La rentrée de l’«intelligence» artificielle

AP Photo © Richard Drew

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
29 août 2025

La rentrée de l’«intelligence» artificielle

C’est vraiment prendre à la légère ces machineries que de penser en disposer souverainement, nous, serviles utilisateurs.

Pour la première fois de l’histoire moderne, on se demandera cette année si ce sont des humains assistés d’appareils qui feront leur entrée à l’école et à l’université, ou bien des machines que des humains escortent. Plus ils sont âgés, plus la question se posera.

Ç’a été dit, les officiellement nommées « intelligences artificielles » (IA) sèment le doute, même chez celles et ceux qui les utilisent goulûment et en prescrivent le recours.

En effet, la menace qu’elles représentent est inédite. À l’instar de la calculatrice qui nous a fait perdre l’art du calcul mental, du GPS qui nous a privés collectivement du sens de l’orientation ou des moteurs de recherche qui ont amoindri nos mémoires, voici que les ordinateurs, portés au statut de sujets autonomes, tendent à nous faire perdre collectivement la faculté d’écrire et même de penser, d’émettre par nous-mêmes des hypothèses et d’avoir tout simplement des idées. C’est vers elles qu’on se tourne désormais sitôt qu’on doit réfléchir à quoi que ce soit. « Je ne savais pas quoi penser alors j’ai demandé à la machine… » admet-on désormais, toute honte bue, à l’amorce d’un discours, qu’on soit étudiant, professeur, gestionnaire ou ministre.

La confiance qu’on manifeste socialement envers une technologie aussi inaboutie et incertaine ainsi que la formidable pression sociale qu’on subit en tout lieu pour se mettre à la page s’expliquent d’autant moins qu’on perçoit tous les signes d’un appareillage aux conséquences catastrophiques.

Le premier sujet informatique qu’on a lancé dans les aléas de discussions ouvertes sur les « médias sociaux » a mis 36 heures à devenir néonazi.

Des jeunes ont été poussés au suicide par des machines interactives devenues leur « ami », sous la promesse de se « retrouver là-haut ». C’est de toute façon toujours en une telle compagnie que plusieurs d’entre eux s’essaient aujourd’hui à l’amitié, comme s’il leur fallait ce chaperon.

Des adultes nouent aussi de pathologiques relations avec leur âme soeur fictionnelle, au point de sombrer dans une profonde mélancolie quand le réel se rappelle à eux.

De puissants ordinateurs devenus « intelligents », une fois mis en relation les uns avec les autres, ont rapidement développé un langage auquel ne comprenaient rien ceux-là mêmes qui les avaient conçus. Il a fallu les débrancher avant qu’il ne soit trop tard.

Les machines rendues autonomes dans le champ social savent mentir, manipuler, menacer. L’ingénieur Maxime Fournes raconte sur Elucid.media qu’en circuit fermé, dans une expérience en laboratoire informatique, un ordinateur a menacé un employé de révéler à sa femme le fait de sa relation adultérine s’il entreprenait de le débrancher. Ce sont ces mêmes logiciels dont on a doté aujourd’hui des drones de guerre pour qu’ils sachent tuer l’ennemi sans même être téléguidés ni recevoir d’ordre.

Ces ordinateurs transforment à grande vitesse certains États ou des entreprises en des instances totalitaires capables d’enquêter sur soi en nanosecondes, à partir des multiples traces qu’on se doit de laisser sur la Toile.

Ces mêmes oracles computationnels sont consultés par différents acteurs criminels et terroristes pour apprendre d’efficaces méthodes de nuisance.

Avait-on vraiment besoin que de tels instruments colonisent nos esprits ? N’en avait-on pas déjà plein les bras avec les « médias sociaux », eux qui abîment nos yeux, déstructurent notre colonne vertébrale, nous confinent à l’inaction, nous conduisent à la dépression, en raison de techniques d’acclimatation visant à nous rendre dépendants ? Les mentions J’aime, les retours d’image ou la réduction de sa vie à une obsédante entreprise de relations publiques narcissiques nous rendent fous. Sans parler du caractère imbécile, vulgaire et abject de ce qu’on est massivement amené à regarder et à partager en ligne.

