«Use et abuse»: l’art de la mutinerie

Le Devoir

Par Sophie Pouliot
1er décembre 2025

«Use et abuse»: l’art de la mutinerie

Alix Dufresne et Christian Lapointe se livrent à des improvisations hardies en s’inspirant du philosophe Alain Deneault.

« Le cauchemar de l’acteur qui arrive sur scène sans avoir répété et qui, en plus, est tout nu… Nous, on le vit et on s’est fait ça à nous-mêmes. » Alix Dufresne décrit ainsi, avec un brin d’humour, le saut dans le vide auquel elle se prête, avec son comparse Christian Lapointe, à chaque représentation d’Use et abuse.

Dans ce spectacle, créé en mars dernier à l’Usine C et repris ces jours-ci à La Chapelle Scènes contemporaines puis au théâtre Périscope, le tandem improvise depuis un canevas et au son d’une conférence d’Alain Deneault, projetée en fond de scène. Une démarche qui n’est pas sans rappeler Hidden Paradise, que Dufresne a imaginé (et longtemps interprété) avec Marc Béland à partir d’une entrevue radiophonique sur les paradis fiscaux accordée par le philosophe.

L’exposé intitulé Comment l’« industrie culturelle » use et abuse de l’art traite plutôt de la vampirisation de la création artistique par le système capitaliste, et ce, de deux manières. D’une part, les décideurs « reprennent les codes artistiques pour théâtraliser leur discours. Un spot s’allume, je me retourne au bon moment, je prends une pose savante pour créer un effet… » illustre Alix Dufresne. D’autre part est imposée à l’art une logique marchande, tant en ce qui concerne la gestion des procédés de production que la commercialisation des œuvres. « Moi, je sais lire des états financiers, je sais ce qu’est un grevé d’affectation reporté sur cinq ans […]. On nous a forcés à être des entrepreneurs », affirme Christian Lapointe.

Pour illustrer ces constats, Dufresne et Lapointe ne reculent pratiquement devant rien. « On incarne les idées dont parle Alain Deneault. On donne à voir la violence institutionnelle, en fait », explique l’âme dirigeante de la compagnie Carte blanche. « On voit de jeunes artistes annuler leurs spectacles parce qu’ils n’ont pas eu leur financement. Je le comprends, mais, en même temps, ce qui fait qu’on dure, c’est notre capacité à endurer cette violence institutionnelle. Pour se faire dire oui, il faut encaisser 50 refus. Ça, à la longue, ça use », ajoute-t-il.

Le créateur ne nie pas qu’aujourd’hui, la compagnie qu’il a fondée bénéficie de subventions, un privilège obtenu après moult années de persistance. L’homme de théâtre cite à ce propos Marie-Hélène Falcon, cofondatrice de l’événement désormais connu comme le Festival TransAmériques. « [Elle] disait qu’au Québec, c’est une fois que nos artistes sont épuisés qu’on leur accorde un peu de moyens. »

Christian Lapointe tient pourtant à réitérer que « la conférence n’est pas à propos du fait que les artistes sont pauvres, c’est à propos du fait qu’on se fait usurper nos outils, que l’inventivité des artistes génère des mécanismes de représentations qui sont ensuite récupérés par des gens de pouvoir de tout acabit. Et qu’on devrait être capable d’exposer [ces mécanismes], de les détricoter. La performance essaie, de manière ludique et féroce, de faire ça. »

Corps politiques

Selon Deneault, les artistes seraient les plus à même de renverser cette capitalisation de l’art. Par exemple, en déconstruisant le modèle autour duquel s’articulent la plupart des manifestations culturelles — en le subvertissant en quelque sorte.

