De Mitterrand à Bardella, comment j’ai vu la France péricliter moralement

Photo @ Charly Triballeau – AFP

Libération

Par Alain Deneault
4 juillet 2024

Par ses va-et-vient entre la France et le Canada, le philosophe québécois Alain Deneault a observé les premiers renoncements de la gauche et explique appréhender le délitement des mœurs dans un pays animé par des idées fascistes.

« Je me souviens qu’à 20 ans, à l’aube de mon tout premier départ pour la France, en 1991, je me persuadais de quitter le Québec pour une expérience exotique et radicale, puisque je partais en pays « socialiste ». Je n’étais pas candide au point de croire que j’allais vivre quoi que ce soit d’approchant l’URSS (encore agonisante), mais qu’il allait s’agir d’un rapport tout autre à la chose publique et à la vie politique, loin de ce  qu’on vit dans les États libéraux d’Amérique.

Cohabitation

Dans mon ethnographie d’étudiant, j’ai surtout assisté jusqu’à 1995 au lent délitement du mitterrandisme, assistant coup-sur-coup à la débâcle du gouvernement Cresson, à l’effondrement parlementaire de 1993, aux morts suspectes de Bousquet, de Grossouvre et Bérégovoy, à un président malade qui s’accroche… Rapidement, après quelques hoquets depuis la droite, l’inattendue parenthèse de la cohabitation entre 1997 et 2002 nous a fait revivre, en plus court et en miniature, les compromissions des deux septennats socialistes précédents. 

Le discours sur le déclinisme a accompagné le début du XXIe siècle comme une sombre ritournelle. Alors depuis l’Allemagne, le Québec ou l’Acadie, c’est par va-et-vient que j’observais la France péricliter moralement, mieux que si j’avais été pris dans le continuum de la petite histoire. Comme il était étonnant et significatif de voir la bourgeoisie française, parmi elle les « gaullistes », se tourner vers le vulgaire Sarkozy plutôt que le preux de Villepin…

La victoire au Mondial de football de 1998 avait placé le spectacle du sport de masse au centre de la vie publique, la France faisant à cette occasion une fois de moins exception, et l’apparition des écrans plats dans les cafés avec ces terribles chaînes d’« information » en continue suffisaient à nous indiquer de quoi Sarkozy serait ensuite le nom. Dans un effet de fusion, on ferait alors en France de la politique tel un simple sport. Et les intellectuels s’ennuyant dans leur corpus du XXe siècle, se sont mis souvent à en traiter à partir d’une terminologie inspirée de l’anglais, en important directement les concepts de la good governance, avec son lot de stakeholders et de new public management.

Enfin, la perte de boussole du PS scellera l’indifférence de la bourgeoisie jadis progressiste quant au sort des travailleurs et des prolétaires. S’effondrera par à-coups la gauche-mais-pas, la gauche… mais pas léniniste, pas interventionniste, pas nationalisatrice, pas protectionniste, pas fiscalisante, pas internationaliste, pas hospitalière, pas écologiste… très libérale alors, « mais de gauche ». De démarcation en décalage, de décalage en retraite, de retraite en renoncement, de renoncement en capitulation, dérivant vers le centre, puis la droite, voire l’extrême droite, cette gauche, socialiste d’abord, puis social-démocrate, puis sociale-libérale, enfin simplement « moderne », et « normale », se drapera de toutes les étiquettes de l’extrême centre (responsable, rationnelle, raisonnable). Cette gauche « réaliste de gouvernement » se reniera au point de faire de sa propre débâcle un argument électoral, la perle historique de Lionel Jospin en témoignant : « Je suis socialiste d’inspiration mais le projet que je propose au pays, ce n’est pas un projet socialiste ». Nous étions en 2002, date d’un grand premier choc.

Au fil de séjours annuels en France, ce n’est pas la dédiabolisation du FN qui détonait. On avait déjà eu droit à la misère du monde que la France socialiste ne pouvait pas toute accueillir, elle, qui avait les bonnes réponses aux bonnes questions que le FN eût alors posées… selon ces autres perles que l’on doit cette fois à Michel Rocard et Laurent Fabius. Non, ce qui s’est progressivement banalisé, et ensuite « acté » (comme on le dit maintenant dans le mauvais français de l’Hexagone) avec Emmanuel Macron, c’est la façon d’user de l’extrême droite de manière platement tactique, comme un fatal épouvantail qui allait garantir des victoires électorales au rabais.

Nous y voici

François Mitterrand avait commencé à jouer à ce jeu dangereux en 1986 déjà, mais le caractère exceptionnellement cynique de la manœuvre (un bien suspect passage à la proportionnelle aux législatives) fut vite revu par la suite. Elle est devenue monnaie courante. Avec le résultat que l’on observe. Nous y voici. Il était impossible d’imaginer, il y a trente ans, un Élysée occupé par un personnage authentiquement incapable de pensée politique, chez qui l’arrogance seule supplée au manque absolu de consistance. Après cinq années de pause, je m’apprête à séjourner à nouveau dans l’Hexagone. Mais cette fois, quel contraste ! Ce souvenir de mes 20 ans me revient à l’esprit, car je me surprends à éprouver maintenant un sentiment analogue à celui de l’époque, mais retourné en son contraire. Anxieux et non enjoué, j’appréhende désormais de passer quelques semaines dans la France brune, pour y observer comment les mœurs se délitent à très grande vitesse dans les pays animées par des idées fascistes. Avec, pour principale hypothèse : dans ce type de régime, ce n’est pas l’autorité verticale qui prévaut, mais le chaos du darwinisme social. On laisse faire les plus furieux, les plus déchaînés, les plus violents, on les couvre plus qu’on ne les commande. Ce sera assurément laid. À moins que dimanche, la France nous donne un nouveau sursis. »