À ce propos, tout parent, sinon tout jeune, devrait s’empresser de lire le frappant On achève bien les enfants de Fabien Lebrun de même qu’Infernet de Pacôme Thiellement. Ces livres nous font comprendre comment les terriers d’Internet amènent les jeunes invétérés à s’exposer brutalement à des scènes de violence et de pornographie, à se prostituer à l’école, à abuser et à intimider leurs condisciples, voire à sombrer dans des univers parallèles, en raison de techniques d’accaparement sans pareil dans l’histoire.

Mais non, il fallait pousser le bouchon encore plus loin, et mener désormais sa propre vie par procuration. « Machine, dis-moi que penser. » « Dis-moi qu’imaginer, machine. » « Machine, fais-moi rire. » « Machine, dessine-moi un mouton. » « Machine, rédige mon rapport, rédige ma lettre de motivation, rédige mon article scientifique, machine. » « Machine, évalue l’article scientifique de mon pair… »

Si on apprécie à ce point la machine, en somnambules incapables d’apercevoir ses penchants totalitaires les plus évidents, c’est parce que nous avons déjà été formatés. Le ver est dans le fruit. Nous nous reconnaissons dans ce qu’une machine écrit à notre place parce que nous sommes déjà conditionnés à écrire comme une machine.

Nous avons abandonné le grand style, méprisé l’art oratoire, raillé la littérature, foulé aux pieds la philosophie et rationalisé à l’extrême les sciences sociales pour les pervertir dans les champs utilitaires du marketing, du management et de la gestion. Dans ce contexte, hormis sûrement quelques exceptions dans des domaines de pointe, l’« intelligence » artificielle semble pertinente seulement lorsqu’on se voue à l’unique performance, en omettant que c’est le chemin parcouru, la démarche intellectuelle, l’engagement spirituel et l’initiative morale qui confèrent du sens à l’existence. Pas le seul produit.

Donc, c’est vraiment prendre à la légère toutes ces machineries que de penser pouvoir en disposer souverainement, à sa guise, nous, serviles utilisateurs. Le comble de la naïveté consisterait à prétendre leur fixer, nous, une limite ! En fait, ce qui menace le plus la culture aujourd’hui, ce ne sont pas les furieux technolâtres qui croient en leurs joujoux comme en la rédemption, eux pour qui la science-fiction rejoint les fictions de la science.

Non, ceux qui menacent le plus la culture sont les technomodérés, celles et ceux qui jouent aux plus malins, qui pensent qu’on ne la leur fera pas, qui s’imaginent détenir le pouvoir de tracer la ligne à partir de laquelle « c’est trop ». Or, nous sommes déjà emportés au point de l’excès et de la démesure, et c’est de là que nous feignons désespérément de nous donner une contenance. En nous disant tous en choeur : quand j’entends le mot culture, je sors mon IA.

Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté de Fabien Lebrun publié aux éditions L’Échappée avec la préface d’Alain Deneault et l’avant propos de Denis Mukwege

Une rentrée sur fond d’inquiétude

Photo © Archives – Acadie Nouvelle

Acadie Nouvelle

Par Alain Deneault
4 septembre 2024

Une rentrée sur fond d’inquiétude

Considérons cette Une fracassante de l’Acadie Nouvelle : « Une rentrée sur fond d’inquiétude. ».

Dans un dossier fouillé, le journal fait état de compressions massives dans les institutions d’enseignement : on parle de dizaines de millions de dollars en moins. Les administrateurs sont inquiets : comment maintenir les services avec un budget amputé ? Les parents ? L’absence de services essentiels « viendra perturber leur vie et celle de leurs enfants », lit-on à la page 3. L’évidence – « On ne peut pas faire disparaître des millions $ et croire que rien ne va changer » – est explicitée par la présidente de l’Association des enseignant.es francophones du Nouveau-Brunswick. Les compressions ont pour conséquence de priver le personnel enseignant du concours de spécialistes chargés d’encadrer des élèves représentant des cas spéciaux. Dans la Péninsule acadienne, par exemple, le nombre de « mentors en littératie » doit alors considérablement diminuer. La syndicaliste conclut avec cette phrase clé : « Non seulement y aura-t-il une réduction importante des services, mais il y a des services qui auraient dû être ajoutés. Il y a de plus en plus d’élèves qui ont des problèmes spéciaux. »

De quoi ces compressions budgétaires sont-elles le nom ? Elles sont synonymes d’un changement radical de contexte. L’école est assujettie à un nouveau standard, appauvri ; elle régresse. En raison du manque de moyens, le personnel enseignant, les parents et les administrateurs doivent désormais s’habituer à un état de carence permanente. La perte des moyens qui étaient mis à leur disposition doit progressivement se transformer en un oubli.  