Aux yeux d’Alix Dufresne, c’est principalement en cela que réside le caractère séditieux d’Use et abuse. « Ce n’est pas qu’on soit nus sur scène, qu’il y ait de la violence auto-infligée, de la sexualité très crue ou de l’humiliation. […] La vraie transgression, c’est la façon dont on a fait notre production. Comment on s’organise, comment on pense, qu’est-ce qu’on dépense ou non. Elle est dans la fragilité avec laquelle on arrive sur scène, parce que [notre spectacle] n’est pas un produit, on ne le contrôle pas. »

Or, tout au long de la représentation, les artistes se photographient et transforment ces images en NFT, en jetons non fongibles, c’est-à-dire un type de cryptomonnaie qui a valeur d’œuvre d’art, explique Lapointe. « Même quand on fait des actions ignobles, précise sa collègue, on s’assure de s’arrêter pour se prendre en photo et, théoriquement, celles-ci iraient dans un encan où les gens pourraient investir. »


Use et abuse
Initié par Christian Lapointe avec Alix Dufresne
Inspiré de la conférence d'Alain Deneault
Une production de Carte blanche
La Chapelle Scènes Contemporaines
1er au 6 décembre 2025 - 19 h 30
3700 Rue Saint-Dominique, Montréal, Québec H2X 2X8
Durée 1 h - Billetterie ici
Interdit aux personnes de moins de 18 ans

Présenté an français avec surtitrage en anglais les 2 et 5 décembre.

La représentation du 5 décembre sera suivie d'une discussion entre
Alain Deneault (participation à distance), Alix Dufresne et Christian Lapointe.

Une table de vente, tenue par la librairie Le Port de tête, sera présente
lors des représentations, proposant une sélection d’ouvrages
d’Alain Deneault et de Christian Lapointe.

Conférence Comment l’industrie culturelle use et abuse de l’art – diffusée sur VIMEO par l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick (AAAPND ).

Pourquoi il ne faut pas rater le spectacle de danse « Hidden Paradise » à Châteauvallon qui parle d’évasion fiscale

nice-matin

"Parler au corps par le corps"
"C’est une pièce sur l’évasion fiscale. C’est entre la danse, le théâtre et la performance", résume la comédienne. Elle précise: " On reprend des propos d’Alain Deneault, qui est un philosophe québécois, lors d’un entretien à Radio Canada. Pendant huit minutes, il aborde ce sujet et ses conséquences très graves sur la société. En 2015, au Canada, l’évasion fiscale représentait 153 milliards de dollars et cela a un impact sur toute la société."

[…] Tout est très minimaliste pour souligner aussi les coupes budgétaires dans la culture, en partie liée à cette évasion fiscale tant décriée. Le monologue d’Alain Deneault est repris à la virgule près « avec les hésitations et leurs erreurs de langage, tel qu’il a été prononcé », précisent les interprètes. Seule bande-son du spectacle, ce discours a été monté en six boucles pour accompagner les comédiens. […] »

Par Fabrice Michelier
3 février 2024

La grande évasion d’Alix Dufresne

Photo © dldanse

Le Quotidien

Un vaste «système d’escroquerie»
« [...] C’est que le sujet la préoccupe depuis 2015, quand son alter ego Marc Béland entend au volant de sa voiture une discussion sur Radio-Canada, assez succincte mais limpide, entre Marie- France Bazzo («animatrice bien connue chez nous», précise-t-elle) et Alain Deneault, philosophe, professeur d’université (notamment à la Sorbonne) et essayiste.

Voilà deux décennies que ce dernier, comme le ferait un lanceur d’alerte, dénonce le coût social de l’évasion fiscale, soit la pratique qui consiste au détournement délibéré de la loi pour «payer moins d’impôts». Un vaste «système d’escroquerie», «rodé et légalisé» qui, d’un côté, profite «aux contribuables nantis, aux multinationales, aux grandes entreprises et aux banques», et de l’autre, fait payer le «coût à la population», étranglée par des «politiques d’austérité».

