que les sociétés occidentales, un siècle auparavant, étaient pleinement informées des torts graves et irréversibles qu’elles causaient aux écosystèmes, à l’intégrité territoriale ainsi qu’à la stabilité du climat. Le Giec sera évidemment cité, cet organe intergouvernemental qui nous met en garde contre nous-mêmes maintenant depuis des décennies, mais aussi des documents remontant jusqu’aux années 1960 sur le caractère écocide d’agents polluants requis par l’industrie.

Les auteurs mentionneront la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) de 1992, qui appelait un tournant dans les pratiques d’exploitation et un réfrènement des appétits financiers. Puis ils s’étonneront, consternés par « l’aspect le plus ahurissant de cette histoire », soit « à quel point ils en savaient long et combien ils étaient inaptes à agir en fonction de ce qu’ils savaient ». Lorsque les historiens écriront « ils », le pronom servira à nous désigner, nous aujourd’hui. Nous, depuis 1992.  

Le court traité d’histoire rappellera des événements de la décennie 2010 que nous avons d’ores et déjà traversés : les canicules meurtrières et les incendies de forêt, les ressacs météorologiques provoqués par le changement climatique, les crises agricoles et les colonnes de réfugiés climatiques. Ajoutons les maladies, les zoonoses.

« Mais l’ombre de l’ignorance et du déni s’était abattue sur ceux qui se croyaient les enfants des Lumières », analyseront-ils. Nous avons raté l’échéance, prétextant toujours un doute scientifique sur la validité des signaux d’alarme, et tablant sur des fenêtres d’opportunité imaginaires pour lancer de nouveaux chantiers industriels.

Nous serons à même en 2093 de mesurer l’état du saccage ayant corrompu notre habitat naturel. L’extrême droite cherchera encore des boucs émissaires pour se dédouaner, l’extrême centre continuera de se considérer attitré à régler le problème sans précédent qu’il aura pourtant lui-même engendré, tandis que la gauche écologiste se culpabilisera d’avoir été incapable de convaincre son prochain de l’importance de ses discours annonciateurs.

Nous. Maintenant.

Lorsqu’on fait partie d’une petite communauté, lorsqu’on se fait dire – par exemple au Nouveau-Brunswick – que nous formons un peuple d’assistés bons qu’à exploiter des richesses naturelles pour les faire transformer à l’extérieur, on a tendance à se croire hors de l’histoire. Les événements et les responsabilités politiques se laissent tout au plus regarder à la télévision et commenter sur Facebook. Aux métropoles et capitales d’assumer seules les décisions.

Or, oui, le livre d’Oreskes et Conway nous pointe du doigt. Il évoque à plusieurs endroits le Canada, ses décisions politiques et son influence délétère sur la capitulation des sociétés occidentales devant le désastre annoncé lors de cette année 1992. Des États ont alors encouragé plus que jamais l’exploitation d’énergies fossiles tout en finançant des études indiquant à quel point la combustion de cette ressource représentait une menace pour le climat.

« Deux des [pays les] plus prospères du monde sont au cœur de cette énigme : les États-Unis et le Canada ». En effet, au début du XXIe siècle, « les autorités canadiennes ont entrepris d’inciter au développement des énormes gisements de sable bitumineux de l’Alberta ». Un « enthousiasme pour le gaz de schiste avait aussi saisi le Canada », lit-on plus loin. Le Canada est encore mentionné parmi les pays réfractaires à abandonner le charbon. Les années Harper en particulier sont citées pour expliquer la « volte-face » de l’Occident dans sa prétendue lutte aux changements climatiques. Mais nous n’en sommes jamais sortis, les libéraux avalisant cette approche, mais avec un sourire.

Il n’est pas étonnant que ce soit ici aussi qu’on fasse les frais de ces politiques irresponsables. Le livre d’histoire prospectiviste raconte que « l’expansion des populations d’insectes détruisit de vastes étendues de la forêt au Canada » aux environs de 2050. Les changements de température expliquent aussi la fusion des États-Unis au Canada, la population devant désormais se concentrer bien au nord du continent.

Et nous, humbles Néo-Brunswickois, là-dedans ? Nous pouvons nous targuer de « faire notre part ». D’être pleinement de ce Canada qui mène le monde aux abîmes. D’en rajouter, incapables de transcender les petits intérêts de l’heure, nous, candides et conformistes, dans le pire des cas cyniques et pervers. 

La mine de pouzzolane envisagée à Dalhousie risque fort de nuire aux baleines de la baie des Chaleurs, aux saumons des rivières ainsi qu’à la qualité de vie des habitants. L’extension des bleuetières dans la Péninsule acadienne contribue au saccage des trop rares forêts. Une firme compte raser plus avant les tourbières millénaires de l’île de Lamèque, nous privant de nos derniers puits de carbone.

Au Sud, dans la région de Tantramar, le gouvernement entend autoriser une entreprise des États-Unis (!) à construire une centrale électrique, gourmande en eau, fonctionnant au gaz et au diesel au détriment du climat, et ce, tout en gênant la faune sauvage. Elle alimentera fort probablement l’énergivore centre de mégadonnées que se propose d’autoriser l’État dans la région de Saint-Jean, là aussi pour favoriser le capital plutôt que les gens. Le tout en subissant la gloutonnerie du clan Irving, les Jacks-L’Éventreurs de la forêt, voulant toujours raser un peu plus haut, un peu plus loin. Les peuples autochtones restent à la marge, la décroissance un tabou, la biorégion une utopie.

C’est dans une perspective historique qu’il convient de considérer cette idéologie d’entreprises avides et de leur État complaisant.

La médiocratie. Précédé de Politique de l’extrême centre et «Gouvernance» en format poche – À paraître le 3 octobre chez Lux Éditeur

« Nous profitons de la parution de «Faire que !» d’Alain Deneault, prévue pour le 3 octobre prochain, pour republier son succès «La médiocratie» dans notre collection à format poche. Cette édition comporte aussi les essais Politique de l’extrême centre et «Gouvernance» .

Voilà plusieurs textes d’Alain Deneault qui traitent de la révolution anesthésiante à laquelle nous poussent les théories du management et la propension aux petits arrangements institutionnels qui caractérisent les dernières décennies.
Parce que les glaciers fondent, parce que le désert avance, parce que les sols s’érodent, parce que les déchets nucléaires irradient, parce que la température planétaire augmente, parce que les écosystèmes se délitent, parce que l’État social s’écroule, parce que l’économie réduite à la finance s’aliène, parce que les repères philosophiques se perdent, notre époque n’a plus le luxe de se laisser conduire à la petite semaine par les médiocres qui dominent.
» – Lux Éditeur