Pas la peine de farfouiller chez vous dans la pile des derniers exemplaires accumulés de l’Acadie Nouvelle pour retrouver ce dossier. L’édition date du 5 septembre 2009. Shawn Graham était alors le premier ministre d’un gouvernement libéral.

Maintenant, quinze ans plus tard, posons-nous la question : les choses ont-elles changé ? 

Malgré les surplus financiers que le gouvernement très provincial du Nouveau-Brunswick revendique ces années-ci, à la manière d’un conseil d’administration d’entreprise multinationale, aucun investissement d‘envergure n’est fait pour redresser la barre et créer un nouveau fondement. Tout au plus « investit »-on au seul rythme de l’inflation, voire en deçà. Tout au plus intervient-on à la manière de gestionnaires de crise quand des situations deviennent catastrophiques çà et là. 

Car à laisser l’institution à elle-même face à d’importants défis sociologiques au fil des années, le contexte général s’est aggravé. Les enseignantes sont confrontées à des cas particuliers de plus en plus nombreux, à des défis de santé mentale érigés au statut de problèmes collectifs, au phénomène du déficit d’attention en partie attribuable à l’aliénation numérique des esprits. Et, dans la foulée de départs à la retraite, le personnel compétent est de plus en plus difficile à embaucher.

Les districts scolaires et syndicats continuent de réclamer la présence de plus d’enseignants. Le 17 décembre dernier, l’Acadie Nouvelle parlait d’une pénurie annoncée de 500 professeurs dans un avenir proche, une situation pourtant prévisible depuis très longtemps. Pour susciter la vocation, l’État ne doit pas seulement s’intéresser aux immobilisations, soit au béton et au mortier. Les conditions de travail doivent d’être plus attrayantes. Au-delà des salaires, un exercice sociologique reste à faire, culturel même, à savoir la restauration du rôle public de l’institutrice, de l’instituteur. Le travail de ces personnes a une importance capitale. N’est-ce pas à elles que l’on confie notre jeunesse aussi longtemps dans la journée qu’elle passe de temps à la maison ? Le manque d’enseignants amène les écoles, on le sait, à embaucher des gens qui ne sont pas suffisamment formés, selon les standards établis. Parlez-en aux Québécois. Ç’a lieu pour le meilleur comme pour le pire ; des gens peuvent surgir avec des approches originales et fécondes, que l’orthodoxie ne prévoit pas, mais ces moments de grâce n’adviennent pas sur commande. Aussi, l’arrivée d’un personnel non qualifié peut induire un surplus de travail pour les professionnels qui les entourent et doivent soudainement les encadrer. 

Une question rétrospective se pose alors : puisque nous en étions au même point il y a déjà quinze ans, et que les difficultés actuelles étaient prévisibles, pourquoi aucune mesure radicale n’a-t-elle pas été décidée pour enrayer le phénomène? Cela concerne autant le statut des institutrices, des intervenants en soutien et de l’école en tant qu’institution, que la réforme fiscale nécessaire dans cette législation pour enrayer l’évitement fiscal qui sévit comme une hémorragie (pensons à une famille richissime qui transfère massivement des actifs aux Bermudes et concentre ses opérations commerciales à Boston) afin d’assumer sa mission sociale. 

Pendant ce temps, des gouvernements se sont succédé, des Rouges aux Bleus et inversement. Des promesses électorales ont été faites. Tous ont plaidé pour l’éducation. Et… N’y a-t-il pas là matière à fredonner le vieil air de Léo Ferré ? « Ils ont voté, et puis après… »