Martin Bureau braque sa caméra sur les débordements de notre monde

Martin Bureau – Photo © Frédéric Matte / Le Soleil

Le Soleil

Par Léa Harvey
21 mars 2026

Des images s’accumulent et se répondent dans le nouveau film de Martin Bureau, Plus rien n’est égal par ailleurs : une église est détruite; une grange brûle; des forêts sont rasées… Mais ne vous fiez pas seulement au ton grinçant de l’œuvre. Le réalisateur en est convaincu: il y a de l’espoir parmi les ruines.

«Lucidité et gaité sont nos dispositions psychiques maîtresses pour l’avenir. L’une sans l’autre est mortifère.» Car la gaieté sans lucidité mène vers des «dénis stupides» et, la lucidité sans gaieté, «ne peut aboutir qu’à l’angoisse et à la panique».

Ces mots, avancés par le philosophe Alain Deneault dans l’article Gaïa vit son moment #MeToo (Libération), ont résonné fort chez Martin Bureau, en 2020… Tellement qu’ils ont teinté en partie l’élaboration de son nouveau film.

Avec Plus rien n’est égal par ailleurs, l’artiste visuel de Québec invite ainsi le public à observer directement le monde dans lequel il vit, et ce, sans lunette rose. Comme «un appel à l’action».

Pendant 66 minutes, les cinéphiles assisteront à des juxtapositions d’images, des «métaphores» ou encore des «tableaux» qui illustrent la façon dont «les débordements des sociétés capitalistes occidentales se révèlent» au Québec, explique Martin Bureau, en entrevue au Soleil.

Tournées sur environ cinq ans, ces scènes nous emmènent à l’incinérateur de Québec, dans un rodéo, pendant un derby de démolition, au casino, dans un gala de lutte, au-dessus d’un terminal où s’accumulent les conteneurs, etc. Dans le film, celles-ci sont ensuite liées entre elles par la voix du philosophe Alain Deneault.

Alain Deneault et Martin Bureau – Photo © Frédéric Matte / Le Soleil

Martin Bureau l’assure rapidement: l’idée du film n’était pas de juger individuellement des communautés, des industries ou des individus. Il s’agissait plutôt de les mettre en lumière comme des maillons faisant partie d’un seul et même système.

Avec des codes cohérents et des réflexions accessibles à tous, les images de Martin Bureau et la pensée d’Alain Deneault résument ainsi simplement ce système capitaliste.

Tout en suscitant une sorte d’«urgence d’espoir», le réalisateur et ses collaborateurs ont donné au film un ton grinçant, voire angoissant. Alors que la musique repousse nos oreilles vers leurs derniers retranchements, les scènes du film renvoient des images à la fois belles et inquiétantes.

«[Le film] est certainement catastrophiste. Il y a une forme d’urgence, mais il y a une forme de colère aussi, quelque chose de résolument grinçant, à la fois ironique, engagé et en colère», estime M. Bureau, dont le projet est à la frontière entre «l’art vidéo, le documentaire et le vidéoclip».

Et l’art dans tout ça?

Présenté dans le cadre du Festival international du film sur l’art, Plus rien n’est égal par ailleurs fait écho à la démarche artistique qu’utilise Martin Bureau en peinture depuis plus de trente ans.

Dans les deux cas, la figure de la ruine demeure importante.

«Autant en peinture que dans le film, la question de la ruine, pour moi, c’est la poésie de l’intervalle. C’est le passage d’un état à un autre. Il y a un passé, un présent et un avenir dans la ruine. […] Ce sont des choses qui m’interpellent», explique l’artiste, qui a grandi au Lac-Saint-Jean.

Dans Plus rien n’est égal par ailleurs, face à la conclusion que «nous vivons dans un monde fini», Alain Deneault soulignera d’ailleurs qu’il faut de la créativité pour repenser notre système, pour en imaginer un nouveau à travers les ruines de l’ancien.

Les artistes ont-ils un rôle à jouer face à ce type de crises?

«Le rôle de l’art, c’est d’être un passeur… Et c’est ce à quoi le film aspire aussi, d’intégrer des nouvelles postures. […] J’aimerais que chaque personne [après avoir vu le film] se demande quelle est sa propre position face au système. Est-ce qu’on est victime ou en contrôle devant ce système-là? Ça nous concerne tous», affirme Martin Bureau, qui souhaite ainsi nourrir une vaste de discussion autour de la décroissance.

[…] Produit par l’Office national du film du Canada, l’œuvre sera ainsi disponible sur la plateforme de l’ONF, début 2027.