Citoyens «impuissants»
Empruntant les mots de la «brillante» synthèse du philosophe, Alix Dufresne déroule : «Quand vous attendez 40 minutes à -20 °C un bus qui ne passe pas, quand une compagnie de théâtre n’arrive pas à financer le moindre spectacle, quand vous patientez des mois pour une opération urgente, quand vos écoles, pleines d’amiante, sont dans un état lamentable… Tout ça, c’est à cause de l’évasion fiscale!».

En l’occurrence, des milliards de dollars (ou d’euros) qui ne retombent pas dans les poches de l’État et qui imputent directement les services publics. Avant de découvrir toute «la dimension» de cette fraude à grande échelle qui heurte les gens «au quotidien», la metteuse en scène et chorégraphe avait au départ, comme beaucoup, une idée évasive sur le sujet.

«On imagine que ça concerne les 1% des gens les plus riches, que c’est de l’argent qui vole au-dessus de nos têtes, qui se promène d’un endroit à un autre… C’est faux!», s’insurge-t-elle, précisant qu’au Canada, on parle de 153 milliards de dollars qui disparaissent chaque année des radars, au nez et à la barde des citoyens totalement «impuissants», et sous couvert de politiques «irresponsables». «C’est dingue, non?» Et encore, on ne parle que de la partie visible d’un iceberg sans fond. Face à l’ampleur du problème et de sa méconnaissance, Alix Dufresne et Marc Béland ont alors décidé de faire une pièce, la bien nommée Hidden Paradise, qui depuis 2018, tourne un peu partout (on l’a vue il y a deux ans au Off d’Avignon et on l’y reverra cette année), et n’a pas changé d’un iota par rapport à sa forme originale. […] »

Par Grégory Cimatti
31 janvier 2024

Hidden paradise au Théâtre Silvia Monfort à Paris

Photo © Maxime Côté

« Sur Radio-Canada Première, le 9 février 2015, la journaliste Marie-France Bazzo s’entretient avec le philosophe Alain Deneault sur l’évasion fiscale. Indignés par ce qu’ils entendent, Alix Dufresne et Marc Béland se révoltent dans une chorégraphie virulente et ludique, réinterprétant à leur façon ce pamphlet radiophonique. Une danse-gymnastique haletante, absurde, farfelue, accompagne le documentaire sonore afin de faire ressentir aux spectateurs au plus profond de leur chair les conséquences directes d’un système qui nous affecte tous. Porté par la virtuosité des créateurs, l’exercice se double d’une puissante réflexion sur la déresponsabilisation des gouvernements. Répété à toute vitesse, étiré, tronqué ou distorsionné, le verbatim devenu spectacle expose la grande arnaque que constitue l’escroquerie légalisée des paradis fiscaux.

Clowns lucides, Alix Dufresne et Marc Béland traduisent parfaitement la rage et l’impuissance des citoyens. Eden pour quelques uns, enfer pour tous les autres. »

Théâtre Silvia Monfort - Paris
17 au 28 janvier 2024

Théâtre Silvia Monfort – Un spectacle conçu par Alix Dufresne et Marc Béland

Photo © David Ospina

Revue la terrasse

Performer sur l’évasion fiscale, c’est l’idée saugrenue d’Hidden Paradise portée par des danseurs clowns venus du Québec.

« Danser sur l’évasion fiscale, chorégraphier ce que les paradis fiscaux produisent en nous de sentiments d’injustice, c’est le pari de deux artistes québecois, Alix Dufresne et Marc Béland, qui ont un jour sur Radio Canada Première entendu une émission où une journaliste interrogeait un philosophe, Alain Deneault, sur les conséquences de ces pratiques financières. Portant en boucle les verbatims de cet entretien, distordu, répété, tronçonné, malaxé dans tous les sens, Alix Dufresne et Frédéric Boivin performent un spectacle à la fois « virulent et ludique », qui davantage que de « ventiler une indignation personnelle », cherche à « galvaniser le citoyen » dans le sens de la créativité. Une création originale et farfelue pour un sujet grave. »

Un article d'Eric Demey
17 décembre 2023