Le film de Martin Bureau Plus rien n’est égal par ailleurs sera présenté le 19 avril 2026 dans le cadre du Festival Cinéma du Monde de Sherbrooke (COMPLET) à la Maison du cinéma ainsi que le 28 avril 2026 à 19 h 45 à la salle Alanis-Obomsawin de l’ONF dans le cadre des Rendez-vous Québec cinéma (RVQC).

Retour en images de l’Office national du film (ONF) sur la première mondiale du film Plus rien n’est égal par ailleurs de Martin Bureau au Festival International du Film sur l’Art

De gauche à droite : Émile Bureau, directeur de la photographie – Nathalie Cloutier, productrice – Martin Bureau, réalisateur – Alain Deneault, philosophe. Photo © Maryse Boyce

« Retour en images sur la première mondiale du documentaire Plus rien n’est égal par ailleurs de Martin Bureau, présenté à Montréal et à Québec dans le cadre du Festival International du Film sur l’Art.  Ne manquez pas l’article intitulé Martin Bureau braque sa caméra sur les débordements de notre monde de la journaliste Léa Harvey, dans Le Soleil. » – Office national du film du Canada (ONF), page LinkedIn

« Lucidité et gaité sont nos dispositions psychiques maîtresses pour l’avenir. L’une sans l’autre est mortifère.» Car la gaieté sans lucidité mène vers des «dénis stupides» et, la lucidité sans gaieté, «ne peut aboutir qu’à l’angoisse et à la panique». Ces mots, avancés par le philosophe Alain Deneault dans l’article Gaïa vit son moment #MeToo (Libération), ont résonné fort chez Martin Bureau, en 2020… Tellement qu’ils ont teinté en partie l’élaboration de son nouveau film. […] » – Léa Harvey, Le Soleil

Le film de Martin Bureau Plus rien n’est égal par ailleurs sera présenté le 19 avril 2026 dans le cadre du Festival Cinéma du Monde de Sherbrooke (COMPLET) à la Maison du cinéma ainsi que le 28 avril 2026 à 19 h 45 à la salle Alanis-Obomsawin de l’ONF dans le cadre des Rendez-vous Québec cinéma (RVQC).

«Plus rien n’est égal par ailleurs»: avant le «crash»…

Photo © Office national du film du Canada (ONF). Une image tirée du documentaire «Plus rien n’est égal par ailleurs», de Martin Bureau, dont la première est présentée dans le cadre du FIFA, le 18 mars.

Le Devoir

Par Stéphane Baillargeon
18 mars 2026

Le nouveau documentaire du peintre et cinéaste Martin BureauPlus rien n’est égal par ailleurs, s’ouvre sur un plan fixe montrant une route de campagne québécoise, témoin de plus d’un aménagement minable du territoire. L’asphalte ondule, les poteaux électriques penchent dangereusement, les lampadaires ne semblent pas alignés. Deux colonnes de motos surgissent en haut de la colline. Les motards vont se faire asperger d’eau bénite. Après, ils feront patiner leurs pneus pendant que défileront des images de démolition d’une église.

On verra ensuite un cimetière d’autos, des sites de traitement des déchets, des cargos de conteneurs, un rave, une soirée de lutte, un derby de démolition, des feux d’artifice, un casino, des incendies, des glaces en mouvement. Entre plusieurs images très fortes, accompagnées d’une musique nerveuse, l’essayiste Alain Deneault intervient quelques fois pour critiquer la marche du monde capitaliste et extractiviste, qui va vers sa perte puisque notre besoin de consolation matérielle semble impossible à assouvir.

Ainsi va le film Plus rien n’est égal par ailleurs. L’œuvre radicale est présentée en première mondiale et en compétition le 18 mars au Festival international du film sur l’art (FIFA).

« Ce nouveau film est une continuité de pratiquement 30 ans de pratique en peinture d’installation », explique en entrevue le peintre et réalisateur Martin Bureau. Son documentaire précédent, intitulé Les murs du désordre, portait sur les barrières étatiques érigées entre Israël et la Palestine ou les États-Unis et le Mexique. Il a nécessité six ans de travail, jusqu’en 2019. Le nouveau projet est mis en chantier l’année suivante, en pleine pandémie.

« Je voulais travailler de manière plus métaphorique, en m’ancrant moins dans le réel, en ouvrant les vannes comme dans ma pratique en peinture. Je voulais dresser une sorte d’état du monde avec une fable visuelle très ouverte, en mêlant beaucoup de sujets. Filmer Les murs avait été très compliqué, et j’avais aussi envie de montrer des gens qui avaient envie de se faire filmer. J’avais envie d’exulter avec eux, de voir ce que ça allait donner pour créer une matière métaphorique. »

Le texte intitulé « Gaïa vit son moment #MeToo », publié dans le média français Libération par Alain Deneault une semaine après le début du grand confinement pandémique, a conforté l’artiste dans son choix. Le philosophe y disait que la lucidité et la gaieté sont « nos dispositions psychiques maîtresses pour l’avenir » et que l’« une sans l’autre est mortifère ».

L’infiniment moyen

L’essayiste est assis dans un fauteuil rouge, mais il parle seul. Le penseur avait consulté une maquette presque terminée du film et devait la commenter. « Nous l’avons filmé pendant deux ou trois heures en tournant autour de lui, raconte encore Martin Bureau. Il a livré un monologue intérieur construit à partir d’une réaction créative au film. C’était comme un jam de philo. »

Photo © Office national du film du Canada (ONF). L’essayiste Alain Deneault dans le documentaire «Plus rien n’est égal par ailleurs»

Alain Deneault reprend l’idée de la participation jazzée. Il ajoute une référence à Jean-Luc Godard, pour qui la caméra montre l’« infiniment moyen », alors que le microscope regarde l’infiniment petit et que le télescope regarde les espaces infinis.

« La caméra nous fait voir ce que nous ne voyons pas dans la distraction du quotidien, dit M. Deneault, joint au Nouveau-Brunswick. Martin nous montre des choses que nous sommes obligés de voir grâce à son appareillage et à sa technique. Dans ce contexte, j’étais heureux d’être dans une position d’accompagnement, et non dans une position de surplomb où l’image illustrerait simplement un texte.»

Beaucoup d’images vues du ciel (merci aux drones !) rappellent le travail du photographe et vidéaste Edward Burtynsky. Celles à l’horizontale peuvent évoquer Koyaanisqatsi (1982), qui montrait « la beauté de la bête » technoproductiviste sur fond de musique minimaliste.

Tout ça pour quoi et pour qui maintenant, avec Plus rien n’est égal par ailleurs ? Le film est pour ainsi dire nécessairement engagé dans l’exposition et l’illustration des conséquences de notre mode de vie qui consume le monde en le consommant.

« Nous vivons une période inouïe, au sens fort du terme, dit Alain Deneault, qui a beaucoup écrit sur le capitalisme extractiviste. Ce que nous vivons est un dérèglement structurel du vivant lui-même : du climat, des écosystèmes, des conditions qui rendaient possible la vie telle que nous la connaissions. Ce qui était autrefois stable devient lui-même événement. Les cours d’eau changent, des territoires deviennent inondés ou asséchés, l’eau potable disparaît parfois en une génération. C’est inédit dans l’histoire humaine. »

Le cinéaste confie se méfier un peu de l’étiquette d’art engagé, qui « donne un air sérieux, au-dessus de la mêlée ». Il souhaite que « des gens qui possèdent trop de choses » puissent voir son film pour peut-être réfléchir à la spirale destructrice dans laquelle nous sommes tous enfermés.

« J’essaie de confronter la lucidité avec une forme d’exultation nihiliste, dit le cinéaste quand on lui demande de résumer son propos. On est tous conscients de la situation du monde : l’information est partout. Mais on continue malgré tout. Je respecte les sujets filmés individuellement. La critique s’adresse au système dans son ensemble, avec une charge visuelle et sonore brute. Comme en arts visuels, je veux transmettre un effet, une émotion. »


Plus rien n’est égal par ailleurs

Documentaire de Martin Bureau.

Présenté dans le cadre du Festival international du film sur l’art
à la salle Alanis-Obomsawin, à l’Office national du film du Canada,
le 18 mars à 19 h 30

et au Musée national des beaux-arts du Québec le 21 mars à 15 h 10.

Disponible sur arts.film du 20 au 29 mars.

Les projections seront suivies d’une discussion
avec Martin Bureau et Alain Deneault.

De Mitterrand à Bardella, comment j’ai vu la France péricliter moralement

Photo @ Charly Triballeau – AFP

Libération

Par Alain Deneault
4 juillet 2024

Par ses va-et-vient entre la France et le Canada, le philosophe québécois Alain Deneault a observé les premiers renoncements de la gauche et explique appréhender le délitement des mœurs dans un pays animé par des idées fascistes.

« Je me souviens qu’à 20 ans, à l’aube de mon tout premier départ pour la France, en 1991, je me persuadais de quitter le Québec pour une expérience exotique et radicale, puisque je partais en pays « socialiste ». Je n’étais pas candide au point de croire que j’allais vivre quoi que ce soit d’approchant l’URSS (encore agonisante), mais qu’il allait s’agir d’un rapport tout autre à la chose publique et à la vie politique, loin de ce  qu’on vit dans les États libéraux d’Amérique.

Cohabitation

Dans mon ethnographie d’étudiant, j’ai surtout assisté jusqu’à 1995 au lent délitement du mitterrandisme, assistant coup-sur-coup à la débâcle du gouvernement Cresson, à l’effondrement parlementaire de 1993, aux morts suspectes de Bousquet, de Grossouvre et Bérégovoy, à un président malade qui s’accroche… Rapidement, après quelques hoquets depuis la droite, l’inattendue parenthèse de la cohabitation entre 1997 et 2002 nous a fait revivre, en plus court et en miniature, les compromissions des deux septennats socialistes précédents. 

Le discours sur le déclinisme a accompagné le début du XXIe siècle comme une sombre ritournelle. Alors depuis l’Allemagne, le Québec ou l’Acadie, c’est par va-et-vient que j’observais la France péricliter moralement, mieux que si j’avais été pris dans le continuum de la petite histoire. Comme il était étonnant et significatif de voir la bourgeoisie française, parmi elle les « gaullistes », se tourner vers le vulgaire Sarkozy plutôt que le preux de Villepin…

La victoire au Mondial de football de 1998 avait placé le spectacle du sport de masse au centre de la vie publique, la France faisant à cette occasion une fois de moins exception, et l’apparition des écrans plats dans les cafés avec ces terribles chaînes d’« information » en continue suffisaient à nous indiquer de quoi Sarkozy serait ensuite le nom. Dans un effet de fusion, on ferait alors en France de la politique tel un simple sport. Et les intellectuels s’ennuyant dans leur corpus du XXe siècle, se sont mis souvent à en traiter à partir d’une terminologie inspirée de l’anglais, en important directement les concepts de la good governance, avec son lot de stakeholders et de new public management.

Enfin, la perte de boussole du PS scellera l’indifférence de la bourgeoisie jadis progressiste quant au sort des travailleurs et des prolétaires. S’effondrera par à-coups la gauche-mais-pas, la gauche… mais pas léniniste, pas interventionniste, pas nationalisatrice, pas protectionniste, pas fiscalisante, pas internationaliste, pas hospitalière, pas écologiste… très libérale alors, « mais de gauche ». De démarcation en décalage, de décalage en retraite, de retraite en renoncement, de renoncement en capitulation, dérivant vers le centre, puis la droite, voire l’extrême droite, cette gauche, socialiste d’abord, puis social-démocrate, puis sociale-libérale, enfin simplement « moderne », et « normale », se drapera de toutes les étiquettes de l’extrême centre (responsable, rationnelle, raisonnable). Cette gauche « réaliste de gouvernement » se reniera au point de faire de sa propre débâcle un argument électoral, la perle historique de Lionel Jospin en témoignant : « Je suis socialiste d’inspiration mais le projet que je propose au pays, ce n’est pas un projet socialiste ». Nous étions en 2002, date d’un grand premier choc.

Au fil de séjours annuels en France, ce n’est pas la dédiabolisation du FN qui détonait. On avait déjà eu droit à la misère du monde que la France socialiste ne pouvait pas toute accueillir, elle, qui avait les bonnes réponses aux bonnes questions que le FN eût alors posées… selon ces autres perles que l’on doit cette fois à Michel Rocard et Laurent Fabius. Non, ce qui s’est progressivement banalisé, et ensuite « acté » (comme on le dit maintenant dans le mauvais français de l’Hexagone) avec Emmanuel Macron, c’est la façon d’user de l’extrême droite de manière platement tactique, comme un fatal épouvantail qui allait garantir des victoires électorales au rabais.

Nous y voici

François Mitterrand avait commencé à jouer à ce jeu dangereux en 1986 déjà, mais le caractère exceptionnellement cynique de la manœuvre (un bien suspect passage à la proportionnelle aux législatives) fut vite revu par la suite. Elle est devenue monnaie courante. Avec le résultat que l’on observe. Nous y voici. Il était impossible d’imaginer, il y a trente ans, un Élysée occupé par un personnage authentiquement incapable de pensée politique, chez qui l’arrogance seule supplée au manque absolu de consistance. Après cinq années de pause, je m’apprête à séjourner à nouveau dans l’Hexagone. Mais cette fois, quel contraste ! Ce souvenir de mes 20 ans me revient à l’esprit, car je me surprends à éprouver maintenant un sentiment analogue à celui de l’époque, mais retourné en son contraire. Anxieux et non enjoué, j’appréhende désormais de passer quelques semaines dans la France brune, pour y observer comment les mœurs se délitent à très grande vitesse dans les pays animées par des idées fascistes. Avec, pour principale hypothèse : dans ce type de régime, ce n’est pas l’autorité verticale qui prévaut, mais le chaos du darwinisme social. On laisse faire les plus furieux, les plus déchaînés, les plus violents, on les couvre plus qu’on ne les commande. Ce sera assurément laid. À moins que dimanche, la France nous donne un nouveau sursis. »